Littérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien,








télécharger 0.83 Mb.
titreLittérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien,
page3/20
date de publication31.01.2018
taille0.83 Mb.
typeLittérature
ar.21-bal.com > documents > Littérature
1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   20

Du travail chez l’homme


(Conférence prononcée à l’Institut canadien

de Montréal le 23 septembre 1847.)

Messieurs, – Le sujet dont je vais vous entretenir tient, d’une manière étroite, à celui que j’eus l’honneur de traiter devant vous, l’année dernière, et, comme lui, intéresse au plus haut degré la population canadienne en particulier et l’avancement de notre beau pays en général. En effet, à quoi nous servirait de posséder des hommes profondément versés dans toutes les questions de l’économie politique, si toutes les classes du peuple n’étaient animées d’un vif amour du travail ; si elles ne se mettaient par là même en état de tirer parti des savantes théories de l’économiste, comme de la sage législation de nos parlements ? Nous présenterions le spectacle monstrueux d’une belle tête sur un corps privé de bras et de jambes : tronc mutilé capable de penser, mais non d’agir ; informe et inutile création.

Vous sentez déjà, sans doute, messieurs, que je ne viens pas vous parler ici de ce travail instinctif qui consiste, pour l’être organisé, à pourvoir à sa simple subsistance et à la conservation de l’espèce. Le brin d’herbe, l’humble vermisseau que vous foulez aux pieds partagent ce travail avec vous. Comme nous, ils y sont portés par une impulsion interne et innée, à laquelle nous obéissons comme eux.

Le travail dont je veux vous parler est ce travail que la brute ignore et ne connaîtra jamais ; le travail qui tire sa source, son mobile et sa raison de cette intelligence qui, dans la nature visible, n’a été donnée qu’à l’homme sur le globe qu’il habite. Je veux parler de ce travail que l’homme s’impose, alors même qu’il a pourvu aux premiers besoins de la nature ; travail que l’homme poursuit autant par inclination, que pour lui-même et pour les siens. Je veux parler de ce travail qui fait la prospérité, la force, la gloire des peuples ; de ce travail qui fit la Grèce et Rome ce qu’elles furent, qui a fait l’Angleterre et la France ce qu’elles sont, et qui fera des États-Unis, nos voisins, une puissance dont on ose à peine prévoir la grandeur ; de ce travail enfin, dont l’existence ou l’absence font les peuples rois et les peuples esclaves.

Mais, me dira-t-on, à quel propos venez-vous nous débiter cette thèse sur le travail ? quelle est l’opportunité, l’actualité pour notre population ? Tout le monde ne travaille-t-il pas chez nous ? Eh ! bien, non, tout le monde ne travaille pas chez nous ; un grand nombre ne travaille pas autant qu’il le faudrait, tandis qu’un plus grand nombre encore ne travaille pas comme il le faudrait. Si tout le monde travaillait, aurions-nous vu, verrions-nous encore disparaître, les unes après les autres, toutes nos anciennes familles, dont plusieurs avaient des noms historiques ? Que sont devenus, que vont devenir les... mais la liste en serait trop longue et trop triste à entendre.

Lors de la nouvelle place qui s’ouvrit à nous après la cession du pays, le peuple dut naturellement jeter les yeux sur les rejetons de ses anciennes familles pour trouver en eux des chefs, des guides dans la nouvelle voie qui se présentait, voie de progrès social, politique et industriel. Il n’avait plus besoin de capitaines pour courir les aventures : le temps de la gloire militaire était passé ; mais il lui fallait des négociants, des chefs d’industrie, des agronomes, des hommes d’État. Combien ont rempli cette mission nationale ? Les uns ont fui devant le nouveau drapeau arboré sur nos citadelles ; les autres se sont réfugiés dans l’oisiveté de leurs manoirs seigneuriaux ; d’autres ont courtisé le nouveau pouvoir, qui les a négligés, et presque tous sont disparus par la même cause, l’oisiveté. Et le peuple, héréditairement habitué à être gouverné, guidé, mené en tout, ils l’ont laissé à lui seul : et s’il n’est pas disparu aussi lui, dès la seconde génération, on doit l’attribuer à une protection toute particulière de la providence, et après elle au dévouement de notre excellent clergé, qui n’a jamais abandonné le peuple, et seul a entretenu au milieu de lui le feu sacré sur l’autel national. Avec le temps et au prix des plus grands efforts, il a su tirer, du sein du peuple même, des hommes capables de conduire ses destinées, mais dont l’œuvre ne fait encore que de commencer. Hélas ! notre peuple ne sait pas encore lire. Heureusement que la génération croissante fait espérer quelque chose de mieux.

