Parcours Urbains








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titreParcours Urbains
date de publication21.03.2018
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Sous la direction de

Françoise Baillet et

Odile Boucher-Rivalain



Parcours Urbains

CICC

(Civilisations et Identités Culturelles Comparées)
L’Harmattan

5-7, rue de l’Ecole Polytechnique

75005 Paris
Le résultat des recherches entreprises depuis 1997 se trouve dans les numéros suivants des Cahiers du CICC :
N° 4, octobre 1997, Résistances, identités, cultures, textes réunis par Monique Alaperrine et Françoise Aubes ;

N° 5, octobre 1997, Pouvoir des mots, mémoires d’histoire. Hommage à Brigitte Journeau, textes réunis par Victor Bergasa ;

N° 6, avril 1998, Europe unie, Europe diverse. Fragments d’histoire et d’avenir des peuples européens, textes réunis par Gérard Bossuat ;

N° 7, mars 1999, Cultural Hegemony and Cultural Pluralism / Settlement and Identity, textes réunis par Martine Piquet et Gillian Porter-Ladousse ;

N° 8, juillet 1999, Cult and Culture. Studies in Multicultural Meaning. Textes réunis par Bernard Zelechow et Danielle Paycha ;

N° 9, novembre 1999, Langues et représentations culturelles. Méthodologie de la recherche en didactique des langues, textes réunis par Albane Cain et Geneviève Zarate ;

N° 10, octobre 1999, 1898, la guerre hispano-américaine et l’émergence de nouveaux modes de pensée, textes réunis par Françoise Aubes et Victor Bergasa ;

N° 11, juillet 1999, L’élargissement de l’Union européenne à l’Est européen. Enjeux historiques et perspectives, textes réunis par Gérard Bossuat ;

N° 12, juillet 2000, Relocation / Recentrage(s), textes réunis par Martine Piquet et Gillian Porter Ladousse ;

N° 13, octobre 2001, The Holy and the Wordly, textes réunis par Danielle Paycha et Bernard Zelechow ;

N° 14, Le modèle, textes réunis par Jean-Philippe Husson ;

N° 15, Les conflits individuels, sociaux et politiques dans le monde anglophone, expression et résolution, textes réunis par Kathleen Domange, Lori Maguire, Heidi Ronteix ;

N° 16, septembre 2001, Dangers d’Europe, Europe en danger, textes réunis par Gérard Bossuat ;

N°17, octobre 2004, Espaces Publics/ Espaces privés , textes réunis par Albane Cain.

N°18, 2004, Le Travail des femmes : Axes d’émancipation, textes réunis par Brigitte Lestrade et Sophie Boutillier.

N°19, 2006, L’Emploi des Seniors ; textes réunis par Brigitte Lestrade.
n°20, mars 2006. Sociétés et Conflits ; textes réunis par Françoise Dassy et Catherine Marshall.

N°21, mars 2006, Littérature et Conflits, textes réunis par Odile Boucher-Rivalain.

N°22, 2008, Regards des Anglo-Saxons sur la France au cours du long XIXe siècle, textes réunis par Odile Boucher-Rivalain et Catherine Marshall.

N°23, 2009, Emploi et immigration : vers une convergence des pratiques en Europe ? Textes réunis par Brigitte Lestrade.

N°24, 2010, Le Féminin des écrivaines Suds et périphéries, textes réunis par Christiane Chaulet-Achour et Françoise Moulin-Civil.

