Littérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien,








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Importance de l’étude de l’économie politique


(Conférence prononcée à l’Institut canadien

de Montréal le 19 novembre 1846.)

Messieurs,

Au commencement de cette année, j’eus l’honneur de vous entretenir d’un sujet important sous le double rapport de l’intérêt particulier et de notre intérêt national. De plus en plus persuadé que, de tous les objets de notre affection, ce qu’il y a de plus menacé, comme ce qu’il est le plus de notre honneur de maintenir, c’est notre nationalité, je vais, si vous le voulez bien – et en cela je crois que je ne saurais mieux répondre à l’invitation que vous m’avez faite de vous adresser une seconde fois la parole – je vais, dis-je, obéir à la même inspiration, et traiter un sujet qui intéresse à un haut degré cette nationalité qui nous est si chère, tout en ne perdant pas de vue l’intérêt matériel de notre origine, lequel est du reste si intimement lié à la première qu’il ne fait avec elle qu’une seule existence, dont il est le corps et dont elle est l’âme. Le sujet dont je vais vous entretenir n’est guère que la continuation, le complément de celui que je traitai la dernière fois, alors que j’essayai de vous démontrer que la malheureuse manie qui, parmi nous, pousse la jeunesse instruite presque en masse vers les professions dites libérales, était une cause d’affaiblissement pour nous, et un juste sujet d’alarme pour notre existence politique et nationale, en ce que toute l’énergie intellectuelle de notre race allait s’épuisant de génération en génération dans les luttes ingrates d’une carrière encombrée.

Cette idée, grâce à votre bénévole passeport, eût-elle produit quelque impression, dût-elle induire une partie de notre jeunesse instruite à se jeter dans la voie large et féconde de l’industrie, nous n’aurions fait que poser les fondements de notre œuvre ; il resterait encore à y ériger, à y consolider l’édifice de notre puissance nationale. En effet, nous aurions bien d’excellents sujets pour l’agriculture, pour le commerce et pour toutes les autres branches de l’industrie, et par là un moyen d’attirer à nous les richesses, et de les répandre autour de nous ; nous aurions en un mot les éléments de la puissance et de l’influence sociales qui nous appartiennent. Mais ces grands intérêts que nous venons de créer, il faut les conserver, les augmenter ; il faut les tenir au niveau des intérêts rivaux, tant au milieu de nous qu’autour de nous, tant au dedans qu’au dehors. Il y a plus, il faudra les avancer, les protéger contre les préjugés, les préventions, les idées fausses et erronées qui nous viennent des temps où l’on ignorait les principes de la science qui préside à tous ces grands intérêts sociaux. Or, messieurs, c’est ce que nous ne pouvons faire qu’en autant que nous aurons parmi nous des hommes profondément versés dans l’étude de l’économie politique, et dans l’application éclairée des principes qu’elle enseigne. Et cette science est nouvelle partout, puisqu’elle n’est apparue en corps complet de doctrine pour la première fois, en Angleterre, qu’en 1776, dans l’ouvrage du Dr SmithTPTPTPTPTP1PTPTPTPTPT, Wealth of Nations ; en France, qu’en 1803, dans le Traité d’Économie Politique de J. B. SayTPTPTPTPTP2PTPTPTPTPT. En 1785, QuesnayTPTPTPTPTP3PTPTPTPTPT publia bien en France l’ouvrage intitulé : « Tableau économique et maximes générales du gouvernement économique », à l’ombre duquel se forma l’école des économistes ou physiocrates. McCullochTPTPTPTPTP4PTPTPTPTPT, économiste distingué de nos jours, attribue même à Quesnay le mérite d’avoir été le premier qui ait donné à l’économie politique une forme systématique, et l’ait élevée au rang de science, et il reconnaît que les travaux des économistes français ont puissamment contribué à accélérer les progrès de la science économique. Mais leur théorie fondée sur cet axiome, que « la terre est la seule source des richesses », a été rejetée par les économistes plus modernes, De sorte qu’aujourd’hui on ne recherche pas les oracles de la science au-delà de Smith en Angleterre, et de Say en France. Il faut rendre à l’Italie, cependant, la justice de reconnaître qu’elle eut l’initiative en économie politique ; car dès le seizième siècle, BoteroTPTPTPTPTP1PTPTPTPTPT s’était occupé de cette science, et il fut suivi dans cette voie par plusieurs autres écrivains italiens.

Il y aurait donc sujet de s’étonner si une science aussi nouvelle et aussi vaste que l’économie politique, et qui, si l’on en juge par les plaintes et les remontrances de ceux qui en ont écrit, ne compte pas encore un très grand nombre d’adeptes en Europe même, le berceau, la dépositaire, la dispensatrice de toutes les sciences, il y aurait lieu de s’étonner, dis-je, si cette science était bien répandue dans un jeune pays comme le nôtre, à qui, pour arriver où il en est, il a fallu passer par tant d’épreuves de tous genres. Aussi faut-il l’avouer, par des causes dont nous aurons occasion de dire un mot dans le cours de cette lecture, les connaissances et l’expérience en fait d’économie politique sont fort bornées parmi nous, surtout quant aux branches les plus importantes de cette science, celles qui traitent des finances, du commerce et des sujets qui s’y rapportent. Et cet aveu, messieurs, nous avons à le faire dans un temps, dans des circonstances où jamais nous n’eûmes un besoin aussi pressant, aussi vital de connaissances profondes dans cette science si peu connue : c’est une réflexion, sans doute, que je ne suis pas le premier à faire, et que beaucoup d’autres ont faite avant moi. Que faut-il donc faire ? se désespérer, laisser à nos voisins le soin de veiller à nos intérêts, de régler et discuter les grandes questions économiques qui vont se présenter en foule à la tribune parlementaire ? Non, certes ! les enfants, les neveux des hommes qui firent toujours marcher le Bas-Canada à la tête des phalanges coloniales dans la longue lutte de la liberté politique, sauront maintenir leur race au même rang dans les discussions qui vont s’engager sur le terrain des intérêts matériels. Nous avons su trouver des BurkeTPTPTPTPTP1PTPTPTPTPT et des MirabeauTPTPTPTPTP2PTPTPTPTPT, lorsqu’il nous les fallait, et maintenant qu’il nous faut des CobdenTPTPTPTPTP3PTPTPTPTPT et des PeelTPTPTPTPTP4PTPTPTPTPT, nous saurons les trouver. Nous les trouverons dans cette belle jeunesse, bouillante de patriotisme, avide des connaissances utiles, animée d’une noble émulation. Nous la verrons dédaigner les frivolités, les lectures de pur agrément, celles même d’une utilité moins urgente, pour se livrer entièrement à la grande étude du jour, à l’étude que réclame impérieusement non seulement l’intérêt de notre province, mais aussi celui de notre origine et de chacun des individus qui la composent.

