Littérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien,








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In propria venit et sui eum non receperunt. Et ne semble-t-il pas que l’humanité ait été jusqu’à présent condamnée, comme le peuple déicide, à errer dans un monde d’illusions et de misères, sans pouvoir nulle part ériger sa cité sainte ?

Il est, j’en suis sûr, venu à l’esprit de plusieurs d’entre vous de me demander : Mais qui donc s’oppose au règne de l’intelligence ? Qui, messieurs ? Personne, et tout le monde. Sur la question théorique, tout le monde serait à peu près d’accord. La difficulté commence avec la partie pratique ; lorsqu’on expose à chacun le sacrifice que la patrie attend de lui. C’est alors que s’élèvent de toutes parts les réclamations de nos hommes modernes, si petits, renfermés dans un cercle d’affections si étroites, comparés aux anciens peuples. Quels hommes nous sommes auprès de ce patriote grec perdant son élection, et s’en retournant chez lui tout joyeux de voir qu’il y eût des centaines de citoyens valant mieux que lui ! J’aime à citer ce trait historique, où je vois plus de vrai patriotisme que dans nombre d’actions plus éclatantes. De la même nature est le trait d’Aristide, surnommé le Juste, qui écrit, pour un de ses concitoyens illettrés, une ballotte de bannissement contre lui-même : ces traits sont l’enseigne des mœurs générales, encore mieux que les actions d’éclat. Que sommes-nous, nous patriotes modernes, auprès de ces deux Brutus de la Rome païenne, l’un sacrifiant ses deux fils, l’autre son propre père, dit-on, son protecteur au moins, sur l’autel de la patrie ? Que sommes-nous auprès de ces Croisés que la Rome chrétienne envoyait à la conquête d’un tombeau ? Que sommes-nous même auprès de ces femmes, de ces mères de Sparte, présentant le bouclier à leur fils, et leur disant : « Avec ou dessus », c’est-à-dire : « La victoire ou la mort ! » Nous sommes de bons pères de familles, si vous voulez ; mais, avouons-le, nous sommes de petits citoyens. Certes, le culte de la famille est bien légitime ; mais celui de la patrie et de l’humanité l’est davantage encore, ce me semble. Puis, les deux cultes ne sont pas incompatibles ; les dieux du capitole peuvent subsister à côté des dieux pénates. Seulement, il faudrait que la balance ne penchât pas trop en faveur des uns ni des autres, et savoir, dans l’occasion, faire aux uns et aux autres les sacrifices qu’ils ont droit d’exiger. Les anciens ont peut-être quelquefois poussé trop loin le culte de la patrie ; mais je crains que les modernes ne poussent trop loin le culte de la famille. La famille ne peut guère procurer à l’homme que les petites satisfactions qui tiennent à la partie matérielle de sa nature ; mais les grandes et nobles jouissances de l’intelligence, la patrie, la patrie seule peut les faire goûter. La famille, encore une fois, ne répond qu’aux vues secondaires du Créateur, à ce qui se rapporte à la simple existence de l’homme individuel ; mais nos grands devoirs envers Dieu, le perfectionnement moral, intellectuel et matériel de la race humaine, ce n’est que par la patrie, et dans la patrie, que nous pouvons, à ces égards, répondre aux vues du Créateur. Ainsi, de la grandeur et du bonheur de la patrie dépendent nos plus nobles jouissances, comme l’accomplissement de nos plus grands devoirs.

En présence d’aussi graves considérations, les préjugés, les préventions doivent disparaître, les vues s’élargir, les affections s’étendre, les sacrifices ne plus coûter. Que dis-je, sacrifices ? les yeux de l’homme sont si souvent obscurcis, qu’il ne voit pas que ce qui lui paraît un sacrifice n’est ordinairement que le prix bien modique d’avantages bien plus précieux dans l’avenir ; un excellent placement de fonds, dirait un financier. « Tout vice est issu d’ânerie », a dit le fabuliste. Oui, et aux vices il aurait pu ajouter les maux, et surtout les maux politiques. C’est, dans la plupart des cas, l’ignorance, l’aveuglement, l’irréflexion qui opposent une folle résistance à des réformes raisonnables, à l’application opportune de remèdes à des maux qui, négligés, deviennent bientôt incurables par les moyens ordinaires, et demandent des remèdes héroïques qui, souvent, emportent le malade. Nous devrions cependant d’autant plus nous hâter à l’égard du mal qui nous occupe, qu’il est plus ancien, et qu’il date de l’origine même des sociétés.

En effet, si nous nous transportons à l’origine des empires ou des sociétés, nous trouverons, comme dans nos sociétés actuelles, des agrégations d’hommes doués des mêmes facultés, mais à des degrés différents. Chez les uns, et ce sera le petit nombre, vous remarquerez un développement ou les germes d’un développement plus grand des plus nobles facultés, et par suite des appétences plus ou moins vives vers les choses intellectuelles, ou qui demandent plus particulièrement l’exercice de l’intelligence. Dans la masse, au contraire, vous rencontrerez inaptitude et indifférence pour les hautes et fortes opérations de l’esprit, et des désirs qui ne dépassent guère les besoins ou satisfactions de la vie matérielle. Panem et circenses ! criait le peuple de Rome à ses patriciens. « Du pain ! » crient encore les prolétaires de l’Europe moderne. De cette catégorie, je dois excepter ces intelligences méconnues, que nos institutions sociales condamnent à végéter dans les rangs inférieurs, au grand danger du repos public ; ferment funeste laissé au sein des masses, tandis qu’on en pourrait faire des instruments d’ordre, de gloire et de prospérité.