J’ai dit qu’un grand nombre d’entre nous ne travaillent pas autant qu’il le faudrait. J’ai peu lu, j’ai encore moins vu ; mais j’en ai lu et vu assez, pour me convaincre que nous travaillons beaucoup moins qu’on le fait ailleurs et autour de nous, dans les pays où l’on vise à un grand avenir, ou bien où l’on veut maintenir un glorieux passé. Ne nous abusons pas sur un point aussi important pour nous, surtout dans la position particulière où nous sommes. Observons seulement ce qui se passe au milieu de nous, et voyons si l’on remarque chez les nôtres en général et au même degré cette activité, cette ardeur du travail qui ne se ralentit jamais, qui s’empare de l’adolescent au sortir de l’école pour ne le laisser qu’à la caducité. Et ce n’est pas toujours le besoin qui anime ainsi au travail. Non, ceux qui s’y livrent pourraient le plus souvent vivre sans travail et dans l’aisance. C’est que l’Anglais travaille en artiste, pour l’amour même du travail ; ajoutez, j’y consens, pour l’importance que procure une grande fortune. C’est une belle ambition que celle-là ; elle tourne à l’avantage de la nation autant qu’à celui de l’individu, et je voudrais que tous mes compatriotes engagés dans les affaires en fussent animés. On ne verrait pas si souvent des maisons canadiennes florissantes languir et se fermer, parce que le maître est las de travailler et veut jouir. On ne verrait pas si souvent nos jeunes Canadiens aisés se borner à vivre de leurs revenus, si très souvent ils ne mangent pas le fonds, au lieu de s’engager dans les grandes et utiles entreprises, profitables à eux et à leur pays.

Si on travaillait autant qu’on le devrait, on n’aurait pas le regret de voir trop souvent des hommes fort intelligents ne savoir s’élever au-dessus de la sphère routinière d’une profession, et, par un bon emploi de leurs loisirs, agrandir le cercle de leurs connaissances, et par là les moyens de se rendre utiles à leur pays. Vous le dirai-je, j’ai vu des lettres d’hommes de profession assez distingués pulluler de fautes grammaticales des plus grossières. Que penser alors de ces connaissances générales qu’il n’est pas permis à un homme bien élevé d’ignorer ?

J’ai dit aussi qu’il y en avait parmi nous, et c’était le plus grand nombre, qui ne travaillaient pas comme il le fallait, et là je voudrais faire allusion à cet esprit stationnaire et routinier qui embarrasse encore la marche de notre industrie, et l’empêche de progresser à l’égal de celle de nos voisins et des nouveaux arrivés au milieu de nous. L’industriel anglo-saxon, qu’il soit artisan ou cultivateur, entend, au moyen de son art ou de son métier, s’avancer, s’élever dans l’échelle sociale, et à cette fin il est sans cesse à la recherche des moyens ou procédés d’abréger, de perfectionner son travail, et le plus souvent il y réussit. Il sait que tout est perfectible, que tout s’est perfectionné avec le temps ; il lit tous les jours, dans son journal, que tel et tel qui ne valaient peut-être pas mieux que lui ont introduit tel perfectionnement, fait telle découverte... pourquoi n’en ferait-il pas autant ? Chez nous, au contraire, nos industriels semblent croire que leurs pères leur ont transmis leur art dans toute la perfection dont il est susceptible. Ils vous regardent avec surprise, avec pitié même, si vous leur parlez d’amélioration ; et ils croient avoir répondu à tout lorsqu’ils ont dit : nos pères ont bien vécu, faisant de cette manière ; nous vivrons bien comme eux. Eh ! bien, non, vous ne vivrez pas comme vos pères, en faisant comme eux. Vos pères vous ont légué votre art dans l’état où il était en Europe, il y a deux siècles ; mais, pendant que l’art était stationnaire ici, il marchait là-bas. On y a introduit mille perfectionnements que vous ignorez, vous, mais que n’ignorent pas ceux qui sont venus et viennent en foule se fixer parmi vous et autour de vous ; que n’ignorent pas non plus vos voisins que vous rencontrez sur les marchés où se règlent les prix de vos produits. Non, ne vous flattez pas de vivre comme vos pères, lorsqu’ils étaient seuls ici. Hâtez-vous de vous mettre au niveau des nouveaux venus, sinon, attendez-vous à devenir les serviteurs de leurs serviteurs, comme plusieurs d’entre vous l’êtes déjà devenus dans les environs des grandes villes. Hâtez-vous de faire instruire vos enfants, et regardez comme vos plus grands ennemis ceux qui, dans des vues qui ne peuvent être que perverses, si elles ne sont le fruit d’un déplorable aveuglement, flattent de funestes préjugés, soulèvent de folles appréhensions, pour vous détourner de prêter la main, à l’œuvre nationale de l’éducation du peuple. Si les lois existantes vous paraissent fautives, tâchez de les faire réformer, mais en attendant exécutez-les de bon cœur. Que les sacrifices ne vous coûtent pas, car vous allez décider, vous, la génération virile, pour vos enfants et votre race, rien moins qu’une question de liberté ou de servitude, de vie ou de mort sociale et politique.

