Littérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien,








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De l’importance et des devoirs du commerce


(Conférence prononcée à l’Institut canadien

de Québec le 15 janvier 1852.)

Messieurs,

Le désir de répondre, au plus tôt possible, à l’honneur que vous m’avez fait de me demander une lecture, pour inaugurer ce que l’on peut presque appeler une ère nouvelle pour vous, m’a fait hâter ce jour plus que je n’aurais dû le faire dans l’intérêt de mon amour-propre. Pour cette raison, le travail que je vais vous livrer se sentira nécessairement de la hâte que j’ai mise à le préparer. Ce n’est pas, je vous l’assure, un plaidoyer intéressé que je vous présente ici pour couvrir mon insuffisance, mais une excuse bien candide de n’avoir pu mieux répondre à votre attente.

Avant d’entamer le sujet de cet entretien, je crois devoir me constituer votre interprète auprès de vos patrons, qui, dans des vues aussi libérales que patriotiques, vous ont permis de dévouer vos longues soirées d’hiver à votre instruction. Le public, j’en suis sûr, leur saura gré de ce sacrifice, qui peut avoir, et aura, je l’espère, des résultats plus importants qu’on pourrait le penser d’abord, non seulement pour vous en particulier, mais même pour le pays tout entier. En votre nom donc, au nom de vos familles, au nom du pays, je remercie Messieurs les Marchands de cette ville de vous avoir laissé vos soirées d’hiver, pour travailler plus librement à votre avancement intellectuel, moyen d’assurer à notre pays une classe de Marchands digne de ses hautes destinées.

Le commerce, comme tous les autres arts, ses frères, a eu pour mère la nécessité, où les hommes n’ont pas tardé à se trouver, de recourir à la division du travail, pour se procurer la plus grande somme possible de bien-être matériel. Il sert en outre de lien entre eux tous pour les faire contribuer de concert au bonheur et à l’avancement de l’humanité, et l’on peut ajouter que tous les autres arts sont ses tributaires, ses obligés au moins, puisque sans lui ils ne pourraient chacun remplir que bien imparfaitement leurs fins et leurs objets tant particuliers que généraux. À quoi servirait, par exemple, que la Louisiane et les États voisins produisissent le coton en si grande abondance, si le commerce n’était là pour l’échanger contre les produits manufacturés ou les capitaux de l’Europe ? À quoi servirait que le Canada possédât les plus belles forêts du monde, si le commerce ne nous ouvrait les marchés de l’Angleterre, auxquels il nous est permis d’ajouter déjà ceux des États-Unis ?

Vous n’ignorez pas sans doute qu’il se fait avec nos voisins, malgré des droits protecteurs très élevés, un commerce de bois assez considérable, qui ne peut qu’aller s’augmentant jusqu’à des proportions incalculables, surtout si nous savons soumettre nos forêts à une direction prévoyante et éclairée, ce que nous avons négligé jusqu’à présent, tant nous nous sentions riches sous ce rapport. Mais il serait temps, grandement temps de s’occuper de l’affaire.

Pour revenir à notre sujet. À quoi servirait aux différents arts, même d’un seul et même pays, de multiplier leurs produits, si le commerce n’était là aussi pour les échanger contre ceux des autres sections ? L’agriculteur, sans le commerce, courrait le risque d’être, sur des tas de blé, exposé à mille privations, et les autres artisans à mourir de faim sur des monceaux de produits manufacturés. On sait qu’il est hors de question pour chaque art, chaque métier de colporter au loin ses produits à la recherche des acheteurs. Ce serait refouler l’industrie où elle en était aux premiers âges du monde, alors que les hommes se contentaient, pour vivre, du lait et de la chair de leurs troupeaux, dont les toisons leur fournissaient aussi le vêtement. Les poètes ont, il est vrai, appelé ce temps l’âge d’or ; mais comme je suis sûr que vous préférez l’or de la Californie à cet or-là, et que mon intention n’est pas de vous désabuser, nous laisserons les poètes avec leurs rêves dorés, leur souhaitant d’en vivre s’ils le peuvent.

Le commerce n’existait pas alors. Il fit sa première apparition lorsqu’aux peuples pasteurs succédèrent les peuples agriculteurs. L’agriculture, en augmentant et variant les substances alimentaires, surtout en produisant un surplus, permit à certaines classes d’hommes de s’appliquer à plusieurs arts, dont l’agriculteur avait besoin pour ses travaux ou pour ses aises. Alors commença l’échange sur un pied régulier, et de ce moment l’on eut le trafic, qui est le premier degré du commerce. Bientôt certains avantages de sol, de climat ou de position permirent à certaines localités de surpasser les autres dans certaines productions. Dès lors on eut le négoce. Enhardi par ses premiers succès, le commerce organisa de nombreuses caravanes pour passer les déserts, et construisit de nombreux vaisseaux pour traverser les mers, exportant et important les richesses de pays éloignés les uns des autres ; et l’on eut le grand commerce, le commerce proprement dit.

Jusqu’à naguère, par des causes qui disparaissent peu à peu devant l’intelligence et l’esprit d’entreprise de quelques-uns de nos compatriotes, la race à laquelle nous appartenons pour la plupart, fut condamnée à ne pas dépasser les limites du petit commerce, à servir de commis, pour ainsi dire, aux marchands venus d’outre-mer. Aujourd’hui ce doit être pour nous un sujet d’orgueil et d’encouragement que de pouvoir compter des maisons canadiennes à la tête de plusieurs branches importantes de notre commerce. Aux chefs de ces maisons vous devez, nous devons tous un tribut de reconnaissance nationale. Ils ont relevé le caractère de notre race aux yeux des étrangers et de nos compatriotes d’adoption, en même temps qu’ils seront un exemple et un sujet d’émulation à plusieurs des nôtres. Et si par hasard cet entretien parvient à nos suivants, apprenons-leur qu’en l’an de grâce 1852, nous avions dans Québec, tenant le premier rang dans leurs branches respectives, les grandes maisons de Langevin, Masson, Thibodeau & Cie, de Méthot, Chinic, Simard & Cie, de L. & C. Têtu, de Ls. Bilbdeau, de J. & O. Crémazie, et autres dont on pourrait faire une mention honorable.

