Littérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien,








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veto la France départementale entière ; et l’on sait que ce n’est pas une folle menace. Ce qui peut se faire en France peut se faire partout ailleurs.

C’est un grand progrès, sans doute, que le système de la majorité ; mais soyons assurés que ce n’est pas le dernier mot du progrès ; ou s’il l’est, il ne le sera pleinement que lorsque l’élément spirituel épuré, rénové, agrandi lui-même exercera dans la nouvelle société la somme et l’espèce d’influence et d’action qui lui est propre, influence et action qu’il a exercées partout et de tout temps, comme nous venons de le voir, quoique pas toujours avec la mesure et de la manière la plus sage et la plus utile.

Vous devrez convenir, cependant, que c’est un fait bien important, et qui doit avoir une grande signification, que cette universalité de l’action directrice du sacerdoce sur les sociétés humaines, quelques formes qu’elles aient affectées dans les différents pays. Si le fait ne prouve pas que le prêtre est un élément nécessaire et recherché dans toute société, il prouve, au moins, que le prêtre est une puissance avec laquelle il faut compter dans le gouvernement de ce monde, et que si on ne lui fait pas sa part, il pourra se la faire lui-même tôt ou tard. Pour ma part, je pense qu’il est l’un et l’autre : c’est-à-dire qu’il est un élément nécessaire de la société politique, et qu’il est en même temps une puissance, une grande puissance sociale, d’autant plus grande qu’elle sait et peut attendre. N’a-t-elle pas Dieu et l’éternité pour elle ? Vous la persécutez : c’est une épreuve qui ne servira qu’à retremper son courage et son énergie. Vous profitez de ses fautes pour lui faire perdre ses avantages : c’est une leçon dont elle profitera, soyez-en sûrs, et vous la reverrez reparaître bientôt sur la scène plus pure, plus forte qu’auparavant. Vous avez détrôné les rois que vous croyiez bien erronément être son appui, et en déplaçant le pouvoir, en le confiant à la démocratie, vous croyez que tout est dit. Détrompez-vous ; le prêtre, mieux que vous, saura s’emparer de l’esprit de votre nouveau souverain. Il sait que le peuple que l’on flatte, comme tous les rois, et leurre avec des mots, n’est souverain qu’à la façon du levier, et, s’il le faut, il saura, mieux que vous, être le bras qui fera mouvoir cette puissance. Il sait que la souveraineté de ce monde réside en réalité et en définitive dans les hautes et fortes intelligences humaines, de même que la souveraineté de l’univers réside dans l’intelligence suprême. Eh bien ! le clergé sera, comme il l’a déjà été, ces hautes et fortes intelligences, assemblages vénérés de science et de vertus, auxquelles il joindra l’amour et le dévouement, et cet esprit de sacrifice qui va jusqu’à la mort. Et c’est ce que vous ne ferez pas, vous adeptes du matérialisme, car le sacrifice est antipathique à votre doctrine comme à votre nature. Vous succomberez donc dans la lutte. Sera-ce bon, avantageux à l’humanité ? Non, car le prêtre est homme comme nous ; le sentiment qui l’anime, tout élevé, tout divin qu’il soit, ne saurait toujours le préserver de l’erreur ou de l’illusion d’un côté, de l’autre des faiblesses ou des passions découlant de la partie matérielle de notre être. L’établissement de l’ordre dans le monde, son maintien, son progrès demandent que les deux principes qui sont en nous se coordonnent, et non pas que l’un domine, absorbe, détruise l’autre. Le spiritualisme et le matérialisme, dans le sens que je donne à ces mots, doivent se prêter la main, et non se faire la guerre au sein de la société ; l’un noble et ardent coursier, docile au frein, l’autre cavalier habile et affectionné, chevauchant toujours dans des sentiers sûrs et propices.