C’est avec un plaisir toujours croissant que je vois paraître, dans les colonnes de la Revue Canadienne, les articles qui contiennent l’excellent et utile travail qu’a entrepris un de nos compatriotes, pour initier les lecteurs canadiens aux secrets, aux vérités de l’économie politique : ce travail devra mériter à son auteur la reconnaissance de ses compatriotes. Je n’ai qu’un regret, c’est que la publication de ce travail ne marche pas avec une rapidité suffisante, égale aux besoins pressants des circonstances. J’ai un autre regret, c’est que nos autres journaux canadiens ne reproduisent pas ces articles, ou ne dévouent pas tous, depuis quelque temps, une partie de leur espace à des analyses ou extraits de bons ouvrages sur l’économie politique. Une pareille matière, à mon humble avis, vaudrait bien les romans et nouvelles, plus ou moins frivoles, qu’ils nous débitent à la brasse dans chacune de leurs feuilles. Il faut à une population comme la nôtre, située comme la nôtre l’est, des lectures utiles et instructives. Et comme le journal périodique est devenu le livre du peuple, la seule voie à peu près par laquelle il puisse s’éclairer sur ses intérêts matériels, n’est-il pas déplorable de voir nos journaux se remplir de morceaux de littérature légère, pâture apprêtée pour les esprits oisifs et blasés d’une civilisation rendue à son terme ? Quel profit peut retirer des œuvres des feuilletonistes européens une population comme la nôtre, qui a des forêts à défricher, des champs à améliorer, des fabriques de toutes sortes à établir, des améliorations de tous genres à accomplir ; une population, en un mot, dont la mission est de faire de sa part d’héritage sur le continent américain ce que les Anglais et les Français, par exemple, ont fait de l’Angleterre et de la France, et ce que nos voisins font si bien sur ce continent d’Amérique ? Avouez-le, messieurs les journalistes, ce ne sera pas avec le menu fretin du feuilletonisme européen, que vous nous aiderez à accomplir ce grand œuvre de civilisation. Bien au contraire, ces productions prestigieuses, toutes pétillantes d’esprit, écrites dans un style étudié, ornées de tous les charmes de l’imagination, ne feront que nous enivrer, et nous arrêter sur la route, semblables aux sirènes de la fable dont la voix enchanteresse paralysait le voyageur imprudent qui s’approchait de leur retraite.

En effet, nos journaux, en se remplissant des produits de cette littérature éphémère, en inspirent nécessairement le goût : elle fait fureur au salon, et parfois même elle va jusqu’à faire oublier la colonne des mariages. Il en est d’elle comme du reste – vires acquirit eundo ; l’appétit vient en mangeant. Bientôt le journal ne suffit plus à l’appétit des lecteurs, et pour les satisfaire l’on a recours au libraire. Et tous les loisirs de notre jeunesse, sinon un temps plus précieux, se trouvent employés à des lectures qui entretiennent l’imagination dans l’exaltation, et laissent l’esprit dans le vide et l’inanition. Aussi, quand on ouvre nos journaux pour y chercher quelques produits de littérature indigène, qu’y trouve-t-on le plus souvent, à part des querelles de villages ? – des efforts d’imitation vers le feuilletonisme français, de jolis riens quelquefois assez joliment tournés à la française ; justement ce qu’il faut pour un succès de société, mais justement aussi ce qu’il faut pour faire déplorer à l’homme réfléchi, qui sent les besoins de son pays, de sa race, l’abus, la perte de beaux talents et d’un temps précieux, et pour les auteurs et pour les lecteurs.

Oh ! journalistes, réunissez-vous donc pour réparer le mal que vous avez fait. Faites donc comprendre à notre jeunesse instruite, dans son intérêt autant que dans celui du pays, que le temps de la littérature légère n’est pas encore arrivé et n’arrivera de sitôt encore pour le Canada ; et qu’au risque de notre ruine individuelle et nationale, nous devons nous livrer entièrement et uniquement aux études sérieuses, aux lectures instructives, aux exercices graves de l’esprit. Libre aux hommes de la vieille et riche Europe de s’adonner aux travaux de l’imagination ; ils y trouvent la fortune, souvent même une renommée au moins viagère. Puis d’ailleurs, il se rencontre en Europe une telle exubérance d’hommes éclairés dans toutes les sciences qu’il y en a pour tous les besoins de la société ; de sorte qu’en embrassant la carrière de l’imagination, ou seulement en se livrant à la lecture des ouvrages d’imagination, l’Européen peut se rendre le témoignage qu’il ne laisse aucun intérêt social en souffrance ; au contraire, il est dans l’ordre, lui, car il ne fait que mettre la dernière main, le dernier poli à une civilisation parvenue à son apogée. En est-il de même dans notre pays, où nous en sommes encore aux travaux de fondation ? Ce sont des manœuvres qu’il nous faut ; le temps des peintres et des sculpteurs viendra plus tard. Ainsi quel est le jeune Canadien qui, en prenant pour le lire un des romans du jour, puisse, la main sur la conscience, se dire qu’il ne saurait plus utilement employer son temps et pour lui et pour son pays ? En effet, qu’y apprendra-t-il ? qu’y verra-t-il ? des leçons de morale, en supposant qu’il y en ait ? – Son catéchisme lui a tout dit là-dessus, et bien mieux que ne sauraient le faire Eugène Sue et Alexandre Dumas. Des peintures de mœurs ? lorsqu’il s’en rencontrera de fidèles, elles se rapporteront à un état de société si différent du nôtre, qu’elles ne pourront que fausser ses idées dans les applications qu’il voudrait en faire, et ce sera un grand mal. Mais la plupart du temps, il sera transporté dans un monde fantastique, où tout sera exagéré, chargé, caricaturé de telle sorte que le lecteur européen lui-même ne s’y pourrait reconnaître.