Jeunes gens qui m’écoutez, et pour qui j’ai composé ce petit travail, voilà des modèles, des guides pour vous. Commencez modestement, selon vos moyens, rien de mieux ; mais tendez sans cesse à agrandir vos opérations ; suivez le mot de votre siècle et du nouveau monde : Go ahead ! En avant.

Pour vous encourager à entrer dans cette voie, et à y persévérer, je vais vous entretenir un instant de ce qu’il y a de beau, de grand, d’humanitaire dans le commerce.

Messieurs, vous pouvez être fiers de l’état que vous avez embrassé, car il a fait et opéré de bien grandes choses dans le monde. C’est lui qui d’une contrée stérile fit la Phénicie, un des pays les plus renommés de la haute Antiquité. Les Phéniciens, non contents d’amener l’abondance chez eux, fondèrent des colonies en Afrique, en Asie, en Espagne. Tout le monde a entendu parler de cette fameuse ville de Tyr, capitale de la Phénicie, qui, détruite une première fois par Nabuchodonosor, sut bientôt, grâce à son commerce, sortir de ses ruines plus puissante qu’auparavant, et qui, moins de deux siècles après, put arrêter sous ses murs, pendant sept mois, le plus grand conquérant de l’univers, cet Alexandre qui, à 32 ans, se plaignait qu’il n’y eût pas un autre monde à conquérir.

Athènes, cette ville cent fois détruite et cent fois rebâtie, rendue si glorieuse par ses sages, ses savants et ses artistes, dut à ses marchands sa puissance matérielle, fondement de ses autres grandeurs.

Carthage, digne fille de Tyr, disputa, pendant un siècle, l’empire du monde à l’ancienne Rome, qui ne dut son salut, comme on sait, qu’aux funestes délices de Capoue. C’était une rivale si redoutable et si redoutée, même après ses premiers revers, que Caton l’Ancien n’entrait jamais au Sénat sans prononcer son mot devenu si célèbre : Delenda est Carthago, il faut détruire Carthage. Et enfin Carthage fut détruite, et Rome ne rencontra plus d’obstacle sérieux à sa colossale ambition.

Ce fut aussi sous les auspices du commerce que Venise, surnommée « la Reine de l’Adriatique », jeta une si grande splendeur au moyen-âge, et que plus tard Amsterdam fit, au nord, sur le golfe d’Ye, ce que Venise avait fait au midi de l’Europe. Et Gênes « la Superbe », à quoi dut-elle sa richesse et sa beauté, si ce n’est à son commerce ? Mais son plus beau titre de gloire, dû au génie commercial de ses enfants, c’est d’avoir donné le jour à Christophe Colomb, à qui ses ingrats contemporains refusèrent l’honneur de donner son nom au nouveau monde. Mais sa découverte l’a fait si grand, qu’il a pu se passer de cet honneur. Est-ce à un semblable motif, ou à l’ingratitude des peuples civilisés d’Amérique, qu’il faut attribuer l’absence, jusqu’à nos jours, sur le sol américain, d’un monument digne de l’homme à qui il serait élevé, digne de ceux qui l’élèveraient, digne enfin de l’événement qu’il serait destiné à commémorer ? La découverte de l’Amérique, Messieurs, est le plus grand événement de l’ère moderne, après celui qui l’a commencée ; et c’est bien et incontestablement au commerce que nous la devons. Oui, sans le commerce, sans le génie aventureux qui en est l’âme, et l’esprit d’entreprise qu’il inspire, ce beau, ce riche, ce vaste continent d’Amérique, serait encore entre les mains des tribus sauvages, qui semblaient n’avoir d’autre ambition que celle de s’exterminer les unes les autres ; n’ayant aucune idée de perfectionnement, à l’exception pourtant des peuples du Mexique et du Pérou, où l’on trouva un commencement de civilisation. Sans le commerce, Québec serait encore Stadacona, et Montréal Hochelaga, et notre beau fleuve, sillonné aujourd’hui par des milliers de vaisseaux et de barques à vapeur, ne verrait encore que l’humble canot d’écorce glisser furtivement sur son vaste sein. Et ces forêts primitives, que les chemins de fer commencent à traverser, et qui ne tarderont pas de l’être d’un océan à l’autre, n’auraient encore reçu de l’homme d’autre servitude que l’humble sentier du chasseur indigène. Vingt-cinq à trente millions d’hommes civilisés, industrieux, remplacent aujourd’hui dans la seule partie septentrionale de notre hémisphère, les quelques centaines de milliers de sauvages qui l’habitaient au temps de Jacques Cartier, le Christophe Colomb du Canada. Et, s’il nous était permis de lire au Livre de Dieu les destins futurs de l’Amérique du Nord seulement, entièrement habitée qu’elle sera bientôt par une population libre, active et entreprenante, atteignant d’une main à l’Europe savante et policée, de l’autre à l’antique et riche Asie, que de prodiges nous verrions que le monde n’a pas encore vus, et quel étonnement ne serait pas le nôtre, tout habituée que notre génération ait été à contempler des merveilles en tous genres !

Eh ! ces merveilles donc, qui font le sujet de notre admiration, à qui les devons-nous pour la plupart, si ce n’est au commerce ? Il serait trop long de vous citer les mille et une découvertes et améliorations qui ont eu lieu, de nos jours, dans les arts d’utilité seulement, et qui ont fait descendre, jusqu’aux classes ouvrières, le confort, l’élégance même, qui naguère étaient l’apanage exclusif des classes riches. Bornons-nous donc à quelques-uns des exemples les plus frappants où le génie, à la voix encourageante du commerce, devenu puissance sociale, s’est lancé avec ardeur dans les sentiers les plus inconnus de la science et de l’expérimentation. Le commerce donc se plaignait depuis longtemps des caprices, même de la lenteur des vents sur mer ; et sur terre, comment aurait-il pu se contenter du pas, de la course même du cheval ? Le génie se met à l’œuvre, et voilà que l’on traverse l’Atlantique en dix jours, et que l’on voyage, ou plutôt que l’on vole sur la terre, à raison de vingt lieues à l’heure.

