Littérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien,








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On Taxation, se prononce contre cette exemption, comme ne reposant sur aucun fondement, pourvu que l’impôt soit modéré.

Je proposerais donc cet impôt, au lieu de la taxe actuelle et de celle que je propose, si on ne pouvait la faire agréer au peuple, et je proposerais, en outre, qu’il fût progressif, comme je le fais pour la taxe foncière. De cette manière, chacun contribuerait selon ses moyens, mieux encore qu’avec le mode de taxation actuelle ; et il ne le ferait qu’une fois, et après sa mort, du fond d’une tombe muette ; car une fois l’impôt établi, les héritiers et légataires ne considéreraient comme leur appartenant que ce qui resterait après l’acquit de l’impôt ; puis, l’impôt ne se paierait que sur des richesses réelles, tandis que la taxe prélevée sur les biens apparents des vivants, sans égard aux dettes et obligations dont ils peuvent être chargés, devient souvent une charge très onéreuse. Un autre avantage de l’impôt en question, c’est qu’il porterait sur les biens mobiliers aussi bien que sur les immeubles, qui seuls sont maintenant sujets à l’impôt ; de sorte qu’un riche capitaliste ou marchand, qui aura la plus forte partie de sa fortune en portefeuille ou en marchandises, ne contribue que bien mincement au soutien de l’éducation.

À propos, sait-on que l’opulente cité de Montréal, le centre où affluent de tous côtés les richesses du pays entier ; sait-on que, grâce aux allocations législatives et aux libéralités de ses seigneurs, elle se trouve presque entièrement exempte de contribution pour l’éducation du peuple ? Avec le plan que je propose, il en serait tout autrement, et c’est le côté le plus favorable de l’impôt sur les successions, qu’il portera plus légèrement sur les populations pauvres. Aujourd’hui, qu’une population soit riche ou pauvre, il faut qu’elle contribue à proportion de son nombre. Sous le système proposé, une population riche rapportera proportionnellement plus qu’une population pauvre, et comme la répartition du fonds commun se fera – et c’est ainsi que je l’entends – à proportion de la population, il s’ensuit que les localités pauvres recevront plus qu’elles ne contribueront.

Eh ! voilà comme j’entends la société, une réunion d’hommes formée dans des vues d’assistance mutuelle et fraternelle ; les forts appuyant les faibles, les riches secourant les pauvres. Sans cela la société n’est qu’une déception, un guet-apens où l’on n’attire les hommes que pour les exploiter comme de vils troupeaux de bêtes. Il y a mille huit cent quarante-sept ans accomplis que les hommes ont appris à s’appeler frères : il est temps sûrement que ce mot devienne une vérité ; il est temps que la charité se fasse sentir ailleurs qu’au seuil de nos demeures, où elle se borne à jeter quelques bribes dans la besace du mendiant ; il est temps qu’elle prenne son essor et se manifeste dans la législation humaine en actes, en décrets dignes d’elle, dignes aussi de la noble origine et des hautes destinées de l’homme ; qu’au lieu de rabaisser le pauvre encore davantage par l’aumône, on cherche à le relever de sa condition humiliante et à en faire un homme.

Jusqu’à présent, on ne saurait se le cacher, le but et l’effet de toutes nos coutumes et législations ont été de favoriser la concentration des richesses dans un petit nombre de mains. On n’a vu dans la société que la propriété, on n’a pensé à l’homme que pour savoir le meilleur parti qu’on pouvait tirer de lui ; mais c’est prendre la société à rebours, la fin pour le moyen, comme je l’ai fait remarquer plus haut à propos des grands travaux d’art et d’amélioration. La fin de la société, c’est l’homme, c’est le bonheur, c’est l’avancement moral et intellectuel de l’espèce humaine entière. La propriété, ce n’est, ce ne doit être qu’un des moyens employés pour parvenir à cette grande fin. Que veulent dire alors toutes ces lois et coutumes si soigneusement calculées pour conserver intégralement dans certaines classes toutes les richesses d’un pays, laissant les masses dans l’impuissance permanente d’améliorer leur sort ? Les anciens Grecs et Romains, comme les peuples de l’Asie de nos jours encore, étaient au moins francs et conséquents ; ils n’admettaient pas la fraternité humaine, et ils traitaient le peuple en esclave. Nous, chrétiens et libéraux, nous avons l’hypocrisie de donner au peuple le nom de frère, et nous lui faisons souvent un sort pire que celui de l’esclave. La belle égalité, la belle fraternité que nous faisons à l’homme du peuple ! Voyez cet enfant, cet héritier du riche, à qui on prodigue tous les moyens d’instruction et d’avancement ; avec des talents médiocres, nuls même, il est sûr de parvenir à une position sociale des plus brillantes. Abaissez maintenant vos yeux sur cette humble chaumière ; voyez ce pauvre enfant, dans les yeux duquel pétille l’intelligence, dans l’âme duquel Dieu s’est plu à faire refléter son image divine ; d’après la manière dont nos sociétés en général ont jusqu’à présent traité, chez la grande masse des hommes, l’intelligence, le plus beau don du Créateur à l’humanité, que va devenir cet enfant du pauvre ? Eh bien ! à moins de quelque coup imprévu de la fortune, il ne fera qu’un portefaix, parce qu’il ne pourra aller à une bonne école, même élémentaire. Heureux encore pour lui et pour la société, si cette intelligence comprimée, sans essor, sans direction salutaire, en fait de lui un grand scélérat, et ne coûte à la société et aux riches, par ses crimes, mille et mille fois plus que la bonne éducation qu’on lui aurait procurée.

