Littérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste, conférencier, avocat, député, puis secrétaire d’État à Ottawa, Étienne Parent a été de nombreuses années directeur du journal Le Canadien,








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mens sana in corpore sano, comme disaient les anciens ; et quiconque s’affaiblit, fût-ce même sous l’inspiration du spiritualisme, commet, à mon sens, une action répréhensible, tout aussi bien que celui qui parviendrait au même résultat par la sensualité. Dieu, qui est toute bonté, tout amour, toute expansion, toute sagesse, ne peut vouloir un sacrifice inutile. Il nous appelle à lui par la voie du dévouement, du sacrifice, mais d’un dévouement, d’un sacrifice utile à nos semblables. Nous devons admirer ces hommes généreux, ces femmes héroïques qui renoncent à tous les biens terrestres pour se dévouer au soulagement, ou à l’enseignement de leurs semblables. Mais, dans le siècle où nous sommes au moins, je ne comprendrais pas l’existence de communautés d’hommes se livrant à la vie purement contemplative dans le cilice et la haire : ce serait à mes yeux une déplorable aberration du spiritualisme. J’en dirais autant de toutes pratiques religieuses qui tendraient à affaiblir chez l’homme le sentiment de l’indépendance ou self-reliance des Anglais, ou à rapetisser Dieu et l’homme à la fois en se substituant aux vertus mâles et actives que requiert la société. Le Christ a dit que le commandement d’aimer les hommes était aussi impératif que celui d’aimer Dieu. Or, aimer les hommes, c’est vivre au milieu d’eux et pour eux, et non pas seulement avec soi et pour soi.

Le temps n’est plus, s’il a pu exister, où la société n’offrant pas une assez large issue à la vitalité surabondante des natures ardentes, on ne trouvait d’autre moyen de sûreté que d’étouffer cet excès de vie ; on a pu alors peut-être réclamer le bras de Dieu pour refouler la lave dans son cratère. Mais aujourd’hui qu’un champ sans limites s’ouvre à l’activité humaine, qui dira que les forces de l’homme sont au-dessus de sa tâche ? Eh ! ce serait mettre en question la sagesse divine qui doit bien vouloir que ces forces soient dirigées, mais non étouffées. Voyez la chaudière de la machine à vapeur, elle recèle bien dans ses flancs brûlants le danger et la mort. Mais aussi, voyez à côté d’elle ce mécanisme admirable au moyen duquel ces éléments de destruction sont changés en agents de vie et de bonheur. Étudiez donc le mécanisme social, et vous utiliserez les forces humaines, ce qui vaudra mieux que de les comprimer. Sinon, prenez garde, car ce serait de votre part l’aveu de votre impuissance ou de votre mauvaise volonté, vous à qui tout pouvoir et toute lumière ont été donnés.

Ainsi, il y a pour le spiritualisme, comme pour le matérialisme ou l’individualisme, des bornes qu’on ne saurait franchir sans sortir de l’ordre naturel et divin. En effet, poussez l’individualisme jusqu’à ses dernières limites, vous voyez l’homme renfermé en lui-même, n’ayant en vue que son intérêt personnel, sa satisfaction individuelle. Avec un pareil être la société est impossible, elle qui n’existe qu’à la condition du dévouement de chacun à l’avantage commun. L’homme donc se trouvera seul à lutter contre les forces de la nature. Or, vous le savez, ces forces sont telles que l’homme isolé ne saurait leur résister, encore moins les dompter : et sans cela, point de progrès, l’homme est condamné à l’état sauvage. À cette vie, il pourra bien se faire un corps robuste, mais son esprit ne secouera jamais les langes de l’enfance.