Il n’y a donc rien d’utile à retirer de la lecture des romans et des nouvelles du jour, si ce n’est quelque délassement à des lectures sérieuses et instructives. Oui ; mais démentez-moi, si vous l’osez, jeunes liseurs de romans : je vous soutiendrai, moi – et j’appellerai votre conscience en témoignage – que cette lecture est pour vous un travail, un travail même très fatigant, qui vous prend vos jours et vos nuits ; que vous ne déposez le roman dont vous avez commencé la lecture, que lorsque vous en avez vu la fin, ou que le sommeil vous ferme les yeux et vous fait tomber le livre des mains. J’en ai vu qui poursuivaient la lecture commencée jusque pendant les repas. Est-ce là un délassement ? Et dites-moi combien de fois cela vous est arrivé avec votre DomatTPTPTPTPTP1PTPTPTPTPT, votre DelormeTPTPTPTPTP2PTPTPTPTPT, votre J.-Bte Say ? Que dis-je, votre J.-Bte Say ? Voulez-vous que je vous raconte un petit fait tout récent à propos de ce célèbre auteur du meilleur traité d’économie politique qui ait encore paru en français, si ce n’est dans aucune langue ? Le fait est réel, et j’étais présent lorsqu’il est arrivé.

Tout récemment donc, me rencontrant chez un libraire de cette ville, la capitale du Canada, le siège du gouvernement représentatif, quelqu’un demanda le traité de Say à acheter, comme l’un des ouvrages que l’on doit trouver chez tous les libraires, surtout dans un pays qui a un gouvernement représentatif. Le libraire paraît d’abord n’avoir pas bien compris, puis se remettant :

– Ah ! dit-il, vous parlez du traité d’économie politique de M. Say ? Nous ne l’avons pas.

– Quand donc l’aurez-vous ? répartit l’acheteur. Je suis vraiment fâché d’avoir tant tardé. C’est en effet un ouvrage dont vous devez faire un grand débit, et les exemplaires ne doivent pas rester longtemps sur vos tablettes.

– Pardonnez, répliqua le libraire ; c’est un ouvrage qui ne se vend pas, et que nous ne faisons venir que sur commande spéciale.

En revanche, on voyait briller sur les tablettes les œuvres des romanciers à la mode. On n’attend pas d’ordre spécial pour ceux-là, ça se vend.

Je ne vous peindrai pas l’étonnement de notre amateur d’économie politique, en apprenant qu’un ouvrage qui devrait être entre les mains de chacun de nos hommes instruits, jeunes et vieux, le vade-mecum obligé de quiconque veut se mêler des affaires publiques de son pays, fût un ouvrage qui ne se vend pas.

J’avais bien pensé jusqu’alors, pour des raisons que je rapporterai dans un moment, que l’étude de l’économie politique avait dû être nécessairement fort négligée parmi nous ; mais je suis forcé d’avouer que je ne croyais pas que ce fût au point que me l’a révélé l’anecdote que je viens de vous raconter. Et je vous dirai que, depuis, l’idée m’est venue plus d’une fois de profiter de la première occasion qui se présenterait de secouer, autant qu’il serait en mon faible pouvoir de le faire, l’extrême indifférence que l’on paraît avoir eue parmi nous, jusqu’à présent, pour l’étude de l’économie politique. C’est ce que j’essaie de faire aujourd’hui sous vos auspices, messieurs ; et j’espère que votre patronage et votre sanction assureront à mes paroles une autorité que je ne saurais leur donner moi-même.

Si j’avais un jeune ami studieux, doué des talents convenables, plein d’ardeur et de ces nobles aspirations qui portent aux grandes choses, qui eût la volonté et les moyens de se dévouer au bonheur de ses compatriotes dans la carrière politique, tout en travaillant à sa propre gloire et à son avantage particulier, je crois que, s’il me demandait mon avis sur ce qu’il devrait étudier de préférence et avant tout, je parodierais le mot que l’on met dans la bouche du fameux maréchal de Saxe, en réponse à quelqu’un qui lui demandait ce qu’il fallait pour bien faire la guerre, et je dirais à mon jeune ami : étudiez, 1° l’économie politique ; 2° l’économie politique ; 3° l’économie politique. Le maréchal de Saxe, lui, disait que, pour bien faire la guerre, il fallait 1° de l’argent ; 2° de l’argent ; 3° de l’argent ; voulant dire de la manière la plus expressive qu’à la guerre on pouvait tout faire avec de l’argent, et que sans argent on ne pouvait rien. De même je pense qu’après avoir bien réfléchi sur la position et les circonstances dans lesquelles nous nous trouvons, chacun sera d’avis qu’un homme ou un parti politique peut tout faire en ce pays avec un grand fond de connaissances en économie politique, et que sans cela il ne saurait faire rien qui vaille.