Cahiers du CICC

Cahier n° 25
Centre de Recherche sur les Identités Culturelles Comparées des Sociétes Européennes et Occidentales
Directeur du CICC de l’Université de Cergy-Pontoise :

Monsieur le Professeur René Lasserre

La publication des actes du colloque « Parcours urbains »  qui s’est tenu à l’Université de Cergy-Pontoise les 2 et 3 avril 2009 a été rendue possible grâce au soutien financier du CICC et du FSIU, Fonds de Soutien aux Initiatives Universitaires.
Rédaction/Edition : Françoise Baillet et

Odile Boucher-Rivalain

Le Centre de recherche sur les Civilisations et Identités Culturelles Comparées (CICC) est une équipe de recherche interdisciplinaire de l’université de Cergy-Pontoise, ayant statut d’Equipe d’accueil (EA 2529) et qui regroupe anglicistes, germanistes, hispanistes, didacticiens des langues et historiens, autour des axes suivants :



  • Etude comparée des mécanismes de représentation sociale dans les sociétés industrielles développés (Allemagne, Espagne, Etats-Unis, France) ;

  • Etude des rapports et de l’influence réciproques entre les cultures européennes et occidentales ;

  • Approche linguistique et didactique de la différence culturelle ;

  • Représentations contemporaines de l’Europe : espaces, idées, doctrines et organisations.


Introduction
Parcours urbains : regards sur la ville ; constructions et représentations.