Maintenant, supposez une société où le spiritualisme soit poussé à l’extrême – (je dis ici société, parce que le spiritualisme se suppose mieux avec la société, qu’il n’est même à son état normal qu’avec la société, qui seule prête à son développement, à son action expansive,) supposez, dis-je, une société où le spiritualisme soit poussé à l’extrême, vous aurez un état social où l’individu sera livré en holocauste à l’idée dominante, bonne ou mauvaise ; vous aurez par conséquent l’affaiblissement des parties composant le tout. C’est dire que vous aurez une société faible, plus ou moins incapable de répondre aux fins de son institution, et destinée tôt ou tard à la dissolution, ou à l’asservissement. Voyez l’Inde, qui reçoit le joug d’une compagnie de marchands ; voyez l’Islamisme, qui n’a plus d’autre appui que la jalousie des nations chrétiennes de l’Europe : leur faiblesse est venue de l’excès et des écarts du principe spirituel dans leurs sociétés, comme l’impuissance des peuples indigènes de ce continent et de l’Australie est venue de l’excès du principe contraire.

L’individualisme désordonné détruit par la trop grande concentration ou l’isolement ; le spiritualisme outré par la trop grande expansion. C’est d’un côté le froid qui pétrifie l’eau ; de l’autre le feu qui l’évapore, également éloignés l’un et l’autre de la chaleur vivifiante qui tient l’élément liquide dans son état naturel. On pourrait multiplier les comparaisons, car partout dans le monde physique on rencontre deux forces, deux lois de nature contraire, qui, en s’harmonisant, ou en se balançant, forment et constituent l’ordre dans la création. Ainsi, vous avez en physique les forces centripète et centrifuge, attractive et répulsive, lois fondamentales de notre univers. Que le doigt de Dieu qui les tient en harmonie, en équilibre, se retire un instant, et tout retombe dans le chaos. De même que le prêtre, entraîné par un spiritualisme désordonné, affaiblisse l’homme matériel ; et que l’égoïsme ou le sensualisme affaiblissent le sentiment spirituel dans la société, dans l’un et l’autre cas l’équilibre se perd, l’harmonie cesse, et la société tombe aussi dans le chaos.

Dieu, dans sa suprême sagesse, a gardé entre ses mains l’administration des lois fondamentales du monde physique, et c’est fort heureux ; mais il semble avoir abandonné à l’homme l’administration des lois fondamentales du monde moral, nous offrant sa propre administration pour exemple et comme modèle. Ainsi respectons les décrets de Dieu : il a voulu que l’homme fût corps et âme, matière et esprit ; conservons son œuvre tout entière ; perfectionnons-la dans toutes ses parties constituantes ; régularisons, équilibrons, mais ne détruisons pas, mais ne jetons pas le désordre dans la création de Dieu.

Des considérations qui précèdent, il semble suivre que le prêtre, qui est l’organe, l’expression vivante du spiritualisme, doit avoir sa place à occuper, un rôle bien important à jouer dans la société humaine ; mais qu’il ne doit pas usurper la place, le rôle du pouvoir civil, chargé, lui, spécialement du soin des affaires temporelles, des intérêts matériels de la société. Ces deux puissances, personnifications des deux principes constitutifs de la nature humaine, doivent se donner la main pour pousser et diriger l’humanité dans la voie du perfectionnement et du bien-être. Alors vous avez la parole et le glaive, la raison et la force, la voix de Dieu s’unissant à celle de l’homme, et le monde moral faisant écho, cette fois, au sublime et harmonieux concert que fait entendre le reste de la création.

Nous voici naturellement amenés au point principal de notre thèse : le prêtre.

Le mot « prêtre » vient d’un mot grec qui signifie « vieillard » : c’est dire que dans l’origine des sociétés, on attachait à l’idée de prêtre, celle de sagesse et de vertu ; qu’on voyait dans le prêtre le dépositaire de la science et de l’expérience des temps passés, et par conséquent le flambeau qui devait éclairer les hommes et les peuples dans le présent, comme guider leur marche progressive vers l’avenir. Le prêtre, comme son nom le comportait, était en effet le père de la société, y exerçant, l’autorité, y commandant le respect et la considération, dont le père de famille jouissait dans l’intérieur de sa maison ; autorité bénigne, sainte et salutaire ; respect et considération commandés par l’affection et la reconnaissance.