Mais que voulez-vous donc ? me demandera-t-on. Voulez-vous nous prêcher la loi agraire, la communauté des biens, l’abolition des lois de propriété ? prétendez-vous qu’il faille priver un père du plaisir de laisser à ses enfants le fruit de ses longs et pénibles travaux ? Non ; quand je le voudrais, je sais que je prêcherais dans le désert. Nos sociétés modernes ne sont pas en état d’entendre de pareilles doctrines, quoique quelque chose de semblable se soit vu cependant. Chez les Juifs, on avait, tous les cinquante ans, le jubilé qui abolissait toutes les dettes. On sait qu’à Sparte la propriété foncière était divisée également entre tous les pères de famille, et que tous les enfants y étaient élevés aux frais de l’État. Chez les Romains, outre une foule de lois agraires, « toutes inspirées, dit Blanqui, par un vain désir de partage des terres et d’équilibre entre les fortunes », il fut passé en différents temps nombre de lois en faveur des citoyens indigents, qu’on secourait sous une forme ou sous une autre. Enfin, l’on voit que chez les premiers chrétiens, il existait une espèce de communauté de biens.

Encore une fois, ce n’est rien de tel que je viens proposer à nos sociétés modernes, pétries, par le haut au moins, d’égoïsme et de matérialisme. Je viens leur demander seulement, au nom de leur intérêt autant qu’à celui de leur devoir, d’établir un contrepoids salutaire, une valve de sûreté à leurs lois actuelles de propriété ou de succession. Je viens leur proposer l’adoption d’un remède doux à un mal social tel que Lycurgue, pour le prévenir à Sparte, n’hésita pas à frapper l’industrie de mort, et que les plébéiens de Rome mirent maintes fois la république en danger dans leurs vains efforts pour l’extirper. Nos lois de succession ont eu partout pour conséquence inévitable la concentration des richesses dans certaines classes de la société, et partant de créer deux peuples ennemis dans la même nation : l’un énervé par le luxe et la mollesse, l’autre abruti par l’ignorance et l’immoralité ; réalisation sociale de la statue de Nabuchodonosor, dont la tête était d’or et les pieds d’argile. L’histoire, en vous apprenant quel fut le sort de ces nations, vous prédit le vôtre, chute certaine, chute terrible, chute méritée.

Nous, Canadiens, que des lois vicieuses n’ont pas encore eu le temps de gangrener ; nous chez qui la concentration des richesses ne pèse pas encore d’un tel poids dans la balance sociale, qu’elle puisse opposer à la réforme une résistance insurmontable, profitons du temps pour prévenir le mal, ou le guérir avant qu’il ne soit devenu incurable. Voyez vos frères de votre ancienne mère-patrie : dans moins de quarante ans, ils ont fait deux révolutions, dont l’une a épouvanté le monde. Et qu’y ont-ils gagné, si ce n’est de substituer deux cent mille maîtres aux quelques milliers qu’ils avaient auparavant ? Ils avaient la noblesse, ils ont la bourgeoisie. Véritablement, ça ne valait pas deux révolutions à main armée. Et en fissent-ils deux autres encore, s’ils ne donnaient un correctif aux lois actuelles de propriété et de succession, comme l’eau dans le tonneau des Danaïdes, leur sang aurait encore coulé en vain.

