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TURQUIE/MOYEN-ORIENT


C. Stitszenhul : La Diplomatie Turque au Moyen-Orient

OVIPOT

Fiche de lecture : Sitzenstuhl, Charles. La Diplomatie Turque au Moyen-Orient : Héritages et Ambitions du Gouvernement de l’AKP 2002-2010. L’Harmattan, 2011.

16 octobre 2012

Par Jean-Baptiste Le Moulec

En bref : L’ouvrage de C. Stitszenhul, mémoire de master II augmenté, est une synthèse des rares livres publiés en France dans les années 2000 sur le thème de la nouvelle politique étrangère turque vis-à-vis du Moyen-Orient arabe. N’ayant manifestement pas accès aux sources turques en turc et ne prenant pas en compte le point de vue arabe, l’analyse, remarquable par son esprit de synthèse, ne parvient pas à éviter l’écueil principal qu’est le manque de recul à l’égard des sources et d’une pensée dominante qui non seulement suggère un sujet mais également la manière dont il doit être traité.

Contenu

Dans la première partie de l’ouvrage, partie d’histoire contemporaine de la Turquie, l’auteur met en avant l’ambigüité et la complexité des relations des turcs et de la Turquie avec le Moyen-Orient arabe. Résumant les analyses de D. Billion, R. Mantran (et alii), Dorronsoro etc., il revient avec une certaine précision sur les rapports d’abord complexes puis ouvertement conflictuels entre nationalismes turc et arabe. La révolution turque inaugure en effet la période occidentaliste et une rupture presque totale avec les pays arabes dont beaucoup sont encore sous mandat européen. Puis, en 1964, la Turquie s’autonomise un tant soit peu de ses alliés américains et européens pour amorcer un retour au Moyen-Orient et cherche à affirmer sa puissance à l’échelle régionale. Ce processus se poursuivrait peu ou prou jusqu’en 2002.

Dans la seconde partie, parvenu à la période récente, C. Stitzenhul explique comment l’avènement de l’AKP illustre les mutations internes de la société turque et comment ceci va occasionner une réorientation majeure de la politique étrangère turque vis-à-vis des pays des arabes. L’auteur insiste sur le rythme des initiatives turques et paraît convaincu de la profondeur des liens qu’elle engendre.

Dans sa dernière partie, l’ouvrage tente une analyse stratégique de la « nouvelle » politique étrangère turque. L’auteur décrypte trois dimensions principales de ce qu’il présente comme un état de fait incontestable : devenue puissance globale, l’ascendant turc à l’échelle régionale semble avéré. L’obsession sécuritaire turque (les Kurdes comme risque interne et l’Irak) ; le « soft power » et les efforts de médiation-pacification au Moyen-Orient pour s’assurer sécurité et prospérité ; enfin, les incertitudes que fait peser cet activisme moyen-oriental sur les relations de la Turquie avec ses alliés de l’OTAN et Israël.

Critique

Au croisement de la science politique, de l’histoire contemporaine et de relations internationales en constante mutation, prendre de la hauteur reste la principale gageure.

L’ouvrage de C. Stitzenhul, élève de l’IEP de Strasbourg, est appréciable par la synthèse qu’il opère des diverses sources aisément accessibles au moment où il rédige son mémoire. En cela, il constitue un outil d’utilisation facile et de découverte rapide de la politique étrangère turque en ce début de XXIème siècle. Si l’introduction effraye un peu par la reprise de nombreux stéréotypes qui laissent préjuger d’un développement pauvre, la première partie de l’ouvrage dénote cependant par la précision du rappel historique, bien supérieur à la plupart des articles académiques produits sur le sujet. Le découpage historique qui fait de 1964-2002 une période relativement homogène est toutefois gênant.

La politique étrangère de l’AKP est communément présentée comme la seule véritable rupture avec l’héritage kémaliste en la matière. Comme la majorité des observateurs – mais en faisant abstraction de certaines analyses récentes qui ont tenté d’aller à l’encontre de la pensée unique (voir notamment Dal, Emel Parlar. “Entre Précaution Et Ambition: Le Néo-ottomanisme de la Nouvelle Politique Extérieure de l’AKP En Question.” EurOrient, no. hors-série (2010): 35–58) – Stitzenhul présente la période depuis 2002 comme un tournant sans équivalent dans l’histoire contemporaine turque après avoir considéré celle-ci comme témoignant d’une continuité excessivement homogène.