Fascinante et effrayante, anonyme et néanmoins source de promiscuité, la ville constitue l’une des sources majeures d’inspiration d’une production littéraire et artistique marquée par la diversité. Envisagée concrètement ou bien métaphoriquement, elle peut à la fois servir de cadre à l’œuvre, devenir l’un de ses acteurs ou, bien sûr, influencer jusqu’à l’idiome verbal, pictural ou filmique de celle-ci. Pour l’artiste, le voyageur, l’écrivain ou le simple promeneur, la parcourir devient l’occasion de rencontres et d’expériences sans cesse renouvelées. Champ d’investigation foisonnant et toujours en mouvement, les rues de la ville débouchent sur toutes les découvertes, intimes ou collectives, littéraires et artistiques, politiques et sociales.
Organisé conjointement par l’Université de Cergy-Pontoise et par Leeds Trinity and All Saints les 2 et 3 avril 2009, le colloque « Parcours urbains » se donnait pour objectif d’explorer ces cheminements, leur nature, leurs modalités et leur effets. Quels regards portés sur quelles villes à quel moment ? Quels enjeux pour ces représentations d’un espace tour à tour fantasmé, sublimé et ramené à sa réalité la plus concrète ? Quels échanges dans et avec ces lieux ? Sur un plan plus formel, à quel moment la ville dépasse-t-elle le statut de décor ou d’arrière-plan pour colorer le médium – texte, image, pellicule - lui-même ? Enfin, le parcours urbain peut-il avoir une portée autobiographique ?
C’est sur ces thématiques que se sont penchés des chercheurs britanniques et français à travers leurs communications portant sur l’ensemble de la sphère anglophone. Consacrée aux arts visuels et aux aspects civilisationnels et culturels de la question, la première partie du présent volume s’attache à décrypter le regard porté sur la ville et les constructions auxquelles celui-ci donne lieu, dans une perspective diachronique. Et là encore, c’est surtout la variété qui frappe. Des premiers livres illustrés britanniques au cinéma expérimental américain des années 1950 à 1970 en passant par la bande-dessinée contemporaine, les revues architecturales victoriennes, les guides touristiques, le Festival de Grande-Bretagne ou encore les carnets de route de certains voyageurs, la ville apparaît sous toutes ses facettes, offrant à auteurs, spectateurs et lecteurs l’occasion d’explorations ou de réflexions toujours plus fructueuses. Le regard porté sur la métropole peut-être fragmenté, sous l’effet du développement du chemin de fer notamment, esthétisant chez les critiques de l’utilitarisme, philosophique chez Elizabeth Gaskell ou bien aveugle, ou presque, comme celui de ces explorateurs européens dont un seul, Heinrich Barth, aura l’intuition de la spécificité de la ville de Kano. Juxtaposées, complémentaires ou antagonistes, les représentations de la cité offrent ainsi un aperçu des sources qui les alimentent, des valeurs qui les sous-tendent, des parcours dont elles rendent compte et auxquels elles invitent.
Dans son article intitulé « Jack, Sherlock, Peter et Sâti, des clubs du West-End aux bouges de Whitechapel. Représentations du Londres victorien et édouardien dans la bande dessinée franco-belge (1990-2009) » Richard Tholoniat montre ainsi de quelle manière et dans quelle mesure les représentations actuelles de la ville de la capitale britannique reposent sur la relecture des canons de la littérature victorienne. Véritables palimpsestes que ces planches en noir-et-blanc où se lisent en filigrane les problématiques évoquées en leur temps par Conan Doyle, Stevenson, Barrie, Carroll ou encore Wilkie Collins et dont les sujets comme les personnages invitent à une réflexion sur les préjugés – victoriens ou contemporains - de classe, de race ou de genre. Ville contrastée, cossue et rassurante ou bien misérable et angoissante, le Londres des bédéistes reflète le cynisme d’une société où l’injustice domine, où femmes et étrangers demeurent en marge. Avec ses cadrages inquiétants, ses palettes sombres et ses silhouettes fantomatiques, cette vision de la ville est propice à la survenue du fantastique, celle-là même qui donne aux albums toute leur originalité. Mais dans cet art conceptuel ou chaque image est nécessairement le résultat d’un héritage pictural collectif, souligne Richard Tholoniat, la tradition – celle du stéréotype, notamment – et les diverses influences – celle de Gustave Doré, par exemple - sont surtout mises au service de la rencontre avec l’Autre, fût-il seulement de l’autre côté de la Manche.