Des deux catégories d’hommes que je viens de désigner, la première dut prendre la direction de la jeune société, soit d’un commun accord, soit en établissant son droit naturel par une force habilement composée et employée. Voilà donc l’intelligence organisant les premières sociétés, et comme de droit se plaçant à leur tête. S’il fut jamais un droit divin, à mon avis c’est celui-là ; et tout eût été pour le mieux dans ce monde, si les fondateurs des sociétés n’eussent, une fois parvenus à leur but, mis en oubli le principe de leur puissance, l’intelligence ; – don de Dieu, non des hommes et des institutions humaines ; don que la nature, main de Dieu, dispense sans acception des personnes ni des classes, d’après des lois mystérieuses que nous ne pouvons mépriser sans danger, je dirai même sans crime. Ç’a donc été une grande faute de la part des fondateurs de sociétés, des premiers législateurs, que de décréter, sans restrictions, sans sauvegarder les droits imprescriptibles de l’intelligence, la transmission de père en fils, ou l’immobilisation dans certaines castes, des principaux droits et avantages de la société. L’hérédité, il faut le dire, a été pour l’homme social ce que la faute du premier homme a été pour l’homme spirituel, un vrai péché originel, dont après cinquante-huit siècles et demi, l’humanité souffre et porte encore la peine sans espoir, hélas ! d’une bien prochaine délivrance, tant le mal a poussé des profondes racines jusqu’aux entrailles de la société.

L’on nous enseigne que c’est par l’orgueil et la sensualité que le mal moral est entré dans le monde. Adam en mangeant du fruit défendu, voulait devenir l’égal de Dieu, et le fruit était bon à manger et agréable à l’œil, ajoute l’Écriture. C’est aussi par l’orgueil et la sensualité que le mal est entré dans le monde politique ou social. Et la tradition du péché originel, ne fût-elle qu’un mythe, une allégorie, s’appliquerait parfaitement à la faute commise à l’origine des sociétés. « Dieu nous a fait intelligences supérieures pour gouverner les autres hommes, se dirent les premiers législateurs ou maîtres du monde ; notre titre nous vient de lui directement, il ne l’a pas fait transmissible par le sang, il s’en est réservé la dispensation à chaque génération ; mais soyons Dieux comme lui, donnons des maîtres aux sociétés, et décrétons que notre sang aura la domination de la race humaine ; que toutes les générations à venir seront livrées à l’exploitation, au profit et à l’avantage de notre postérité. »

C’est ainsi que l’intelligence qui n’appartient pas à telle famille, à telle caste, à telle race en particulier, mais qui est le partage de toutes les classes de la société, s’est trouvée, dès l’origine, déchue de son droit naturel et divin à la souveraineté. Mais l’intelligence déshéritée n’a cessé de protester contre sa déchéance, et c’est à ses efforts pour rentrer dans la jouissance de ses droits, que nous devons la plupart de ces grandes et terribles commotions sociales, qui ont, à diverses époques, épouvanté le monde, et l’ont presque toujours tenu dans l’anxiété.

L’on se trompe fort si l’on croit ramener la paix sur la terre par des mesures simplement économiques, en se bornant à donner du pain aux pauvres, si en même temps on ne satisfait aux besoins et aux droits de l’intelligence. Là est le remède aux grands maux de la société. L’on sait contenir les masses indisciplinées du paupérisme, et dans Londres seul, au besoin, l’on trouvera deux cent mille constables spéciaux pour réprimer un mouvement chartiste. Mais que pouvez-vous faire contre l’action morale, incessante et habile de l’intelligence, qui souvent sait se servir de ses adversaires mêmes pour parvenir à ses fins ? qui sait que le temps est à elle, que sa cause est la cause de Dieu même, la cause des lois immuables de l’humanité ? Toutes nos folles résistances à des réformes, dont les temps sont venus, ne feront qu’augmenter les frais du grand procès entre le droit humain et le droit naturel, frais qu’il nous faudra solder à la fin avec dommages et intérêts.

Je viens de dire un mot du paupérisme, cette grande plaie de l’Europe moderne : ce sujet tient de trop près à celui que je traite pour que je ne m’y arrête pas un instant, ne fût-ce qu’à raison des moyens chimériques, mais spéciaux, que l’on propose pour guérir ou prévenir ce mal et qui détournent l’attention des solutions rationnelles du problème social, en tête desquelles je ne crains pas de placer celle dont je vous entretiens : le gouvernement du monde par l’intelligence universelle du genre humain, cela franchement sans réserves ni arrière-pensées.

Tous les utopistes modernes prétendent, depuis Fourrier jusqu’à Louis Blanc, le moins déraisonnable de tous, avoir trouvé chacun une panacée pour ce mal effrayant ; tous se moquent de Malthus, qui, lui, ne voit d’autre remède que la restreinte morale, c’est-à-dire, à défaut d’une loi positive, le sentiment de devoir ou de noble orgueil qui empêcherait d’avoir une famille avant de s’être assuré les moyens de la faire subsister. Mais l’emploi de ce moyen n’est pas du ressort du pouvoir temporel. Il n’y a que le pouvoir spirituel qui puisse le faire valoir, sans produire un mal aussi grand que le mal à guérir, sans remplacer le paupérisme par une dissolution de mœurs presque générale, qui serait immanquablement le résultat d’une loi qui gênerait les alliances légitimes. Il n’y a donc que la religion qui puisse, non radicalement guérir et prévenir le mal, mais le mitiger assez pour qu’il cesse d’être un danger pour les États. Qu’il me soit donc permis d’offrir cette considération comme un argument très fort en faveur de ma théorie du spiritualisme. En effet, si vous mettez la société politique en dehors du domaine du prêtre ; si vous ôtez son libre penser, son libre parler sur les choses temporelles, comment voulez-vous qu’il agisse efficacement pour la guérison ou le soulagement de vos misères sociales ? Pour cela ne faut-il pas qu’il connaisse le mécanisme social, qu’il en étudie l’organisme, qu’il en suive le fonctionnement ? ne faut-il pas qu’il ait droit de dire au besoin ce en quoi les puissances temporelles gênent ou favorisent son action salutaire et réparatrice ? Eh ! bien, cela c’est de la politique.

