Littérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien,








télécharger 0.83 Mb.
titreLittérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien,
page17/20
date de publication31.01.2018
taille0.83 Mb.
typeLittérature
ar.21-bal.com > documents > Littérature
1   ...   12   13   14   15   16   17   18   19   20

Considérations sur le sort des classes ouvrières



Conférence prononcée à la Chambre de lecture de

Saint-Rock, à Québec, le 15 avril 1852.

Mesdames et messieurs,

Si j’ai un peu tardé à me rendre au désir que l’on m’a exprimé d’avoir une lecture en ce lieu, je me flatte que l’on ne m’accusera pas de paresse. Dans ce cas, j’en appellerais à l’empressement avec lequel, depuis que le goût des lectures publiques s’est introduit parmi nous, j’ai payé, au prix de maintes laborieuses veilles, le tribut que doit à son pays tout homme que des études spéciales mettent en état d’être utile, sur quelques points, à ses concitoyens et surtout à la jeune génération. La jeunesse, en effet, se trouve par ce moyen, et en quelques heures, en possession des fruits intellectuels, péniblement recueillis pendant de longues années de lecture, d’observations et de méditations. Il serait bien à désirer que tous ceux qui ont lu, observé ou médité, dérobassent quelques veilles à leurs occupations ordinaires pour l’instruction de la jeunesse. Il est peu d’hommes, tant soit peu instruits, qui ne puissent se rendre très utiles sous ce rapport. Il y a toujours quelque branche favorite, sur laquelle on peut communiquer ce qu’on sait, avec profit pour ceux qui n’ont pas suivi les mêmes études. Ce n’est pas que les hommes d’études, dans un jeune pays comme le nôtre, où la carrière des lettres, suivie exclusivement, ne peut guère conduire qu’à l’hôpital, puissent prétendre à jeter un grand ou nouveau jour sur les sujets qu’ils traiteraient ; nous aurons longtemps encore à aller chercher les maîtres de la science chez les Européens, nos pères et nos instituteurs, chez qui la carrière des lettres est un état, une profession, qui mène à la fortune et à la distinction, tout comme une autre. Mais il est une chose importante à l’égard de laquelle les écrivains européens ne sont pas toujours pour nous des guides sûrs ; c’est l’application. C’est sous ce rapport que nous pouvons beaucoup profiter des observations de nos hommes studieux et expérimentés. Trop souvent les écrivains d’outre-mer, travaillant sous l’inspiration d’un ordre de choses, et pour des hommes différant des nôtres de toute la différence qu’il y a entre la jeunesse et la caducité, entre la santé et la maladie, entre le passé et l’avenir, montent nos têtes juvéniles et leur font voir tout en noir dans nos hommes et nos institutions. Eugène Sue, ou tout autre écrivain favori du jour, a écrit que telle et telle chose était bonne ou mauvaise en France ou ailleurs, on en conclut, de prime abord, que cette chose est bonne ou mauvaise pour nous. Alors programmes de pleuvoir, assez renflés d’articles pour occuper nos hommes d’État pendant un siècle à venir. Toutes ces clameurs jettent le trouble et l’inquiétude dans l’esprit des classes laborieuses, auxquelles on réussit à faire croire que leur pays est une terre de désolation, tandis qu’on leur fait voir un nouveau paradis terrestre de l’autre côté de la ligne 45TPTPTPTPTP1PTPTPTPTPT. Le double résultat de tout cela, c’est qu’il se perd, en vaines déclamations, une somme d’intelligence et d’activité qui pourrait, mieux dirigée, nous faire marcher à grands pas dans la voie du progrès industriel ; et que dans un pays où il se trouve des millions d’arpents d’excellente terre à ouvrir, on voit des familles entières s’expatrier par centaines tous les ans, et aller porter ailleurs leurs capitaux et leur travail, diminuant d’autant nos forces et nos moyens pour maintenir notre chère et honorable nationalité, dépôt sacré qu’il est de notre devoir, de notre intérêt et de notre honneur à tous de transmettre intact à nos enfants. Pour moi, ç’a été et ce sera toujours la devise de ma vie. C’est sur un sujet étroitement lié à notre nationalité qu’en 1846, je donnai ma première lecture publique, et toutes celles qui l’ont suivie s’y rattachent d’une manière plus ou moins étroite. Et pendant douze années de journalisme, passées bien agréablement au milieu de vous, j’ai écrit, ayant devant les yeux et dans le cœur aussi, l’épigraphe : « Nos institutions, notre langue et nos lois. » Le sujet dont je vais vous entretenir n’est pas étranger non plus à cette pensée de toute ma vie. Les déserteurs, les transfuges peuvent appeler cela une marotte tant qu’ils voudront ; pour moi, et pour vous aussi, j’en suis sûr, c’est une religion, c’est le culte national, c’est le respect dû à la mémoire de nos pères, c’est la considération de notre postérité, c’est l’accomplissement d’un décret providentiel, de la volonté de Dieu, qui crée les nationalités pour qu’elles vivent. Or, qui niera que nous, Canadiens français, ayons une nationalité, lorsqu’on en trouve la reconnaissance dans un acte législatif même du Parlement Britannique, la 14PPPPPePPPPP Geo. III, ch. 83, passé à la veille de la déclaration d’indépendance des États-Unis, signalé dans cette même déclaration comme un des griefs des États-Unis, et auquel l’Angleterre dut la conservation du Canada. Cet acte est plus qu’une reconnaissance, il constitue, vu les circonstances dans lesquelles il fut passé, un vrai contrat social entre nous et l’Angleterre, venant à l’appui, étant la consécration de notre droit naturel. Je sais qu’on fait souvent bon marché de ces contrats et de ces droits, quand on est sorti d’embarras et qu’on est le plus fort ; mais aussi la providence est toujours là, qui sait, quand elle le veut, et quand ils le méritent, protéger les faibles contre le fort. Or, messieurs, la providence aide ceux qui s’aident, qui secondent ses desseins, qui se soumettent de bon cœur à ce qui est d’ordonnance divine dans les choses humaines, et se contentent sans murmurer du sort qui leur est fait, ce qui n’empêche pas chacun de travailler de son mieux à rendre son sort meilleur, sans nuire à son prochain ni à la société.