Il y a dans l’histoire humaine deux époques où j’aime à envisager le prêtre : c’est d’abord à la naissance des sociétés, où je le vois réunir les hommes, au nom de la divinité, pour leur enseigner la part importante qu’ils ont à remplir dans la grande époque de la création, leur donnant la terre pour théâtre, le monde des esprits pour spectateurs, et leur montrant au dénouement le ciel pour récompense ; leur promettant pendant tout le temps ses conseils, ses encouragements, son dévouement, et surtout ses bons exemples. Parlant au nom de Dieu, ayant pour témoignage ses vertus et ses bonnes œuvres, le prêtre ne tarda pas à s’acquérir la confiance et la vénération des peuples : il sentit sa puissance, l’orgueil entra dans son cœur, et, avec ce premier-né de l’égoïsme, tous les autres vices à la suite, sans perdre cependant tout le prestige qui s’attachait à son caractère sacré. C’est alors que l’on vit le principe spirituel se corrompre, s’affaiblir, s’éteindre enfin dans le monde ; la société perdre de vue la fin sublime de son institution, le progrès de l’humanité, et devenir un vaste atelier d’exploitation de l’homme par l’homme. Dans les milieux mêmes honorés, encore de nos jours, du nom de terre classique de la liberté, dans cette Grèce tant vantée, dans les livres de laquelle nos tribuns vont encore s’inspirer, toute la différence qu’on y remarquait c’est que les exploiteurs y étaient comparativement plus nombreux qu’ailleurs ; c’était ce qu’on appelait des citoyens, des hommes libres ! Oui, mais c’étaient des tyrans tout autant que les rois de Perse qu’ils combattaient au nom de la liberté. Aristote, Xénophon et tous les publicistes grecs regardaient l’esclavage comme une chose légitime, et l’esclave à leurs yeux était une espèce de bête de somme dont le maître pouvait user comme bon lui semblait. L’intérêt, le caprice du maître, telle était la règle qui régissait les rapports de maître à esclave ; telle était la libéralité des anciens. Et qu’on ne s’imagine pas que cette loi de lèse-humanité ne frappait que les êtres relégués au bas de l’échelle sociale : Ésope, l’immortel fabuliste, fut esclave, de même qu’Épictète, un des philosophes les plus distingués de l’école stoïcienne, et à qui son maître un jour, par voie de divertissement, cassa une jambe.

Ce fut au milieu de ces renversements de toutes les lois divines et humaines qu’apparut la grande réforme du christianisme, et avec elle un nouveau sacerdoce régénérateur ayant mission de spiritualiser l’humanité. Ici commence la seconde époque où le prêtre se manifeste au monde avec tous les signes sacrés qui le caractérisent. Les peuples reconnurent un sauveur dans le prolétaire de Nazareth, et une doctrine de salut dans son évangile, prêché d’abord par de simples prolétaires comme lui. L’antique sacerdoce ne tarda pas à s’apercevoir que l’empire du monde allait lui échapper, et fort du pouvoir temporel qu’il possédait partout, il essaya de noyer la nouvelle doctrine sous des flots de sang ; mais ce sang ne fut pour elle qu’une rosée vivifiante, et la preuve qu’elle tenait à un principe plus fort que les puissances de la terre. Bientôt une foule de savants et de philosophes vinrent, au sentiment populaire en faveur de la nouvelle doctrine, ajouter la sanction du génie. Le nouveau sacerdoce, ainsi fortifié, put sortir des catacombes, où la persécution l’avait réduit à se cacher pour y célébrer ses mystères ; et bientôt tous les obstacles s’abaissèrent devant lui, le monde civilisé fut chrétien, spiritualisé. L’homme cessa d’être la chose de l’homme ; la charité chrétienne s’y opposait, comme aussi l’égalité de tous les hommes aux yeux de Dieu reconnue et proclamée dans la nouvelle loi. La dignité humaine ainsi rétablie, la complète émancipation de l’espèce entière ne pouvait plus être qu’une question de temps. Un seul devoir restait aux puissances de ce monde, c’était de préparer les peuples, les exploités du régime antique, par l’éducation morale et intellectuelle, par l’initiation graduelle à l’exercice des droits naturels de l’homme, à l’état de liberté, d’égalité, de fraternité universelles, pleines et entières, qui est la conséquence dernière, mais nécessaire, mais inévitable de la nouvelle loi.