On notera aussi les références multiples à la théorie du « Soft power » de J. Nye, théorie appliquée à la politique étrangère turque par M. Benli Al-Tunışık (Middle East Technical University, Ankara) dans diverses publications du TESEV, de revues de politiques internationales ainsi que dans l’ouvrage dirigé par D. Schmid et alii (Schmid, Dorothée et alii. La Turquie Au Moyen-Orient: Le Retour D’une Puissance Régionale ? Paris: CNRS Editions, 2011). L’inconvénient principal de ce concept paraît relever du recours par trop systématique et trop superficiel qui en est fait pour apporter un renfort théorique au classement dans une même catégorie de dimensions hétérogènes de la politique étrangère.

Concernant la bibliographie, elle comporte les principaux ouvrages de base sur l’histoire contemporaine turque et sa politique étrangère ainsi que de doctrine des relations internationales, tant en français et qu’en anglais. En revanche, il appert qu’elle ne comporte presque aucune source « primaire », si ce n’est l’interview d’A. Kalın disponible sur Youtube et les conseils avisés de l’historien A. Kuyaş. Il n’y a pas non plus de sources en turc ou en arabe, ce qui se ressent à la lecture de l’ouvrage, lorsque l’auteur évoque par exemple l’impact de la conquête culturelle turque dans le monde arabe en se fiant à ce que la presse (turque, française) et quelques chercheurs turcs et turcologues ont pu écrire sur le sujet. Il semble faire fi du fait qu’il s’agit là d’un phénomène qui, s’il ne saurait être négligé, est essentiellement télévisuel (et n’inclut peu ou pas la musique en réalité), ne concerne pas toutes les tranches de population et n’a probablement pas dépassé pour le moment l’aspect conjoncturel d’un phénomène de mode qui ne saurait remettre en cause les frontières linguistiques. Bref, « en restant en Turquie » et en puisant dans une bibliographie par trop restreinte, cet ouvrage demeure prisonnier de la pensée dominante du moment qui accorde un crédit qu’on peut juger excessif à la nouveauté et à la portée des initiatives turques au Moyen-Orient arabe. Bref, il commet peut-être la maladresse de donner dans le journalisme tout en se présentant comme travail de recherche, et s’épargne dès lors une prise de recul indispensable à toute étude de science politique, de relations internationale et a fortiori d’histoire. Les reconfigurations à l’œuvre dans les pays arabes apportent d’ailleurs un amer démenti à la thèse selon laquelle la puissance de la Turquie est une réalité définitivement avérée dans la région.

http://ovipot.hypotheses.org/7961

http://www.collectifvan.org/article.php?r=4&id=68218

Fiche de lecture : Schmid, Dorothée (dir.). La Turquie au Moyen-Orient : Le Retour d’une Puissance Régionale ?

OVIPOT

Fiche de lecture : Schmid, Dorothée (dir.). La Turquie au Moyen-Orient: Le Retour d’une Puissance Régionale ? Paris: CNRS Editions, 2011

16 octobre 2012
Par Jean-Baptiste Le Moulec

En bref : Plus qu’une simple analyse de la politique étrangère turque, cet ouvrage propose d’appréhender la Turquie au travers du prisme de sa diplomatie en direction du Moyen-Orient arabe. Approche pluridisciplinaire, ce livre recèle à la fois les qualités et les défauts d’un ouvrage collectif tout en tirant pleinement partie du foisonnement académique, géographique et culturel dont relèvent ses contributeurs.

Contenu

L’ouvrage dirigé par D. Schmid rassemble 14 contributions de chercheurs suivant soit la Turquie soit le monde arabe et spécialisés dans des disciplines différentes, de la science politique, à l’économie en passant par la sociologie ou les relations internationales. Les chapitres sont répartis en deux parties, la première s’attardant plutôt sur les mutations récentes de la diplomatie turque au Moyen-Orient tandis que la seconde donne lieu à une analyse de « cas d’espèce » des relations bilatérales turques au Moyen-Orient et avec les États-Unis.

Dans l’introduction D. Schmid accrédite la thèse de la compatibilité culturelle entre AK Partisi et Moyen-Orient, évoque l’hypothèse d’un néo-impérialisme turc, dit néo-ottomanisme et reprend à son compte l’idée selon laquelle la politique étrangère turque depuis 2002 consiste en une expérimentation, une phase de « rodage » d’une diplomatie en pleine reformulation alors que la Turquie devient une puissance globale.

W. Hale, s’emploie dans le premier chapitre à restituer les grandes lignes de l’histoire des relations arabo-turques. Il note que les relations de la Turquie avec la Syrie et celle avec la Palestine ont souvent évolué de manière inversée comme dans les années 1970 où, tandis qu’Ankara esquissait un rapprochement avec la Palestine, ses liens avec la Syrie se dégradaient (liens URSS, conflit d’Alexandrette, soutien d’Assad au PKK).