Nous voici amenés à notre sujet, et, sans plus de préface, nous allons y entrer. Je dois vous dire auparavant, cependant, que c’est avec un singulier plaisir que j’ai reçu l’invitation de donner une lecture au milieu d’une population ouvrière, moi qui tiens à honneur de sortir de cette classe si utile à la société, qui doit être, et qui est en effet, la première dans mes affections. Je rougirais, je vous assure, qu’on pût dire de moi : voilà le fils d’un père qui, pendant sa vie, n’a fait que manger, boire et dormir. Et si l’on pouvait ajouter : Il vit comme vécut son père. Oh ! pour le coup, je courrais me cacher. Je l’ai dit cent fois : un homme qui vit sans rien dire, est un homme inutile, nuisible même à la société. Jusqu’à présent, j’ai pu craindre quelquefois de n’être pas compris de mes auditeurs ; mais ici, au milieu de travailleurs et d’enfants de travailleurs, comme moi, je suis sans appréhension aucune ; je me sens chez moi, au milieu des miens, et je n’aurai pas besoin de recourir aux précautions oratoires pour faire passer certaines vérités. L’on saura que c’est un ami qui parle du fond du cœur, et que tout ce qu’il dira il le croira dans l’intérêt et pour l’avantage de son auditoire.

Je dois vous dire aussi, et l’on a dû s’en apercevoir déjà, que ce n’est pas un discours académique que je viens vous faire, mais bien un entretien familier sur quelques points qui intéressent la classe des ouvriers : et par ouvriers j’entends non seulement les gens de métier, mais tous ceux qui vivent du travail manuel, les travailleurs en un mot.

Le sort des classes ouvrières... Si j’avais à prononcer ces mots devant un auditoire européen, vous entendriez un sourd murmure courir dans tous les rangs. C’est qu’en Europe il y a dans ces cinq mots de quoi renverser dix empires. C’est vous dire qu’en Europe les classes ouvrières sont dans un état déplorable, sous le double rapport moral et matériel. Sous le rapport matériel, c’est-à-dire quant aux moyens de subsistance, elles sont, surtout dans les grandes villes, toujours dans l’état le plus précaire, souvent réduites à la plus affreuse misère. Et à l’état moral, elles en sont venues, la misère aidant, à ne plus respecter aucune autorité même celle de Dieu, dont un grand nombre, vous aurez de la peine à m’en croire, n’ont même jamais entendu parler. Cet état de choses est effrayant, n’est-ce pas ? Aussi est-ce le grand, le principal objet de sollicitude, depuis longtemps, pour tous ceux qui s’occupent du sort des sociétés. Il est peu de sujets sur lesquels il ait été, depuis cinquante ans, écrit autant de livres. Les essais pratiques n’ont pas non plus fait défaut. Mais livres et essais ont été jusqu’à présent inefficaces, pour produire un adoucissement sensible à un mal si grand, si invétéré.