Aujourd’hui, le prêtre est un homme, (il serait presque impropre de dire un citoyen,) qu’on relègue et claquemure au fond du sanctuaire comme un être dangereux à la société ; et cela sous le prétexte dérisoire que son saint ministère souffrirait au contact des choses mondaines ; comme s’il n’y avait rien de saint dans l’association humaine, comme si l’origine et la fin de la société n’étaient pas saintes, éminemment saintes, et réclamant par conséquent l’action directe et constante des mains les plus pures et les plus saintes.

Il est vrai que, pour être conséquent, l’on a défini la politique : science des intérêts matériels. En effet, s’il n’y a pour les gouvernements humains d’autres objets de sollicitude que les intérêts matériels, on a raison de vouloir se débarrasser de l’intervention du prêtre, lui dont les soins sont avant tout pour les choses spirituelles ; on a raison de vouloir étouffer cette voix incommode et discordante, qui crierait esprit pendant que l’on parlerait matière ; qui opposerait sans cesse le dévouement à l’égoïsme, le sacrifice à l’ambition, la charité à la cupidité, l’humanité à l’homme, le ciel à la terre. Mais comme l’on a trouvé un double avantage à rejeter ces vieilles notions cléricales pour soi, et à les conserver pour les autres, on a laissé le champ libre au prêtre pour tout ce qui se rattache à la morale privée proprement dite. Le prêtre peut tout à son aise sermonner, damner même les petits pécheurs, tous ceux qui se bornent à faire tort à leurs voisins. Mais les grands pécheurs, ceux qui sacrifient à leur vanité, à leur ambition, à leur avarice, à leur sensualité, les intérêts, le bonheur de peuples entiers, le prêtre doit avoir la bouche close à leur égard : ce serait faire de la politique, et la politique est interdite au prêtre, à cause de la sainteté de son ministère. Encore une fois, on lui laisse son franc-parler, lorsqu’il s’agit des rapports de particulier à particulier, des devoirs que les hommes ont à remplir les uns envers les autres dans le cours des affaires ordinaires de la vie ; mais les grands et importants rapports sociaux des citoyens entre eux, des gouvernés avec les gouvernants, d’un pays avec un autre, des différents membres de la grande famille humaine entre eux, rien de tout cela n’est du ressort du prêtre. C’est, sans doute, parce que Dieu qui s’occupe beaucoup des torts individuels, s’occupe fort peu des torts faits aux nations, à l’humanité entière ; c’est sans doute, que les desseins de Dieu sur l’homme se trouvent beaucoup plus contrariés par l’oppression d’un seul être humain que par celle de l’espèce entière, ou de quelqu’une des grandes familles qui la composent.

Vit-on jamais pareille perversion, disons le mot, perversion de la raison humaine ? Il y a, peut-être, quelque chose d’aussi étrange, c’est que le prêtre, dont la mission est divine, et par conséquent indépendante du pouvoir humain, au-dessus de l’opinion des hommes, semble prêt, en apparence au moins, à accepter cette condition de paria, couronné de l’auréole si vous voulez ; mais auréole qui me paraît à moi ni plus ni moins, que la couronne d’épines dont on couvrit dérisoirement le front du Christ, dont le prêtre continue la mission.

Le prêtre donc croit devoir limiter son action aux rapports de la morale privée, comme si les vues de Dieu sur l’homme pouvaient s’accomplir par l’individu qui ne peut rien, et non par la société qui seule peut tout. Moraliser le peuple dans ce sens restreint, façonner les particuliers à l’exercice des vertus douces et simples de l’évangile textuel ; multiplier à cette fin les pratiques religieuses de toutes sortes et en toutes occasions, ce que je suis certes loin de désapprouver si on n’abuse pas de ce moyen ; présenter dans sa propre personne et sa propre conduite un exemple, un modèle de toutes ces vertus bien précieuses, sans doute ; voilà bien à peu près, je pense, tout ce à quoi le prêtre en général se croit obligé, et c’est bien là tout ce qu’il peut faire dans la sphère d’action qu’on lui a tracée.