Ceux qui prétendent guérir le paupérisme, dans un ancien pays, mettent en oubli une loi de la nature trop universelle pour qu’elle ne soit pas connue de tout le monde : c’est que tous les êtres organisés, végétaux et animaux, tendent à se multiplier au-delà des moyens de subsistance à leur portée. Regardez ce champ couvert d’une abondante moisson, et dites-moi combien des grains qui se balancent sur leurs tiges ce même champ pourrait nourrir et reproduire une autre année ? Il est des espèces de poissons si prolifiques, comme la morue et le hareng, par exemple, qu’on a calculé qu’elles rempliraient l’océan en peu d’années, si la plus grande partie de leur géniture ne périssait d’une manière ou d’une autre. Il en serait de même sur terre de plusieurs espèces d’animaux ; en peu de jours notre globe serait, jusque dans ses abîmes les plus profonds grouillant d’êtres vivants, affamés. L’homme est aussi, lui, sujet à cette loi universelle de la nature organique ; partout l’énergie reproductive de l’espèce, chez les êtres organisés, l’emporte de beaucoup sur leur énergie productive des moyens de subsistance. Un nombre incalculable d’êtres organisés sont donc voués à une fin prématurée, à une époque plus ou moins avancée de leur existence. Dieu nous montre clairement par là combien il tient à la conservation des espèces. Nous devons y lire en même temps la folie de ceux qui prétendent faire disparaître le paupérisme ou la misère d’un pays quelconque, arrivé à un certain degré de population. L’économie politique peut bien résoudre le problème suivant : donner à une étendue de pays quelconque le plus haut chiffre possible de population prospère. Mais arrêter ce chiffre au point où, en progressant, il amène nécessairement le paupérisme, et c’est là toute la question, la science de l’homme rendue là se trouve face à face avec un décret divin, devant lequel il ne lui reste qu’à courber humblement le front. L’on sait combien de fois la loi agraire fut décrétée à Rome, sans y opérer jamais d’amélioration durable dans la condition des classes pauvres. Depuis un grand nombre d’années la population pauvre de l’Irlande se décime au moyen de l’émigration, et la misère y règne toujours à un degré alarmant. L’Angleterre seule paie sept à huit millions sterlings par an pour ses pauvres, et le paupérisme y reste toujours au même niveau. Elle paierait le double qu’il n’en résulterait aucun changement, si ce n’est de faire doubler le chiffre de la population pauvre en quelques années. Augmentez par des secours extraordinaires les moyens de subsistance parmi les classes pauvres, sans augmenter en même temps la somme générale des subsistances, et soyez sûrs que le nombre des indigents augmentera dans la même proportion. C’est triste à dire, mais il serait funeste de l’ignorer ou de le taire : dans un ancien pays couvert d’une population nombreuse, surtout s’il est exposé aux fluctuations du commerce et de l’industrie, la misère, la misère seule, jointe à la restreinte morale dont il est parlé plus haut, peut poser des bornes à l’accroissement de la population pauvre. Mais il faut donc laisser périr les pauvres ? – Non ; mais je dis que l’État et les publicistes doivent franchement avouer leur impuissance à cet égard, et laisser le soin des pauvres à la religion, qui possède mieux qu’eux le secret de soulager les misères humaines, qu’on ne peut prévenir. Que chacun donc, à la voix de la religion, soulage autant que possible les misères qui l’environnent, et s’en rapporte pour le reste non aux utopistes, mais à Dieu, qui a voulu que le monde fût ainsi fait. Et n’allons pas, insensés que nous sommes, murmurer contre la providence. Nous voudrions qu’il n’y eût pas de misère parmi les hommes : désir bien louable sans doute. Mais s’il n’y avait pas la misère à craindre, dites-moi, qui porterait les hommes, en l’absence d’un mobile plus relevé, à la prévoyance, à l’économie, au travail, à la bonne conduite ? Vous le voyez, il y a dans la misère humaine un précieux et constant enseignement ; il y a du bien jusque dans les maux que Dieu nous envoie.

Je vous disais, il y a quelques instants, que Louis Blanc est le moins déraisonnable de nos utopistes modernes ; son système est spécieux, en ce qu’il est empreint d’une pensée généreuse. Aussi fait-il fureur parmi la jeunesse, et pour cette raison je vais m’y arrêter un moment. L’association universelle et solidaire de l’industrie de l’apôtre socialiste, se réduit, en fin de compte, à faire d’une société d’hommes un vaste atelier, où chacun, produisant selon ses facultés, consommerait néanmoins selon ses besoins. Il y a un fonds de secours destiné aux vieillards, aux malades, aux blessés, etc. Cet et caetera est de Louis Blanc, et comprend sans doute le restant du catalogue des misères humaines. Aussi, voilà, d’un trait de plume, toutes ces misères bannies d’entre les hommes. L’ouvrier n’a plus à se préoccuper de l’avenir ; l’association lui donne « selon ses besoins », quelle que soit la somme ou la valeur de son travail ; et assistance lorsqu’il sera vieux, malade, blessé, etc. Bien fou donc serait l’ouvrier qui ne se hâterait pas de jouir au plus tôt des douceurs de la famille. Le résultat est facile à prévoir. À présent que l’ouvrier n’a qu’un avenir incertain devant lui ; que les misères qui l’entourent lui présagent un sort semblable pour ses vieux jours, surtout s’il se charge d’une famille ; si dans ces circonstances, dis-je, les populations tendent à dépasser les moyens de subsistance, que sera-ce lorsque les classes laborieuses n’auront ou croiront n’avoir plus rien à craindre pour la satisfaction de leurs besoins ? Comme Louis Blanc ne fournit pas le moyen d’échapper à cette loi universelle de la nature dont nous venons de parler, il arrivera bientôt que sa société ne sera plus qu’une immense aumônerie, sans aumônier encore ; car il n’y aura plus de riches pour faire l’aumône. Voilà où conduit toujours l’oubli des lois de la nature.

