Colloque “Journalisme(s) dans l’océan Indien”, 28-29 mars 2007 (à paraître)








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Colloque “Journalisme(s) dans l’océan Indien”, 28-29 mars 2007 (à paraître)
(Version 13/07/07)
Publics, réception médiatique et contexte d’usage : retour sur dix années de recherches


Éliane WOLFF

Maître de conférences

LCF-UMR 8143 du CNRS
La réception des médias est devenue depuis les années 80 un thème privilégié de la littérature scientifique en communication. En France, cet intérêt est beaucoup plus récent : plusieurs ouvrages de synthèse1 sur les théories de la réception paraissent en 2003. Dans ce champ de la réception, quelques travaux empiriques majeurs se dégagent et portent pour l’essentiel sur la télévision (Pasquier, 1999), et la radio (Glevarec, 2005). Peu de travaux traitent de la réception de la presse, et les publics de presse quotidienne régionale semblent encore plus largement ignorés si l’on excepte le travail original et novateur dans sa démarche de Debras (2005). Au final, rares sont les chercheurs qui se livrent à une observation concrète des « modes de faire » avec les médias et tentent de saisir les multiples dimensions du processus de réception.

Mieux connaître son public reste pourtant une préoccupation majeure pour les opérateurs et autres responsables d’organes de presse. Cependant cette connaissance s’appuie le plus souvent sur les seules statistiques d’audience, voire sur des études qualitatives de marketing à visées stratégiques et commerciales, études qui restent confidentielles même pour les journalistes pourtant premiers concernés. Ces mesures d’audience, souvent payées à prix d’or, ne renseignent pas véritablement sur les publics. Certes elles recensent des comportements, mais sans rien dire des pratiques elles-mêmes, de leurs motivations, de leur intensité ou de leur inscription dans l’expérience des individus. Quand on ne fait que compter ceux qui regardent, on ne sait rien de ce qu’ils ont vu, de ce qu’ils ont lu, de ce qu’ils ont compris, de ce qu’ils ont décrypté ainsi que le déplore Pasquier (2002). La sociologie de la réception a eu pour mérite de focaliser l’attention sur le récepteur en introduisant une rupture dans le paradigme qui jusque-là dominait les travaux sur les médias. Il ne s’agit plus de savoir ce que les médias font aux gens, mais ce que les gens font des médias.

Quelques repères théoriques et méthodologiques seront évoqués afin de cerner la complexité de la notion de réception médiatique. Puis nous tenterons une synthèse des travaux menés à la Réunion sur la réception et les usages des médias depuis une dizaine d’années au sein de notre laboratoire, avant de nous interroger sur les pistes de recherches à venir.


La sociologie de la Réception : quelques repères …


Lorsqu’elles se constituent dans les années 1980, les études de réception vont puiser à la source de trois courants théoriques.

Aux études littéraires, elles empruntent le modèle « texte/lecteur ». Un courant minoritaire des études littéraires, connu sous le nom d’École de Constance, fait valoir le principe d'un travail interprétatif du lecteur. Pour des auteurs comme Jauss (1972), la réception est définie comme la rencontre entre un texte et son lecteur. Ce modèle sera appliqué à l’analyse de la construction du sens du message médiatique - considéré comme un texte parmi d’autres -, par le récepteur-lecteur. Une idée-force s’impose : le lecteur est un co-producteur de sens, la lecture est un processus actif d’interprétation.

Le courant fonctionnaliste des « usages et gratifications » de l’École de Columbia propose depuis de nombreuses années la figure d’un usager ou récepteur actif. Avec Lazarsfeld, on a découvert depuis les années 50 l’existence d’un usager qui filtre les messages via une exposition, une perception et une mémorisation sélectives et n’est pas directement affecté par eux. La communication se fait en deux temps ; elle touche d’abord les leaders d’opinion qui à leur tour influenceront leurs proches dans le cadre d’une communication interpersonnelle. Mais ici les messages médiatiques sont considérés comme des “boîtes noires”. On se préoccupe surtout de l’amont - les contraintes agissant sur la production de l’offre de programmation qu’elles soient industrielles ou politiques - et de l’aval - les besoins individuels comblés par les usages de tel ou tel média.