Mais, me demanderez-vous, quelle est donc la cause de ce mal si formidable ? Il y a un grand nombre de causes, dont il vous importe de connaître les principales au moins, afin de pouvoir en prévenir l’introduction ou en empêcher la continuation dans notre pays. Car, comme je l’ai dit, dans une autre occasion, nous, enfants de la vieille Europe, avons sucé avec le lait le germe du mal qui la tourmente, et tôt ou tard nous en souffrirons comme elle, si nous ne profitons de la vigueur de la jeunesse pour l’extirper de notre constitution sociale.

Les causes de ce mal, quoique nombreuses et diverses, peuvent néanmoins se réduire à une seule, à l’erreur plus ou moins coupable : erreur chez les gouvernements, erreur chez les maîtres, erreur, mais plus pardonnable, chez les ouvriers eux-mêmes. Mais pour bien comprendre cela il faut remonter à l’origine des choses.

Dieu... il faut toujours en venir là, lorsqu’on parle des choses humaines..., Dieu, en créant l’homme avec des besoins multipliés et des affections durables, le destina à vivre en société. Mais ce n’est pas seulement par le corps et par le cœur que l’homme est sociable, c’est surtout par l’intelligence. L’homme isolé peut, tant bien que mal, pourvoir à ses besoins physiques, de même qu’il peut supporter la vie dans un cercle très restreint d’affections ; mais les besoins, mais les aspirations, mais les ardeurs inextinguibles de l’intelligence, il n’y a que dans la société et par la société qu’on peut, je ne dirai pas y satisfaire, mais au moins lui faire prendre son essor vers les régions de la lumière, où l’attire ou la pousse une force irrésistible. Aussitôt donc que les premiers hommes eurent pourvu suffisamment aux besoins physiques et moraux, ils pensèrent à ceux de l’intelligence, et la société, telle que nous la connaissons, fut imaginée, ou plutôt l’homme y fut instinctivement poussé. Alors on vit se développer le goût de l’art et de la science, de l’art qui imite l’œuvre de Dieu, de la science qui la fait connaître et l’explique, deux besoins, deux jouissances de l’âme aussi impérieux pour elle, que le sont pour le corps les besoins et jouissances purement physiques.

Mais l’homme n’est pas seulement sociable, comme l’abeille ou le castor ; il est de plus qu’eux perfectible ; c’est-à-dire qu’il aspire sans cesse à être mieux qu’il n’est, de même qu’à faire mieux qu’il ne fait. Notre castor, malgré les pièges du trappeur, construit encore sa chaussée comme du temps de Jacques Cartier ; le rossignol ne chante pas mieux qu’il ne le faisait dans le paradis terrestre, et l’âne n’est pas plus renommé qu’il ne le fut de tout temps pour le charme de sa voix. Mais l’homme, à qui Dieu a révélé l’existence de l’infini, ne s’arrête, ne pourra s’arrêter jamais dans la poursuite de cet infini ; il faut qu’il marche, marche, marche toujours vers ce but, qu’il ne pourra jamais atteindre, mais dont il approchera cependant, découvrant à chaque pas des beautés et des merveilles nouvelles, qui le récompensent bien de ses peines et de ses travaux. Eh ! c’est Dieu, qui, sachant que nous ne pourrions, sans être anéantis, supporter tout l’éclat de sa gloire à la fois, nous la laisse par parcelles, par petits rayons successifs. Et il en sera de même jusqu’à la fin des temps, par une progression constante, sans que l’homme puisse jamais ici-bas connaître toute la gloire de Dieu. C’est ce que Dieu lui-même fit entendre clairement à Moïse, qui désirait le voir dans sa gloire : « Vous ne pourrez voir ma face, car l’homme ne peut me voir et vivre », dit Dieu. Ce sublime désir de Moïse, Dieu l’a mis dans le cœur de l’humanité, et l’expression s’en trouve dans cette tendance constante vers la perfection en tous genres, perfection physique, perfection morale, perfection intellectuelle, tendance qui n’est que l’aspiration innée de l’âme humaine vers l’infinie perfection. Et en cela, il ne faut jamais l’oublier, il n’y a pas seulement des besoins légitimes à satisfaire, mais aussi l’accomplissement de devoirs. Tant que l’homme est capable d’efforts, il est de son devoir, comme de son intérêt, de travailler à faire mieux. L’on a mis la paresse le dernier des péchés capitaux ; c’est je suppose qu’on le regardait comme le pire de tous. Pour moi, ça ne souffre pas de doute. Le paresseux, à mon sens, est le plus dégradé des hommes. Chez les autres pécheurs, au moins, il y a de la vie, quelque chose à quoi l’on reconnaît un être intelligent ; mais chez le paresseux il ne reste plus rien de ce qui caractérise l’homme, et si le paresseux n’a pas tous les vices, c’est qu’il n’est plus capable de rien, le malheureux, pas même de faire du mal.