Le temps n’est plus où, pour soutenir la lutte avec honneur ou avantage, il suffisait à nos hommes publics d’avoir du courage, du dévouement, de l’éloquence, et une grande connaissance du droit naturel, politique et constitutionnel, Le temps n’est plus en outre où, par notre masse seule, nous pouvions tenir en échec les éléments sociaux et politiques qui nous étaient opposés, dans une lutte qui avait pour objet les principes mêmes du gouvernement. Notre machine gouvernementale est maintenant régulièrement organisée, c’est-àdire que les principes qui doivent en régler le fonctionnement sont arrêtés et reconnus, ce qui ne veut pas dire cependant que tout est pour le mieux dans l’arrangement politique actuel. Mais quant au gouvernement en lui-même, il ne peut plus guère s’élever de questions théoriques, ou touchant son organisation ; il doit, avec son organisation actuelle, fonctionner en harmonie avec la volonté populaire, exprimée par la voie des mandataires du peuple. Tout le monde est d’accord là-dessus. Mais la lutte n’est pas finie, et ne finira même jamais sous notre système de gouvernement ; elle a seulement changé de terrain. Des hautes théories gouvernementales, elle est descendue aux questions d’intérêt matériel, qui pour la masse des peuples sont souvent d’une importance plus grande que les premières. Nous nous sommes battus pendant un demi-siècle sur la forme que devait avoir l’habitation commune ; et maintenant que ce point est réglé, chacun va travailler de son côté à y occuper la meilleure place qu’il pourra. Les mille et un intérêts divers qui remplissent la société vont se mettre à l’œuvre pour rendre à chacun sa position de plus en plus meilleure, ou de moins en moins mauvaise. Et dans cette nouvelle lutte, il faudra non moins de talents et de lumières que dans l’autre ; seulement il en faudra d’un ordre un peu différent, sous certains rapports, de ceux que réclamait la lutte qui a précédé, et qu’il faut s’empresser d’acquérir, car sur la nouvelle arène comme sur l’ancienne, encore plus peut-être, la victoire devra rester aux plus habiles ; encore autant et plus que naguère, il faudra que nous ayons deux fois raison, et que nous soyons deux fois capables de le démontrer. Ainsi l’a voulu la providence, qui nous a jetés dans ce coin du globe, pour y vivre au milieu de populations étrangères, dont nous ne pouvons attendre beaucoup de sympathie. Ne murmurons pas cependant ; car qui peut sonder les secrets de la providence ? qui nous dira qu’elle n’a pas de grands desseins sur nous, et que les épreuves auxquelles elle soumet notre adolescence ne préparent pas notre virilité à quelque glorieuse destinée sur ce continent ? Au reste, quel que soit le sort que nous réserve l’avenir, sachons nous en rendre dignes s’il doit être bon, et s’il doit être mauvais, faisons en sorte de ne pas l’avoir mérité : tel est le devoir de chaque génération, de chaque individu. Et ce devoir, nous le remplirons en entretenant dans nos cœurs le feu sacré d’une noble émulation, qui nous fera nous maintenir en tout et dans tous les temps au niveau des populations qui nous environnent.

Or, ces populations descendent d’une race d’hommes qui semble avoir entrepris la conquête ou la rénovation du monde par l’intérêt matériel. Son Dieu, c’est Plutus ; ses enfants ne naissent, ne vivent que pour le gain ; pour eux il n’y a d’autres rêves que des rêves de fortune, de fortune rapide et colossale ; pour eux point d’aurea mediocritas. Et ils mettent au service de cette passion l’ardeur, l’activité, la constance, l’opiniâtreté, que les hommes vouent ordinairement à la poursuite des objets, des passions les plus vives et les plus insatiables.

Ce n’est pas une satire que je fais ici ; au contraire je ne fais que signaler un fait qui me semble providentiel, et je suis porté à croire que cette avidité d’acquérir chez la race anglosaxonne, avidité, remarquons-le en passant, qui n’a fait que s’accroître chez la branche américaine de cette race, est destinée à former un chaînon dans l’histoire de l’humanité, un âge d’industrie, d’amélioration matérielle, l’âge du positivisme, l’âge de la glorification du travail. Sans le travail opiniâtre et incessant des nations industrieuses, le monde aurait beaucoup moins de jouissances matérielles et intellectuelles qu’il n’en a. Ainsi, loin de leur porter envie, on leur doit de la reconnaissance. Veut-on ne pas se laisser déborder, absorber, écraser par elles, qu’on fasse comme elles ; qu’on travaille avec ardeur, avec intelligence, avec constance comme elles. Les nations lâches et abruties étaient autrefois la proie des nations guerrières ; maintenant les peuples indolents et ignorants seront exploités par les peuples industrieux et intelligents. C’est la loi de l’humanité, ou plutôt c’est la loi de la création entière appliquée à l’humanité ; tempérée si vous voulez, chez celle-ci, par la religion qui sait opposer le précepte sublime de la charité universelle à l’égoïsme des penchants humains, et la considération des biens éternels à l’entraînement des intérêts temporels.

Mais cette avidité d’acquérir, cet excès d’acquisivité, comme diraient les phrénologistesTPTPTPTPTP1PTPTPTPTPT, doit souvent porter à n’être pas trop scrupuleux, ou à s’aveugler sur les moyens à employer pour la satisfaire. Pour cette raison, ceux qui ont à traiter d’intérêts communs avec des gens qui ont ce penchant, doivent être en état de faire valoir les arguments et les considérations les plus propres à faire impression sur eux, et à commander leur conviction. La plus belle oraison, sortît-elle de la bouche d’un Démosthène, d’un Burke, ou d’un Mirabeau, ne serait guère plus pour eux qu’une vaine dépense de rhétorique, si elle ne touche à la fibre des intérêts matériels, et ne s’appuie sur les principes reconnus de la science qui traite spécialement de ces intérêts : il n’y aura d’yeux et d’oreilles que pour eux. Dans le cas même d’une injustice patente, il faudra que vous puissiez démontrer qu’elle préjudicie aux intérêts généraux ; ce qu’heureusement vous pourrez toujours faire à l’aide de l’économie politique, qui vous mettra en état de démontrer que tout le corps social souffre nécessairement des souffrances d’aucun de ses membres. « Car, comme dit Say, chez un peuple où l’on se dépouillerait mutuellement, il ne resterait bientôt plus personne à dépouiller. »TPTPTPTPTP1PTPTPTPTPT

J’ai dit plus haut que l’étude de l’économie politique était devenue pour nous plus indispensable que jamais. En effet, outre la solution des questions de théorie gouvernementale, qui absorbaient ci-devant l’attention de tous les partis en ce pays, et qui, réglées, vont permettre aux esprits de s’occuper davantage de mesures ou questions d’intérêt matériel, travail auquel il faut nous préparer au risque de perdre toute influence, et partant peut-être, tout avantage, dans le règlement de ces mesures ou des questions, – outre cette considération-là, nous allons rencontrer sur ce nouveau terrain des adversaires, ou, si vous voulez, des concurrents mieux préparés que nous.