Nul besoin, pourtant, de voyager pour se confronter à l’altérité ; elle existe au cœur même de la cité. Paru en 1821 et illustré par les frères Cruikshank, Life in London de Pierce Egan nous donne à voir la capitale britannique telle qu’envisagée par trois jeunes gens au cours de leurs escapades nocturnes. « Painting the town red » - un titre à prendre à la fois littéralement, puisque les planches des artistes sont souvent très colorées, et au sens figuré, en référence aux déambulations du trio de fêtards – se donne pour objectif de retracer les divers parcours à l’œuvre dans (et par) ce livre illustré (picture book), à une époque où la collaboration Dickens-Phiz n’a pas encore popularisé ce genre littéraire. Ville-monstre, reine des cités, Londres apparaît tout d’abord ici sous la forme d’un circuit touristique, offrant aux héros l’occasion de mauvais coups et aux frères Cruikshank l’espace nécessaire à une exploration plastique novatrice. Pourtant, par-delà le cheminement spatial se dessine un panorama social présenté dès le préambule comme l’ambition principale de Life in London. Connaître Londres, c’est aussi savoir how the other half lives, c’est-à-dire parcourir les strates d’une société dont les clivages apparaissent par ailleurs comme renforcés par les choix formels des artistes. Reste alors à explorer l’impact du succès phénoménal rencontré par Life in London dont l’un des illustrateurs, George Cruikshank, se détourne alors de la tradition caricaturale pour s’engager sur la voie de l’illustration littéraire.
Ainsi donc, les représentations de la ville deviennent le lieu de l’expression libératrice d’autres problématiques, plus diffuses, moins immédiates mais néanmoins essentielles dans le contexte dans lequel elles se font voix. Pour Barbara Turquier, la réflexion qui sous-tend les représentations filmiques de la ville américaine – New-York en particulier – concerne ainsi à la fois le cinéma lui-même et les politiques urbaines de l’époque. Avec son titre en forme de question – « New-York dans le cinéma expérimental américain des années 1950 à 1970 : de la symphonie urbaine à la ville pastorale ? – l’article s’interroge sur l’interaction entre cadre urbain spécifique et renouveau artistique. Avec ses montages dynamiques et sa musique rythmée, nous dit Barbara Turquier, ce cinéma en partie inspiré par les « symphonies urbaines » des années 1920 est avant tout ancré dans la bourdonnante activité urbaine new-yorkaise. Espace filmique beaucoup plus que social et humain, la ville apparaît ici comme déréalisée, source de désorientation et de perte des repères. Au sein de cette approche largement conceptuelle, centrée sur le médium filmique lui-même plus que sur une quelconque trame narrative, c’est une véritable réflexion qui s’engage autour de la notion même de construction de l’image. Représenter, est-ce re-présenter ou bien construire ? La répétition joue d’ailleurs un rôle significatif dans cette approche au sein de laquelle la caméra se cherche sans cesse des doubles – cadrages, perspectives - comme pour déjouer ses propres artifices. Mais la ville, conclut Barbara Turquier, est aussi le lieu d’une réappropriation individuelle de l’espace. Sa représentation telle que l’offre le cinéma expérimental des années 1950 à 1970 est aussi singulière, silencieuse, contemplative presque, et en cela en contradiction avec une certaine vision moderniste de la grande cité et de ses symboles.
Vision, perspective : c’est bien le regard qui se trouve au cœur de ces problématiques urbaines. Pour Di Drummond, qui traite l’impact du développement ferroviaire sur la perception de la ville, le point de vue offert sur la cité celui-ci devient à la fois panoramique et changeant à mesure que le train gagne de la vitesse. Dans son article intitulé « The View from the Train : Railway Travel and New Perspectives of the City », Di Drummond revient sur les bouleversements qui, au cours du dix-neuvième siècle, affectent à la fois les transports et la ville elle-même, dont les contours apparaissent maintenant - quoique de façon fugitive - au voyageur curieux de les découvrir. Vision instable d’un espace lui-même en mouvement permanent, la nouvelle perspective urbaine transforme perceptions et subjectivité. L’approche du flâneur, commente Di Drummond, s’estompe au profit d’un regard plus factuel, plus méthodique. Pour Blanchard Jerrold qui, en 1872, publie London : A Pilgrimage, abondamment illustré par Gustave Doré, la ville est un microcosme dont l’étude permet de rendre compte de la vie contemporaine. La parcourir, d’un œil quelquefois un peu voyeur, c’est prendre le pouls d’une société que Gustave Doré représente néanmoins de façon plus pittoresque que réaliste. Chez Morris et Thackeray, en revanche, le regard sur une ville dénaturée par le développement industriel est nécessairement sombre. Difficile, le voyage au cœur de la cité prend l’allure d’une descente aux enfers, n’offrant que des images fugitives et troublées de ses habitants.