Je ferai grâce à Louis Blanc de plusieurs autres lois de la nature qu’il met également en oubli, dans son plan d’association universelle et solidaire. Par exemple, qui lui a promis le dévouement personnel et de famille, qui portera les bons travailleurs, sans détruire chez eux toute émulation, à renoncer à une partie du fruit de leur travail pour l’avantage des travailleurs médiocres ? Un pareil dévouement ne s’est vu qu’une fois, en petit et pendant quelque temps seulement, parmi les premiers chrétiens de Jérusalem ; et je ne crois pas leur faire injure, en pensant que la croyance à la fin prochaine du monde, qui semble avoir régné alors parmi eux, entrait pour quelque chose dans ce dévouement extraordinaire. Puis je me trompe fort s’il sera bien facile à Louis Blanc, ou à ses disciples, de trouver un grand nombre de sociétaires de l’espèce des premiers chrétiens.

On cite, il est vrai, plusieurs associations formées sur le principe proclamé par notre réformateur ; mais le temps ne leur a pas encore imprimé le timbre de la viabilité. Puis il ne faut pas comparer des associations particulières d’ouvriers qui se connaissent, qui se choisissent, avec l’association universelle que rêve Louis Blanc.

Au reste, ce plan, fût-il réalisable avec les hommes tels qu’ils sont, irait bientôt s’engouffrer, avec la société entière, dans l’abîme d’un paupérisme universel, signalé plus haut comme la conséquence inévitable d’une loi constante de la nature organique.

Oh ! Messieurs, vous surtout mes jeunes auditeurs, qui vous laissez si facilement illusionner par les utopies sociales, qui s’appuient d’une pensée noble ou généreuse, méfiez-vous de tous ces plans de réforme qui vous offrent en perspective le retour soudain du Paradis Terrestre sur notre globe ; tout cela n’est qu’un vain mirage, forme fantastique que revêtent les vapeurs du désert aux yeux du voyageur égaré. Méfiez-vous de tout ce qui vous transporte en dehors du monde réel, et des sentiers sûrs de la nature. Elle est assez belle la nature, pour qui se donne la peine de la connaître et de l’étudier, et elle ne trompe jamais. N’allez pas tomber dans la fatale et trop commune erreur que le progrès gît dans le nouveau. Bien souvent, il consiste à rectifier d’anciennes idées, faussées par l’action du temps, ou demandant seulement une application modifiée d’après un changement de circonstances. Trop souvent en pareil cas, on coupe le fil de la tradition ; au lieu de rectifier ou de réformer, on proscrit, on détruit l’idée même, et un demi-siècle après sinon plus tôt, on s’aperçoit qu’on a commis une énorme bévue.

Luther veut réformer, et l’imprudent s’arme de l’idée du « jugement privé », qui est la négation de l’autorité spirituelle, et une partie du monde chrétien se trouve aujourd’hui sans autorité, sans guide en fait de religion, et les âmes faibles et impressionnables y sont livrées aux inspirations les plus extravagantes, et qui font la honte du christianisme. Ajoutez à cela qu’un bon nombre de ceux à qui on a persuadé qu’il leur appartenait de se faire une croyance religieuse ont trouvé que le plus court était de n’en chercher aucune.

Voltaire veut la tolérance religieuse, et l’audacieux s’attaque au christianisme même, et brise le frein religieux parmi le peuple, qui est devenu ingouvernable, au point que les disciples les plus éminents de l’Érostrate moderne en sont réduits à supplier l’Église de sauver la société qui se dissout.

Rousseau entreprend de démontrer l’abus qu’on avait fait du droit divin, et il pouvait accomplir son œuvre avec utilité, en ramenant ce principe vrai à une application rationnelle. Au lieu de cela, le téméraire répudie la maxime omnis potestas a Deo, et il enseigne que toute puissance vient du peuple. Il en est résulté que, de conséquence en conséquence, le citoyen Proudhon, avec sa sauvage logique, en est venu à pouvoir nier toute puissance, toute autorité quelconque, à repousser même l’État serviteur de Louis Blanc, et à crier « Vive l’anarchie ! »

Terminons par un exemple qui, des hauteurs intellectuelles, nous ramènera dans la vallée des intérêts matériels. Lors de la grande révolution française, emporté par les haines séculaires qu’avait soulevées l’ancienne féodalité, on se mit à crier haro contre la grande propriété, et à diviser le sol par petits lots pour avoir, disait-on, un peuple de propriétaires. C’était une belle idée en théorie ; mais il en est résulté en pratique que la France, plus peuplée d’un tiers que l’Angleterre, avec un meilleur sol et un meilleur climat, produit par son agriculture infiniment moins que sa rivale, ce que l’on attribue principalement au morcellement du sol qui, en France, ne peut admettre la grande culture. Tout n’était donc pas mauvais dans la grande propriété, il fallait rectifier, réformer, mais on a trouvé mieux de détruire.