De la nécessité de pourvoir aux besoins de l’humanité d’une manière de plus en plus parfaite est née celle de la division du travail. Vous concevez que s’il fallait que chaque homme fût agriculteur, charpentier, tisseur, peintre, sculpteur, musicien, poète, et par-dessus tout versé dans toutes les sciences humaines, vous concevez, dis-je, qu’il n’y aurait pas de progrès possibles dans les arts ni dans les sciences, ni par conséquent dans le bien-être et les jouissances qu’en retire l’homme. Prenez la société la plus avancée en civilisation ; faites-y résoudre à chaque père de famille de se suffire à lui-même, de ne requérir en quoi que ce soit les services de personne, et une génération ne se passerait pas que cette société ne fût retombée dans la barbarie primitive. L’homme a tant de besoins à satisfaire, ces besoins sont si étendus, et la vie est si courte, et chaque intelligence est si bornée, qu’il ne faut rien moins que l’action réunie et coopératrice de tous les hommes pour y satisfaire dans la mesure du possible. Nous sommes ici ce soir quelques centaines d’hommes, jouissant tous d’un certain bien-être. Nous avons des habitations confortables, de bons vêtements, une nourriture saine et abondante ; plusieurs même peuvent se permettre un peu de luxe. Eh bien, il n’y en a pas un seul parmi nous qui, s’il eût été laissé à ses propres ressources, pour se procurer tout cela, eût pu se donner, je ne dirai pas seulement les vêtements qui le couvrent, mais même l’article le plus simple de sa toilette, et qui n’eût été obligé de se contenter d’une peau de bête comme le sauvage du nord, ou de feuilles et de nattes grossières comme celui du sud. Que serait-ce donc, si de ce premier besoin nous remontions aux merveilles des arts et de la mécanique qui, à l’heure qu’il est, mettent à la portée des classes ouvrières mille jouissances inconnues ou inaccessibles à leurs devanciers ? Pour cela, il a fallu que quelques hommes aient mis de côté tous autres soins pour étudier la nature, lui ravir ses secrets et réduire en servage ses plus redoutables puissances. C’est à la science que nous devons tout ; c’est elle qui d’un sauvage fait un homme civilisé ; qui d’un être faible fait un être fort. Les hommes isolés en présence de la nature sont ses esclaves, mais réunis en société ils deviennent ses maîtres. Ses feux, ses glaces, ses vents, ses courants, ses espaces, ses pesanteurs, ici ils s’en rient, là ils les utilisent.

Voilà ce que fait la société au moyen de la division du travail, qui permet à chacun de perfectionner l’art ou la science dont il s’occupe ; ce qu’elle ne pourrait faire sans cela, et ce qui ne peut se faire que par elle. Or, messieurs, la division du travail suppose différentes professions, différents corps de métier, mille occupations diverses employant des classes particulières. Parmi ces occupations, il y en a qui demanderont plus ou moins d’intelligence, ou des aptitudes spéciales ; enfin il y en aura de plus ou moins élevées. Ah ! voici une difficulté qui se présente. Chacun prétendra aux occupations les plus élevées ; qui décidera entre les concurrents, qui fera le partage des lots ? Qui ? Messieurs, ce sera un juge irrécusable, ce sera le père commun de tous les hommes, Dieu lui-même. Dieu, qui créa l’homme social, c’est-à-dire pour ne faire de toute l’humanité qu’un seul être collectif, a réparti diversement et inégalement entre les hommes l’intelligence, les aptitudes et les goûts, et a par là désigné à chacun sa place, dont chacun doit se contenter s’il ne veut se constituer en état de révolte contre Dieu même. De là découle aussi pour les gouvernants, dans toute société, l’obligation de seconder les vues de la providence, en mettant chacun en état arriver à sa place, en voyant à ce qu’il y soit protégé, et traité en frère, comme membre utile et respectable de la grande famille. Si gouvernants et gouvernés eussent toujours bien compris et bien fait leur devoir à cet égard, les sociétés humaines n’auraient pas si souvent offert l’affreux spectacle de vraies tanières, où des bêtes féroces se disputent une proie.