Au dix-neuvième siècle, perceptions et réactions semblent donc marquées par une certaine crainte face aux changements qui transforment la cité. Source de problèmes variés, le développement urbain est ainsi régulièrement évoqué par W. H. Leeds et W. E. Hickson qui, pour The Westminster Review, en abordent les désagréments esthétiques. Dans son article consacré à la vision de Londres pendant les années 1840, Odile Boucher-Rivalain nous parle de ces écrits qui, à l’heure où la bourgeoisie industrielle montante marque la ville de son empreinte philistine, tentent de sensibiliser le public à la richesse du patrimoine architectural de l’Angleterre. La crainte de Leeds, nous explique Odile Boucher-Rivalain, c’est le déclin du goût au profit d’intérêts financiers et les effets négatifs – en termes d’image notamment – des choix effectués par certains de ses contemporains. C’est donc au nom de considérations à la fois pragmatiques et esthétiques que Leeds milite pour la mise en valeur des immeubles londoniens. Cette vision rejoint et complète celle de Hickson qui déplore l’esprit de rentabilité qui anime de nombreux Victoriens peu soucieux, selon lui, des enjeux nationaux et internationaux de leurs partis-pris architecturaux. Par-delà les griefs formulés par les deux commentateurs, conclut Odile Boucher-Rivalain, c’est le dilemme de toute une société qui se fait jour dans The Westminster Review dont les pages témoignent d’une ambivalence toute victorienne quant au développement économique et à ses conséquences.
Source d’une immense fierté comme d’une insondable culpabilité, la ville industrielle génère ainsi chez les contemporains une réflexion sans cesse alimentée par sa constante évolution. Chez Elizabeth Gaskell, constate Nathan Uglow dans son article intitulé « North and South: The Industrial City and the Moral Self », les effets déshumanisants de la vie urbaine peuvent être limités par la rédemption, individuelle et collective. Contrairement à Aristote, expose Nathan Uglow, Gaskell voit dans la ville un facteur de fragmentation sociale, de méfiance mutuelle et de suspicion. Loin de n’offrir qu’un simple cadre à l’existence de ses habitants, elle est un environnement au sens où l’entend alors Carlyle, c’est-à-dire susceptible d’exercer une influence sur ceux-ci. Dans une sorte de renversement du Sublime, elle a pour effet la restriction et la constriction de la nature humaine. C’est bien cette perception qui est à l’œuvre dans Mary Barton, où l’expérience urbaine, poursuit Nathan Uglow, est néfaste à l’ouvrier mais profitable à l’industriel, qui toutefois s’en tient à l’écart. Dans North and South, le traditionnel antagonisme entre Nature et Culture s’estompe au profit d’une vision plus large du tissu social. Pour Gaskell, c’est dans le rapport à l’Autre – individu ou groupe social – que se trouve la solution aux maux industriels. L’union réussie entre deux personnes, entre patrons et ouvriers, entre « Pays noir » et Sud raffiné constitue le socle d’un édifice social solide et durable. Optimiste, la vision d’Elizabeth Gaskell se veut apaisante.
Le regard dont témoigne Michel Naumann dans son article intitulé « Une ville autre et ses visiteurs européens : Kano », celui des voyageurs européens ayant séjourné dans cette cité africaine au milieu du dix-neuvième siècle, se distingue quant à lui par son aspect lacunaire. Pour quiconque vient alors de l’Occident, Kano symbolise l’altérité : une cité prospère dont les succès commerciaux et l’avancement technologique reposent non sur l’exploitation des hommes comme dans les métropoles européennes mais bien sur leur respect. A l’heure où la vision impérialiste dominante fait de l’Afrique un continent sauvage aux pratiques obscures, explique Michel Naumann, les explorateurs européens négligent cette différence dont seul Heinrich Barth saisit partiellement la portée. Délaissant la spécificité de la cité – cette « symbiose entre la ville et son environnement » - les commentateurs se concentrent exclusivement sur le commerce dont ils comprennent plutôt bien les mécanismes. Toutefois, en ces années où les anthropologues occidentaux se mettent à classer les hommes selon des critères raciaux et sociaux, c’est en termes de supériorité/infériorité que ces Européens considèrent les Africains, se coupant ainsi des aspects les plus intéressants – cette « vie relationnelle ouverte, pleine d’humour et de douceur » - de la vie à Kano.