À la tradition critique des « cultural studies » est empruntée l’idée d’un message influent et d’un texte codé culturellement ce qui permet d’ouvrir la boîte noire du texte médiatique et d’étudier les stratégies de décodage des messages médiatiques des récepteurs. Leur lecture peut être en conformité, en négociation, ou en opposition au message médiatique affirme Stuart Hall en 1980, dans un article considéré comme le texte fondateur du courant des études de réception. Le projet théorique est ambitieux, d’autant qu’il s’accompagne d’une volonté de vérification sur le terrain. Mais comment se fait le travail d'interprétation d'un téléspectateur spécifique face à un message spécifique ?
Les méthodes quantitatives sont inopérantes pour répondre à cette question. Une rupture méthodologique accompagne cette rupture paradigmatique. Les chercheurs « partent en explorateurs » (Dayan 1992) et ont recours à des méthodes plus qualitatives pour recueillir leurs matériaux : interviews approfondies, observations participantes, etc. ; il s'agit de chercher à comprendre le média à travers les yeux de ceux qui le regardent. Cependant ce mouvement a été qualifié abusivement de « tournant ethnographique » car il ne suffit pas de faire quelques entretiens, d’organiser des focus group (Katz & Liebes, 1990) ou de constituer un corpus de 42 lettres comme l’a fait Ang (1985) pour se prévaloir de l’ethnographie. On retient néanmoins que pour la première fois on tente de comprendre concrètement les mécanismes qui lient le récepteur au média et en particulier à la télévision.
Deux pistes d’étude se sont révélées particulièrement fécondes pour les premiers travaux sur la réception.

L’analyse de la réception des feuilletons télévisés constitue l’objet privilégié des études de réception. L’étude pionnière de la réception du feuilleton Dallas (Katz & Liebes, 1990) va ouvrir la voie à de nombreuses recherches sur la réception des séries, un genre qui se prête particulièrement bien la recherche : diffusion internationale, public fidèle, diversifié et impliqué, rendez-vous régulier qui suscite des échanges2. Ces travaux nous ont montré qu’il existe des constructions culturellement situées des interprétations. Le même programme peut faire l’objet de lectures différentes selon le sexe, l’âge, les origines sociales, mais aussi selon l’inscription culturelle du téléspectateur. Apparaît la notion de "communauté de réception" ou de "communautés interprétatives" particulièrement développées par Dayan (1996) à la suite de Fish (1980).

Les chercheurs vont également s’intéresser au contexte quotidien de la réception des médias et des usages médiatiques dans le cadre de la vie familiale, sociale ou communautaire, persuadés que les contextes domestiques de réception ont des répercussions importantes sur les lectures des programmes opérés par les téléspectateurs. Des travaux pionniers basés sur une ethnographie des publics se multiplient. Morley (1986) enquête auprès d’ouvriers de la banlieue londonienne et propose une approche différenciée selon le genre. Lull (1988) propose une comparaison des usages télévisuels dans des contextes domestiques nationaux différents et montre à quel point la télévision structure le temps familial et relationnel. Rogge (1989) étudie les pratiques quotidiennes de réception médiatique en Allemagne et développe la notion de carrières médiatiques et de culture familiale télévisuelle.
Certains auteurs (Dayan, 2000 ; Pasquier, 2007) proposent à présent de sortir du « moment de la réception » et de dépasser la problématique classique texte/lecteur dans laquelle se sont enfermées les études de réception. Ils rappellent que la réception est un processus dynamique, nourri par toutes sortes d’éléments temporels et sociaux qui encadrent le temps court de la confrontation au texte médiatique lui-même. La réception se joue sur au moins trois temps.

Avant la lecture du texte médiatique se met en place un cadre de participation qui oriente le récepteur dans son rapport au média. Qu’est-ce qui définit ce cadre ? Les articles lus dans la presse et la promesse des producteurs donnés à voir dans les magazines de télévision, les échanges avec d’autres personnes ou tout simplement l’expérience, la « carrière », la trajectoire du récepteur qui formate l’appréhension du texte médiatique, de son genre.

Pendant la lecture du texte médiatique, la consommation des médias est un acte en lui-même, un moment, une action située, le moment du choix, de l’attention ou de l’inattention, du plaisir ou du déplaisir qui va de l’écoute attentive au rejet. Mais ce moment a peu inspiré les sociologues, plus focalisés sur ce que produit ce moment : les discours, les interprétations, les jugements, les conversations, les sociabilités observables durant le troisième temps du processus de réception que constitue l’après visionnage.

Après la lecture du texte médiatique, les produits médiatiques deviennent le support de sociabilités nombreuses et visant pour certaines à l’organisation d’une expérience commune au sein des communautés de fans (Pasquier, 1999, Le Guern, 2002). Pour Boullier (2003) la réception n’est pas un rapport au texte médiatique, mais un rapport conversationnel auquel les médias serviront de ressources Pour lui les « conversations télé » participent à la construction du jugement, voire à celle d’une opinion publique.