Oh ! qu’il eût été grand et beau le rôle du prêtre chrétien, si, arrivé à l’apogée de sa puissance et de sa gloire, il eût activement poursuivi son œuvre de régénération ; si après avoir moralisé, spiritualisé l’homme, il eût entrepris de moraliser et spiritualiser la société. Mais Dieu, craignant sans doute que la vénération des hommes pour ses prêtres ne se portât jusqu’à l’adoration ; qu’on en fit des dieux, comme le paganisme l’avait fait de ses héros, et voulant épargner une nouvelle idolâtrie au monde, permit que le prêtre chrétien s’endormît pour un temps au sein de ses grandeurs. Ou, peut-être, pour nous faire sentir combien était grande l’œuvre de régénération commencée à l’ère chrétienne, Dieu a-t-il voulu que l’humanité se reposât au milieu de la course, avant que le prêtre n’entreprît sur elle l’immense travail de la christianisation sociale. Quoi qu’il en soit, après avoir vu l’Église servir d’égide et de vengeur aux peuples opprimés, un saint Ambroise refuser l’entrée du temple saint à un empereur romain, avant qu’il eût fait pénitence et réparation d’un crime public ; après avoir vu les foudres du Vatican frapper les rois oppresseurs, usurpateurs, dissolus, on vit le prêtre chrétien s’isoler peu à peu de la cause des peuples, la cause du progrès constant et illimité, la cause du spiritualisme en un mot. Les Fénelon, les Bourdaloue, les Bossuet continuèrent bien à prêcher aux grands et aux rois, la charité chrétienne et leurs devoirs envers les peuples, mais on ne sent plus chez eux cette puissance surhumaine qui vous saisit dans les paroles d’un saint Rémi à Clovis : « Fier Sicambre, courbe le front. » Et le Vatican ne tonnait plus... je me trompe, il lui restait encore quelques carreaux en réserve, mais c’était pour les peuples que travaillait le besoin de l’émancipation ou du progrès ; pour ceux mêmes, hélas ! il faut bien le dire, qui s’agitaient dans les serres d’une exécrable oppression. De nos jours encore, la malheureuse Pologne, au lieu d’encouragements, d’avis, de consolations au moins, s’est entendue dire que ses efforts héroïques pour secouer ses chaînes étaient un crime.

Qu’il y ait eu des mouvements populaires désordonnés, gros d’improfitables dangers, de malheurs plus grands encore que ceux auxquels on voulait se soustraire, c’est ce qu’on ne peut nier. Mais quelle en était la cause première, si ce n’est cette résistance ombrageuse et opiniâtre que l’esprit d’émancipation, de réforme et de progrès rencontrait partout, dès qu’il voulait faire un pas ? C’est contre cette cause et non contre ses victimes, que j’aurais voulu voir lancer les foudres ou les censures de l’Église.

Les peuples se voyant délaissés de leurs guides et protecteurs naturels, des hommes qu’ils regardaient comme les envoyés de Dieu, s’abandonnèrent de désespoir à la direction d’hommes irréfléchis, violents, ou pervers, qui ne firent que substituer une nouvelle exploitation à l’ancienne : les tyrans avaient exploité la patience et la bonhomie des peuples ; les démagogues qui leur succédèrent, exploitèrent leurs passions et leurs instincts les plus mauvais. On eut donc Luther, qui fit douter de l’Église ; après lui Voltaire et les Encyclopédistes qui firent douter de la religion et de Dieu ; enfin Robespierre, qui fit douter de l’homme même.

Ce fut alors qu’une immense douleur s’empara de l’humanité, veuve de toutes ses croyances, et n’ayant pour reposer sa tête que les débris épars de toutes ses espérances. Au milieu de son affliction, un soldat courroucé se présente à elle, qui lui offre son bras puissant pour la relever, et pour consolation lui promet de la gloire, dont en effet il l’enivre pendant une couple de lustres. Mais l’ivresse se passa, la raison revint à l’humanité et avec elle le désillusionnement. Elle vit que le héros auquel elle s’était livrée ne faisait après tout que répéter Alexandre et César : c’était reculer, et elle voulait avancer. Elle abandonna donc le favori de la gloire, et de découragement elle se rejeta dans les bras de ses anciens maîtres.