Pour les organisateurs du Festival de Grande-Bretagne de 1951, enfin, c’est non plus à l’altérité mais bien à l’identité – celle d’une nation en reconstruction - que renvoie la vision de la ville. Dans son article consacré à cet événement et aux volontés politiques qui y ont présidé, Cécile Doustaly aborde la dimension autobiographique du Festival et s’interroge sur son impact culturel dans une Angleterre encore marquée par privations et pénurie. Pour le gouvernement Travailliste alors en place, précise Cécile Doustaly il s’agit à la fois de souligner un bilan politique à la veille des élections et de mettre en œuvre l’idéal sincère d’un accès universel à la culture. Mieux que le contexte économique d’après-guerre, le Festival, pensait-on, saurait offrir à la nation une définition de la « britannité » dans laquelle chacun, par delà les disparités sociales, pourrait se projeter. Le parcours géographique entre les différents sites d’exposition dont chacun présente un domaine culturel différent se veut donc cheminement culturel, offrant aux plus modestes l’occasion de se familiariser avec un art moderne encore largement inconnu du grand public. Là encore, c’est bien le regard porté par chacun sur une même réalité urbaine qui prévaut, poursuit Cécile Doustaly qui note le fossé entre enthousiasme populaire et réserve élitiste à propos de l’événement. Par delà les critiques formulées à son encontre, sa dimension paternaliste en particulier, le Festival, conclut-elle, fut en réalité l’opportunité pour de nombreux visiteurs d’opter pour différents parcours urbains et artistiques, favorisant ainsi une certaine cohésion sociale. « Rare moment où l’offre culturelle fut répartie géographiquement et socialement », il fut à l’origine de la première politique culturelle concertée en Grande-Bretagne.