Pour lui, diriger le mouvement religieux, dont il dispose, dans des vues de progrès social et humanitaire, et c’est à cela que le spiritualisme bien entendu doit nécessairement conduire le prêtre ; considérer ce progrès même comme la fin première de la religion ici-bas, comme l’œuvre par excellence des sociétés chrétiennes, et la voie la plus sûre pour arriver à la patrie éternelle, une pareille pensée, conçue dans d’autres temps ou dans d’autres lieux, aurait été une témérité, quelque chose de pis encore peut-être. Je lis même dans un ouvrage apologétique du catholicisme, sorti tout récemment de la presse : « La mission politique de l’Église est finie ; elle a donné aux peuples modernes leurs grandeurs, leurs libertés et leurs lois. » Il est vrai qu’il ajoute : « Maintenant une tâche nouvelle s’ouvre devant elle, la conquête pacifique du monde par la science et par le dévouement. » S’il entendait par là que l’Église ne doit plus se servir de la puissance matérielle ou temporelle pour poursuivre son œuvre de christianisation jusqu’aux entrailles de la société, nous serions d’accord.

La conséquence de tout cela, c’est que l’éducation des prêtres a été généralement très négligée à l’endroit de la morale publique et des sciences politiques ; de sorte qu’il en est peu qui soient préparés à prendre, avec avantage et pour la religion et pour la société, le rôle que la nature de leur état, selon moi, les appelle à remplir dans le grand drame social. Combien de fois n’avez-vous pas entendu des membres même d’une de nos premières institutions éducationnelles dire comme une chose toute naturelle : nous avons été institués pour faire des prêtres, et nous ne savons faire que des prêtres. Dans leurs bouches cela voulait dire : nous laissons de côté tout ce qui se rapporte à la société, à l’humanité, n’ayant à nous occuper que des individus et du salut de leurs âmes. Mais, vous qui êtes les ministres de Dieu sur la terre, comment ne vous apercevez-vous pas que vous rapetissez la divinité, si vous ne l’injuriez pas, en donnant à entendre qu’elle s’occupe aussi peu des grands intérêts sociaux de l’humanité ? Et si Dieu s’en occupe, comme vous ne pourrez le nier ; si Dieu tient dans ses mains les ressorts du mouvement social ; si Dieu doit vouloir que les hommes en société secondent ses vues et ses desseins, comment vous, ses ministres, pouvez-vous rester indifférents, ou étrangers à ce mouvement social, et vous exempter d’initier à ses secrets les jeunes lévites que vous préparez au sacerdoce ? Je le dis hautement, dans l’ère démocratique actuelle surtout, le prêtre que vous formez ainsi ne sera prêtre qu’à demi. Je comprendrais ce système chez les peuples où règne le protestantisme, où le père de famille est à peu près le prêtre, mais je ne le comprends pas chez ceux où, comme chez nous, le prêtre est le suprême directeur des consciences.

Une autre conséquence de la position anormale du prêtre dans la société, c’est que ne pouvant exercer une action collective et publique, et partant éclairée et salutaire, il exerce souvent une action individuelle et clandestine, et partant aveugle et nuisible, funeste à la religion et à la société. Le prêtre, qui est par état l’homme de l’ordre par excellence, sera naturellement porté à se jeter au travers de toutes les idées nouvelles en politique, bonnes ou mauvaises, si par des études convenables, il n’a été mis en état d’en apprécier la valeur et la portée. Lui, homme consciencieux, comment vous suivrait-il dans une région inconnue ? Il sera donc pour l’ordre établi. Mais si la nouvelle idée est une de celles dont le triomphe est écrit là-haut, son opposition ne fera qu’élever un peu plus la digue impuissante opposée au torrent, et ajouter ses propres débris à ceux des autres victimes de l’élément dévastateur ; tandis qu’une sage et opportune intervention de sa part aurait ménagé une heureuse issue aux flots populaires.

Vous comprenez, j’espère, que l’action que je désire voir exercer par le prêtre, est une action toute spirituelle, douce comme la lumière du jour, bénigne comme la parole de l’évangile, désintéressée comme la providence, noble, large et sublime comme la pensée de Dieu.