Mais ce n’était pas assez ; le commerce pouvait bien se résigner, faute de mieux, à voir ses ballots de marchandises voyager sur ce modeste pied-là, mais il lui fallait quelque chose de bien plus rapide pour ses ordres, pour sa correspondance pressée. Comment ! il est le maître du globe terrestre, et il lui faudra attendre des semaines et des mois avant de savoir ce qui se passe sur aucun point de son domaine ? Bon Dieu ! on va donc faire descendre Mercure de l’Olympe, où il repose depuis dix-huit cents ans, et le remettre à son ancien métier de messager, au service des dieux nouveaux ? Ma foi, c’est peut-être mieux que cela encore, car je doute fort que le messager des dieux de l’Olympe ait jamais égalé en vitesse celui que le commerce a maintenant à son service. Ce n’est rien moins que la terrible foudre du grand Jupiter, fabriquée autrefois par un dieu, et que le père des dieux seul pouvait manier. Oui, messieurs, le génie moderne, plus hardi encore que l’infortuné Prométhée qui ne put dérober qu’une étincelle du feu céleste, le génie moderne a su dérober à Vulcain le secret de forger la foudre, et à Jupiter le droit de l’employer, non plus pour foudroyer les humains, ce qu’il pourrait bien faire cependant, mais pour les faire communiquer entre eux instantanément d’un bout de la terre à l’autre : enfin la foudre est devenue le messager de l’homme. Vous le voyez, tout ce que la poétique imagination des anciens peuples a pu inventer de prodiges, pour des dieux encore, se trouve surpassé de nos jours, pour satisfaire aux besoins du commerce.

Je pourrais vous citer un bon nombre d’autres découvertes et applications de la science faites et entreprises dans le même but. Nous venons de faire une petite excursion dans le pays enchanté de la mythologie, vous montrant la science divine de Vulcain transportée dans les bureaux de nos télégraphes électriques ; il ne faut donc pas s’étonner s’il y a déjà longtemps que nous avons surpassé celle d’Icare, simple fils de héros. Aussi se fait-on un jeu d’une tentative qui coûta la vie au Mongolfier de la Fable. Il ne s’agit plus maintenant de s’élever dans l’air... belle bagatelle que cela ! l’on s’occupe sérieusement de résoudre le grand problème de la navigation aérienne, d’une manière usuelle et pratique, en même temps que l’on parle de la possibilité de jeter un fil de télégraphe électrique à travers l’Atlantique. Et qui osera dire que cela est impossible ? Napoléon a dit que le mot impossible n’était pas français : certes, après ce que nous avons vu, on pourrait dire que ce mot n’est plus d’aucune langue.

Toutes ces merveilles, nées et à naître, c’est, on peut le dire, le commerce qui les fait surgir, qui les féconde, et leur donne la vitalité ; sans lui, sans son souffle générateur et vivifiant, elles seraient restées et resteraient, germes infécondés, dans les livres ou les cartons des savants, comme l’ont fait longtemps l’électricité et la vapeur, c’est-à-dire jusqu’au temps où le commerce s’est aperçu qu’elles pouvaient devenir pour lui des instruments utiles à ses opérations.

L’état par lequel et pour lequel s’opère d’aussi grandes choses mérite assurément une haute considération, et ce n’est pas, comme vous le voyez, le vain désir de flatter votre amour propre qui m’a fait vous dire que vous deviez être fiers d’y appartenir.

Mais il y a dans le commerce quelque chose de plus beau encore que ses grandeurs, ce sont ses tendances éminemment humanitaires, civilisatrices et progressives. Le commerce est, après la religion chrétienne, le plus grand instrument, entre les mains de Dieu, pour l’avancement moral et intellectuel de l’homme, en mettant en contact la civilisation et la barbarie, ou des états de civilisation plus avancés avec d’autres qui le sont moins. L’homme, fait perfectible, ne peut voir chez les autres ce qui est mieux, sans avoir le désir de les imiter. La paresse et l’esprit de routine résistent plus ou moins longtemps, mais l’instinct de perfectibilité, mis dans l’homme par Dieu, finit par l’emporter ; sinon, les races fainéantes et improgressives, si elles habitent un pays fertile, disparaissent tôt ou tard devant des races plus industrieuses et plus intelligentes. Et c’est dans l’ordre : Dieu qui veut que l’homme travaille et se perfectionne, en se multipliant sur la terre, ne peut vouloir que cette terre appartienne aux races paresseuses et stationnaires. L’on a voulu rire du titre que les anciens Pèlerins de la Nouvelle-Angleterre se créèrent aux terres dont ils s’emparaient, en disant que Dieu avait donné la terre à ses saints. Je trouve, pour ma part, que ce titre en valait bien d’autres qui passaient alors et passent encore pour incontestables. Au reste, ce n’est pas à nous, habitants nouveaux du Canada, à contester la valeur de ce titre, car en réalité nous n’en avons pas d’autre. Mais, au moins, rappelons-nous que nous devons aide et assistance aux restes épars des anciens maîtres du pays. On a, à cet égard, assez libéralement traité les descendants des aborigènes dans le Haut-Canada, mais dans le Bas on les a honteusement négligés jusqu’à présent. Nous ne devons pas tarder à réparer cet oubli, et je vois avec plaisir que la législature, dans sa dernière session, a pensé à nos pauvres sauvages, et qu’il est question de leur faire des réserves de terres pour s’y établir, si on peut les résoudre, ou pour leur créer quelques ressources assurées, s’ils s’y refusent. Ce n’est là qu’un acte de justice, que l’on fera plein et entier, il faut l’espérer. Espérons surtout que nos bons et braves amis de Lorette, dont les pères ont mêlé leur sang avec celui des nôtres pour la défense du pays, ne tarderont pas à avoir un patrimoine pour leurs enfants.