Maintenant que nous avons suffisamment établi, ce me semble, l’opportunité, l’utilité actuelle qu’il y a pour nous de nous occuper un peu de la question du travail, nous allons aborder de plus près notre sujet. Je n’ai pas besoin de vous dire que la question du travail tenant à ce qu’il y a de plus élevé dans la philosophie, la morale et l’économie politique, je n’ai jamais eu la pensée de traiter régulièrement un sujet qui, pour l’être convenablement, demanderait plus de temps et surtout des talents et des connaissances que je n’ai malheureusement pas. Tout ce que je veux et puis faire, c’est de vous présenter quelques considérations propres à rehausser le travail, à le faire aimer et honorer et à en montrer l’obligation pour tout le monde. Et même dans le cercle modeste que je me trace, ne devez-vous pas vous attendre à un discours académique, conçu d’après les règles de l’oraison. Quand j’aurais eu les loisirs nécessaires pour préparer une composition régulière, je ne sais si j’en aurais eu le courage, tant les exigences et les habitudes de ma vie littéraire ont été opposées à un pareil travail. Ne vous attendez donc, messieurs, qu’à une espèce d’improvisation ; car il y a, comme le savent ceux qui écrivent, une improvisation de la plume aussi bien qu’une improvisation de la parole. Aussi, nous allons entrer dans notre sujet, comme nous le ferions dans une promenade champêtre, marchant au caprice de notre imagination ; courant à chaque objet agréable à mesure qu’il se présentera, qu’il soit en avant, à droite ou à gauche ; revenant même quelquefois sur nos pas pour revoir un objet auquel nous n’aurions donné qu’un coup d’œil en passant. De cette manière, notre course sera moins méthodique, mais peut-être gagnerons-nous en mouvement, en variété, une partie de ce que nous aurions obtenu avec l’ordre et la symétrie. Le seul objet que j’ai en vue et auquel il me soit permis d’aspirer, c’est d’attirer l’attention de la belle jeunesse qui m’écoute sur quelques points saillants du sujet qui nous occupe ; de jeter dans son esprit quelques humbles germes qu’elle saura faire fructifier à son propre avantage, à celui même du genre humain, et à la gloire de Dieu. Si je puis contribuer à raffermir l’idée qu’elle a déjà sans doute de la haute origine comme de la noble fin du travail, à le lui faire aimer et honorer, et surtout à lui en inspirer le goût, quelle que soit la route que j’aurai suivie, j’aurai atteint mon but.

Quel est celui d’entre nous qui n’ait pas rencontré ou connu de ces soi-disant bonnes mères, qui sont presque fières qu’on leur dise qu’elles gâtent leurs enfants, n’ayant jamais pensé, ou voulu croire, aux conséquences fatales qui résultent presque toujours, pour ces malheureux enfants, de l’aveugle faiblesse de leurs parents. Passe encore pour les enfants issus de parents peu fortunés ; ceux-là on serait bien coupable de ne pas les habituer de bonne heure au travail. Il faudra donc surmonter sa tendresse de mère, et bon gré mal gré tenir le moutard à l’école jusqu’à la quinzaine ou la vingtaine, pour alors entrer dans une étude, un comptoir ou une fabrique. Mais le fils de Mme*** fi ! donc. M. George n’aura jamais besoin de gagner sa vie ; elle est toute gagnée. Ne serait-ce pas cruel, vraiment, de soumettre ce pauvre enfant à suer et sécher sur des livres ? Non ; M. George étudiera, si cela lui plaît, ce qui veut dire que M. George n’étudiera pas, et qu’au sortir du collège – s’il a bien voulu y aller – il ne saura rien, n’aura pris aucune habitude du travail, et ne sera bon à rien qu’à dépenser la fortune que lui laisseront ses père et mère. Je suppose, cependant, que M. George est une bonne pâte d’enfant, qui dépensera son argent honnêtement, sans excès, sans débauche d’aucune espèce. Seulement il ne sera bon à rien autre chose. Aussi, comme la bonne maman est heureuse de l’excellente éducation qu’elle a procurée à son fils, qui est si sage, qui se comporte si bien ! Quel ne serait pas l’ébahissement de cette mère, à moins qu’elle ne me prît pour un fou, si je lui disais :

« Madame, votre fils est un homme dégradé, un fort mauvais citoyen, et un ennemi de Dieu.

– Mon fils, mon fils !... que lui est-il arrivé, qu’a-t-il fait ?

– Rien, madame, si ce n’est qu’il ne fait rien.

– Mais je ne vous comprends pas.

– C’est possible. Alors veuillez m’écouter, et vous comprendrez. »

C’est une bien étrange aberration de l’esprit humain chez certains peuples et dans certains siècles, que le travail ait été un objet de mépris, tandis que l’oisiveté était préconisée, honorée ; que l’on ait cherché à échapper à l’un, non pas seulement à cause des fatigues qu’il entraîne, mais par une certaine honte qu’on y attachait ; tandis que l’on soupirait après l’autre, non pas tant à cause des prétendues douceurs qu’elle procure, que de l’honneur et de la considération dont elle était follement entourée. Mais si l’homme a été créé pour travailler, – et c’est admis, et si ce ne l’était pas, c’est démontrable – celui qui ne travaille pas n’est-il pas en flagrant délit de résistance à la volonté du Créateur, et, partant, loin d’avoir droit à nos hommages ne doit-il pas être un objet de mépris ? Tant que les oisifs ne nous montreront pas un brevet d’exemption de Dieu même, ne devons-nous pas crier haro sur les oisifs ?