Si Dieu, au lieu de laisser à l’action lente du temps, et de la raison humaine, l’accomplissement de l’œuvre sociale, eût voulu, par un acte de sa toute-puissance, tirer tout d’un coup les peuples de la barbarie, et les mettre en pleine jouissance des avantages de la vie civilisée, il eût envoyé à ces peuples un de ses anges :

« Ô ! hommes, leur aurait dit l’envoyé d’en haut, le Tout-puissant a jeté un regard de pitié sur vous ; il a vu vos misères, et il veut les abréger. Vous êtes les dernières créatures sorties des mains du Créateur ; mais vous êtes ses bien-aimés. Tout ce qui a été créé avant vous l’a été pour vous. Dieu ne vous a pas, comme la brute, faits en naissant ce que vous devez être, une créature complète en son genre : mais Dieu vous a donné la raison, don bien supérieur à l’instinct de la bête, et qui vous fera connaître le Créateur et les secrets de sa création, autant qu’il le faudra pour votre bien-être, et pour sa propre gloire ; car à vous seuls il est donné de glorifier le Seigneur sur la terre que vous habitez. C’est votre titre à la souveraineté sur les autres créatures vivantes, comme l’arme qu’il vous a donnée pour dompter la nature entière : et c’est en remplissant la tâche qui vous sera assignée à chacun que vous saurez mériter auprès de votre père. »

« Mais, auraient peut-être remarqué les hommes, comment Dieu veut-il que nous accomplissions la haute destinée que vous nous annoncez ; que nous nous perfectionnions ; que nous apprenions à le mieux connaître ; que nous augmentions notre bien-être en ravissant à la nature les secrets qu’elle tient cachés ? Hélas ! comment le pourrions-nous ? nous n’avons pas d’hommes pour nous enseigner ces grandes vérités. Et en eussions-nous, nous n’aurions pas le temps de les écouter, encore moins celui de pratiquer leurs leçons. Avec nos armes et nos instruments grossiers, nous ne pouvons bien souvent subvenir aux besoins les plus pressants de nos enfants. Puis viennent les guerres avec les peuples voisins, qui dévastent nos bourgades, puis les maladies et les famines qui les jonchent de morts et de mourants ; enfin nous avons les méchants au milieu de nous, qui pillent ceux qui font des approvisionnements pour l’avenir ; car nos chefs sont sans autorité, sans pouvoir contre les malfaiteurs. Dans l’état où nous sommes, chacun a tout à craindre de tous : tous sont en guerre contre chacun. Ô ! Envoyé du Grand Esprit, ne venez pas ajouter à nos autres peines celle d’un cruel désappointement. N’affaiblissez pas notre courage par un vain espoir d’amélioration dans notre sort. Nous sommes prêts à souffrir et à combattre en hommes jusqu’au jour où notre race, comme toutes celles qui l’ont précédée sur cette terre, disparaîtra comme elles, sans laisser plus de traces à sa suite que les feuilles emportées par le vent d’automne. »