L’on ne m’a pas, je m’en flatte, prêté l’idée de traîner le prêtre sur la place publique, ou de le mêler aux disputes éphémères des partis. Et qu’on ne comprenne pas non plus que je viens ici réclamer des privilèges et des avantages pour le prêtre ; je ne viens que lui rappeler des devoirs qu’il n’est pas plus en son pouvoir de repousser, qu’il n’est en celui des hommes de l’en exempter. Il tient sa mission d’en-haut, et nulle puissance d’en-bas ne saurait l’abroger, ni la limiter. Cette mission se rattache aux fonctions de l’âme qui est hors de l’atteinte de toute puissance humaine, et qui ne peut reconnaître d’autre tribunal que celui de Dieu même. C’est ce qui a fait les martyrs de tout temps, et c’est ce qui en fera longtemps encore ; que dis-je ? c’est ce qui en fera jusqu’à la fin des temps, tant que subsistera notre humanité, composée d’esprit et de matière. Il semble que la destinée de l’homme soit de travailler, sans relâche et sans fin, à maintenir ou à rétablir l’équilibre ou l’harmonie entre ces deux principes constitutifs de l’humanité. Et à mon avis, c’est au prêtre principalement, comme organe du principe le plus noble, qu’appartient la surveillance générale de ce grand travail, ce qui suppose qu’il s’en rendra capable. Je ne saurais mieux assimiler cette surveillance, quant à son mode et à sa nature, qu’à celle de la presse dans un autre ordre. Ainsi, tandis que la presse, d’un côté, tiendra la société en éveil à l’endroit des intérêts matériels, le prêtre, de l’autre, l’empêchera de mettre en oubli les choses spirituelles, double phare élevé sur les bords de la route pour en montrer la direction, et signaler les dangers qui se trouvent à droite aussi bien qu’à gauche.

Pour interdire au prêtre toute action sur la société politique, il faut nier ou perdre de vue la part qu’il a dû avoir et qu’il a eue en effet dans l’institution primitive de la société, et qui donne la mesure et la raison de celle qu’il doit avoir dans sa conservation et son avancement. Or, messieurs, le premier prêtre n’est pas seulement le premier homme qui, à la vue du sublime spectacle de la création, en a reconnu et adoré l’auteur, et l’a fait reconnaître et adorer à ses semblables ; c’est aussi celui qui, se recueillant en lui-même, y a entendu la voix de Dieu, a compris, autant qu’il lui était donné de le faire, les vues et les desseins de Dieu sur l’homme, et a entrepris de les faire comprendre aux autres hommes ; qui le premier leur a fait entendre qu’ils n’avaient pas reçu l’intelligence qui les distingue de la brute pour suivre uniquement, comme elle, les grossiers instincts de la vie matérielle ; qui leur a fait comprendre qu’il y avait pour l’homme une vie spirituelle et morale, composée de devoirs envers Dieu et envers les autres hommes ; qui enfin leur a montré que cette vie supérieure ne pouvait remplir ses nobles fins avec l’homme isolé ; que pour y parvenir il fallait que les hommes se réunissent en société, afin que par la division du travail l’homme augmentât, en les perfectionnant, ses moyens d’action contre les forces de la nature physique. En effet, l’homme seul en présence de la nature suffit à peine aux exigences de la vie matérielle. On peut donc affirmer que la société est principalement due au spiritualisme, dont le prêtre est l’organe, la personnification sociale, et non, comme on l’a prétendu, au besoin que sentait l’homme de pourvoir mieux et plus sûrement à ses besoins matériels. Pour s’en convaincre, il suffit d’analyser les principes constitutifs de l’homme matériel et sensitif. En tant qu’être matériel, l’homme tend à l’isolement et à l’inertie ; en tant qu’être sensitif, ou purement animal, il est en guerre avec le genre humain qu’il est porté à subordonner à lui, à faire servir à ses satisfactions personnelles : vous avez donc l’isolement armé. Isolement, inertie, guerre, ce n’est certainement pas avec cela que vous formerez et maintiendrez une société, qui demande l’union, l’activité, le dévouement, le sacrifice de soi pour l’avantage de tous. Vous aurez bien, si vous voulez, un royaume de l’Afrique centrale ; mais ce n’est pas une société cela, c’est un troupeau d’hommes, exploité par quelques hommes ni plus ni moins qu’un troupeau de bêtes.