Pour revenir à notre sujet, nous disions que le commerce, en mettant les peuples civilisés en contact avec les peuples barbares, amenait ces derniers avec le temps dans la voie de la civilisation ; et c’est là l’histoire de presque tous les peuples civilisés anciens et modernes. La conquête a bien pu subjuguer, mais il a fallu que le commerce soit survenu pour compléter l’œuvre du conquérant, et le consolider par l’assimilation des goûts, des besoins et des idées. Nous en avons sous les yeux deux exemples bien frappants, un dans l’Amérique espagnole, où les descendants des anciens habitants se sont assimilés à leurs conquérants, assimilation qui n’est pas encore complète, mais qui le sera bientôt, au point qu’il sera aussi difficile de distinguer un descendant des Incas d’un Espagnol, qu’il l’est aujourd’hui en France de distinguer un Gaulois d’un Franc.

L’autre exemple, nous le trouvons dans l’Indoustan, où, grâce à l’influence bénigne du commerce, cent cinquante à deux cents millions d’hommes reçoivent la loi d’une compagnie de marchands anglais, s’imprégnant lentement, il est vrai, mais visiblement, des idées plus avancées de la civilisation européenne. Et cette immense conquête, c’est au commerce et au commerce seul qu’elle est due ; c’est une compagnie de marchands qui a doté l’Angleterre d’un des empires les plus riches et les plus peuplés de la terre. C’est une des plus grandes œuvres qu’ait jamais opérées le commerce ; et c’est à bon droit qu’elle parle de ses princes Marchands, cette grande nation anglaise, que Napoléon, dans ses moments de dépit, appelait un peuple de boutiquiers. Peuple de boutiquiers... mais qui du fond de ses boutiques fut toujours le plus grand obstacle à l’ambition désordonnée du grand homme, et qui empêcha peut-être une seconde Rome de pressurer de nouveau le monde.

S’il est possible, ce dont je doute, s’il est désirable, ce dont je doute encore davantage, qu’il y ait sur notre terre une domination universelle, ou l’unité gouvernementale, que ce soit sous les auspices du génie commercial ; car avec les idées plus éclairées qui se répandent en fait d’économie politique, ce sera le régime le plus favorable au bien-être de l’humanité. Les nouvelles idées, vous le savez, sont en faveur du libre-échange, et l’Angleterre, disons-le à son éternel honneur, a pris les devants dans cette carrière, à la voix d’un grand homme d’État, sir Robert Peel, enlevé trop tôt à la cause du commerce libre.

Laissez faire, répondit un marchand français à un roi qu’il avait obligé, et qui lui demandait ce qu’il pouvait faire pour le commerce. Oui, laissez-les faire, et ils iront vous chercher sous toutes les zones les articles que chacune peut produire au plus bas prix, les échangeant avec ceux que vous pouvez vous-mêmes produire aux mêmes conditions. De cette manière il n’y aura plus rien d’artificiel, de forcé dans l’industrie des peuples, les fluctuations ruineuses cesseront, la production se balancera avec la demande, le travail de l’homme dans chaque pays s’exercera sur ce qu’il y a de plus assuré, et des millions d’ouvriers ne seront plus livrés aux horreurs de la famine par un tarif inopinément à mille lieues d’eux.

Encore une fois, laissez faire le commerce, et vous verrez comme il saura remplir la mission providentielle dont il est chargé, de rapprocher les hommes, de les faire se connaître, se communiquer leurs idées, échanger leurs richesses, et par là de réformer la grande famille humaine dispersée à la tour de Babel. Il s’est fait et se fait encore de beaux rêves sur la fraternité humaine, sur les moyens d’arriver à la fraternisation universelle. Le plus sûr de ces moyens, nous l’avons dans le commerce, dans le commerce libre. Le commerce a besoin de toutes les libertés, comme de toutes les énergies ; il lui faut des hommes libres et industrieux. Aussi toutes les grandes nations commerciales ont-elles été des nations libres. Si elles n’ont pas toujours et toutes été libérales, elles le seront désormais ; car on s’aperçoit aujourd’hui qu’on ne peut faire de commerce avantageux qu’avec les peuples riches, et qu’opprimer des peuples plus faibles que soi, c’est tout simplement s’ôter des acheteurs. Voyez comme toutes les nations s’alarment lorsque la guerre menace d’éclater sur quelque point important ; comme les offres de médiation arrivent de toutes parts. C’est le commerce qui cause cette émotion ; il sent qu’il va perdre des acheteurs et des vendeurs. Sous ce rapport, le commerce est un grand pacificateur, et ce n’est pas son moindre mérite, puisque la guerre est le plus grand des fléaux pour les nations.

En voilà assez, je pense, pour vous faire concevoir toute l’importance du commerce, la grandeur du rôle qu’il est appelé à jouer dans le monde. Cela doit vous faire pressentir l’importance et la grandeur correspondantes des devoirs et des obligations de ceux qui s’y engagent ; car il sera demandé beaucoup à ceux à qui il aura été beaucoup donné. Ce point mérite qu’on s’y arrête, et il complétera notre thèse.