Je veux protéger la propriété, je veux stimuler autant que possible le travail et l’acquisition des richesses ; mais comme la propriété ou la richesse n’est pas la fin, mais un moyen, j’entends subordonner le moyen à la fin. Le fils héritera de son père opulent, oui ; mais ce sera à la charge d’instruire le fils du pauvre, afin que celui-ci puisse entrer, avec une certaine chance, en concurrence avec l’enfant du riche, se trouver avec lui sur le pied de quasi-égalité ; car le fils du riche aura pour lui encore la richesse et une position sociale toute faite.

Faites cela, et du pauvre vous faites l’ami du riche, vous refondez votre peuple en une masse homogène et compacte ; vous donnez ou préparez la solution du plus grand problème social qui ait occupé les publicistes et les hommes d’État de tous les temps. Faites cela, et alors vous pourrez, la main sur la conscience, parler d’égalité et de fraternité humaine, vous dire chrétiens et libéraux. Sinon, renoncez à ces deux titres, et quand vous élevez les yeux au ciel, ne dites pas « Notre Père », car vous mentiriez à Dieu. N’entrez pas non plus dans vos temples, car l’Homme-Dieu que vous allez y adorer, s’il fût né au milieu de vous, vous l’auriez condamné à l’infériorité, au mépris, à la croix peut-être. Né dans une étable, élevé dans un humble atelier de charpentier, lui à qui vous élevez aujourd’hui des temples, vous n’auriez pas eu une bonne école à lui offrir. Et ce n’est pas là une vaine déclamation ; je ne fais qu’exposer un fait patent dans le langage le plus simple. S’il y a de l’étrangeté quelque part, elle n’est pas dans mes paroles, mais bien dans l’énorme et flagrante contradiction que je signale, entre nos croyances et nos actes, entre nos institutions sociales et nos doctrines religieuses et politiques.

Or, messieurs, sachons bien, – et sur ce point l’erreur ou l’obstination serait funeste – sachons qu’une pareille contradiction entre les faits et les idées ne saurait subsister bien longtemps au sein des sociétés, sans entraîner des conséquences désastreuses. Ouvrant les yeux à la vérité, vous pouvez ménager au cours des idées un lit large et profond, par où viendront et se répandront de tous côtés la vie, l’activité et l’abondance ; ou, vous obstinant dans votre aveuglement, vous pouvez opposer des digues au torrent : mais alors le flot populaire ne tardera pas à déborder, entraînant avec lui digues et travailleurs, et semant de toutes parts la ruine, la désolation et la mort ; ou, ce qui sera pis encore, vous réussirez à comprimer, à détendre le ressort populaire, et alors, le cas échéant, vous n’aurez qu’un peuple sans énergie à opposer aux attaques du dehors comme à celles du dedans. Ce n’est pas là de la fiction non plus, mais bien de l’histoire, et de la plus authentique.

Voyez, d’un autre côté, le gouvernement absolu de la Prusse : entouré d’États beaucoup plus puissants que lui, il a senti qu’il devait augmenter la force de son peuple, et par là compenser sa faiblesse numérique. Qu’a-t-il fait ? il a établi un système d’enseignement populaire que l’on cite, et qui sert de modèle dans tout le monde civilisé. Il est vrai que l’on a dû bientôt commencer à remplir des promesses d’émancipation politique, faites déjà depuis longtemps ; mais l’on devait s’y attendre, comme l’on doit prévoir de nouvelles exigences populaires auxquelles il faudra céder de même. C’est que le maître d’école sait donner à un peuple une nouvelle vie, sans laquelle l’homme est un être incomplet, la vraie vie de l’humanité, la vie intellectuelle, qui lui révèle la connaissance de ses droits, comme les moyens de les faire valoir et de les exercer. Le maître d’école, c’est Prométhée ravissant au ciel un rayon de flamme divine pour en animer sa statue d’argile.

Et à propos de Prométhée, la comparaison que je viens de faire est peut-être de la plus exacte vérité. En effet, Eschyle, dans une de ses pièces dramatiques, fait dire à Prométhée : « J’ai formé l’assemblée des lettres et fixé la mémoire, mère de la science et âme de la vie. » Ainsi Prométhée aurait été ni plus ni moins que le premier maître d’école du monde, et ç’aurait été à cette occasion que la poétique imagination des Grecs aurait enrichi la mythologie de la jolie fable que l’on sait : Prométhée ayant fait un homme d’argile, avec l’assistance de Minerve, il sut dérober le feu du ciel. Jupiter, irrité de ce vol audacieux, en enchaîna l’auteur sur le mont Caucase, où un vautour lui déchire continuellement les entrailles. Ne pourrait-on pas ajouter que, par le supplice de Prométhée, l’on a voulu prédire ou signifier l’état de misère et d’abaissement auquel, dans la suite des siècles, et à la honte des sociétés humaines, l’esprit de monopole et de privilège devait vouer les instituteurs du peuple ?