Vous êtes donc obligés d’aller chercher l’origine et la raison de la société dans la partie spirituelle de l’homme, et alors tout s’explique, tout se comprend. Faites, laissez parler votre raison, votre conscience, elle vous montrera un Dieu créateur, sage, juste et bienfaisant ; sage, il n’a pu douer l’homme d’une intelligence supérieure au milieu d’un monde vierge, sans vouloir que ce monde fût exploré, étudié, travaillé par lui, ce qui ne peut se faire que par la société civilisée et son brillant cortège d’arts et de sciences ; juste et bienfaisant, il n’a pu vouloir que des créatures sensibles, nos semblables, fussent exploitées par nous : voilà la liberté ; les faisant sortir nos égales des mains de la nature, il n’a pu vouloir non plus que nous changeassions leur destinée par nos institutions sociales : il a donc voulu que nous nous unissions tous pour travailler à l’œuvre commune, pour en supporter également les peines, comme pour en partager fraternellement les avantages. Voilà donc notre théorie sociale enfantant sans effort, avec la société civilisée, la liberté, l’égalité, la fraternité. Si l’arbre se reconnaît aux fruits, voici, ce me semble, une mère qui vous présente une famille assez recommandable.

Voilà la société telle qu’elle a dû être conçue dans l’origine, telle qu’elle découle de l’évangile, telle qu’on travaille à la refaire après de longs et funestes écarts, dus à la prédominance du matérialisme, et en plusieurs cas à l’influence d’un spiritualisme exagéré, faux et fourvoyé, écarts auxquels prêtres et laïcs ont participé plus ou moins. Mais n’oublions jamais que le feu sacré du spiritualisme a été allumé par le prêtre, et que lui seul par état, comme par devoir, saura l’entretenir au sein de la société. Restreignons-le par l’opinion, par la loi même, s’il le faut, dans ses saintes attributions ; mais laissons-les lui intactes. Ôtez-lui le glaive, mais laissez-lui la parole ; mais aussi exigez de lui qu’il remplisse en entier sa mission divine ; ou plutôt cessez de lui opposer vos préjugés, vos préventions, et, instruit par l’expérience du passé, il la remplira bien.