Dépositaire et régisseur de la richesse commune, le corps commercial est véritablement constitué l’économe des sociétés. Tout en faisant valoir ses intérêts particuliers, le marchand, le vrai marchand, celui qui est digne de porter ce nom, doit diriger son attention vers les intérêts généraux. Le marchand dont les regards ne se portent pas au-delà de son comptoir ne mérite pas le nom de marchand ; ce n’est qu’un mince boutiquier, bien au-dessous de l’artisan qui, lui au moins, a le mérite d’offrir au public le fruit de sa propre industrie. C’est un producteur, et partant un membre utile à la société, dont il augmente la richesse par son travail. Les simples boutiquiers, eux, ne font le plus souvent qu’encombrer le négoce d’une foule de fainéants, au détriment des hommes intelligents et actifs, capables de s’élever à la hauteur de leur état. Il faut le dire, on rencontre dans le commerce de nos grandes villes le même mal qui se fait sentir dans les professions libérales, un nombre de nullités et d’incapacités qui, comme les branches gourmandes d’un arbre fruitier, nuisent à la fécondité des rameaux fructueux. Ce sont autant de bras enlevés aux arts utiles, autant d’hommes qui végètent aux dépens de la société, sans contribuer en rien à l’avantage commun, ni à l’augmentation de la richesse sociale. C’est la paresse d’un côté, la vanité de l’autre, qui créent et entretiennent cette classe de frelons sociaux : on se fait marchand pour échapper au travail des mains ; on est avocat, notaire, médecin, pour avoir un parchemin dans sa poche. Autrefois on prévenait ce mal au moyen des maîtrises ; sous le régime moderne de liberté, il n’y a que l’opinion publique qui puisse faire justice de cet abus, et il est bien à désirer qu’elle s’exerce dans ce sens. Dans un jeune pays, comme le nôtre, il faut dans toutes les branches des hommes effectifs, qui contribuent réellement à l’avantage commun, ce que ne font pas ceux qui, sans les qualifications requises, viennent successivement encombrer les métiers ou les professions. À moins d’avoir les aptitudes particulières à un état, de façon à pouvoir y atteindre à l’éminence, on devrait par pudeur, par devoir, par intérêt, s’en éloigner.

« Soyez plutôt maçon, si c’est votre métier », comme disait Boileau aux mauvais poètes de son temps.

Si le marchand, le vrai marchand, celui qui comprend sa haute mission, ne voyait amoindrir ses profits par la cause que je viens de signaler, il pourrait mieux remplir les grandes obligations de son état, et l’on serait plus en droit d’en exiger l’accomplissement ; mais quelle que soit sa condition, le corps commercial, surtout dans un jeune pays, ne doit pas rester spectateur oisif du développement des ressources naturelles ou artificielles de son pays. On attend de lui, au contraire, qu’il se mette à la tête du mouvement industriel. Individuellement et collectivement, les marchands doivent s’occuper sans cesse de l’exploitation avantageuse de toutes nos ressources, n’en laisser aucune dormante ou en souffrance ; et ce devra toujours être pour eux un sujet de honte, si c’est leur faute, de vifs regrets si ce ne l’est pas, que des étrangers viennent, à notre porte, nous enlever les richesses dont la nature nous a dotés, ou nous apporter des produits bruts ou manufacturés, qu’on aurait pu se procurer dans le pays même à aussi bonne composition. Un pays, pas plus qu’un particulier, ne doit tirer du dehors ce qu’il peut faire lui-même.

L’histoire moderne offre un phénomène commercial si frappant, se rattachant aux considérations que je viens d’exposer, et aux études que doit faire un marchand, que je ne puis résister au désir de vous le signaler, dût-il nous écarter un peu de notre sujet. Je vous ai parlé, il y a un instant, de la découverte de l’Amérique, et de l’importance de cet événement pour l’humanité tout entière. Aussitôt l’arrivée de cette grande nouvelle en Europe, toutes les nations commerciales et maritimes voulurent avoir leur part du Nouveau-Monde, et l’on alla jusqu’à s’adresser au Pape, encore puissant alors dans les affaires temporelles, pour en avoir chacun la meilleure part possible. Grands débats, force intrigues à ce sujet, qui, ma foi, en valait bien la peine. Finalement l’Espagne, en sa qualité de premier occupant, car c’était sous son drapeau que Christophe Colomb avait découvert l’Amérique, eut la meilleure part, consistant dans toute l’Amérique du Sud, et dans le Mexique, partie dans une des Amériques, partie dans l’autre. La France eut la meilleure part ensuite, comprenant tout ce qui restait de l’Amérique du Nord, à l’exception de ce qui constituait alors la Nouvelle-Angleterre, apanage de la vieille Angleterre. La Hollande eut la Nouvelle-Amsterdam, aujourd’hui New York, que l’Angleterre ne tarda pas à lui enlever. Eh ! bien, qui aurait prédit alors que la plus mal dotée de toutes les puissances européennes, à l’exception de la Hollande, qui n’eut jamais guère plus qu’un comptoir en Amérique, serait justement celle qui profiterait le plus de la découverte et de la possession de l’Amérique ? et que celle qui en profiterait le moins serait la plus richement partagée de toutes ? C’est cependant ce qui est arrivé. L’Angleterre a considérablement augmenté sa richesse et sa puissance par l’Amérique, et l’Espagne lui doit sa ruine, et d’être descendue du rang de puissance du premier ordre au rang de puissance du troisième ordre. Et si la France ne s’y est pas ruinée aussi, cela est dû à ce qu’elle était plus commerçante, plus industrielle que l’Espagne ; car c’est à son manque de génie commercial et industriel que l’Espagne doit sa perte, comme c’est à la possession de ces qualités, à un degré éminent, que l’Angleterre doit son salut.

Savez-vous ce que faisait l’Espagne des métaux précieux qui lui arrivaient chaque année, du Mexique et du Pérou, à pleins galions ? Elle les envoyait en France, en Angleterre, et ailleurs, en échange des produits manufacturés de ces pays, qu’elle consommait, ou envoyait à ses colonies d’Amérique. Un bon jour les galions reviennent plus rares et moins chargés ; mais la fière Espagne n’en devient pas plus industrieuse, et continue à faire travailler les étrangers, qui par là reçoivent le profit clair et net de ses mines, entretenant par ce moyen des classes nombreuses d’ouvriers en tout genre. À la fin, les colonies se révoltent, déclarent et maintiennent leur indépendance, et de ce jour adieu les galions, qui s’en vont tout droit aux pays qui leur fabriquent et fournissent les marchandises dont elles ont besoin. Et l’Espagne, leur mère, après avoir joué le premier rôle dans le monde, en est réduite à marcher tantôt à la lisière de la France, tantôt à celle de l’Angleterre. Et tout cela, pour n’avoir pas voulu être industrieuse et commerciale. L’Angleterre aussi perd ses plus belles colonies d’Amérique ; mais voyez la différence : cet événement, loin d’affecter sa prospérité, ne fait que l’augmenter. Bristol, quelques années après la reconnaissance de l’indépendance des États-Unis, est obligé d’agrandir son port, qui ne suffisait plus au commerce que cette ville faisait avec les États. C’est que l’Angleterre avait établi avec ses colonies des relations commerciales et industrielles, que la guerre pouvait interrompre, mais que la paix devait faire renouer ; c’est, en d’autres mots, que l’Angleterre ne faisait pas faire aux autres ce qu’elle pouvait faire elle-même avec avantage.