La question à l’ordre du jour à l’heure qu’il est, c’est le paupérisme ; on veut qu’il n’y ait plus de pauvres ; mais avec les moyens que l’on propose pour parvenir à ce but, on ne parviendra qu’à faire disparaître les riches. Que l’on avise à une meilleure distribution des richesses, à la bonne heure ; mais que l’on ne tarisse pas la source même de la richesse, en étouffant l’émulation, mobile des grands efforts.

Au reste, il faut commencer par le commencement ; si l’on veut que la lumière se fasse au milieu de notre chaos social, il faut avant tout trouver un ouvrier à ce grand œuvre, et il n’y en a pas d’autre que l’intelligence. Organisons l’intelligence, ouvrons-lui la voie, épargnons-lui des luttes ingrates, laissons-la employer toutes ses énergies à l’avancement de l’espèce humaine ; c’est le seul moyen d’arriver paisiblement au plus haut degré de bien-être auquel il nous est permis d’atteindre.

Il y a une histoire intéressante à faire, c’est celle des efforts et des transformations de l’intelligence pour conquérir ou conserver son héritage naturel, le gouvernement du monde. Il serait beau voir une plume érudite et habile prendre les sociétés à leur origine, nous y montrer l’intelligence se débattant au milieu des éléments grossiers et discordants qu’elle avait alors sous la main, et s’efforçant d’établir l’autorité et l’ordre au sein de la barbarie primitive. Dans l’Inde, sous l’inspiration d’une sombre théogonie, vous verriez le corps social se fondre en castes infranchissables, à la tête desquelles se trouvait le prêtre ou le Brame, forme sociale impitoyable, mais si forte et si solide dans sa désolante immuabilité, qu’elle a résisté à toutes les attaques, même à celles du temps, et qu’elle s’est réfléchie plus ou moins chez presque toutes les nations connues, sans en excepter les modernes.

Vous la voyez passer, en s’adoucissant, chez l’ancienne Égypte, où chacun était obligé de suivre le métier de son père, où le prêtre fut d’abord au sommet de l’échelle sociale, composée de trois castes, les Prêtres, les Militaires et le Peuple, jusqu’à Sésostris, alors que l’intelligence élargit sa base en substituant la forme monarchique à la forme théocratique.

Vers le même temps, Cécrops, fuyant peut-être les troubles politico-religieux qui agitaient alors son pays, part à la tête d’une colonie égyptienne pour aller fonder Athènes, en Grèce, où l’avaient précédé un siècle auparavant les Hellènes, venus en toute apparence de l’Inde, fuyant probablement le joug de la théocratie indienne. Il serait curieux, quoique fort naturel, que la civilisation de la Grèce, ainsi que celle de l’Amérique, fût due à la même cause, au besoin que ressentaient des intelligences fortement trempées d’un état social plus libre et plus libéral. Toujours est-il que les civilisateurs de la Grèce, issus de deux nations à castes, ne laissent à leur nouvelle patrie que l’esclavage, qui était le lot des peuples vaincus. C’est encore beaucoup, mais l’humanité ne procède que pas à pas : tout ce qu’elle a voulu faire à la course n’a jamais réussi qu’à ajouter de nouvelles ruines aux anciennes. Mais quelle différence entre cette multitude d’hommes libres s’assemblant sur la place publique pour y écouter et juger les harangues de ses hommes d’État, et le timide Indou recevant en tremblant les décrets infaillibles des prêtres de Brahma ! Pas de doute, pas de résistance, pas de remontrances même à qui parle au nom d’un Dieu, s’il a le pouvoir en main ou à ses ordres. C’est, au reste, la nécessité, la logique du régime théocratique, qui ne peut exister qu’à cette condition. Les juifs, peuple remuant et inconstant, ne purent vivre longtemps sous ce régime, malgré les prodiges dont il fut accompagné chez eux.

Les progrès que fit la Grèce dans la voie de l’émancipation humaine peuvent s’apprécier par le fait que Rome, dans tout le cours de sa brillante carrière, ne fit guère que disséminer par le monde les idées de la Grèce, son institutrice autant que sa conquête. Le Romain, visant à l’empire universel, ne pouvait guère s’occuper de reculer les bornes du monde moral. Cependant, plusieurs guerres que Rome eut à soutenir contre ses esclaves révoltés, celle surtout que dirigea Spartacus, qui s’avança jusqu’aux portes de Rome, font voir que l’intelligence ne se trouvait pas à l’aise sous la forme des anciennes républiques. Ainsi se préparaient les voies à l’affranchissement universel, qui devait découler des doctrines du christianisme.

Ceux qui connaissent l’histoire ne seront pas surpris, je pense, de m’entendre parler d’intelligence à propos des guerres d’esclaves chez les Romains. L’esclave ancien était loin d’être toujours un être dégradé ; dans la société antique, il répondait aux classes ouvrières des sociétés modernes. Il y avait des esclaves dans les arts, dans la haute industrie, dans les lettres mêmes. Térence avait été esclave avant de devenir l’ami de Scipion Émilien et de Lelius, qui ne dédaignèrent pas, dit-on, d’être ses collaborateurs dans plusieurs de ses ouvrages. Plus l’esclave avait de talents et d’aptitudes, plus il rapportait à son maître, qui était par là intéressé à favoriser son avancement intellectuel. La providence, qui se joue des projets méchants des hommes, jetait ainsi dans l’intérêt même des maîtres le germe de l’émancipation des esclaves. Nos voisins du sud croient pouvoir conserver l’esclavage chez eux, en maintenant leurs esclaves dans le dernier degré d’ignorance et d’abrutissement. Qu’ils se détrompent ; la providence n’a pas abdiqué le gouvernement du monde, et l’esclavage est une abomination aux yeux de Dieu et des hommes. Le jour de la rétribution arrivera pour eux, si celui du repentir n’arrive bientôt, aussi sûrement qu’il y a des lois divines et humaines violées. Cette ignorance, cet abrutissement, fort difficiles à maintenir, cependant, dans un pays inondé des productions de la presse, ne serviront, au jour inévitable de la vengeance, qu’à rendre l’expiation plus terrible.