Vous vous rappelez, sans doute, la remarque d’un de nos jeunes représentants, dans la dernière session, à propos du silence que gardaient les anciens sur certaines mesures commerciales et financières de grande importance. Si ce monsieur n’a voulu exprimer qu’un regret, espérons qu’il fera en sorte, lui, comme tous ceux de sa génération, que leurs suivants n’aient pas à l’exprimer à leur égard. Si c’est un reproche qu’il a voulu adresser aux hommes publics qui l’ont précédé, je dois dire que ce reproche est injuste.

En parlant, il y a quelques moments, de la lutte politique vive et constante qui s’est prolongée jusqu’à 1840, et dont sont résultés les arrangements gouvernementaux actuels, je crois en avoir assez dit pour faire sentir qu’il n’était guère possible que nos hommes publics, avant l’époque présente, pussent se livrer à des études longues et suivies sur l’économie politique. Vos devanciers depuis 91, dirais-je à ceux de la nouvelle génération, ont eu à combattre pour la liberté politique, pour les conséquences pratiques du gouvernement représentatif dont, jusqu’à tout récemment, nous n’avions que le nom. Ils ont créé, développé, organisé la puissance populaire, et lui ont acquis le degré d’influence et d’action dont elle jouit aujourd’hui dans le gouvernement : action et influence qui sont telles, comparées à ce qu’elles étaient sous l’ancien ordre de choses, qu’elles constituent une véritable révolution dans notre état politique. Cela, vous le savez, est le fruit de rudes et incessants travaux qui ont dû consumer toutes les forces morales et intellectuelles de vos aînés. Comment alors aurait-on pu se livrer à l’étude d’une science qui demande beaucoup de temps, et encore plus de calme dans l’esprit pour être étudiée à fond ? Et eût-on pu ravir aux occupations ordinaires de la vie le temps de l’étudier, on eût manqué de cette tranquillité dans l’État nécessaire à l’application des vérités qu’elle enseigne. D’ailleurs, le champ de l’économiste était beaucoup plus resserré alors que la mère-patrie se réservait le règlement de notre commerce : nouveau motif, nouvelle excuse pour les anciens de ne s’être pas occupés particulièrement d’études économiques.

Ainsi, messieurs de la jeune génération, point de reproches ; soyez indulgents, soyez justes. Au prix des longs et rudes travaux de vos aînés, vous voilà entrés dans la terre promise ; ils ont fait leur tâche, à vous maintenant de faire la vôtre. Ils ont sacrifié leur temps, leur énergie, leur intelligence à cette grande conquête, à vous maintenant de la faire profiter. Ils ont dû être tribuns, soyez hommes d’État, économistes éclairés. De cette manière, vous vous présentez sur l’arène avec l’armure convenable, et vous pourrez y lutter sans désavantage avec des concurrents qui, comme je l’ai remarqué plus haut, sont pour le présent mieux préparés que nous – fait qu’il y aurait une sotte vanité, du danger même à ne pas reconnaître. La première condition, la plus sûre garantie du succès dans toute position où l’on peut se trouver, c’est de bien connaître et apprécier les forces de son adversaire.

La supériorité de vos concurrents en fait d’économie politique peut aisément s’expliquer. – N’appartiennent-ils pas à cette race d’hommes la plus industrieuse, la plus commerçante qui soit au monde, ce qui a fait dire à un économisteTPTPTPTPTP1PTPTPTPTPT distingué de nos jours, que « l’Angleterre est le pays natal de l’économie politique » ? Marchande et manufacturière, la nation anglaise a dû être portée tout naturellement à étudier et à observer, plus que toute autre, les phénomènes de la formation, de la répartition et de la consommation des richesses, qui sont le sujet de l’économie politique. Sans une forte étude de cette science, tant dans les livres que par l’observation et la réflexion, l’Angleterre ne fût jamais parvenue au degré de richesse et de puissance qu’elle a atteint. Et l’on a une grande preuve de l’existence de connaissances économiques saines et étendues chez la nation anglaise dans le triomphe éclatant que vient de remporter en Angleterre le principe de la liberté du commerce, sur le principe restrictif, prohibitif ou protecteur. Les intérêts opposés à cette mesure étaient si puissants que l’œuvre de sir Robert Peel a étonné le monde, et que ce grand homme, cédant héroïquement à la voix de l’opinion publique autant qu’à une honnête conviction, a dû, nouveau Samson, s’ensevelir, comme chef politique, sous les ruines du monopole écroulé. Mais c’est un bien glorieux linceul que l’Acte des céréales ; et dût sir Robert Peel ne jamais se relever de sa dernière chute, il en a fait assez pour sa renommée en faisant triompher un principe bienfaisant, dont les conséquences sont incalculables pour l’humanité tout entière. N’est-il pas notoire que le vieux système prohibitif et protecteur a pour effet de rendre tous les peuples ennemis les uns des autres, en les faisant se regarder comme intéressés à la ruine les uns des autres ? Le nouveau système, au contraire, aura pour tendance d’intéresser tous les peuples à la prospérité les uns des autres, et fera ainsi disparaître la cause des guerres fréquentes et ruineuses follement entreprises pour de prétendus intérêts commerciaux, qui n’existaient que dans les théories erronées du temps. Certainement, s’il est quelque chose qui doive aider à la réalisation du rêve de paix universelle du bon abbé de Saint-PierreTPTPTPTPTP1PTPTPTPTPT, rêve qu’on a appelé le rêve d’un honnête homme, c’est la liberté universelle du commerce, vers laquelle l’Acte des céréales de sir Robert Peel est le premier pas, mais un pas décisif, mais un de ces pas, comme ceux du géant Atlas, qui va remuer, entraîner le monde.