On peut remarquer, sous ce rapport, des efforts bien louables, bien patriotiques chez quelques-uns de nos marchands et industriels, et le Canada a dû s’enorgueillir de voir présenter à la grande Exposition de l’Industrie, tenue l’été dernier à Londres, des produits canadiens fort remarquables et fort appréciés, au premier rang desquels je ne crains pas de placer les cuirs de marsouin, corroyés par M. Charles Têtu, de la Rivière-Ouelle. Ce qui recommande cette découverte, car c’en est une, c’est qu’elle nous a révélé une richesse ignorée partout, en donnant une valeur à un article qui n’en avait aucune auparavant. La même maison a introduit sur nos marchés des huiles de poisson qui ne le cèdent guère en beauté aux plus fines huiles de Florence ; et l’on sait les sacrifices qu’elle a faits pour introduire des procédés améliorés dans les pêches de notre fleuve et de notre golfe. Voilà le marchand comme je l’entends ; voilà, jeunes amis, le marchand que je vous offre pour modèle. Puisse votre génération en produire un grand nombre comme lui ! car il faut bien le dire, apparent rari nantes, ils ont été bien rares dans les générations qui vous ont précédés. Autrement nous n’aurions pas la douleur et la honte de voir encore les armateurs étrangers venir, tous les ans, exploiter nos riches pêcheries du golfe, et faire la loi à nos pauvres pêcheurs jusque dans nos propres eaux. Nous avons là, sous nos pieds, la plus riche mine de l’univers, mais qui demanderait d’être exploitée en grand pour que nous pussions soutenir la concurrence avec les étrangers. Et il ne s’est pas encore trouvé, dans notre corps commercial, assez d’esprit public pour former une puissante compagnie à cette fin. Il en fut bien question, il y a quelques années, à l’instance d’un de nos marchands les plus actifs, que des revers de fortune ont malheureusement assailli depuis, mais le projet mourut en germe, comme beaucoup d’autres semblables ; et cette mine inépuisable est encore, en autant que nous y sommes concernés, laissée aux efforts insuffisants, à l’exploitation impuissante de quelques pauvres armateurs, exploités eux-mêmes par les armateurs étrangers.

Je dois signaler ici une plainte, bien fondée jusqu’à un certain point, que j’ai entendu formuler plus d’une fois par nos marchands, et au moyen de laquelle ils prétendaient expliquer l’état arriéré de nos pêcheries ; c’est que notre législature a négligé de mettre nos pêcheurs sur un pied d’égalité vis-à-vis des pêcheurs étrangers, qui reçoivent, eux, de leurs législatures, sous différentes formes, des primes d’encouragement, qui empêchent nos propres pêcheurs de soutenir contre eux une concurrence avantageuse, et détournent nos capitalistes et nos industries de cette branche importante. Notre législature a bien dégrevé de certains droits d’entrée les principaux articles destinés aux pêcheries, mais il paraît que ce n’est pas assez, et qu’il faudrait en outre des primes, telles qu’en reçoivent les pêcheurs et armateurs étrangers.

En ma qualité de libre-échangiste, je suis en principe opposé aux primes d’encouragement tout comme aux droits protecteurs. Mais je ne suis pas de ceux qui disent : « Périsse la Patrie plutôt qu’un principe ! » Moi je dis : « Vive la Patrie avec les principes intacts, si ça se peut, mais avec les principes modifiés, s’il le faut. » Les principes de l’économie politique ne sont pas absolus comme ceux de la morale, avec lesquels on ne transige pas ; ce ne sont que des théories humaines, et partant nécessairement flexibles et variables, comme l’homme qui les conçoit : la morale vient de Dieu, est immuable comme son auteur ; la politique vient de l’homme, elle est muable comme lui et le milieu où il vit. C’est pourquoi, tout libre-échangiste que je prétends être, je suis bien prêt à admettre que, dans un jeune pays où les capitaux et l’expérience manquent, il est bien à propos de protéger dans les commencements les industries évidemment viables par elles-mêmes au bout d’un certain temps ; comme aussi je suis bien prêt à admettre la légitimité des primes d’encouragement, lorsqu’il en existe pour les étrangers avec lesquels nos nationaux ont à entrer en concurrence. Aux rigides économistes, je ferai remarquer que cette mesure serait justement le moyen de faire cesser les primes d’encouragement accordées aux étrangers ; car lorsqu’il y a des primes pour tout le monde, c’est comme s’il n’y en avait pour personne. Alors les peuples étrangers ne tarderaient pas à mettre fin à des encouragements, qui n’auraient plus d’objet général, et d’un commun accord l’on ferait partout main basse sur les primes et les bonus.

Mais je ferai remarquer, au sujet de la plainte signalée plus haut, que la formation d’une ou de plusieurs compagnies puissantes et influentes serait justement le moyen d’obtenir de notre législature l’encouragement réclamé. À l’heure qu’il est, si on accordait un pareil encouragement, il serait à craindre qu’il ne tournât au profit même des armateurs étrangers qui sont en possession du marché. Organisez donc quelque chose de respectable, présentez des garanties, donnez des preuves d’une ferme détermination d’agir, et soyez sûrs que l’opinion publique et la législature ne vous manqueront pas. Je n’ai pas étudié la matière, mais je doute fort que les encouragements extraordinaires que reçoivent les pêcheurs étrangers, leur aient été donnés avant qu’ils eussent fait déjà beaucoup par leurs efforts individuels, et eussent par là convaincu leurs législatures que l’encouragement demandé remplirait bien son objet. Faites donc de même.