C’en était fait du progrès humanitaire ; et l’Europe, ce cœur du monde, allait peut-être, comme l’Inde dans ses castes, ou l’Islamisme dans son fatalisme, s’endormir et se pétrifier dans cette forme sociale bâtarde qui, sans la grandeur de la société antique, sans le prestige de la société féodale, ne faisait que continuer, sous un autre nom et par des mains moins nobles, l’ancienne exploitation de l’homme et la déchéance de l’intelligence. Mais le vieux principe chrétien, endormi mais toujours plein de vie ; amolli, distrait par son commerce avec les puissances terrestres, mais conservant encore au fond du cœur son indestructible amour pour les hommes, se sentit ému des soupirs et des gémissements de l’humanité, demandant une nouvelle foi comme remède à ses souffrances, comme guide et soutien dans la nouvelle voie où la poussait un impérieux besoin. Alors, du sein de la France, cette mère des grandes et belles pensées, sortit, tenant d’une main la croix, de l’autre l’évangile, un jeune clergé plein d’ardeur et de science, de vertus et d’amour, qui encore une fois montra dans l’évangile et la croix le salut assuré de l’humanité : dans l’évangile la loi divine et imprescriptible de la fraternité universelle, dans la croix un exemple de dévouement et de résignation ; de dévouement pour les grands et les heureux de ce monde, de résignation pour les populations souffrantes : dévouement d’un côté, résignation de l’autre qui sont les deux conditions indispensables de la régénération sociale, et sans lesquels l’humanité ne peut s’attendre qu’à une série sans fin de luttes infructueuses, payées du sang de ses plus nobles enfants ; dévouement et résignation que le prêtre de l’évangile seul peut inspirer, parce que lui seul s’adresse à la partie de l’homme qui en est capable, et que lui seul présente un but et une fin dignes du sacrifice demandé.

À la vue de ce mouvement imprévu du jeune clergé de France, dont nous avons eu l’avantage, pendant trop peu de temps, de posséder parmi nous un si digne représentant dans la personne de M. l’abbé de Charbonnel, l’Europe sentit tressaillir ses entrailles ; elle ressentit, comme Sarah, les joies d’une conception inespérée, et les espérances d’un nouvel enfantement dont devait encore une fois venir le salut du monde. Et comme la providence sait toujours tenir en réserve l’homme qu’il faut aux grands événements qu’elle prépare, apparaît, aussi inattendu que tout le reste, sur la chaire de saint Pierre, un grand et saint pontifeTPTPTPTPTP1PTPTPTPTPT qui, rompant tout à coup avec le passé, eut, lui, chef de l’Église, le courage inspiré de se poser, en face de l’absolutisme, comme la personnification du sacerdoce libéralisateur. C’est alors que l’on entendit du haut de la chaire évangélique étonnée, et dans la capitale du monde chrétien, et dans celle du monde civilisé, prononcer simultanément l’oraison funèbre du plus grand des tribuns des temps modernes, O’Connell. Après cela, c’est sans trop d’étonnement qu’on a vu les bons curés de France arroser de l’eau sainte les arbres de la liberté, que le peuple de février planta en souvenir de sa victoire, et comme symboles de ses espérances.

Ces espérances ne se réalisant pas assez vite, ni assez pleinement, pour un grand nombre, une guerre civile affreuse éclate bientôt au sein de Paris ; pendant trois jours et plus, les vainqueurs de février se livrent un combat meurtrier et fratricide. Déjà de grandes victimes ont été immolées, mais il en faut une plus grande encore pour apaiser les fureurs de la guerre. Quel sera ce nouveau Decius ? Le premier prêtre de France, l’archevêque de Paris qui, malgré les avertissements des chefs militaires, va chercher la mort, le martyre au pied des barricades, et sceller de son sang la nouvelle alliance entre l’Église et les peuples, entre la religion et la liberté. Et cette alliance, elle vient d’être solennellement ratifiée par son digne successeur au nom de toute l’Église de France, à l’occasion de la proclamation de la nouvelle constitution. L’Église n’a pas trouvé dans sa liturgie d’invocation trop sublime, ni de chant trop joyeux pour cette solennité, qui, trop grande pour les temples érigés par la main des hommes, a dû se célébrer sous le dôme jeté au-dessus de nos têtes par l’architecte suprême lui-même.