Or, messieurs, cette grande révolution commerciale dont le premier tocsin vient de sonner du haut des tours de Westminster Hall, nous allons être des premiers conviés à entrer dans la voie qu’elle ouvre. La mère-patrie, en nous retirant la protection qu’elle accordait à nos produits, va nous donner le droit de retirer, de notre côté, la protection qu’elle assurait à ses propres produits sur notre marché ; elle nous ouvre en même temps tous les marchés du monde, et permet au monde entier de venir chez nous. En un mot, nous allons avoir à régler nous-mêmes dans notre intérêt nos rapports commerciaux avec le monde entier, soin que la métropole s’était réservé jusqu’à présent et qu’elle exerçait dans l’intérêt de l’empire. (Je n’ai pas à m’occuper de quelques points de restriction qui paraissent n’être pas encore réglés, et qui sans doute feront le sujet de négociations entre la mère-patrie et la colonie.) C’est là une occupation aussi grave qu’elle est nouvelle pour nos hommes publics, qui va demander de bien grandes connaissances en économie politique pour nous garder des conséquences des faux pas, qui sont d’autant plus à redouter que nos premières démarches décideront peut-être de l’avenir de notre pays sous plus d’un rapport ; nous allons maintenant inoculer à notre corps social des germes de misère ou de prospérité, de vie ou de mort ; nous allons avoir non seulement à débattre nos intérêts de localité et de classe, mais aussi à régler nos intérêts provinciaux avec les peuples étrangers. Et sûrement que notre race sentira qu’il est de son avantage, autant que de son honneur, d’apporter dans la discussion de ces grands intérêts une part de lumières, de connaissances et d’expérience égale à celle qu’elle a toujours su fournir dans les discussions publiques. Et cela, encore une fois, nous ne pourrons le faire qu’au moyen d’études sérieuses en économie politique. Voulez-vous que je vous cite sur ce point un passage du discours sur l’économie politique du professeur McCulloch ?

« Ce n’est pas une connaissance superficielle et générale, mais bien une connaissance profonde et intime des justes principes et conséquences de la science économique, qui peut seule rendre l’homme d’État capable d’apprécier la portée et l’effet des différentes institutions et mesures, et conséquemment d’adopter celles qui sont les plus avantageuses à la nation. Tel pourra déclamer avec vigueur et éloquence sur les avantages du commerce libre, comme sur la libre concurrence dans toutes les branches d’industrie, qui cependant ignorera complètement plusieurs principes fondamentaux et des plus importants. C’est une erreur que de supposer que ces principes gisent à la surface ; plusieurs ont échappé à l’observation de Quesnay et de Smith ; et soyons bien certains que pour les comprendre il faut une étude sérieuse et une attention suivie. »

Dans un autre endroit, il expose ainsi le danger de l’ignorance des législateurs en fait d’économie politique :

En législation financière et commerciale, on ne saurait faire, dit-il, un seul faux pas, – imposer une seule taxe ou restriction injudicieuse, sans affecter sensiblement les intérêts de chaque individu, sans mettre même en danger réel la subsistance d’un nombre de familles. La meilleure intention ne saurait prémunir contre l’erreur. L’ignorance des sciences frustre souvent les meilleures intentions, et fait que des mesures destinées à hâter le progrès des améliorations n’ont produit que des désastres et de la disgrâce.

Maintenant, messieurs, ne penserez-vous pas avec moi que ce n’est qu’en tremblant qu’un législateur doit aborder les questions d’économie politique ; et qu’ils assument une immense responsabilité ceux qui, pouvant le faire, négligent les moyens de pouvoir se prononcer avec connaissance de cause ? Mais qu’on n’aille pas croire que cette responsabilité pèse seulement sur ceux qui se mêlent directement de législation. L’étude de l’économie politique est nécessaire et partant obligatoire à tout le monde. Sur ce point, écoutons Say, dans son discours préliminaire :

On a cru longtemps, dit-il, que l’économie politique était à l’usage seulement du petit nombre d’hommes qui règlent les affaires de l’État. Je sais qu’il importe que les hommes élevés au pouvoir soient plus éclairés que les autres ; je sais que les fautes des particuliers ne peuvent jamais ruiner qu’un petit nombre de familles, tandis que celles des princes et des ministres répandent la désolation sur tout un pays. Mais les princes et les ministres peuvent-ils être éclairés, lorsque les simples particuliers ne le sont pas ?... Dans les pays où l’on a le bonheur d’avoir un gouvernement représentatif, chaque citoyen est bien plus encore dans l’obligation de s’instruire des principes de l’économie politique, puisque là tout homme est appelé à délibérer sur les affaires de l’État. Enfin, c’est toujours Say qui parle, en supposant que tous ceux qui prennent part au gouvernement, dans tous les grades, pussent être habiles sans que la nation le fût, – ce qui est tout-à-fait improbable, – quelle résistance n’éprouverait pas l’accomplissement de leurs meilleurs desseins ? Quels obstacles ne rencontreraient-ils pas dans les préjugés de ceux même que favoriseraient le plus leurs opérations ? Pour qu’une nation jouisse d’un bon système économique, il ne suffit pas que les chefs soient capables d’adopter les meilleurs plans, il faut de plus que la nation soit en état de les recevoir.

Il serait possible de multiplier les citations sur ce point, comme il est facile de trouver dans l’histoire des peuples une foule d’exemples à l’appui de ce que nous venons de lire. Je vous en rapporterai un fort remarquable, qui ne laisse rien à désirer. En 1773, sir Robert WalpoleTPTPTPTPTP1PTPTPTPTPT proposa un plan financier, ayant pour objet d’introduire le système d’entrepôt, qui devait rendre Londres le plus grand marché du monde, ce qu’il est aujourd’hui enfin. Alors malheureusement, la science économique, en Angleterre comme dans tout le reste de l’Europe, en était encore au berceau ; la nation anglaise n’était pas encore en état de recevoir le plan de son ministre, tout excellent qu’il fût ; la seule proposition qui en fut faite faillit soulever le pays, et ce fut avec les plus vives démonstrations de joie que le peuple accueillit l’abandon de la mesure. Et telle était la force des préjugés que ce ne fut qu’en 1803, trente ans plus tard, que put être adopté sans danger le système d’entrepôt, « la plus grande amélioration, dit McCulloch, qui ait peutêtre jamais été faite dans la police financière et commerciale du pays ».