D’après l’esquisse rapide que nous venons de faire du progrès des idées ou de l’intelligence chez les anciens, sous le rapport politique, on voit que l’humanité, dans le cours de quatre mille ans, n’avait guère fait que s’émanciper, sauf encore l’esclavage, du joug de l’immuabilité, décrétée par l’intelligence égoïste qui avait présidé à la fondation des premiers empires. Ici, au moyen des castes ; là, au moyen des privilèges héréditaires, on voulut immobiliser le pouvoir et tous les autres avantages de la société, dans certaines races, classes ou familles. Malheureusement on oublia partout de prendre l’avis de la nature, et d’obtenir d’elle l’engagement qu’elle continuerait, dans toutes les générations à venir, à déverser exclusivement le don de l’intelligence dans les races, classes ou familles ainsi déclarées privilégiées et dominatrices. La nature donc a continué à répartir l’intelligence selon ses lois à elle, sans acception des personnes ni des demeures : temples, palais, échoppes, chaumières, tout lui était égal. Cependant, grâce aux idées primitives, à l’organisation première de la société, aux avantages assurés dès l’origine aux classes privilégiées, grâce surtout à l’impossibilité où étaient les classes inférieures de s’éclairer, le régime du privilège légal a pu se maintenir jusqu’à nos jours, avec des traits plus ou moins marqués, même dans les pays les plus avancés dans la voie du progrès.

Le monde ancien donc réussit à se délivrer des langes de la théocratie, et de l’immuabilité, et je suis porté à croire que c’est ce grand combat qu’il a voulu signifier et transmettre aux âges futurs par le mythe de Thésée et Procuste ; peut-être aussi par celui d’Hercule et d’Antée, et encore, sous un aspect moins favorable, par celui des géants et des Dieux de l’Olympe. Car il ne faut pas croire que tout est fable dans les mythologies : « La mythologie, dit Ballanche, est une histoire condensée et pour ainsi dire algébrique. » La confusion et l’erreur sont entrées dans l’esprit des peuples parce qu’on a pris au propre ce qui ne devait se prendre qu’au figuré : l’erreur est souvent une vérité mal comprise.

Mais ce n’était pas assez pour établir l’intelligence dans tous ses droits ; il fallait proclamer l’égalité et la fraternité entre les hommes, et c’est ce que fit le christianisme, avec lequel s’inaugure le monde nouveau. Pour le Dieu des chrétiens d’abord, il n’y a plus de gentils, toutes les nations sont appelées ; en outre il n’y a plus de castes, de maîtres, ni d’esclaves ; il n’y a plus que des enfants du même père, et ce père c’est Dieu lui-même. Les lois de la nature ne sont pas changées, les dons de l’esprit seront répartis comme auparavant ; mais ceux qui en seront doués n’en seront que plus obligés envers leurs frères : c’est un dépôt dont ils auront un compte rigoureux à rendre ; plus ils auront reçu de talents, plus il leur faudra présenter d’œuvres méritoires au père de famille. Il n’y a pas même jusqu’à la vanité qui ne soit condamnée chez les grands ; car celui qui voudra être le premier dans le royaume de Dieu, devra commencer par se faire le serviteur de ses frères. Avec une pareille doctrine, l’émancipation humaine aurait dû marcher à grands pas, mais le fait de l’antique esclavage, avant de disparaître des lois, dut d’abord disparaître des idées et des mœurs, et ce travail de régénération prit plusieurs siècles : il fallut que l’intelligence, comme à l’origine des sociétés, se fit prêtre pour fonder la nouvelle société.

Voilà donc le monde civilisé délivré de l’esclavage légal ; tous les hommes sont libres, aucun n’est légalement la chose d’un autre ; est-ce tout ? l’humanité va-t-elle enfin pouvoir se reposer sur ses lauriers ? – Non, certes ; les droits de l’intelligence sont reconnus, mais elle n’en a pas encore la pleine jouissance, et avant d’en être là combien de combats n’a-t-elle pas encore à livrer et à soutenir ? L’égalité est bien dans le droit, mais elle est encore loin d’être dans les faits ; le mot esclavage est rayé du vocabulaire, mais la chose reste dans les institutions sociales. Que sont en effet ces serfs, ces vilains, ces hommes de la glèbe, taillables et corvéables à merci par leurs fiers et puissants seigneurs ? Ce sont bien là encore, ou guère ne s’en manque, des esclaves et des maîtres. Le christianisme sûrement peut faire davantage. Mais quelle puissance pourra arracher le peuple à cette ignoble exploitation ? les campagnes sont hérissées de châteaux forts et de donjons, pour contenir et châtier au besoin les populations récalcitrantes. Joignez à cela les riches abbayes et les palais épiscopaux d’où l’on adressait aux peuples des paroles d’abnégation, et de soumission absolue à un ordre de choses déclaré de droit divin, et vous conviendrez avec moi que le servage moderne était plus menaçant pour le progrès humanitaire, que ne le fut jamais l’esclavage ancien, avec sa cynique franchise, montrant à nu toutes ses difformités. « Malheur aux vaincus ! » avait-il hautement écrit sur ses bannières. L’esclavage était averti qu’il était tel en vertu du droit du plus fort, et de ce droit il pouvait user aussi lui. Le serf moderne était aussi physiquement contenu par la force ; il l’était de plus moralement par la doctrine de l’obéissance passive, qui lui faisait un crime de la pensée même de la résistance ; chez l’esclave ancien l’âme était libre au moins, chez le serf moderne tout était asservi, comprimé, enchaîné.