Puis l’on n’a pas été sans bien sentir assurément ce que signifie l’acceptation, par plusieurs prélats et simples prêtres de France, du mandat de député sous le régime républicain. Ce ne peut être dans des vues de réaction qu’ils se trouvent au sein de l’assemblée nationale : ils y sont en trop petit nombre pour y faire impression surtout dans ce sens. Ce ne peut donc être que pour s’associer au mouvement politique et social inauguré en février. Avec les préventions qui restent encore du passé, leur position est fort délicate ; j’aurais presque autant aimé ne pas les voir passer à la rude épreuve d’une assemblée constituante ; mais espérons que leur prudence, leur sagesse, leurs lumières les en feront sortir sains et saufs, à l’avantage de leur corps, à celui de la religion, à celui de l’humanité.

Puisse donc le prêtre, replacé, après un écart de quelques siècles, quant aux affaires temporelles, dans la position qu’il doit occuper, dans la seule voie qu’il doive suivre, ne plus s’en écarter désormais ; ne jamais oublier qu’il est la personnification du principe spirituel dans la société, duquel découle tout ce qui est vertu, justice, bienfaisance, liberté, progrès social et humanitaire. L’Église doit être comme l’âme, la raison de la société, l’État comme le corps, les sens. L’homme politique sera d’abord de sa nature homme de parti, le prêtre sera plutôt national. Transportés sur un terrain plus avancé, l’un sera national avant tout, l’autre sera humanitaire, et rattachera ainsi sa nation à l’humanité entière, secondant la tendance du genre humain vers l’unité, vers la fraternité universelle.

Voilà le rôle que je réserve au prêtre dans la société politique : c’est celui qui lui appartient, et que lui seul peut bien remplir. Mais si le rôle est beau, grand, noble, il est difficile et délicat, d’autant plus que le monde est récemment entré dans une voie toute nouvelle, où le prêtre devra se présenter avec des modes et moyens d’action différents de ceux dont il usait par le passé.

Je viens de parler de la voie nouvelle où vient d’entrer l’humanité... Eh ! si tout le monde pouvait prévoir tous les dangers, toutes les épreuves qu’elle réserve aux sociétés, tous les amis de l’ordre, non pas de l’ordre qui règne à Varsovie, mais de l’ordre fondé sur la liberté ; tous les amis de l’ordre, dis-je, supplieraient le prêtre à genoux de s’empresser de reprendre l’influence morale qu’il avait autrefois dans le monde, alors qu’il savait retenir et humaniser les hordes de barbares qui inondaient l’Europe. Aux cris des peuples soulevés l’on proclame la souveraineté populaire, le vote universel, la république démocratique, et comme fondement au nouvel édifice social on décrète l’enseignement universel et la liberté de la presse : et l’on croit que tout est fini ; l’on croit que les lois et coutumes créées sous le régime du privilège et du monopole vont pouvoir subsister intactes ; l’on s’imagine que le nouveau souverain va se contenter de mots sonores, sans chercher s’il n’y a pas quelque chose de plus substantiel dans sa souveraineté. Ici, il me semble entendre murmurer à mes oreilles le mot de « communiste », épithète dont on m’a déjà gratifié dans l’intimité ; mais on se méprend étrangement sur mon compte, ou sur la signification du mot « communisme », qui est à mes yeux la plus étrange doctrine sociale qui jamais ait vu le jour. C’est plus encore, c’est presque un blasphème ; car c’est une censure du décret divin, qui a voulu, que les hommes naquissent avec des facultés inégales, comme avec des besoins inégaux et différents ; qui a voulu aussi que la paresse fût punie par les privations, le vice par l’abjection. Et je ne parle ici que de la communauté des choses... que dirai-je de la communauté des personnes qui ne serait que le libertinage légalisé ? Qu’on se rassure, le communisme ne sera jamais une doctrine sérieuse, ni redoutable en soi : il aura toujours contre lui les deux plus grandes puissances de la terre, la force et la beauté. L’homme, fort de ses vertus et de son intelligence, voudra toujours recueillir tout le prix de son travail, sauf la part que réclamera la société fraternellement organisée ; et la femme préférera toujours être la compagne aimée, considérée et inséparable de l’homme, que la femme libre du père EnfantinTPTPTPTPTP1PTPTPTPTPT.