L’ignorance ou les préjugés, en fait d’économie politique, ne font pas seulement rejeter de bonnes mesures législatives, ils en imposent en outre de mauvaises.

Celui qui pour la première fois étudie l’économie politique est frappé d’étonnement à la vue des erreurs monstrueuses que lui signalent ses auteurs à chaque page chez les nations les plus avancées, comme chez les hommes les plus éclairés. Vous voyez l’Égypte obliger les enfants à exercer le même état que leurs pères, comme si la nature donnait nécessairement aux hommes les aptitudes particulières à l’état où ils naissent ; sans parler du danger d’encombrer certaines industries, et d’en laisser d’autres avec un nombre insuffisant de travailleurs, selon les besoins variables de la société. Vous voyez dans certains États de l’ancienne Grèce les travaux industriels absolument interdits aux citoyens, qui étaient à peu près ce que sont les nobles modernes. Cette loi se rencontre à l’état de préjugé à Rome, mais si profondément enraciné que Cicéron, cet esprit si philosophique, n’a pu s’en garder. Le menu négoce est sordide et déshonorant à ses yeux, et toute la grâce qu’il fait au grand commerce c’est de dire qu’il n’est pas tout à fait aussi méprisable – non admodum vituperanda. Avec une pareille idée, la Grèce et Rome n’auraient jamais existé sans l’esclavage. Chez les modernes, vous voyez l’Espagne devenir la victime de cette erreur commune ; naguère que l’or et l’argent étaient la seule source de la richesse, au point que dans presque tous les États de l’Europe on passa des lois pour prohiber l’exportation de ces métaux. C’était raisonner aussi bien que l’avare qui se laisserait mourir de faim sur son trésor. Les opérations de la fameuse Compagnie des Indes orientales en Angleterre furent longtemps gênées par cette cause, et ce ne fut qu’après soixante et trois ans de discussion qu’elle obtint pour elle et pour le commerce particulier, liberté pleine et entière sous ce rapport. C’est dire que l’Angleterre repoussa pendant soixante et trois ans une mesure qui a contribué autant et plus que quoi que ce soit, à lui donner deux cents millions de sujets en Asie. Enfin, pour citer quelques noms célèbres très modernes, on voit Montesquieu et Voltaire préconiser le luxe comme un bienfait, presque à l’égal d’une vertu. Louis XIV disait qu’un roi faisait l’aumône en dépensant beaucoup ; mais quelque soixante ans plus tard le peuple de Paris préludait à une terrible révolution en demandant du pain. Un autre monarque plus rapproché de nous encore que le grand roi, Frédéric II, surnommé aussi le Grand, trouvait que la guerre était un moyen admirable de distribuer également dans ses provinces les subsides que les peuples fournissaient au gouvernement. – Certes, les peuples se fussent beaucoup mieux trouvés qu’on leur eût laissé ces subsides.

Terminons ces quelques exemples choisis entre des milliers d’autres, chez les peuples étrangers, par un exemple tout récent, tiré de chez nous. Nous en trouvons un assez remarquable dans ce que nous appelons l’Acte pour la protection de l’agriculture, qui n’a nullement protégé l’agriculture ; car si l’on consulte les comptes mis devant le Parlement, dans la dernière session, on verra que cet acte a produit, l’année précédente, £1,587 de droits, ce qui, réparti sur la masse des producteurs canadiens, revient à rien pour chacun. Ainsi nos producteurs n’ont pas eu de protection, et il en a coûté plusieurs £1,500 pour mettre l’acte à exécution. Mais cet acte eût-il eu l’effet de mettre d’abord une somme considérable dans la poche de l’agriculture, il en fût résulté une hausse proportionnelle dans le prix des subsistances pour toutes les classes non productrices de produits agricoles, qui, elles, auraient été forcées de faire payer leurs services plus cher à l’agriculteur, qui aurait ainsi donné d’une main ce qu’il aurait reçu de l’autre ; ou bien encore la protection aurait attiré le travail et les capitaux vers l’agriculture, et la concurrence eût bientôt réduit les prix à leur niveau naturel. Mais lorsque ces prix sont au-dessous de ce niveau naturel – alors en vertu de la même loi, le travail et les capitaux se portent ailleurs, et la concurrence diminuant, les prix haussent de toute nécessité. Aussi rien n’est-il mieux établi en économie politique que la protection est un système absurde et désastreux, excepté peut-être dans certains cas tout particuliers, où il serait question de soutenir les premiers pas d’une industrie nouvelle, mais propre au sol, au climat, à la situation d’un pays ; ou pour amortir la chute d’une industrie ancienne qui ne se trouve pas, ou qui a cessé d’être, dans ces conditions. Alors c’est une taxe temporaire que la société entière s’impose pour affermir une industrie naissante, et hâter le moment où elle pourra se soutenir par elle-même. Dans le second cas, de même, la société vient au secours d’industries caduques, non pas pour les faire revivre, mais pour empêcher la ruine de milliers de familles, et donner aux capitaux et au travail qui y sont engagés, le temps de se tourner, sans secousse, dans des voies plus avantageuses.