Cependant la providence, se riant des rêves de la féodalité sur la stabilité de sa puissance, préparait tout doucement et en silence, et par plusieurs voies à la fois, l’avènement de l’émancipation complète des peuples. Chose étrange ! l’émancipation, la liberté s’introduisent en Europe, et chez les deux nations qui ont le plus contribué à la civilisation moderne, par deux voies tout opposées. En France, ce sont les rois qui, pour affaiblir leur noblesse, favorisent l’affranchissement des communes. En Angleterre, ce sont les barons qui appellent à eux le peuple, pour résister à l’absolutisme des rois. L’histoire offre plus d’un exemple de ces jeux de la providence, où celle-ci se sert, pour parvenir à ses fins, de ceux mêmes qui doivent y perdre le plus. Louis-le-Grand, après avoir complété la ruine de la noblesse, commencée sous Louis-le-Gros, croit avoir assuré le pouvoir absolu à sa postérité, et dans l’orgueil de sa victoire, il dit : « L’État c’est moi. » Il était loin de s’imaginer, alors, que l’œuvre qu’il venait d’achever, était justement ce qui ferait dire, sous son deuxième successeur : « Le Tiers-État c’est tout. » Bien plus, l’auteur de ce mot mémorable put voter la mort de ce roi infortuné. Et ces hommes du tiers-état, si enflés de leur importance, n’ont-ils pas cru qu’en votant une mort de roi, ils assuraient l’empire à leur ordre ? Fatale erreur ; car, en dépouillant le pouvoir ancien de son dernier prestige, ils ouvrirent la porte à toutes les passions aigries et comprimées qui fermentaient depuis longtemps au sein des classes laborieuses, successeurs des serfs de naguère, et devenues, depuis que l’intelligence y a pénétré, une puissance avec laquelle il faut compter. Et Louis Blanc, parodiant le mot du grand roi, crie aujourd’hui « Hommes du Peuple, l’État c’est vous. » Et moi, j’espère que quelque grande voix pourra dire un jour : « Hommes d’Intelligence, l’État c’est vous. »

En parlant de l’intelligence répandue parmi les masses populaires, il me vient à l’esprit que j’ai oublié de vous signaler une chose qui a contribué, plus que tout le reste peut-être, à l’émancipation des peuples ; sans laquelle les rivalités des rois et des Nobles entre eux, et la vanité de la Bourgeoisie, n’auraient guère fait avancer l’humanité, qui se serait trouvée réduite à tourner dans le cercle des anciens errements, succession de despotisme, de demi-liberté et d’anarchie, avec des masses de peuple irrémissiblement condamnées à l’abaissement politique et social, conséquence de l’abaissement intellectuel, causé, lui, par l’inaccessibilité des lumières aux classes infimes jusqu’à l’invention de l’imprimerie. L’invention de l’imprimerie, messieurs, – vous avez compris déjà que c’est d’elle que je veux parler – devrait former une ère nouvelle dans l’histoire du monde ; car dans la première matrice où s’est fondu le premier caractère d’imprimerie a été conçue en même temps une société politique nouvelle, qui n’a pas encore vu le jour, mais qui le verra en son temps ; une société fondée uniquement sur l’intelligence, non sur la force brute, le privilège et les écus, non plus que sur les caprices incontrôlés d’une masse irréfléchie. La presse, oui la presse sera le trône des puissances de l’avenir, et sur ce trône il n’y a que l’intelligence qui puisse s’asseoir. Voilà ma démocratie à moi ; et c’est à elle qu’appartient l’avenir ; car elle seule, en créant une autorité forte et incontestable, peut ou étouffer ou comprimer l’infime démagogie, et donner le repos au monde. Comme les autres autorités, ses devancières, vous ne la verrez pas vieillir et s’affaiblir avec la dégénérescence des races dominantes, ou la corruption des institutions politiques ; car dans ses veines, à chaque génération, viendra se transfuser le sang le plus riche et le plus généreux du corps social entier.

On aura ainsi le gouvernement de l’élite du peuple par droit de nature, non plus celui des privilégiés du droit humain. L’intelligence aura sa charte à son tour, écrite, non plus comme celles de ses devanciers sur de vains parchemins, mais tracée par le doigt de Dieu même au grand livre de la nature.

Ce que je redoute le plus pour l’avènement de ce nouveau régime, ce n’est pas l’opposition des préjugés et des intérêts créés par l’ancien régime, et encore subsistants sous une forme ou sous une autre. Ces préjugés sont loin d’être aussi forts, et ces intérêts aussi puissants et aussi prestigieux, que ceux de la féodalité, et les moyens d’action contre eux sont plus grands que ceux que la cause du progrès avait ci-devant à sa disposition. Ce que je crains le plus, c’est l’impatience de quelques vrais amis du progrès ; ce sont les menées coupables d’une foule de faux amis, qui se présentent sous ses drapeaux avec des vues d’ambition et d’intérêt personnels, avec des haines individuelles à assouvir, des torts particuliers à venger. Il y a aussi les utopistes, dupes ou fripons, qui vous remettent la société dans le creuset, ni plus ni moins qu’un vase brisé ou bossué, et vous la refondent tout d’une pièce sur un modèle nouveau. Rien ne les arrête ; la nature humaine, les grands intérêts sociaux existants, les usages séculaires, les idées, les croyances reçues, on se rit de tout cela ; on fait main basse sur tout, et d’un seul coup de baguette l’on vous crée une cité nouvelle. Ces rêveurs ne sont pas dangereux en eux-mêmes, mais ils le deviennent, en s’identifiant aux yeux des peuples avec les hommes du progrès rationnel, et en enveloppant dans le ridicule et l’improbation, dont leurs idées sont justement l’objet, tous les projets de réforme raisonnables et réalisables que présentent des esprits plus sensés.