Si nous jetons les yeux sur les fabriques domestiques, nous verrons que nous, habitants du vieux Canada, nous sommes, pour un bon nombre, tributaires des habitants du Haut-Canada, sans parler de nos autres voisins du côté du sud. Nos seaux, nos balais et mille autres articles d’usage domestique nous viennent du Haut-Canada. Véritablement nous mériterions que nos ménagères fissent usage de leur arme naturelle, du manche à balai, pour nous réveiller, et nous forcer à devenir plus industrieux. Ce ne sont pourtant pas les bras qui nous manquent, dans un pays où toute la population agricole est presque inoccupée pendant cinq mois de l’année. Ce n’est pas non plus la force hydraulique qui nous fait défaut, car sous ce rapport nous sommes mieux partagés que le Haut-Canada, où les fabriques domestiques se multiplient, faisant, partout où elles existent, surgir de terre des villes ou villages florissants. Qu’on ne dise pas non plus que les capitaux nous manquent ; car s’il n’y a pas partout accumulation de capitaux en peu de mains, partout il y a l’association. Ce qu’un homme ne peut pas faire, deux, quatre, dix, cent le peuvent, sans gêner leurs opérations ordinaires.

Que vous manque-t-il donc pour faire ce que font nos cadets du Haut-Canada ? Je sais ce que vous allez me répondre : vous allez me dire que le système seigneurial, tel qu’il existe dans le Bas-Canada, est un obstacle formidable à l’industrie, à l’établissement des fabriques domestiques. Vous allez me dire que c’est déjà bien assez pour un homme entreprenant de risquer des capitaux dans une entreprise, sans être en sus obligé de payer une forte indemnité au seigneur, et de perdre, en cas d’insuccès, un douzième de la valeur de son établissement. Je sais, comme vous, que notre système seigneurial, je ne dirai pas tel qu’établi, mais tel que reçu et maintenu par une jurisprudence complaisante, dans un temps où la voix du peuple et de ses représentants était impuissante, est un incube sur la poitrine du génie industriel de ce pays ; je sais que tous les seigneurs, à peu d’exceptions près, se sont complus à réaliser la fable du chien sur un tas de foin, dont il ne pouvait user, et dont il empêchait le bœuf d’approcher. Il est un homme, cependant, qu’il faut mettre à l’abri du blâme à cet égard ; il s’est trouvé un seigneur qui n’a pas attendu que d’autres introduisissent l’industrie au milieu de ses censitaires. Il y a dans les profondeurs du comté de Berthier une seigneurie, une des dernières qui aient été ouvertes aux bras du défricheur, où vous trouverez un beau village, avec un collège, des moulins, une fonderie et plusieurs autres fabriques, et où vous vous rendez par un bon chemin à lisses, à partir du fleuve. Je n’ai pas besoin de vous nommer l’auteur de toutes ces bonnes et belles œuvres, vous avez deviné que je voulais vous rappeler la mémoire encore fraîche de l’honorable, et honoré et chéri M. JolietteTPTPTPTPTP1PTPTPTPTPT.

Voilà un seigneur que j’offrirais comme modèle à tous ceux de son ordre, si j’avais encore foi dans les seigneurs. Mais les uns ont été si indifférents au sort de leurs censitaires, les autres si ardents à les pressurer de toutes manières, que je désespère absolument d’eux, les croyant tous destinés à mourir dans l’impénitence finale.

Les seigneurs, comme beaucoup d’autres malheureusement, n’ont songé qu’à augmenter leur patrimoine. Ils ont oublié qu’après la famille, sinon au-dessus d’elle, il y a la société qui réclame aussi sa part de dévouement. Et eux, constitués à l’origine les fidéicommissaires de la société, devaient l’oublier moins que tous autres. C’est pourquoi ceux du temps présent doivent se préparer à une grande réparation. Il y a, qu’ils le sachent bien, et que tous les oppresseurs de l’humanité le sachent, il y a une loi antérieure à toutes les lois humaines, au-dessus de tous les juges humains, il y a une loi de solidarité entre les générations, qui fait retomber sur les enfants les fautes de leurs pères. Et cette loi, c’est Dieu même qui l’a tracée, aussi lisiblement qu’il le fit de la loi mosaïque sur les pierres du Sinaï. Les tables du décalogue sont perdues, mais celles de cette loi universelle ne le sont pas ; on les retrouve en caractères de larmes et de sang à chaque page de l’histoire.

Qu’il soit bien entendu que je n’entends pas inclure dans cette condamnation aucune de nos vénérables communautés religieuses, dont pas une n’a pressuré ses censitaires, et dont les pieux membres sont trop occupés à l’œuvre bienfaisante de chacune, pour pouvoir penser à l’avancement industriel de leurs censitaires. Cependant, signalons que les messieurs du Séminaire de Québec, seigneurs de la côte Beaupré, s’occupent à l’heure qu’il est de l’établissement d’une ferme modèle dans leur seigneurie. Après tout ce que cette maison a fait pour l’éducation de la jeunesse, qui y reçoit une instruction collégiale qui égale, si elle ne surpasse, tout ce qu’il y a d’analogue en Amérique, on n’avait droit d’exiger d’elle rien davantage. En faisant plus que son devoir, elle s’acquiert un nouveau titre à la reconnaissance publique.

Pour ce qui est des entraves que le système seigneurial impose à l’industrie, elles vont disparaître, il y a tout lieu de l’espérer, sous les auspices de l’administration qui préside maintenant aux destinées du pays. J’espère même que les seigneurs, voyant la nécessité d’un règlement prompt de cette grande affaire, prêteront eux-mêmes la main à un arrangement satisfaisant. Plus ils retarderont, moins avantageuses pour eux seront les conditions qu’on leur imposera. Derrière les hommes qui sont aujourd’hui à la tête des affaires, s’en élèveront d’autres qui, soit par conviction, soit pour capter la popularité, exigeront pour les censitaires des conditions plus faciles.