Je conclus, messieurs, et il ne me reste guère plus qu’à vous remercier de votre bienveillante attention pendant une lecture dont plusieurs parties ont dû vous paraître bien arides. Si c’est ma faute, j’en demande pardon en faveur de l’importance du sujet. J’ai cru qu’on faisait fausse route à l’égard de l’éducation populaire, et sur un point aussi vital, j’ai pensé qu’il était de mon devoir, comme de celui de chacun, au risque même de manquer d’intérêt et de soulever quelques réclamations, de profiter de la première occasion favorable qui se présenterait pour exposer mes vues et mes idées sur le sujet, consciencieusement et avec franchise. Suis-je dans la bonne voie ? je n’oserais l’affirmer, mais je le crois. Si je ne l’eusse pas cru, j’aurais gardé le silence ; car s’il y a souvent de la lâcheté à cacher sa pensée, c’est toujours un crime de la déguiser. Tous les maux, comme tous les biens de l’humanité, ne découlent-ils pas de bonnes ou de mauvaises idées dans l’esprit humain ? Ainsi, recevez les idées que je viens de vous exprimer avec le doute du sage ; non ce doute qui paralyse l’intelligence, et la laisse engourdie dans le vague, mais ce doute qui provoque à la réflexion et à l’étude, et conduit à une conviction forte, mais tolérante à la fois.

À propos, que mes jeunes auditeurs me permettent de leur donner un avis amical. Voulez-vous gagner l’estime des gens sensés, soyez tolérants en fait d’opinions, Il n’y a pas de plus sûr indice d’ignorance et d’irréflexion, que l’intolérance d’opinion. Un vieux philosophe disait : « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien. » Et cela prouve qu’il savait beaucoup ; car il savait par expérience combien il est difficile d’atteindre au fond du puits, où l’on sait que les anciens ont relégué la vérité. Tel croit y avoir pénétré, qui souvent n’en a pas seulement touché les bords, illusionné qu’il est par le vain mirage d’une imagination échauffée. Cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas discuter avec vigueur, avec chaleur même ; mais qu’on le fasse toujours avec tolérance. Et la tolérance en ce cas, il ne faut pas s’y tromper, c’est le mot pour exprimer la charité chrétienne, qui est d’obligation partout.

Vous comprenez donc, messieurs, que ce n’est pas du dogmatisme que je vous présente. Si quelques parties de cette lecture vous paraissent respirer une idéalité un peu fantastique, vous voudrez bien remarquer que je ne prétends pas que tout soit réalisable dans ce que je dis, comme je le dis, et dans le temps où je le dis. L’on pourrait me taxer d’extravagance, si je prétendais que l’état social auquel j’aspire fût susceptible d’une réalisation immédiate et complète. L’écrivain qui ne sait pas, ou n’entend pas se borner à la considération des hommes et des choses du moment présent, dont la position, les rapports sont variables, et varient de fait avec le temps, – l’écrivain dont l’œuvre n’est pas celle de l’homme d’État, mais seulement de préparer le monde à recevoir les améliorations ou les réformes, à mesure qu’elles deviennent nécessaires et possibles, – est souvent obligé de se placer en dehors du monde actuel, pour considérer la vérité dans son sens abstrait, dans sa perfection idéale, selon qu’il la conçoit, car sur ce point il peut se tromper ; il peut mal voir, mais il voit. Il dit aux hommes : voilà le vrai, voilà le but que vous devez vous forcer d’atteindre, dussiez-vous ne jamais y arriver. Vous rencontrerez de la part des hommes, des institutions, des intérêts existants, des obstacles plus ou moins formidables : surmontez-les si vous en avez la force, évitez-les si vous ne pouvez faire mieux ; mais n’allez pas vous heurter contre eux s’ils sont insurmontables et inévitables. Attendez dans ces deux cas ; le temps est un grand maître, ou plutôt un grand serviteur. Mais il y a donc deux vérités ? une vérité idéale et une vérité pratique. Il y en a même une troisième, messieurs, par rapport à nous, la vérité absolue, pure, infinie, enfin Dieu lui-même, dont la vérité idéale est le terrestre reflet, comme la vérité pratique est la réalisation sociale de la seconde, autant au moins que la vie réelle peut s’y prêter. Ainsi, pour le sujet qui vient de nous occuper et autres de même nature, il y a la vérité du publiciste qui pense, il y a la vérité de l’homme d’État qui agit, aussi vraies, aussi constantes l’une que l’autre ; l’une dans le rapport avec Dieu ou l’infini, l’autre dans le rapport avec la nature humaine ou le fini... Vérité dans Dieu, vérité dans l’âme, vérité dans l’homme social. Rendons ces distinctions un peu métaphysiques plus sensibles par quelques exemples :

La république de Platon est vraie, tout autant que la constitution des États-Unis.