Les villes emblématiques de Sodome et de Gomorrhe incarnent la nature essentiellement mythique de la ville qui a été dans les productions littéraires de toutes les époques le lieu de tous les espoirs et de toutes les damnations. Lorsque Dickens cherche l’inspiration lors de ses promenades nocturnes dans les quartiers bourgeois comme dans les bas-fonds de Londres, son observation visuelle et mentale de la réalité urbaine lui permet d’imaginer ensuite des personnages ancrés dans la réalité puis transformés pour en faire des êtres fantastiques, voire sataniques, symboles du du pouvoir oppressant, voire avilissant, de l’environnement urbain. C’est cette vision de la ville chez Dickens qu’explore Zineb Bouizem dans son article sur la représentation de la ville dans Oliver Twist et Little Dorritt. La question y est posée à travers ces deux romans : la ville peut-elle être la terre promise où le bonheur peut exister ou bien est-elle inexorablement une prison renfermant des êtres condamnés à la souffrance et à la mort ? Le réalisme qui sert de base à la vision dickensienne est aussi le fondement de sa réflexion sur la place de l’individu dans la société victorienne : reste-t-il une place à l’être dans une société qui valorise l’avoir, le pouvoir par l’argent, la cupidité, écrasant l’homme et niant son humanité ? En France, à la même époque, Victor Hugo se fait lui aussi l’écrivain de la ville qui écrase l’humain. C’est cette représentation qui rend l’article de Rosemary Mitchell sur Hugo et Ainsworth complémentaire du précédent qui portait sur Dickens. Cependant, Mitchell voit dans ce rapprochement entre Hugo et Dickens sujet à caution et trouve plus pertinent le rapprochement qu’elle établit entre la fresque hugolienne brossée dans Notre Dame de Paris et la vision fantastique de l’autre contemporain de Dickens, William Harrison Ainsworth dans son roman Old St Paul’s. C’est la vision historique de la ville commune aux deux auteurs, le passé symbolisé par les deux édifices religieux qui la conduit à se demander pourquoi ces deux romanciers ont choisi l’architecture comme mode de représentation de la ville. De même que l’architecture est un texte qui se donne à lire et révèle le passé, elle voit dans l’œuvre romanesque de Hugo et celle d’ Ainsworth une reconstruction de ce qui a été perdu de l’histoire de l’humanité.
A une époque plus avancée du XIXe siècle, la représentation de la ville se veut être une transposition métaphorique de la question de l’identité. C’est ce que Xavier Guidicelli explore dans son article sur Londres et l’imaginaire de la ville dans les illustrations de deux romans mythiques de la fin du siècle, Dr Jekyll and Mr Hyde de Robert Louis Stevenson et The Picture of Dorian Gray d’Oscar Wilde. C’est effectivement le rapport entre le texte et l’image, au cœur de la thématique du double, qui est l’objet d’étude de cet article mettant en lumière le rôle des illustrations dans les rééditions respectivement de 1925 pour Dorian Gray et de 1930 pour Dr Jekyll.
Les différentes modalités de la représentation de la ville sont parfois mises en évidence par le même écrivain, comme nous le montre Françoise Dupeyron-Lafay avec l’exemple de Aldous Huxley. Dans son récit de voyage aux Etas-Unis, Jesting Pilate, publié en 1926, l’évocation qu’il fait de la ville américaine à travers Los Angeles est celle de la démesure et de l’excès, caractéristiques esquissées sans donner lieu à un réel développement. Ce bref récit intitulé « Los Angeles. A Rhapsody » donna lieu quelques années plus tard à une vision plus noire de la réalité urbaine dans Brave New World (1932), créant des images et des motifs propres à la dystopie où la ville et la société urbaine constituent pour l’homme une force destructrice.
La fascination de la ville américaine pour les écrivains britanniques du début du 20e siècle est l’objet d’étude de Florence Marie-Laverrou sur After my Fashion, roman publié par John Cowper Powys qui s’attache à l’évocation de New-York où résida l’auteur durant les séjours qu’il fit aux Etats-Unis lors de ses tournées de conférences. C’est la réaction du personnage principal arrivé à New-York de son Sussex natal qui est explorée comme étant celle d’un jeune poète en quête de d’inspiration. Sa réaction est de nature ambivalente : rejet d’une ville sans passé historique marquant, et à la structure déshumanisante qui lui vole sa parole de flâneur et de poète d’une part, mais aussi de fascination progressive pour une ville en devenir, se réclamant d’une esthétique nouvelle et futuriste.
Au cours de la période d’après-guerre, la ville poursuit son ascendance dans l’imagination des écrivains privilégiant le cadre urbain dans leurs représentations de tensions sociales exacerbées par les désirs non assouvis de bien-être physique et mental durant les années de conflit. L’article de Dalita Roger-Hacyan sur le roman militant de Colin MacInnes Absolute Beginners analyse le parcours urbain du héros qui vit la période de son adolescence à Londres comme un parcours initiatique qui le fait entrer dans un monde marqué par les agressions racistes des quartiers populaires contrastant avec le luxe révoltant des beaux quartiers de l’Ouest londonien.
La vision de la ville américaine contemporaine au regard du romancier américain Saul Bellow est elle aussi empreinte de noirceur et de violence. La ville est perçue par les personnages de Bellow comme un lieu de crise, théâtre d’agressions et de crimes répétés où les pulsions les plus violentes ravagent les esprits à l’époque tourmentée des années 60 et 70. Pour Bellow, c’est l’homme, porteur d’une corruption morale innée, qui est responsable de la dégénérescence contemporaine. Cette vision pessimiste de l’homme le conduisit à proposer une vision néoconservatrice du passé, une revalorisation de la tradition, un retour aux valeurs du passé, voyant dans la haine contre la civilisation exprimée par ses contemporains une forme de nihilisme qu’il refuse d’endosser. La vision angoissante de l’espace urbain qui marqua le vingtième siècle est également partagée par le romancier britannique contemporain Ian McEwan qui fait de Berlin dans les années 50 le symbole de la guerre froide dans son roman The Innocent. A l’époque où le mur est érigé, séparant deux mondes en conflit, McEwan fait de l’image du tunnel dans son roman l’expression de l’espoir de son jeune héros de voir ces deux mondes communiquer à nouveau. Changement de décor avec Robert Coover qui dans Pinocchio in Venice (1991) semble nous conduire dans un monde enchanteur, celui du pantin Pinocchio en route vers sa terre natale. Selon l’analyse de Stéphane Vanderhaeghe « Parcourir Venise/Parcourir le texte » Venise, ville des masques et du travestissement, est une façade n’abritant rien d’autre que le vide, la Cité des Doges n’étant que le royaume de l’inexistant. Le texte lui-même est à l’image de la cité qui l’abrite, un texte sur l’absence. Pinocchio échoue dans sa tentative de retour au pays, et personnage et lecteur tournent en rond. Au final le parcours a néanmoins été bouclé mais il ne s’est rien passé. Ce sentiment de vide et d’échec nous renvoie au masque vénitien cachant l’identité propre de celui qui participe au carnaval de la vie humaine : Pinocchio, venu retrouver ses racines, doit envisager à nouveau l’exil.
C’est là la vision de la destinée humaine propre au 20e siècle telle qu’elle a été partagée par les romanciers dont il est question dans cet ouvrage, qui ont choisi de faire évoluer leurs personnages dans le cadre de la ville comme symbole de l’errance, en quête d’une identité et d’un bonheur qui leur échappent.



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