Les recherches sur la réception, jusqu'alors centrées sur la négociation des messages par le public, s’ouvrent ainsi en direction de la problématique de l'espace public et d’une sociologie de la culture.


Les usages et la réception médiatique : retour sur travaux
En préliminaire à cet état des lieux de la recherche menée au sein de notre laboratoire, il faut souligner que l’ethnographie de la réception conduite à la Réunion est indissociable d’une ethnographie de la domestication des technologies qui nous rapproche du courant francophone sur la signification des usages des TIC (Jouet, 2000). L’évocation des travaux sera chronologique : ma participation en 1997 à l’enquête européenne « Les jeunes et l’écran » en constitue le point de départ.

« Les jeunes et l’écran » : un questionnaire pour les riches ?


L’enquête européenne, dirigée par Sonia Livingstone, portait sur les jeunes face aux mutations de leur environnement médiatique. Le programme, mené en parallèle par des équipes nationales de 12 pays, comportait une enquête à grande échelle auprès de 15 000 enfants et adolescents. Certes les approches comparatives nous permettent des éclairages mutuels fructueux et un décentrement toujours profitable à tous. Mais ces enquêtes s’avèrent très complexes à mettre en œuvre. Et l’importation de ce questionnaire européen a posé problème à la Réunion où il a été proposé à 1000 jeunes collégiens et lycéens de 11 à 17 ans. Il a suscité deux types de questionnement.

Le premier concerne le recours à un appareillage conceptuel opérationnel dans un contexte socialement et historiquement situé – celui des sociétés industrielles européennes. Le transfert des catégories classiques, dans une société aussi spécifique que la Réunion, ne s’avère pas toujours pertinent et surtout ces catégories ne résistent pas à l’épreuve des faits lorsqu’on tente d’y recourir. Ainsi la constitution de l’échantillon faisait référence à des catégories comme l’opposition rural/urbain qui n’ont pas de réalité ici et lorsqu’on applique la classification sociale, on se retrouve avec une catégorie « défavorisée » regroupant plus de 60% de la population scolarisée !

Le second questionnement est lié à l’importation d’un questionnaire « euro centré » puisqu’il renvoie à des implicites sociaux et des présupposés culturels propres aux sociétés occidentales favorisées. La question n’est pas nouvelle et les effets d’un ethnocentrisme de classe à l’œuvre dans les sciences sociales ont été dénoncés tout autant que leur hypercorrection populiste (Grignon et Passeron, 1979). L’imposition de problématiques exogènes a produit de véritables violences sociales auxquelles les jeunes Réunionnais ont été sensibles en dénonçant ce « questionnaire pour les riches » (Wolff, 1999). Mais ce questionnaire euro centré présente un autre risque : celui de produire des artefacts. Pour exemple, la référence à ce que les Anglo-Saxons nomment « la culture de la chambre à coucher » très présente dans le questionnaire n’a que peu de sens ici et surtout le risque est grand de décrire, chiffres à l’appui, des réalités qui n’existent pas.

Ces aléas n’ont fait que nous conforter dans le choix méthodologique qui va structurer l’ensemble de nos travaux : le recours à l’approche ethnographique et à la description préalable pour rendre compte de cette « modernité réunionnaise » et des processus d’usage et d’appropriation des médias qui y ont cours.

La méthode ethnographique : quelques principes organisateurs


La confusion est souvent faite entre l’ethnologie, cette discipline visant à comprendre les manières de faire et de penser propres à un groupe et la méthode de recueil de données mise en œuvre pour y parvenir : l’ethnographie.

La méthode ethnographique privilégie le milieu naturel dans lequel s’insèrent les pratiques et l’observation se fait au plus près de la réalité des individus et de leur quotidien, individus saisis en tant qu’êtres sociaux insérés dans des mondes multiples et entretenant des liens familiaux et électifs. L’approche s’inscrit dans la durée, ce qui permet de mettre à jour des processus d’appropriation, et des logiques d’usage, des constructions de carrières de lecteurs ou de téléspectateurs qui s’élaborent dans le temps. Elle s’appuie sur des outils d’investigation établis, parmi lesquels l’observation plus ou moins participante, les récits de vie et les récits de pratiques, enfin l’étude des objets « dans l’action ». De fait les objets domestiques (et ici plus particulièrement les objets médiatiques) nous informent sur les relations familiales, mais surtout ils éclairent les cadres sociaux, matériels et symboliques dans lesquels ils s’insèrent. À travers leurs usages, les individus mettent en scène et révèlent leur identité culturelle, sexuelle, sociale, communautaire. Suivre la piste des objets permet de reconstituer la dynamique des usages domestiques des tic et des médias dans toute son épaisseur sociale dans le cadre d’une économie communicative générale du foyer.