Mais va-t-on me dire : vous qui faites si bon marché des utopies, qui vous dit que votre souveraineté de l’intelligence n’en soit pas une ? Vous prétendez, n’est-ce pas, que les systèmes politiques les plus avancés, sans en exempter le système actuel des États-Unis d’Amérique, restent en deçà des besoins et des droits de l’intelligence. Alors que voulez-vous donc ? Ce que je veux c’est une institution qui empêchera les États-Unis comme notre Canada, lorsqu’ils seront arrivés à la condition sociale où en est rendue la France, de subir l’existence volcanique qui tourmente ce grand et beau pays, et par contrecoup l’Europe entière, depuis plus d’un demi-siècle ; une institution qui, en satisfaisant toutes les ambitions, toutes les aspirations légitimes, autant que la chose peut se faire, ôtera aux esprits hardis et entreprenants tout motif, toute pensée de s’attaquer à l’ordre établi. Lorsque les discussions politiques ne roulent que sur les hommes, sur la manière dont les institutions fonctionnent, en un mot lorsqu’on ne fait que s’attaquer aux personnes, ce n’est pas un mal, c’est souvent même un bien ; cela tient les gouvernements en éveil, et si ces dernières ne peuvent repousser des accusations ou reproches injustes, c’est bien leur faute, avec les moyens de défense à leur disposition. L’opposition est nécessaire dans un pays libre ; et lorsqu’elle est conduite d’une manière franche, honorable et consciencieuse, elle mérite d’être écoutée, comme elle doit être réprouvée lorsqu’elle s’ingénie à exciter les passions, à jeter le discrédit sur des institutions respectables, à pousser l’opinion dans des voies périlleuses : dans ce cas elle doit être jugée comme l’équipage mutin qui, dans sa rage de ne pouvoir s’emparer du commandement, tenterait de mettre le feu au vaisseau.

Je pense qu’il est possible d’établir, non pas un ordre social parfait, comme l’ont rêvé Thomas Morus et toute la famille des utopistes anciens et modernes, mais un ordre social tel que les éléments actifs de la société, les mécontents dangereux, seraient forcés de se dire : Quand nous renverserions cet ordre social, nous n’en serions pas mieux, nous ni les nôtres.

Pour atteindre ce but, je ne propose pas le renversement des arrangements sociaux et politiques qui existent ; mon plan peut s’accommoder de tous les régimes. Êtes-vous pour la monarchie ? – il n’y répugne pas ; c’est dans une monarchie que j’en ai trouvé le germe, l’idée. Êtes-vous pour la démocratie ? – ça lui va à merveille ; l’élection populaire lui est plus sympathique encore que le patronage d’une cour. Voulez-vous le principe aristocratique ? – Eh ! c’est une vraie aristocratie que je vous offre, l’aristocratie de l’intelligence, qui vaut bien, n’est-ce pas, celle de l’épée, des parchemins, ou de la bourse ? Mais précisons.

Si j’avais à réduire mon plan en projet de loi, voici quels en seraient le titre et les principales dispositions :

ACTE pour assurer le développement et l’avancement de l’intelligence.

1° Instruction primaire gratuite pour tous les enfants.

2° Instruction, gratuite aussi dans les degrés supérieurs, pour tous ceux qui en seront jugés dignes par leurs talents et leur bonne conduite.

3° Des bourses seront faites aux enfants pauvres qui, pour suivre des degrés supérieurs, seront obligés à déplacement.

4° Pour être habile à remplir aucune charge publique quelconque, exécutive, législative, judiciaire, municipale, etc., il faudra avoir passé avec succès par un ou plusieurs degrés d’instruction, selon l’importance ou la nature des fonctions à remplir.

5° Avances remboursables, avec ou sans intérêts, aux élèves pauvres des degrés supérieurs, qui n’étant pas pourvus d’emplois publics rétribués, désirent s’engager dans quelque profession, art ou industrie.

6° Il sera, après examen public et solennel, délivré aux élèves qui en seront jugés dignes, des diplômes constatant les degrés auxquels ils seront parvenus ; et ceux qui auront obtenu de tels diplômes formeront dans la société une classe distincte sous le nom de « Classe de Lettrés », qui jouira des droits et privilèges ci-haut énoncés, et autres qui pourront lui être accordés ci-après.

7° Un bureau central sera nommé, à certaines époques fixes, pour surveiller l’exécution de la présente loi, d’abord par le pouvoir exécutif, et au bout d’un certain temps par le corps ou la classe des lettrés, avec le droit de déléguer ses pouvoirs à des bureaux locaux, ou agents ambulants, dans les parties éloignées du pays. Des pouvoirs disciplinaires étendus seront accordés à ce bureau.

8° Un fonds spécial sera créé pour les fins de l’acte au moyen d’un impôt progressif sur les héritages, legs et dons ou donations entre vifs, qui, au cas de fraude, seront sujets à confiscation au projet du fonds ci-dessus.

Pour donner les explications que demande le projet de loi que je viens d’esquisser, il faudrait autant de temps, pour le moins, que vous en avez mis à m’écouter jusqu’à présent, et je n’oserais compter sur votre indulgence jusqu’à ce point. Je me bornerai donc, si vous l’agréez, à la réclamer pour une autre occasion, que je rendrai aussi prochaine que possible, et à vous remercier de l’attention dont vous avez bien voulu m’honorer pendant cette séance.
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