Qu’on ne vienne pas nous dire que certains pères, grâce à certains systèmes de législation, où les oisifs ont évidemment mis la main, mais que les travailleurs feront quelqu’un de ces jours passer à l’épreuve d’une nouvelle discussion, qu’on ne vienne pas nous dire que certains pères ont laissé suffisamment de bien pour permettre à leurs enfants de vivre sans travailler, de génération en génération. Je verrai bien là pour ces heureux héritiers l’obligation de faire plus de bien à leurs semblables, ou de faire de plus grandes choses que le commun des hommes, mais nullement une exemption du travail, auquel tout homme est je ne dirai pas condamné, moi, car je regarde le travail comme le premier titre de noblesse de l’homme, – mais auquel tout homme est obligé par sa nature même. Mais l’homme n’est intelligent que pour cela. Sans le travail, l’intelligence de l’homme ne s’expliquerait pas ; à moins de prêter à Dieu l’idée enfantine d’avoir fait des poupées à son image, pour le plaisir de les envoyer passer quelques années sur la terre, et de les y voir s’agiter chacune à sa façon, jusqu’au moment où il lui plairait de les appeler à lui. La brute, elle, ne travaille pas dans le sens que nous donnons au travail. Quand elle est repue, et qu’elle a pourvu aux moyens de perpétuer l’espèce, elle reste oisive, et c’est dans l’ordre, car elle n’a plus rien à faire. Il y a bien plus, c’est qu’elle n’est capable de rien faire davantage. Pour elle, vivre est tout. En est-il de même de l’homme ? Et tant qu’il peut faire quelque chose, a-t-il fait tout ce qu’il peut faire ? Et tant qu’il peut faire quelque chose, a-t-il droit de rester oisif, en supposant même que le bonheur fût là, ce qui est, certes, tout le contraire ? Le bonheur de l’homme sur la terre est dans l’action, dans le travail, dans l’exercice de ses facultés physiques et intellectuelles. Il est dans le travail des jouissances ineffables, dont l’oisif ne comprendra jamais les douceurs, lui qui se condamne à n’en plus connaître d’autres que celles de la brute.

Dans ce vaste univers, au milieu de ces myriades de mondes, dont nous occupons un des orbes les moins considérables, Dieu, dans ses décrets impénétrables, nous lève à peine un petit coin du rideau mystérieux qui enveloppe son œuvre ; mais en nous disant de croître et de multiplier sur la terre, en nous en donnant même le besoin, en nous donnant une intelligence capable de pénétrer jusqu’à un certain point dans les secrets de la nature, même de s’élever jusqu’à l’idée de l’Être suprême, il a voulu que l’homme l’étudiât lui-même ainsi que ses œuvres. De plus, en implantant dans le cœur de l’homme le germe de la bienveillance, Dieu a voulu que l’homme fit du bien à ses semblables, et en lui inspirant le sentiment et l’amour du beau, il a voulu que l’homme cultivât les arts ; il a voulu en un mot que l’homme fût savant, bienfaisant et artiste. Sans cela, le plus bel œuvre du Créateur, l’homme, aurait été créé ce qu’il est sans but, sans fin, sans objet. Le travail, l’obligation du travail explique seule la présence de l’homme sur la terre, quant à son existence terrestre.

Qui osera se plaindre de la destinée de l’homme ainsi expliquée ? Eh ! en elle se trouve son titre à l’empire du monde ; c’est par le travail seul que l’homme est roi de la création. En effet, si, ignorant la puissance du travail de l’homme, nous nous fussions trouvés au commencement du monde, lorsque Dieu conféra l’empire du globe à l’homme, avec l’ordre d’y croître et d’y multiplier, n’aurions-nous pas regardé cet octroi de souveraineté comme une cruelle dérision de la part du Créateur ? Quoi ! l’homme croître et multiplier, et dominer sur ce globe, lui si faible à côté du tigre et du lion ! lui si impuissant contre l’espace à côté de l’aigle, roi des airs ! lui si nu au milieu des frimas du nord et sous les feux de la zone torride ? Eh bien, oui ; cet être si faible, si impuissant, si nu, vous le verrez bientôt, grâce à cette étincelle divine qui est en lui, le plus fort et le plus redoutable au milieu de ces êtres forts et féroces, défier l’aigle dans ses courses à travers l’espace et les continents, et dompter les deux pôles comme les tropiques. Il fera plus encore ; car non content de conquérir la surface de ses domaines, il descendra jusqu’aux entrailles de la terre, pour lui ravir les trésors qu’elle y tenait cachés, là où nul autre œil que le sien et celui de Dieu n’a su pénétrer. Ce n’est pas tout ; l’homme, après avoir posé le pied sur tous les points de son habitation, s’est mis à penser, comme le conquérant macédonien, s’il n’y aurait pas d’autres mondes à conquérir, et, plus heureux qu’Alexandre, il a trouvé, en élevant les yeux, les puissances de l’air qu’il a su dompter, et plus haut, les milliers de globes lumineux qui circulent au-dessus de sa tête, et dont il a su suivre et tracer les routes à travers l’immensité. Il serait trop long de citer les conquêtes de l’esprit humain dans la création ; mais qu’il me soit permis de mentionner cette admirable découverte, dont s’honore ce continent, au moyen de laquelle l’homme a désarmé la foudre même, cette arme de Dieu. Un peu plus tard, de nos jours, l’homme enhardi a pu concevoir et réaliser la pensée audacieuse d’obliger cette foudre même à lui servir de secrétaire et de messager. Eh ! pourquoi pas ? le soleil, qui est pour le moins d’aussi bonne lignée, a bien dû, à l’ordre de Daguerre, devenir dessinateur à notre usage.