La méthode ethnographique a, dans le contexte de la Réunion, de multiples avantages. Elle permet de saisir des réalités qui échappent à la quantification parce que trop fines, trop nouvelles, trop mouvantes pour être saisies par les approches quantitatives. Elle permet d’échapper à l’importation de modèles explicatifs pensés ailleurs et plaqués sur une réalité qui leur est étrangère. Enfin elle préserve de toute pensée trop fortement prédictive qui se contenterait de raisonner en terme de « décalage » ou de « rattrapage » avec la métropole.

Mafate : un terrain d’exception


Le chercheur trouve à Mafate une situation d’observation rare : celle d’un territoire coupé jusqu’à récemment de tout flux, accessible uniquement à pied et qui, presque du jour au lendemain, voit arriver toutes les innovations techniques de la société de l’information : télévision puis télévision satellitaire, téléphonie mobile, internet. La question de la réception va ici être incluse dans un ensemble plus vaste des nouvelles technologies qui apparaissent dans les foyers et transforment en profondeur les rapports sociaux et communautaires.

Un travail de terrain de type monographique auprès d’une communauté de 140 habitants du cirque de Mafate au lieu dit La Nouvelle débute en 1998 à l’occasion de l’installation des chaînes satellitaires et s’est poursuivi durant cinq années, au cours de séjours réguliers in situ d’une dizaine de jours à chaque fois. Véritable laboratoire social, la communauté mafataise vit en accéléré le changement qui touche l’ensemble de l’île et propose à l’observateur une sorte d’épure de la société réunionnaise dans le choc entre tradition et modernité. Elle offre ainsi un observatoire tout à fait privilégié du changement social et du “ télescopage ” entre deux mondes de vie, auxquels la Réunion tout entière se voit confrontée. De fait on assiste en temps réel aux processus d’appropriation, de domestication, d’incorporation, de bricolage des technologies de l’information et de la communication faisant soudainement irruption dans ce territoire.

Ce type de travail dans une communauté socialement et géographiquement bien située, nécessite un investissement personnel et temporel très grand qui n’est pas reproductible à l’envi. On peut par contre mettre en œuvre des méthodes d’enquêtes qui s’appuient sur les principes évoqués (milieu naturel, entretiens approfondis, observation) sans pour autant aller jusqu'à l’immersion totale. On parle alors d’approches d’inspiration ethnographique, méthodes auxquelles ont été initiés les étudiants. Ces approches ont été mises à l’œuvre dans la plupart des travaux de recherches que nous menons au sein du laboratoire, travaux autour de deux thématiques : la réception sociale de la télévision et l’usage des tic et des médias dans l’espace domestique
La réception sociale de la télévision


Les méthodes ethnographiques ont permis d’observer la place importante qu’occupe la réception sociale de la télévision à la Réunion au sein de familles d’origines sociale et culturelle diversifiées. Si la télévision est pratiquée différemment selon les classes sociales (une télévision de flux, allumée en permanence et qui rythme le quotidien chez les plus défavorisés, une télévision de stock, dont on consomme les programmes choisis au préalable chez les plus favorisés), elle reste un objet légitime dans tous les milieux. Elle permet de « développer la moral», c’est-à-dire d’entraîner ses facultés cognitives (bain linguistique, calcul mental, via les émissions de jeux) et propose des ressources documentaires, linguistiques, comportementales, cognitives et des modèles d’identification qui permettent de décrypter ces changements et mutations qui traversent la société réunionnaise. Ainsi les néo-lycéens ou néo-étudiants se socialisent via les séries pour adolescents à la grammaire amoureuse et aux rapports plus égalitaires au sein de la famille, et découvrent d’autres valeurs d’autres espaces sociaux dont ils font une lecture tour à tour référentielle ou critique. Tout comme les familles mahoraises et comoriennes qui décryptent via la télévision leur société d’accueil dont les valeurs et les modes de vie sont si différents des leurs.
L’usage des tic et des médias dans l’espace domestique
L’approche d’inspiration ethnographique a été utilisée également dans le cadre d’enquêtes qui s’interrogeaient sur la place et l’usage des tic dans l’espace domestique. Comment ces objets techniques ont-ils été intégrés dans l’espace domestique ? En quoi participent-ils à la transformation des sociabilités ?