Non, je ne suis pas communiste ; mais je vois que plusieurs de nos arrangements économiques actuels contreviennent presque autant que le ferait le communisme à ce décret divin dont je viens de parler. Avez-vous entendu tout dernièrement un de ces hommes au cœur chaud, à l’âme expansive, nés pour opérer de grandes choses parmi les hommes, non pas comme ces foudres de guerre par la force matérielle, mais par la force morale de la parole, et de cette foi qui transporte les montagnes ; avez-vous entendu l’apôtre canadien de la tempéranceTPTPTPTPTP1PTPTPTPTPT, ce jeune prêtre qui a déjà su mériter le titre de bienfaiteur public, l’avez-vous entendu déclarer publiquement que, sans le hasard qui lui fit rencontrer deux étrangers charitables, il serait peut-être à l’heure qu’il est, errant, ignoré, inutile dans quelque coin du monde ? Combien de fortes et belles intelligences de cette sorte qui ne peuvent prendre la place que la providence leur avait destinée, tandis que la médiocrité héritière se pavane sur le pinacle ! Que dis-je ? tandis que le vice et la frivolité, grâce à l’opulente oisiveté qu’enfantent nos lois, affichent un luxe insultant et provocateur vis-à-vis de l’industrie honnête et utile. Encore si cela ne faisait qu’accuser le vice de nos institutions sociales... mais il y a là un danger permanent pour le repos du monde ; c’est de ces âmes énergiques, aigries, révoltées que se déchaînent, comme l’ouragan des antres d’Éole, les tempêtes qui bouleversent les empires. C’est un sujet d’étonnement universel que la tranquillité de l’Angleterre au milieu de la tourmente qui ébranle toute l’Europe. À mon avis, voici le secret de cette tranquillité : l’immense empire colonial de l’Angleterre ouvre un champ illimité à l’ambition de ses esprits ardents, aspiring minds comme elle les appelle. De plus l’Angleterre est gouvernée par la plus habile de toutes les aristocraties, qui s’est fait un devoir ou un calcul d’ouvrir ses rangs à l’élite de la démocratie, dont elle soutire ainsi la sève généreuse, pour en rajeunir son vieux corps.

Encore une fois je ne suis pas communiste, mais je sens et je vois que l’état de choses que je viens de signaler comme étant en opposition flagrante aux lois divines comme à celles de la nature humaine, ne saurait subsister longtemps sous le régime démocratique de l’avenir. On résistera, je le crains : on fera entrer la rage au cœur des peuples, et le monde civilisé se trouvera une seconde fois menacé d’une irruption de Goths et de Vandales, dont une grande puissance morale et spirituelle pourra seule le sauver. Ici je ne ferai que rappeler les déclarations récentes de M. Thiers au sujet de la religion et du clergé : « Aujourd’hui, a-t-il écrit selon le Courrier du Havre, je regarde la religion et ses ministres comme les auxiliaires, les sauveurs peut-être de l’ordre social menacé. » Chacun sait ce que M. de Tocqueville dit sur le même sujet dans son bel ouvrage sur l’Amérique.