Jean-Jacques Rousseau est vrai dans son contrat social ; mais on peut douter qu’il le fût dans la constitution qu’il essaya de faire pour la Pologne.

De même on peut dire qu’Émile est vrai ; mais le sot qui entreprit d’élever son fils absolument d’après le plan du philosophe de Genève, n’en fit, dit-on, qu’un imbécile : et ce devait être.

Télémaque est vrai ; mais le prince de Machiavel l’est aussi, et ne l’est que trop.

M. de Lamartine est vrai, séraphiquement vrai ; et M. Guizot ne l’est peut-être pas humainement moins.

Ces exemples, qu’on pourrait multiplier, doivent nous faire comprendre qu’on peut écrire d’excellentes choses en fait de morale publique ou de politique, mais que celui qui voudrait les réduire intégralement en pratique, sans égard aux temps, aux lieux, et à mille autres circonstances, commettrait la même erreur que le jardinier qui exposerait aux ardeurs de la canicule le tendre germe de la plante naissante, qui demande la tiède haleine du printemps. La science apprend au marin la route générale à suivre pour arriver d’un point de notre globe à un autre ; elle lui met la boussole en main, et lui montre l’étoile polaire. Ce n’est pas assez cependant ; il faut que l’expérience et la pratique lui apprennent qu’ici la vague trompeuse cèle un récif ; que là les courants portent à la côte ; que plus loin s’avance un cap dangereux à doubler ; que sur tel et tel points il faudra se ravitailler qu’en telle latitude et en telle saison règnent les vents alizés ou les moussons.

Ainsi, en lisant les auteurs qui se sont laissés absorber dans la contemplation du vrai abstrait ou idéal, il y a deux dangers dont il faut également se garder : celui d’une prévention, et celui d’un enthousiasme, également irréfléchis. Dans le premier cas, on rejette le flambeau qui doit éclairer sa marche dans la vie réelle ; dans le second, on se laisse éblouir les yeux, et l’on court aveuglément se briser contre l’impossible.

Napoléon, homme essentiellement pratique, détestait les Idéologues. Il eut doublement tort : il était coupable d’ingratitude, puisque c’étaient les Idéologues du dix-huitième siècle qui avaient fait la révolution dont il était devenu l’héritier couronné ; et Sainte-Hélène a prouvé qu’il eût sagement fait d’écouter les avertissements de quelques-uns de ces Idéologues. Il apprit alors, mais trop tard, qu’il y a dans le monde autre chose que le glaive et la gloire ; qu’au-dessus de cela, comme au-dessus de toutes les passions et influences humaines, il y a les lois immuables de l’ordre moral, que les Idéologues doivent connaître mieux que tous autres, puisqu’ils en font le sujet de leurs méditations, quoiqu’ils ne sachent pas toujours en faire les meilleures applications. Libres des préoccupations de la vie militante, placés en observation sur les hauteurs du monde moral, ils peuvent, mieux que les hommes engagés dans la mêlée, embrasser toute l’étendue du champ de bataille, et apercevoir les fautes comme les chances du combat qui se livre à leurs pieds.

Heureux les pays, messieurs, dont les hommes d’influence et d’autorité, après s’être élevés jusqu’aux sublimes régions où le vrai se manifeste dans toute sa beauté et sa splendeur, sont capables de revenir dans le monde réel sans éblouissement ni vertige. Trop souvent les hommes appelés sur cet autre Thabor, captivés, fascinés par les charmes et les magnificences de ce séjour enchanté, oublient notre pauvre terre et ses misères. « Nous sommes bien ici », disent-ils comme les disciples privilégiés du Christ, « érigeons-y les tentes de l’humanité ».

Respectons ces belles illusions, comme on ferait de mystères religieux ; et si nous ne pouvons aller habiter la cime sacrée, si l’air qu’on y respire est trop subtil, trop éthéré pour nos grossiers organes, profitons au moins des rayons de lumière qu’elle nous envoie, pour éclairer nos pas dans la vallée de fange et de brouillards, où notre corps nous retient pour un temps à l’œuvre mystérieuse de Dieu.
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