« Eh ! non, hommes de peu de foi, eût répliqué le messager divin, vous ne disparaîtrez pas comme les feuilles d’automne ; vos races vivront longtemps et laisseront un grand renom après elles ; car voici ce que dit le Seigneur : je choisirai d’entre ces peuples des hommes à qui je répartirai mes dons dans leur plénitude, pour le bien et l’avantage de leurs frères ; ils seront mes représentants, mes agents, les dispensateurs de mes faveurs au milieu de ces peuples. Je vais leur envoyer des guides éclairés et des chefs vertueux ; mais qu’ils se rassurent : les humains sont tous mes enfants, et tous ont un droit égal à mes bienfaits. Il n’y aura donc parmi eux ni maîtres ni esclaves ; il n’y aura que des frères préposés par moi, et chacun dans son état, à l’accomplissement de l’œuvre commune, ma gloire et le bonheur du genre humain. Aux uns je donnerai la science du bien, et ils enseigneront à régler sa conduite de manière à me plaire et à mériter mes faveurs ; aux autres, la science du juste, et ils enseigneront à rendre à chacun ce qui lui appartient ; à ceux-ci, la science de l’utile, et ils enseigneront l’emploi le plus avantageux des forces, de l’intelligence et des ressources de chaque peuple ; à ceux-là, le sentiment du beau, et ils offriront à l’admiration des hommes les merveilleuses beautés que recèlent mes œuvres. À d’autres enfin je révélerai les grands secrets de ma création, à l’aide desquels ils apprendront à tirer de la terre, encore ingrate, des subsistances abondantes pour de nombreuses générations d’enfants et de petits-enfants ; à bâtir des villes et places fortes, où ils pourront défier les attaques de leurs ennemis ; à trouver dans les herbes, qu’ils foulent aux pieds, et dans les minéraux, dont ils ignorent l’existence, des remèdes souverains contre les maladies, qui les épouvantent et les ravagent ; à tirer des contrées les plus éloignées les subsistances dont ils auront besoin dans les années de disette. Enfin les méchants seront comprimés et punis par des chefs que je ferai forts et puissants. Chaque offense, chaque injustice commise contre un seul d’entre eux sera considérée l’avoir été contre tous, et les coupables seront écrasés sous le poids de la vindicte publique.

Voilà bien le langage que Dieu eût tenu aux premiers peuples, s’il leur eût directement manifesté sa volonté quant à l’œuvre sociale. Mais ce langage, ne le fait-il pas aussi clairement entendre au fond de la conscience de chacun de nous ? Une voix intérieure ne nous dit-elle pas à tous que la science, la force, la grandeur, la puissance ont été données à quelques-uns pour l’avantage de leurs frères plus nombreux, à qui est échue la part la plus pénible, et la plus indispensable de l’œuvre sociale ? Oui, la part la plus indispensable : on peut supposer une société politique sans savants, sans artistes, sans grands industriels, mais sans travailleurs, impossible ; car ils sont la base même de l’édifice social. À tous cette voix dit que les hommes du travail manuel ont droit à une protection toute particulière de la part de tout ce qui est puissance dans la société. L’a-t-on bien écoutée, cette voix, même depuis que l’on répète soir et matin « Notre Père qui êtes aux cieux » ? Où sont nos lois de protection, nos institutions de prévoyance pour le pauvre ouvrier en chômage ? Vous aurez beau regarder de tous côtés, vous ne verrez guère que des prisons pour la protection du riche. Il ne faut pas parler des
1   ...   12   13   14   15   16   17   18   19   20

similaire:

Littérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien, iconLittérature québécoise Volume 543 : version 0 Le grand sépulcre blanc...

Littérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien, iconLittérature québécoise Volume 522 : version 0 La ceinture fléchée...
«Hue donc ! Pommette !» cria-t-il au second chevreuil au moment où les deux bêtes montaient, rapides comme l’éclair, un banc de neige...

Littérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien, iconLittérature québécoise Volume 553 : version 0 Du même auteur, à la...
«dédaignant d’être le lierre parasite, Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul»

Littérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien, iconLittérature québécoise Volume 52 : version 1 «Oh ! que tout était...
«La Huronne» qui faisait autrefois le coin des deux routes conduisant à Longueuil et à Saint-Jean, que quelques pierres encore enkystées...

Littérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien, iconAdresse : 53 rue de Rosny, 94120 Fontenay-sous-Bois
«mécanismes de réduction des prix» installée par Christine Lagarde, ministre de l’Economie, Luc Chatel, secrétaire d’Etat à la consommation,...

Littérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien, iconVeille media
«traître» par le quotidien nationaliste Hurriyet : le journal avait déjà lancé la cabale contre le journaliste arménien Hrant Dink,...

Littérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien, iconSH: Oui, ce film présente une version complètement abracadabrante,...
«Jeudi Investigation» un reportage de Stéphane Malterre, journaliste à l’agence tac presse

Littérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien, iconLa commission accessibilité de l’union des aveugles vous propose...
«Montpellier notre ville». En page 2 de ce document un sommaire a été créé pour faciliter l’accès aux différents articles du journal....

Littérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien, iconLa commission accessibilité de l’union des aveugles vous propose...
«Montpellier notre ville». En page 2 de ce document un sommaire a été créé pour faciliter l’accès aux différents articles du journal....

Littérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien, iconLa commission accessibilité de l’union des aveugles vous propose...
«Montpellier notre ville». En page 2 de ce document un sommaire a été créé pour faciliter l’accès aux différents articles du journal....








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
ar.21-bal.com