Il est vrai qu’une telle catastrophe peut être très éloignée de nous, habitants de l’Amérique, où la mauvaise distribution des richesses et l’inégalité dans les moyens de les acquérir n’en sont pas encore rendues à l’état de grief vivement et profondément senti. Mais ne devons-nous pas penser un peu à nos suivants, et tâcher de leur épargner, s’il est possible, les maux qui, sous nos yeux, tourmentent l’Europe, notre mère ? C’est son sang vicié qui coule dans nos veines, et si nous ne profitons de la vigueur de la jeunesse pour le purifier, préparons-nous à souffrir comme elle. Mettons-nous à l’œuvre, il n’est pas trop tôt. Et si notre propre intérêt bien entendu et celui de nos descendants ne sont pas pour nous des motifs suffisants : Prêtres, vous qui parlez au nom de Dieu et dans les vues de Dieu, le moment est venu pour vous de parler, de faire entendre aux hommes qu’il y a pour eux autre chose que des intérêts matériels. Nouveaux Moïse, descendez de la montagne où l’on vous a crus morts, et montrez à la foule idolâtre qu’il y a un autre Dieu que le veau d’or.

L’on comprend que je n’entends pas faire violence à la conscience du prêtre : tout ce que je lui demande, c’est l’évangile, mais l’évangile tout entier, et avec toutes ses conséquences. Avec cela, le prêtre catholique aura bientôt fait disparaître les préjugés et les préventions qui ne lui ont permis depuis longtemps de remplir, à mon avis, qu’une partie de sa mission. Au fond de toutes les hérésies, n’y a-t-il pas eu un levain de liberté ? Certes ce ne serait pas un grand prophète que celui qui prédirait qu’au bout de la voie où je l’invite à entrer, il trouvera cette unité religieuse qu’il espère lui-même, et sans laquelle l’unité humaine, vers laquelle on croit marcher, ne sera peut-être jamais qu’un grand rêve.

Lorsque je commençai ce travail, il entrait dans mon plan de traiter, avec quelques détails, la partie de mon sujet où je devais parler de ce que devait être le prêtre ; mais pour le faire en ce moment avec tous les développements nécessaires, il me faudrait outrepasser de beaucoup les bornes d’une simple lecture, et peut-être aussi abuser de votre indulgence. Au reste, après ce que j’en ai dit incidemment, et les considérations que j’ai présentées sur le spiritualisme social ou en rapport avec la société, il ne saurait guère y avoir lieu à méprise quant à ma pensée générale sur ce point. Restent, il est vrai, les applications ; et j’avoue qu’en pareille matière, c’est un point bien important. Il ne s’agit plus alors de spiritualisme en idée, sur lequel, à moins d’avoir affaire à des athées, il peut être facile de s’entendre ; mais bien du spiritualisme en action au milieu des passions et des intérêts, des préventions et des préjugés humains ; et de plus au sein de réunions d’hommes placés à tous les degrés de civilisation, à chacun desquels il faudra user d’un mode et de moyens d’action divers. Cette action sera paternelle, absolue pendant l’enfance des sociétés ; titulaire, directrice pendant leur adolescence ; amicale, modératrice pendant leur jeunesse ; fraternelle, persuasive pendant leur virilité ; encourageante, régénératrice pendant leur vieillesse ; toujours indulgente, éclairée, car là gît sa force, sa vie. C’est pour elle que le Christ a dit au premier des apôtres : « Quiconque se sert de l’épée, périra par l’épée. » Eh ! l’on voit partout l’épée se briser entre les mains du pouvoir temporel lui-même, et la parole marcher hardiment à la conquête du monde matériel. Mais il faut que je m’arrête.

Je regrette, pour ma part, que le temps me fasse défaut, car j’aurais eu occasion de payer un juste tribut de reconnaissance pour les efforts généreux de plusieurs membres distingués de notre bon clergé canadien, qui, par des actes frappés au double coin de la religion et du patriotisme, ont devancé, inspiré jusqu’à un certain point les espérances que je forme aujourd’hui de le voir constamment, comme autrefois l’arche d’alliance devant le peuple d’Israël, marcher à la tête de notre peuple vers la terre promise du progrès et de la liberté..

J’aurais voulu vous parler de ces nombreux et précieux collèges où l’on forme non plus seulement des prêtres, mais aussi des citoyens et des prêtres citoyens.

J’aurais voulu vous parler de ces beaux établissements de bienfaisance, qu’un digne et saint prélatTPTPTPTPTP1PTPTPTPTPT a fait, comme par enchantement, surgir au sein de votre cité, où l’enfance orpheline retrouve une mère, la vieillesse indigente un fils, et la faiblesse repentante un toit paternel où l’on tue encore le veau gras, – misères humaines que la religion saura toujours, mieux que l’état, soulager et réparer.