S’il était donné, à un habitant de l’Élysée, de revenir au séjour des mortels, sans boire en passant de l’eau du Léthé, bien entendu, quel ne serait pas son étonnement, de voir que l’homme a fait plus que réaliser les merveilles dont l’imagination antique avait peuplé le monde mythologique ? En effet, son Jupiter-Tonnant eût-il jamais des carreaux plus foudroyants que ceux de nos artilleurs ? Et son Mercure, messager de l’Olympe, en fit-il jamais plus que nos télégraphes électriques ? Les outres d’Éole seraient aujourd’hui impuissantes contre les bouilloires de nos vaisseaux à vapeur. Il verrait nos modernes Icares se faire presque un jeu d’une tentative qui coûta la vie à celui de la fable. Et quel œil olympien pénétra jamais dans les profondeurs éthérées aussi loin que celui de nos astronomes ? À propos, il est un effort de génie qui n’a de comparable, peut-être, que celui qui conduisit, il y a maintenant deux siècles et demi, à la découverte du Nouveau-Monde, et qui rendra l’année 1846 mémorable dans les fastes scientifiques. L’air, la foudre, le soleil, les étoiles, tout cela se sentait, se voyait depuis bientôt six mille ans. Que l’homme ait découvert quelques-unes des lois qui les régissent, c’est bien admirable sans doute ; mais ce qui semble l’être bien davantage, si l’on en juge d’après l’admiration des savants et la jalousie de plusieurs d’entre eux, c’est qu’il se soit trouvé un homme qui, emporté par son génie dans les régions inexplorées de l’espace, ait dit aux savants étonnés : « Il y a dans notre système solaire un monde qui est resté inconnu jusqu’à présent. Je ne l’ai pas vu plus que vous ; mais observez tel jour, à telle heure, dans telle direction, et vous le verrez. » Et aux moment et point fixés, la planète LeverrierTPTPTPTPTP1PTPTPTPTPT, après six mille ans d’existence ignorée, se trouva au bout de toutes les lunettes, et est ainsi entrée dans les domaines de l’intelligence humaine.

Honneur à Leverrier, messieurs, et aux hommes qui, comme lui, ennoblissent, glorifient l’humanité par leurs travaux, et démontrent en même temps la noblesse du travail. Honneur à tous les travailleurs, car chacun peut revendiquer sa part dans ces magnifiques travaux. Il en revient une part, une bonne part, à l’artisan ingénieux qui sait introduire dans son métier quelque procédé économique ou perfectionné ; au chef d’industrie qui dote son pays de fabriques utiles ; au négociant qui ouvre de nouveaux débouchés aux productions du sol natal, ou établit des relations de commerce avantageuses avec d’autres contrées ; enfin le simple père de famille qui, avec son humble métier ou son petit patrimoine, sait à force de travail, d’économie et de bonne conduite, bien élever ses enfants, en faire des citoyens utiles : tous peuvent se dire : j’ai contribué pour ma part à ces grandes œuvres de l’intelligence. N’est-ce pas en effet leur travail qui a permis aux savants de se livrer à leurs études et à leurs observations ? Mais arrière l’oisif, il n’a rien à revendiquer dans les gloires de l’humanité.

En effet, où en serait l’humanité sans le travail, tel que nous le considérons ? D’abord, nous ne serions pas bien certainement ici ce soir, nous entretenant des hautes destinées de l’homme, et les bords magnifiques de ce beau Saint-Laurent, dont nous sommes fiers, en seraient encore à répéter d’écho en écho les cris de guerre de peuplades barbares s’exterminant les unes les autres. Les contrées même les plus favorisées du globe n’auraient pas dépassé l’ère patriarcale, l’âge de la bergerie que les poètes ont décorée du nom d’âge d’or. Mais on sait que les poètes en se soumettant au mètre et à la rime ont souvent fait bon marché de la raison et du bon sens. Si Dieu eût voulu que l’homme ne fût que gardeur de moutons, il ne lui eût départi que la somme d’intelligence nécessaire à cette humble occupation. En le douant de facultés propres à exploiter, façonner et remuer le monde, il a voulu que le monde fût exploité, façonné et remué. Et quiconque ne contribue pas à cette œuvre de décret divin, autant que ses facultés le lui permettent, résiste à la volonté divine, recule lâchement devant la tâche qui lui est imposée, et par son oisiveté, son inertie, renonce au droit d’aînesse et de suprématie accordé à l’homme sur la création, et se ravale lui-même au rang de la nature brute et inerte. Pour l’homme sain de corps, il n’y a qu’une excuse à l’oisiveté, c’est l’ineptie. Laissons donc aux oisifs cette excuse, s’ils l’acceptent.

Mais ces oisifs qui se font gloire de l’être, et qui regardent l’homme de travail avec mépris, faudrait-il donc remonter bien haut dans la généalogie de la plupart de ces prétentieux personnages, pour y trouver un ancêtre dont le travail les a faits ce qu’ils sont ? Et nous fissent-ils remonter jusqu’à Charlemagne, qu’en résulterait-il, si ce n’est qu’ils descendent de gens qui, de génération en génération, ont vécu aux dépens de leurs semblables ? Mais si les peuples oisifs et crédules ont encensé pendant un temps des idoles de leurs fabriques, qu’eux-mêmes au prix de leurs sueurs maintenaient sur leur piédestal, ce temps s’en va, ce temps n’est plus, et plus tôt les débris d’aristocratie qui subsistent encore le sauront, mieux ce sera pour eux. Qu’ils se hâtent d’apprendre, car le nouveau génie, qui préside aux destinées du monde, ne connaît plus de temps ni d’espace, et malheur à qui se trouve en travers sur sa route. Il a nom Génie des peuples, et il porte écrit sur sa bannière : Liberté et travail pour tous, en opposition aux anciennes idées qui étaient : Liberté pour le petit nombre, travail pour le grand nombre. Les peuples ébahis ne savent encore trop où les conduit le nouveau dieu ; mais pleins de foi et d’espérance en lui, ils se rallient partout à son culte. Il se trouve même de sincères croyants qui trouvent qu’on se hâte trop. Ils voudraient qu’avant d’élever des autels au nouveau dieu on attendît, en certains pays, que le sol y eût été suffisamment déblayé des ruines de l’ancien culte, et préparé à recevoir le nouveau ; sans quoi les efforts avortés d’édification sociale qu’on y tente servent d’argument aux ennemis de la liberté, effraient les faibles, et augmentent l’irrésolution des indécis.