Cette approche écologique des médias a permis de mettre en évidence le poids de la vie familiale, des rôles sexués, des rythmes de vie dans l’équipement et l’usage des outils encore trop souvent analysés comme des choix individuels. Les technologies de l’information et de la communication ne sont que des instruments au service de pratiques différentes, dont se saisissent les individus en lien avec leur monde de vie qui apparaît comme profondément hybride, mêlant intimement tradition et modernité.

Dans le cadre d’une collaboration avec France Telecom nous avons particulièrement échangé avec Anne Sophie Pharabod, une des rares ethnologues employée dans le service Recherche et Développement de cette entreprise et qui a témoigné de sa pratique : tout en ne renonçant en rien de ce qui fait la spécificité de sa démarche, elle y conduit des travaux qui alimentent avec profit les services de la prospective et du marketing3.

Les séries télé



Les travaux actuels se focalisent sur la réception des séries, des telenovelas en particulier. Cet intérêt a débuté avec l’encadrement d’un mémoire sur la série sud-américaine Marimar à la Réunion4. Pour la première fois je me suis éloignée de la perspective ethnographique, en focalisant l’attention non pas sur ce que les gens font ou disent de ce qu’ils font en milieu naturel, mais sur la façon dont ils se définissent comme spectateur dans l’espace public. J’ai ainsi exploré la perspective prônée plus récemment par Dayan (2000) et reprise par Pasquier selon laquelle « il faut chercher les publics non chez ceux qui regardent mais chez ceux qui disent regarder, en supposant que c’est sur la scène sociale, et non devant leur poste, dans les discours ou les interactions et non dans les pratiques de consommation, que se formalisent véritablement les publics de la télévision » (2002 ; 110).

Le public de Marimar a pris forme dans l’espace public et s’est révélé à lui-même et aux chercheurs lorsque des téléspectateurs ont porté sur la place publique leurs revendications à propos d’un changement dans les horaires de rediffusion de la série. Le public mobilisé a manifesté son grand attachement à Marimar, représentative d’un genre plébiscité en Outremer depuis une dizaine d’années, alors qu’il a longtemps été boudé en métropole. Entre autres hypothèses explicatives de ce succès, celle de la proximité historique et socio-culturelle de ces anciennes colonies avec les pays d’Amérique du Sud producteurs de telenovelas.

La réflexion sur les séries locales qui sont proposées depuis peu sur la chaîne publique et la chaîne privée doit être entreprise. Nous nous interrogeons particulièrement sur le rejet massif dont a fait l’objet une traduction en créole de la telenovela Rosalinda, alors que sa diffusion en français avait été un succès majeur. Peu de débats dans l’espace public ayant lieu à ce propos, il nous faut impérativement retourner sur le terrain. Les travaux menés par Maigret et Soulez (2007) nous encouragent à explorer ces nouveaux territoires des séries en appréhendant dans le même mouvement trois éléments en interaction : 1) la nouvelle géopolitique de la production à laquelle la Réunion participe désormais même si c’est encore de façon très modeste, 2) les produits qui explorent de façon nouvelle les thématiques identitaires et les innovations formelles, 3) les publics dont les attentes et réactions pèsent de plus en plus sur la production.

Et les publics de presse ?


La question posée dans ce séminaire est celui des publics de presse. Mais comment donner forme à ce public qui reste pour le moment « rêvé » ou « imaginé » par les producteurs ? Comment donner une réalité à ces lecteurs incarnés à la Réunion par des représentations5 journalistiques sous les traits de « Madame Grondin de Salazie » ou « Monsieur Hoareau de Saint Joseph » ? Comment aller à la rencontre des lecteurs réels ? Comment se construit-on comme lecteur et lectrice de presse ? C’est à cette dernière question que tente de répondre Debras (2005) et ses travaux sur les publics de la PQR pourraient nous inspirer6.. Explorer les pistes ouvertes par Nathalie Almar7 s’impose également : les pratiques des diasporas réunionnaises et les pratiques marquées par le genre (en particulier les lectrices en ligne issues des milieux peu favorisés révélées par son enquête) méritent d’être approfondies. Enfin, ainsi que le souligne ici Jacky Simonin, nous ne pourrons faire l’économie d’une réflexion approfondie sur la question des territoires, des communautés de lecteurs, des frontières géographiques, culturelles, sociales redéfinies sous l’effet de la diffusion de plus en plus importante des technologies de l’information et de la communication.