Mais je m’arrête, car je sens que je sors de ma thèse. Puis d’ailleurs votre patience doit être à peu près épuisée, si mon sujet ne l’est pas. En effet, parmi mes notes j’en trouve qui se rapportent à deux sujets intimement liés à l’étude de l’économie politique, et dont je ne ferai qu’une simple mention en passant, je veux parler de l’introduction, dans le cours des études collégiales, des éléments de l’économie politique, et de l’établissement de chaires d’économie politique en ce pays, comme il en a été établi dans d’autres pays, qui en avaient moins besoin que nous. Je crois qu’au collège de Saint-Hyacinthe, cette institution qui, sous ses professeurs actuels, a pris un rang si élevé parmi nos maisons de haute éducation, on a commencé à s’occuper d’économie politique ; dans ce cas, cette institution aurait eu le mérite d’avoir la première su deviner un grand et pressant besoin social. Prions-la de poursuivre cette œuvre utile ; prions nos autres collèges de suivre son exemple. Prions aussi nos législateurs de fournir à notre jeunesse studieuse les moyens de perfectionner l’étude de la science commencée dans nos collèges. Le professorat, on le sait, épargne un travail et un temps considérables à l’étudiant ; il montre du premier coup la route à suivre ; il en désigne les écueils, en aplanit les obstacles, en prévient les écarts. Il faut apprendre tant de choses dans un jeune pays comme le nôtre, où la division du travail n’est pas encore rendue où elle en est dans les vieux pays, qu’on ne saurait trop épargner le temps de la jeunesse. Et l’argent qui serait employé à cette fin ne saurait être plus profitablement approprié. Quelques centaines de louis annuellement votées pour des chaires d’économie politique, pendant quelque temps, vaudraient à la province des centaines de milliers de louis, soit en pertes évitées, soit en gains occasionnés par la diffusion de connaissances économiques.

Avant de prendre congé de vous, permettez-moi d’adresser un mot d’encouragement au travail à cette belle jeunesse canadienne, dont je vois l’élite se presser autour de cette tribune. La jeunesse, c’est l’âge des vertus patriotiques fortes et pures. À cet âge, les vues d’intérêt personnel ne viennent pas glacer les élans du cœur, non plus que les mauvaises passions, excitées par des luttes politiques prolongées, ne faussent le jugement ni ne l’obscurcissent. Oh ! qu’elle serait puissante la jeunesse avec sa surabondance de force et de vitalité, si l’expérience n’était le fruit de longues années d’apprentissage. Eh bien ! cette expérience vous pouvez en accélérer prodigieusement l’acquisition par l’étude : les livres, les bons livres, sont les dépôts de l’expérience des siècles passés. Vous y trouverez les moyens de devenir en peu de temps les pères de la patrie, les protecteurs de vos frères, les apôtres du progrès. Je vois vos yeux s’animer au mot patrie, j’entends battre vos cœurs au mot frères, et votre imagination s’échauffe au mot progrès. Voulez-vous ne pas rendre vaines et infructueuses vos aspirations de jeunes hommes ? Hâtez-vous de vous rendre maîtres de la science qui traite de la richesse des nations. Par là vous donnerez parmi nous une bonne direction au travail, source de toutes richesses, et vous nous assurerez en même temps tout le profit que nous avons droit d’attendre de notre travail. L’homme s’anime, se complaît au travail, quand il s’en voit convenablement récompensé. Pour moi, je n’ai jamais compris que Dieu eût imposé le travail à l’homme comme une peine, quoique je croie comprendre que nos sociétés artificielles, plus ou moins entachées de privilèges et de monopoles, aient donné une apparence pénale à un des plus beaux décrets du Tout-Puissant. Eh ! le travail ne rapproche-t-il pas l’homme du Créateur en le rendant créateur lui-même ? Ne voit-on pas Dieu travailler lui-même pendant six jours et se reposer le septième ? Et Dieu, en créant la matière et en laissant à l’homme le soin de donner, de créer de la valeur, de l’utilité à cette matière, ne semble-t-il pas l’avoir appelé à compléter son œuvre, l’avoir pour ainsi dire associé à son travail des six jours ? Oh ! messieurs, une pareille association vaut bien les titres de noblesse que se transmettent des générations de fainéants ; et le travailleur, l’homme industrieux aurait grandement tort d’être humilié de son état : lui seul remplit réellement les vues du Créateur. Tout ce qu’il lui faut, c’est qu’il recueille le fruit de son travail : ce fruit c’est la richesse, le bien-être ; et pour l’homme, le bien-être, c’est le progrès, le perfectionnement.

Ainsi, messieurs, vous voyez que la science de l’économie politique qui préside à la richesse est la science du progrès par excellence. Que les vérités qu’elle enseigne soient bien comprises, bien appliquées, et les tristes moralistes qui pleurent aujourd’hui sur les misères de l’homme, qui paraît bien en effet sous le coup d’une condamnation divine, trouveront peut-être que le Créateur a fait, en somme, au roi de la création un sort passablement royal, et qu’au lieu de lamentations sans fin, Dieu a droit à de continuelles actions de grâces de notre part. Pourquoi ferions-nous à Dieu une espèce de reproche des maux qui semblent attachés à l’humanité, lui qui nous a donné tous les moyens d’être heureux ? Il est vrai qu’il nous a créés en même temps libres de bien ou de mal user de ses dons. Mais pouvait-il faire autrement, à moins de nous créer anges ou brutes ? Sachons donc bien user de notre liberté. Travaillons de bon cœur, comme il est de la nature d’êtres intelligents de le faire ; mais apprenons en même temps à laisser à chacun le fruit de son travail ; car sans cela nous couvririons la terre de misère et de désolation. Vous aurez bien, comme sous la plupart de nos systèmes sociaux actuels, des classes privilégiées qui s’engraisseront de la substance des masses exploitées ; mais cette substance mal acquise, soyez-en sûrs, ne sert qu’à entretenir chez les individus un foyer de soucis cuisants, de remords rongeurs peut-être en attendant que la grande justice de Dieu passe sur les générations entières. C’est ce que l’histoire des temps passés nous enseigne, et l’économie politique, en nous expliquant comment cela arrive, nous apprend à le prévenir. Oui, messieurs, l’économie politique s’élève jusque-là. Ses démonstrations viennent à l’appui des préceptes de la plus saine morale et nous font voir que rendre ou laisser à chacun ce qui lui appartient, est pour les nations le plus sûr moyen d’arriver à la prospérité et au bonheur, comme ce l’est pour les individus d’arriver à un monde meilleur.
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