On ne peut se cacher en effet que le régime de la liberté demande, pour être vraiment avantageux, des idées et des habitudes d’ordre, une certaine expérience des choses publiques, que ne peuvent avoir les peuples nouvellement émancipés. L’impatience engendre l’exagération ; on s’imagine qu’on peut rompre tout à fait et tout à coup avec un long passé, et réaliser à la fois les idées de perfection que l’on s’est faites. Il en résulte des luttes acharnées et interminables entre les forces sociales, et au lieu de la liberté l’on a l’anarchie, la démoralisation, l’affaiblissement général. L’on ne saurait trop répéter aux peuples, en travail d’émancipation politique, qu’il ne suffit pas, pour vouloir une chose, qu’elle soit bonne, juste et raisonnable en elle-même ; mais qu’il faut en outre qu’elle soit possible sans déchirement, sans entraîner de ces folles luttes politiques, qui ne servent qu’à retarder les progrès de la liberté, en jetant les peuples dans le découragement. Puis il se trouve quelquefois des peuples dans une position toute particulière, à qui la prudence ne permet pas d’attendre, et pour quoi, comme dit La Fontaine : Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras.

Ici se présentent d’elles-mêmes à la pensée ces belles et riches contrées, qui occupent la partie méridionale de ce continent, où des peuples trop tôt émancipés épuisent depuis seize ans la vigueur de leur jeunesse en efforts impuissants, sans avoir encore pu fonder chez elles un gouvernement stable sur les bases d’une sage liberté. Et voilà qu’une nation voisine forte de ses institutions gouvernementales, forte de ses immenses ressources, fruit d’un travail actif et habilement appliqué, pousse ses armées envahissantes et victorieuses jusqu’au cœur du Mexique, l’une des plus favorisées de ces contrées.

Si les tentatives de liberté, faites prématurément chez certains peuples, y retardent le règne de la vraie liberté, en offrant un appât irrésistible à mille ambitions rivales, que les peuples qui, comme nous, ont pour veiller sur leur adolescence une autorité assez forte pour en imposer à toute folle ambition, sachent tirer d’utiles leçons de la situation actuelle du MexiqueTPTPTPTPTP1PTPTPTPTPT. La cause première des malheurs actuels du Mexique est le manque absolu d’éducation chez la masse du peuple. Avec une intelligence plus cultivée, le Mexicain eût voulu se faire une existence plus relevée, il eût travaillé davantage et mieux, ses idées se fussent agrandies, un patriotisme vigoureux et éclairé eût quintuplé la force que lui eût donnée l’exploitation habile des ressources inépuisables de son pays, et ce n’aurait pas été en vain que la nature eût semé de Thermopyles le chemin de la capitale.

C’est donc véritablement d’une lutte morale et intellectuelle que le Mexique est aujourd’hui le théâtre, comme il le fut au temps de Cortès. Aujourd’hui comme alors, des poignées d’hommes, avec les moyens que fournit une culture intellectuelle plus avancée, balaient, comme la poussière devant elles, des armées beaucoup plus nombreuses, mais dépourvues de ces moyens. Reconnaissons-le, messieurs, l’intelligence cultivée a le monde pour héritage. Et s’il en était autrement, il faudrait douter de la providence ; croire que notre Dieu ressemble à ces dieux insouciants, et problématiques encore, d’Épicure, qui laissaient le monde aller à son gré, sans plus s’en inquiéter que s’il n’eût pas existé. Notre Dieu à nous a voulu que le travail guidé, stimulé par l’intelligence eût l’empire du monde. Et s’il est arrivé quelquefois que la barbarie l’ait emporté sur la civilisation, c’est que la civilisation s’était endormie dans l’oisiveté, mère de tous les vices. Lorsque l’ancienne Rome succomba, il y avait longtemps qu’elle vivait des dépouilles des peuples vaincus ; il y avait longtemps qu’elle avait renoncé à sa haute mission de civilisation, et ce fut au sein de l’orgie qu’elle sentit l’étreinte des rudes peuplades du Nord, qui venaient venger le monde, en exécutant la justice de Dieu.

En tête des réflexions qui précèdent, j’ai, comme point de départ, signalé le préjugé funeste qui frappe de mépris le travail, et par conséquent les travailleurs. Il est une autre erreur qui n’est pas moins funeste, et qu’il n’importe pas moins de combattre ; je veux parler de cette notion absurde, injurieuse à la divinité autant qu’elle est pernicieuse à l’humanité, selon laquelle le travail serait une peine à laquelle le Créateur aurait condamné l’homme. Hélas ! s’il faut des peines expiatoires en ce bas monde, n’y a-t-il pas assez des mille et une infirmités auxquelles l’homme est sujet, les maladies, les accidents, les malheurs de toute espèce, sans y ajouter encore le travail, qui n’est chez l’homme, pour ainsi dire, que la continuation de l’œuvre créatrice de Dieu, en tant qu’il s’applique à la matière, et qui tend à rapprocher l’homme de Dieu, en tant qu’il s’applique aux choses spirituelles ?