Nous avons donc tout lieu d’espérer que les obstacles que le système seigneurial oppose à l’industrie disparaîtront bientôt, et qu’alors nos industriels, nos capitalistes se trouveront sur le même pied que ceux des pays voisins. Mais ne nous abusons pas, ne nous aveuglons pas sur nos défauts ; il nous manquera encore quelque chose de bien essentiel, que l’expérience de la vie industrielle seule peut donner.

Ce qui nous manque, avouons-le, c’est chez les uns l’esprit public, chez les autres, le grand nombre, le manque de l’instruction suffisante, d’abord pour concevoir et mûrir l’idée d’une entreprise industrielle, et ensuite pour la réaliser avec des chances de succès.

Notre éducation commerciale et industrielle a été à peu près nulle jusqu’à présent, se réduisant presque à celle que l’on peut faire derrière un comptoir ou dans un atelier, et ce n’est pas assez. Il a fallu véritablement une persévérance et des talents extraordinaires à ceux d’entre nous qui, sans autre éducation que celle-là, ont pu parvenir à quelque distinction dans le commerce et l’industrie. Il y a longtemps que je déplore, avec tous les amis du pays, que le cours de nos collèges ne puisse être changé, de façon à reléguer à la fin du cours les études purement classiques, comme celles des langues savantes, qui font perdre un temps considérable aux jeunes gens qui ne sont pas destinés aux professions libérales, et qu’on pourrait, ce me semble, faire commencer avec les Belles-Lettres. Mais il paraît que cet arrangement entraînerait de grands inconvénients. C’est au moins ce que m’écrivit un jour le supérieur d’un de nos premiers collèges, sans me spécifier, cependant, aucun de ces inconvénients. Si ces inconvénients sont insurmontables, j’en serai bien fâché, car il faudra penser à établir des écoles laïques pour répondre aux besoins de notre société, et j’aime beaucoup à voir la jeunesse sous la tutelle de notre clergé jusqu’au moment où elle entre dans le monde. Remarquons cependant qu’un corps religieux enseignant, nouvellement introduit dans le pays, a entrepris, dans quelques-uns de nos collèges, de donner exclusivement l’espèce d’enseignement dont il est question. Puisse cette œuvre réussir, et se propager dans toutes les parties du pays ! En attendant, avec le plan que je propose, on emplirait les trois ou quatre premières années par l’étude des langues anglaise et française, de l’arithmétique, de l’histoire, de la moderne surtout et principalement sous son côté commercial et industriel, de la géographie, de l’économie politique, en y mêlant la tenue des livres. Avec des connaissances passables dans ces différentes branches, les jeunes gens qui ne se destinent pas aux professions libérales sortiraient du collège avec tout ce qui est nécessaire pour le commerce et la haute industrie. Avec ces connaissances, qu’il perfectionnerait dans sa spécialité, le jeune homme pourrait suivre le cours du mouvement commercial et industriel tant à l’intérieur qu’à l’étranger, chose vitale ; car le grand secret du commerce gît dans l’observation exacte des faits et des événements contemporains. L’étude des temps passés facilite bien l’intelligence et l’appréciation du temps présent, mais ne les donne pas ; elle vous ouvre la voie, mais elle vous laisse à l’entrée à vos propres forces, à vos propres méditations. Mais si vous manquez totalement d’instruction, vous courez le risque de rester en-deçà de la barrière.

Vous au moins, jeunes amis qui m’écoutez, si, comme ce doit être le cas pour plusieurs, vous manquez de l’éducation qu’il faut pour le commerce, allez pouvoir, pendant vos longues veillées d’hiver, réparer en partie le temps perdu. Ce serait vous faire injure, que de penser que vous ne répondrez pas à l’intention bienveillante de vos patrons, qui vous procurent un avantage dont ils ont été privés pendant leur noviciat. Ils s’attendent à ce que vous en profitiez, et le public, qui s’impose aussi une privation, s’y attend pareillement. Je vous ai parlé des devoirs et des obligations que vous auriez à remplir étant marchands ; rappelez-vous qu’il est un devoir préliminaire non moins obligatoire, celui de vous bien préparer à ceux qui vous attendent dans l’avenir, au nombre desquels j’en ai oublié un bien important dans l’état politique où nous vivons. Savez-vous, messieurs, que votre génération attend de vous des hommes d’État, des hommes capables de l’éclairer, de la guider dans les affaires financières du pays, d’en contrôler, d’en assumer au besoin l’administration ; capables d’embrasser toutes les grandes questions d’économie politique, et d’être des guides sûrs pendant l’ère des grands travaux publics, des grandes entreprises nationales, qui ne fait que s’ouvrir pour le Bas-Canada ? La tâche est grande et difficile sans doute ; mais elle est si belle, si noble qu’au lieu de vous décourager, elle fera battre vos jeunes cœurs et les remplira d’une chaleureuse émulation.

À l’œuvre donc, mes jeunes amis. Vous avez un des plus beaux, un des plus riches pays du monde à exploiter, et des hommes qui ne vous étaient pas supérieurs, de lagunes stériles, de plages sablonneuses, de rochers arides ont fait des pays prospères, puissants et renommés. En avant donc ! avec un pays comme le nôtre, on court plus de risque en allant trop doucement qu’en allant trop vite. Nous avons du côté du couchant une contrée immense, qui sera bientôt le grenier de l’univers, et dont notre Saint-Laurent est le débouché naturel vers la mer. Nos clairvoyants et entreprenants voisins font des efforts surhumains pour nous arracher cette riche proie, commandant à l’art des travaux vraiment prodigieux pour contrebalancer nos avantages naturels. Sera-t-il dit qu’ayant la nature pour auxiliaire et combattant à nos côtés, nous perdrons la victoire ? Non, vous ne le permettrez pas, et au cri de nos pères vous ajouterez un autre mot, et vous crierez : Patrie, Liberté et Progrès !
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