Il est si vrai que c’est au spiritualisme, personnifié dans le prêtre, qu’est due principalement la société, que la première comme la plus auguste figure qu’offre l’histoire des sociétés, c’est le prêtre. Il a été partout le père et l’appui de la société, et lui seul pouvait l’être, car lui seul concevait et présentait un but suffisant à la société. Si l’on eût pu résoudre les hommes à se constituer et à vivre en société, à faire les sacrifices individuels qu’exige l’état social, que les hommes dans l’état sauvage devaient sentir plus vivement que nous, – et on ne pourrait en citer une preuve plus frappante que l’inutilité des efforts que l’on a faits jusqu’à présent pour civiliser les peuples indigènes d’Amérique, – si, dis-je, on eût pu résoudre les hommes à ces sacrifices par la considération des intérêts matériels, pourquoi voit-on partout les fondateurs des sociétés faire intervenir la divinité à leur aide par le ministère des prêtres ? Si l’on a fait jouer ce puissant mobile, n’est-ce pas qu’il fallait aux hommes le sentiment d’une obligation morale pour être induits à vivre en société ? n’est-ce pas que l’état social répugne à la partie matérielle de l’homme ? À la Chine, il n’a fallu rien moins que le fils du soleil pour fonder et maintenir le céleste empire, et le souverain y est le chef de la religion. Dans l’Inde, on peut juger de ce qu’a dû être le prêtre dans les commencements, quand on voit de nos jours l’orgueil et la puissance britanniques obligés d’y respecter un culte monstrueux. En Égypte, les prêtres étaient les instituteurs des rois de leur vivant, et leurs juges après la mort. La société juive fut, à l’origine, une vraie théocratie entre les mains de ses prêtres et de ses prophètes. L’on sait l’importance de ces oracles de la Grèce, que les prêtres faisaient parler, ces prêtres qui étaient assez puissants encore du temps de Socrate pour faire boire la ciguë à ce premier des Sages de la Grèce, que quelqu’un a appelé le précurseur païen du Christ. Numa Pompilius se mit sous l’inspiration de la déesse Égérie pour donner des lois à la ville de Romulus, qui, lui, avait commencé par l’institution des augures, sans la sanction desquels rien ne se faisait à Rome. Cela veut dire que les augures, qui étaient prêtres, gouvernèrent le monde jusqu’à Constantin, époque mémorable où la puissance sacerdotale put se retremper et se purifier en passant au prêtre de l’évangile, à qui l’on dut la réédification de la société européenne après la chute de l’empire romain, et les invasions des barbares. Savez-vous ce qu’était le prêtre alors ? Écoutez M. Cousin qui n’est pas une autorité suspecte sur ce point : « L’Église catholique, dit-il, était l’âme et la lumière du moyen-âge, le bienfaisant contrepoids de la fortune et de la puissance, le refuge toujours et quelquefois le marchepied de la pauvreté fière et du mérite roturier. » Certes, voilà un rôle politique bien prononcé, et un rôle bienfaisant encore, et qui plus est dans un sens tout populaire, tout démocratique. Eh ! c’est justement ce qui fit l’influence du prêtre catholique, et le rendit bien réellement l’instituteur, le législateur, le directeur suprême du monde civilisé jusqu’au seizième ou dix-septième siècle. Et j’avouerai que, pour l’intérêt de la religion et celui de la société, il fut tout cela beaucoup trop, du moment, surtout, où la réforme évangélique dût s’arrêter aux limites de la société politique. Les puissances de la terre se virent menacées ; l’instinct de conservation, qui ne fait jamais défaut à l’humanité, se réveilla de toutes parts, et il s’ensuivit une puissante réaction, qui, après avoir elle-même outrepassé le but, tend évidemment de nos jours à rentrer dans la bonne voie.

Depuis cette époque, l’on fait de vains efforts pour reconstruire la société sans le prêtre, ou, ce qui est pis encore, en asservissant le prêtre au pouvoir temporel. À l’heure qu’il est, ce qu’on a pu trouver de mieux, c’est le régime de la majorité. C’est du matérialisme sur une base plus large que celle de l’ancien ; mais c’est encore du matérialisme ; c’est le gouvernement du partisanisme, d’autant plus redoutable qu’il est plus matériellement fort que ses prédécesseurs. Avec ce gouvernement on peut bien soumettre les corps, mais on ne satisfait pas les esprits, qui pourront s’avouer vaincus, mais non convaincus ; on compte les opinions, on ne les pèse pas ; l’intérêt tient la balance, non la justice et la raison ; on a la force physique, non la force morale ; on a l’homme, non Dieu. Or, il est écrit : « Si Dieu n’érige la maison, vous aurez en vain travaillé à la construire. » Et dites-moi, comment l’esprit de Dieu pourra se faire sentir dans votre vie sociale ou politique, si ceux qui personnifient le spiritualisme en sont exclus ou s’en excluent eux-mêmes ? Les minorités auront la liberté de la parole, me direz-vous ; et si la justice et la raison sont de leur côté, elles ramèneront à elles l’opinion publique. Oui, sans doute, elles pourront, comme leurs adversaires, en appeler aux intérêts matériels de l’homme, intéresser à leur cause ses plus mauvais instincts, enflammer ses plus mauvaises passions, fausser, exagérer ses meilleurs penchants. Et tels sont malheureusement les moyens et les armes dont les partis ne font que trop souvent usage. Avec cela, vous ne réussissez guère qu’à perpétuer un système de bascule, qui ne pourra que ralentir la marche de l’humanité en la chargeant du lourd bagage de tous les partis qui se succéderont à la manœuvre. Et remarquez qu’ici je suppose que les minorités se soumettront toujours aux résultats des scrutins. Mais supposez des ambitions audacieuses dans une minorité puissante ayant de grands intérêts en jeu ; supposez à cette minorité certains avantages de position et de circonstances, que devient votre système ? Vous venez d’entendre Paris menacer de son
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