Si cette doctrine de la nature pénale du travail n’était pas funeste, surtout par rapport aux classes laborieuses, on pourrait ne guère plus s’en occuper que de mainte autre absurdité, qu’on laisse reposer en paix dans les cerveaux qui les enfantent ou les adoptent. L’artiste et le savant n’en poursuivraient pas moins avec ardeur, avec amour, avec bonheur, les beaux, les sublimes, les utiles travaux qui feront leur gloire et celle de leur pays. Mais cette doctrine, qui ressemble si fort au fatalisme, qui tient engourdis cent quarante millions de nos semblables dans l’ancien monde, mais cette doctrine, comme le fatalisme musulman, étouffe chez les hommes, sous l’idée d’une inévitable nécessité, celle d’améliorer leur condition et de rechercher les moyens d’y parvenir. C’est ainsi que les masses des peuples sont tenues courbées sous le joug qu’on a l’audace et l’adresse de leur imposer. Eh ! voici le secret : le christianisme, en proclamant la fraternité entre les hommes, porta le coup de mort à l’esclavage antique, qui ne reposait que sur la force brute, et les modernes exploiteurs de leurs semblables ont voulu remplacer la verge par une idée, par une croyance. Cette foule de peuples émancipés, se sont-ils dit, va nous demander compte et raison de notre opulence et de notre oisiveté. Elle va vouloir savoir pourquoi nous sommes riches et fainéants, et elle pauvre et succombant sous le poids du travail. Disons-lui que Dieu l’a condamnée au travail, et que nous sommes, nous, préposés de Dieu pour la gouverner, et jouir, pour prix de notre administration, du fruit net de ses sueurs et de ses travaux.

Il n’est pas besoin de dire que les peuples ont cru longtemps à cette doctrine ; mais ils commencent à douter et à discuter. De nouveaux précepteurs sont sortis du sein du peuple, qui ont dit que tout homme est obligé de travailler selon ses forces, son intelligence, sa position sociale ; qu’un oisif, fût-il millionnaire, n’est pas plus exempt du travail que le plus humble mercenaire ; qu’un homme qui ne fait rien d’utile est un membre à charge à la société, qu’il est même dangereux, ne fût-ce que par le mauvais exemple qu’il donne par son oisiveté. Qu’est-ce donc lorsque le riche oisif, comme ce n’est que trop souvent le cas, n’emploie son temps et ses richesses qu’à répandre autour de lui le vice, la débauche, la persécution ?

Sous l’ancien régime on avait une maxime qui, dans les temps et dans les lieux où elle fut suivie, contribua à mitiger ce qu’il y avait de vicieux dans le système social : Noblesse oblige, disait-on. Aujourd’hui que les nobles ne sont plus, et que la principale distinction sociale est la richesse, le riche, qui a hérité de la position du noble dans la société, doit en accepter les obligations et prendre pour règle que : Richesse oblige. Êtes-vous riche, faites valoir vos richesses, augmentez encore votre fortune : l’accumulation des capitaux est la mère des grandes entreprises, – travaillez. Ne vous sentez-vous pas l’aptitude aux affaires, livrez-vous à quelque étude utile ; enrichissez votre esprit, – travaillez. N’êtes-vous pas propre aux travaux de l’intelligence, occupez-vous d’œuvres de bienveillance : tout le monde est capable de faire du bien à ses semblables. Et cela aussi c’est travailler, et de la façon qui n’est pas la moins méritoire. Vous prétendez au titre d’homme d’honneur mais est-ce honorable à vous, riche oisif, de ne pas remplir votre tâche dans la société où vous vivez ? Ces richesses que vous prodiguez en objets de luxe et d’amusement frivole, elles ne sont pas votre œuvre, elles eussent existé sans vous. Eh ! quand elles seraient votre œuvre, ne devez-vous rien à la société qui vous les conserve, à Dieu qui vous les a données de préférence à d’autres ? Rendez donc à la société ce que vous lui devez, à Dieu ce qu’il attend de vous, dans le grand œuvre du progrès et du bonheur de l’humanité.

Si les sentiments du devoir et de l’honneur ne peuvent rien sur vous, écoutez du moins celui de la honte. Savez-vous qu’à Athènes l’oisiveté était un crime, oui, un crime puni de la peine de mort ? Les législateurs des autres peuples civilisés n’ont pas eu le courage, ou n’ont pas senti le besoin de porter une peine aussi sévère contre l’oisiveté, que le firent Dracon d’abord, et après lui Solon, l’un des sept sages de la Grèce ; mais personne n’a jamais essayé de laver la tache d’infamie que ces deux grands législateurs ont imprimée à l’oisiveté.

Dracon et Solon légiféraient pour un peuple libre, et l’état d’anarchie dans lequel ils trouvèrent tous deux leur pays leur apprit que l’oisiveté enfante chez le peuple des esclaves, chez les grands des tyrans. Aussi les peuples les plus industrieux furent-ils presque toujours les plus libres. Sans parler des anciens, on rencontre, entre autres chez les modernes, les républiques d’Italie, les villes hanséatiques, et, de nos jours, l’Angleterre, la France, la Belgique et les États-Unis. C’est que les peuples industrieux ont plus que tous les autres besoin de liberté, et qu’ils trouvent dans leur travail les moyens de l’acquérir et de la conserver. On dit souvent que la liberté est la mère de l’industrie : je croirais plutôt que c’est l’industrie qui amène la liberté, ou au moins que ce sont deux sœurs jumelles qui, s’entraidant, croissent l’une avec l’autre... travail et liberté, messieurs, liberté et travail ; hors de là point de salut.