Repères bibliographiques


Dix années de recherches sur la réception et les usages des médias à la Réunion
WOLFF É., 1997, « Presse lycéenne et émergence de l'espace public à la Réunion », Réseaux n°86, CNET, Paris, pp. 137-156.
WOLFF É., 1999, « Ecran et culture de pauvreté. Le cas de la Réunion », Réseaux n° 92-93, CNET-Hermès Science Publications, pp. 219-240.
WOLFF É., 1999, Les jeunes et la télévision, Observatoire du développement de la Réunion, Document n° 26.
WOLFF É., 2000, Les jeunes et les médias, Observatoire du développement de la Réunion, Document n° 31.
WOLFF É. & PROULX S., 2001, « La réception sociale de la télévision », dans Espace public et communication, Univers Créoles n° 1, Economica-Anthropos, Paris, pp. 129-156.
WOLFF É., 2003, « Les usages des TIC. Un état de la question », séminaire Les NTIC dans l’Océan Indien : Usages et contenus, Université de la Réunion : 29 et 30 avril 2002, pp. 29-37
WOLFF É., 2003, « Koman, bann Mafate na canalsatellite ? Observation de l’irruption des NTIC dans un territoire insulaire », Études Créoles, vol. XXVI (n°1), L’Harmattan, Paris , pp. 157-180.
WOLFF É. & SIMONIN J. (s/d), 2003, Études Créoles, vol. XXVI (n°1), ‘Communications médiatisées et territoires insulaires’, L’Harmattan, Paris.
WOLFF É., 2004, « Eléments de méthode pour une anthropologie des usages des TIC » dans Questionner l’internationalisation. Cultures, acteurs, organisations, machines, Actes du XIVe congrès national des Sciences de l’information et de la communication, 2-4 juin 2004, Université de Montpellier III (campus de Béziers), SFSIC ed, pp. 251-258.
WOLFF É., 2007, « De Marimar à Rosalinda péi (pays) : l’expérience réunionnaise », MédiaMorphoses n° spécial janvier 2007, Les raisons d’aimer les séries télé, s/d Maigret & Soulez, pp. 59-63.
WOLFF É., 2007, « Habitat et espaces communicationnels à la Réunion : premiers résultats », Travaux & Documents, n° 31, ‘Pratiques des TIC : méthodes et terrains en questions’ Publications de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines, Université de la Réunion, pp. 51-65.
WOLFF É. (s/d), 2007, Travaux & Documents, n° 31, mars 2007, ‘Pratiques des TIC : méthodes et terrains en questions’, Publications de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines Université de la Réunion.
Et les travaux d’étudiants : mémoires de DEA Langage & Parole, mémoires de master, et de maîtrise en Information-Communication en particulier.


Sur la réception … Quelques références


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Debras S., 2005, Lectrices au Quotidien, L’Harmattan, Paris. 
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1 Esquenazy J.-P. ; Grignou (le) B ; Maigret E ; Mattelart A. et Neveu É.

2 Mais comme le fait remarquer Pasquier (2002) ce n’est pas là « l’expérience ordinaire » de la télévision média qui accompagne les routines domestiques plus souvent qu’il ne les interrompt

3 Voir en particulier les actes du séminaire « Usages et pratiques des TIC. Méthodes et terrains en questions » (Travaux et documents n° 31 de l’Université de la Réunion.2007)

4 Hoareau S., 2005, À la recherche des publics de Marimar à la Réunion, mémoire de maîtrise en SIC, s/d de E.Wolff, Université de La Réunion.

5 Représentations variées selon les époques et les supports nous dit Neveu, 2004, Sociologie du journalisme, La Découverte

6 Sa méthode de recueil de données plurielle et originale mêle à la fois la technique de la « lecture crayon en main », les entretiens après cette période de « lecture auto-contrôlée » et enfin une analyse des traces de lecture et du discours du journal.

7 ALMAR N., 2007, Du journal papier au journal en ligne : diversité et mutations des pratiques journalistiques. Analyse comparative : La Réunion, Maurice, Madagascar, Thèse en Sciences de l’Information et de la communication, s/d J. Simonin, Université de la Réunion.




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Colloque “Journalisme(s) dans l’océan Indien”, 28-29 mars 2007 (à paraître) iconLittérature et Journalisme








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