J’aurais voulu vous entretenir de cette croisade aussi patriotique que religieuse, entreprise avec tant de zèle, poursuivie avec tant de courage et de succès par un membre de notre jeune clergé, contre le vice le plus abrutissant, œuvre dans laquelle il a été si bien secondé par le clergé en masse.

Eh ! que vois-je en ouvrant, ce matin, les Mélanges ReligieuxTPTPTPTPTP1PTPTPTPTPT ! Les dames et les demoiselles de Longueuil, presque en masse, viennent d’entreprendre, sous les auspices de la religion, une croisade contre le luxe, cette autre plaie de notre société. Honneur donc au beau sexe de Longueuil ! honneur à leur digne pasteur qui leur a inspiré cette patriotique pensée, qui, sous la puissante escorte de la religion et de la beauté, ne manquera pas d’être bien accueillie partout, et ne s’arrêtera, je l’espère, qu’après avoir, comme la tempérance, jeté de profondes racines sur tous les points de notre sol.

Mais surtout j’aurais désiré signaler à votre reconnaissance et à celle de nos neveux le dévouement de cet autre jeune prêtre, dont la voix et les efforts, secondés aussi par le reste du clergé, ont su abattre la barrière, jusqu’alors infranchissable, qui défendait à notre race l’entrée à son propre patrimoine, vouant notre nationalité à périr sous la constriction formidable d’une nationalité rivale qui nous enveloppe de toutes parts. Il y a dix-huit ans à peu près, lorsque j’entrai homme dans la vie publique, (l’on me permettra, j’espère, cette réminiscence personnelle,) je le fis avec cette devise : « Nos Institutions, notre Langue et nos Lois ». Je ne pus qu’écrire ces mots sur une humble feuille de papier. Plus heureux que moi, le jeune missionnaire de la colonisation les aura tracés sur la frontière, non plus en caractères éphémères, mais avec une population industrieuse, forte et impérissable.

Oh ! qu’il se forme donc entre notre clergé et la partie active de notre peuple une sainte et patriotique alliance, ayant pour objet notre avancement politique et national. Avec la coopération cordiale et constante de ces deux grands éléments de puissance sociale, nous pouvons nous rassurer sur l’avenir de notre chère patrie ; notre devise nationale n’aura pas été le fruit d’une vaine illusion, et nos mânes réjouis pourront entendre nos arrière-neveux répéter en triomphe sur les bords de notre Saint-Laurent :

Nos Institutions, notre Langue et nos Lois.
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«dédaignant d’être le lierre parasite, Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul»

Littérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien, iconLittérature québécoise Volume 52 : version 1 «Oh ! que tout était...
«La Huronne» qui faisait autrefois le coin des deux routes conduisant à Longueuil et à Saint-Jean, que quelques pierres encore enkystées...

Littérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien, iconAdresse : 53 rue de Rosny, 94120 Fontenay-sous-Bois
«mécanismes de réduction des prix» installée par Christine Lagarde, ministre de l’Economie, Luc Chatel, secrétaire d’Etat à la consommation,...

Littérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien, iconVeille media
«traître» par le quotidien nationaliste Hurriyet : le journal avait déjà lancé la cabale contre le journaliste arménien Hrant Dink,...

Littérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien, iconSH: Oui, ce film présente une version complètement abracadabrante,...
«Jeudi Investigation» un reportage de Stéphane Malterre, journaliste à l’agence tac presse

Littérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien, iconLa commission accessibilité de l’union des aveugles vous propose...
«Montpellier notre ville». En page 2 de ce document un sommaire a été créé pour faciliter l’accès aux différents articles du journal....

Littérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien, iconLa commission accessibilité de l’union des aveugles vous propose...
«Montpellier notre ville». En page 2 de ce document un sommaire a été créé pour faciliter l’accès aux différents articles du journal....

Littérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien, iconLa commission accessibilité de l’union des aveugles vous propose...
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