Mais l’oisiveté est-elle donc si attrayante qu’il faille avoir recours à tant de raisonnements pour la combattre ? Vous comprenez, sans doute, que par l’oisiveté je n’entends pas seulement l’entière cessation de tout travail, mais aussi cette paresse de l’esprit qui vous empêche de développer dans le travail toutes les ressources de votre intelligence, à votre avantage, comme à celui de votre pays et de l’humanité entière. Car ce sont les grands travailleurs qui font les grands peuples, et ce sont les grands peuples qui poussent l’humanité en avant. N’y eût-il que cette pensée, et le travail fût-il vraiment pénible en lui-même, comment, avec la haute destinée du travail devant les yeux, ne résisterait-on pas aux fausses douceurs de l’oisiveté ? Ses charmes, si elle en a, sont tout à fait négatifs ; ce sont les charmes de la torpeur intellectuelle, qu’il faut bien sentir à moins de cesser de vivre, faute de pouvoir goûter ceux que procure le travail, quand de bonne heure l’on en a contracté l’habitude. Et ici je prie mes jeunes amis qui m’écoutent de me prêter une attention particulière. Quelqu’un a dit que l’homme était un animal d’habitude : et c’est une grande vérité, si, comme on fait de certaines vérités, on ne la pousse pas trop loin. Oui, messieurs, de bonne heure habituez-vous à un travail continuel et régulier, et je vous prédis, en provoquant un démenti de la part de tout et chaque travailleur dans le sens que nous donnons au mot, je vous prédis que vous vous complairez dans votre travail ; que vous l’aimerez pour lui-même, abstraction faite des avantages individuels que vous en attendriez ; que l’oisiveté ou l’inaction, au-delà du repos indispensable qu’il faut à l’homme, deviendra pour vous une source d’ennui insupportable. J’ai connu des travailleurs, même de simples artisans, pour qui le repos obligé des dimanches et fêtes était un supplice, et qui soupiraient après le lendemain pour reprendre leurs travaux rudes, il est vrai, mais devenus agréables par l’habitude. Maintenant consultez les oisifs d’habitude, et je vous assure que vous les trouverez presque tous redoutant le lendemain, qui ne leur promet que l’ennui de la veille, peut-être aussi un certain remords secret qu’ils n’osent s’avouer, mais qu’ils sentent malgré tout, qui leur reproche de vivre en opposition aux lois de Dieu et de la nature. Oh ! si les oisifs pouvaient sentir, pendant un jour seulement, les vives et intimes jouissances que procure le travail, il cesserait d’y avoir des oisifs dans le monde. Archimède, un rude travailleur celui-là, puisque les Romains, après s’être rendus maîtres de Syracuse, le surprennent occupé sur la place publique à tracer des figures de géométrie, – Archimède devint un jour fou de joie d’avoir résolu un problème qui l’occupait depuis longtemps, et sortit dans la rue en courant et criant : « Je l’ai trouvé, je l’ai trouvé. » Et demandez aux grands travailleurs en tous genres de quelles joies ineffables ont été récompensés leurs travaux, leurs méditations, lorsque le succès est venu couronner leurs efforts et leur constance.

Certains moralistes ont donné les passions de l’homme pour mobile à l’activité, au travail. C’est ce qui a fait dire, sans doute, à quelqu’un que, sans la Révolution française qui mit en jeu toutes les passions, Napoléon aurait mené une vie de bon et simple bourgeois dans quelque petite ville de France. Je
1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   20

similaire:

Littérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien, iconLittérature québécoise Volume 543 : version 0 Le grand sépulcre blanc...

Littérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien, iconLittérature québécoise Volume 522 : version 0 La ceinture fléchée...
«Hue donc ! Pommette !» cria-t-il au second chevreuil au moment où les deux bêtes montaient, rapides comme l’éclair, un banc de neige...

Littérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien, iconLittérature québécoise Volume 553 : version 0 Du même auteur, à la...
«dédaignant d’être le lierre parasite, Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul»

Littérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien, iconLittérature québécoise Volume 52 : version 1 «Oh ! que tout était...
«La Huronne» qui faisait autrefois le coin des deux routes conduisant à Longueuil et à Saint-Jean, que quelques pierres encore enkystées...

Littérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien, iconAdresse : 53 rue de Rosny, 94120 Fontenay-sous-Bois
«mécanismes de réduction des prix» installée par Christine Lagarde, ministre de l’Economie, Luc Chatel, secrétaire d’Etat à la consommation,...

Littérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien, iconVeille media
«traître» par le quotidien nationaliste Hurriyet : le journal avait déjà lancé la cabale contre le journaliste arménien Hrant Dink,...

Littérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien, iconSH: Oui, ce film présente une version complètement abracadabrante,...
«Jeudi Investigation» un reportage de Stéphane Malterre, journaliste à l’agence tac presse

Littérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien, iconLa commission accessibilité de l’union des aveugles vous propose...
«Montpellier notre ville». En page 2 de ce document un sommaire a été créé pour faciliter l’accès aux différents articles du journal....

Littérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien, iconLa commission accessibilité de l’union des aveugles vous propose...
«Montpellier notre ville». En page 2 de ce document un sommaire a été créé pour faciliter l’accès aux différents articles du journal....

Littérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien, iconLa commission accessibilité de l’union des aveugles vous propose...
«Montpellier notre ville». En page 2 de ce document un sommaire a été créé pour faciliter l’accès aux différents articles du journal....








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
ar.21-bal.com