J. Marcou fait également œuvre de rappel historique au début de son chapitre et souligne que le divorce turco-arabe s’est manifesté durant la Guerre Froide tandis que la Turquie se rangeait résolument dans le camp occidental. Il tente ensuite d’appréhender la place réelle du monde arabe dans la politique étrangère d’Ankara en reprenant les événements-clés de ces relations depuis 2002. L’auteur note que la lecture idéologique et religieuse ne suffit pas à expliquer la politique étrangère menée par l’AKP car cette politique se place dans la droite ligne d’évolutions déclenchées à la chute du bloc soviétique et qui ont amené la Turquie à repenser sa diplomatie. Devenue puissance émergente, la 17e économie mondiale doit repenser son déploiement international.

La contribution de M. Naoufal est intéressante en ce qu’il analyse les réactions de la presse arabe face aux initiatives turques. Il identifie 3 courants: les réformistes qui croient en la synthèse État de droit – valeurs islamiques, courant favorable à l’action de l’AKP au Moyen-Orient ; les sensibilités nationalistes arabes diverses qui voient dans la politique étrangère turque un coup de bluff peu durable qui n’est en outre qu’une instrumentalisation des pays arabes en vue d’accélérer l’adhésion turque à l’UE ; enfin le courant proche de l’Islam iranien, rassemblant fondamentalistes et radicaux de gauche et qui considère le modèle turc de l’AKP comme avant tout nationaliste et non exportable et qui pense de surcroît que la Turquie n’a en rien modifié ses liens avec l’Occident. Naoufal rappelle par ailleurs l’initiative de ‘Amr Moussa de créer une structure de dialogue stratégique arabo-turco-iranienne au printemps 2010.

R. Bourgeot, économiste revient sur les relations commerciales turco-arabe pour rappeler l’importance de l’enjeu pétrolier pour la croissance turque et évoquer le projet de pipeline turco-arabe. Tableaux à l’appui, il montre la forte croissance des échanges turco-arabes au cours des dix dernières années tout en pointant du doigt les déséquilibres. Il analyse également le commerce bilatéral turco-égyptien qui bien que restant à un niveau faible s’opère dans les secteurs à faible valeur ajoutée, l’Égypte devenant en quelque sorte l’atelier de la Turquie, elle-même atelier de l’Europe.

Y. Gonzalez-Quijano, spécialiste des médias arabes, retrace la « success story » de quelques séries télévisées turque dans le monde arabe. Il date à 2008 le succès par “effraction” de ces productions tv turques ou drames “moudablaja” (néologisme arabe formé à partir du mot « doublage » et qui fait référence aux séries à l’eau de rose mettant en scène la nouvelle bourgeoisie d’affaire turque ; Ex. Gümüş) et amorce une réflexion sur les effets de ces séries sur le langage, les relations interindividuelles, les fondements patriarcaux et autres stéréotypes de la masculinité dans le monde arabe. La 2ème vague de succès des séries TV turques, plus orientée « action », remonterait à 2009-2010 avec Kurtlar Vadisi et Ayrılık, diffusés par MBC et Dubaï TV tandis qu’elle créaient la polémique dans certains pays de l’Union Européenne. À l’inverse, en 2010, certaines séries arabes (produites en Syrie surtout) ont entrepris de glorifier les relations turco-arabes sous l’Empire Ottoman.

M. Benli Al-Tunisik reprend l’analyse développée dans l’un de ses articles publiés par l’entremise du TESEV concernant le « soft power » pour critiquer le concept de « modèle turc ». Elle explique tout d’abord comment l’idée de la Turquie comme modèle a d’abord été mise en avant par Washington à la fin de la Guerre Froide. L’auteur évoque en outre le débat interne turc quant au statut de modèle : modèle de pays islamique démocratique ou de démocratie islamique : de l’ambigüité de la sémantique. Al-Tunışık fait remarquer que durant la première législature AKP, le discours de promotion de la démocratie au Moyen-Orient était un axe important (soutien à l’initiative Greater Middle East) de sa politique mais que ce discours a été abandonné durant la seconde législature au profit du renforcement des liens avec certains régimes arabes autoritaires. Les révolutions arabes auraient finalement contraint Ankara à un repositionnement en ce que les leaders de l’AKP ont repris de plus belle le discours de promotion de la démocratie. Elle conclut en affirmant que la Turquie est un modèle atteignable tant au regard de sa démocratisation, que de sa laïcité et de sa libéralisation économique mais que l’expression “modèle turc” est employé par des acteurs aux agendas divers, ce qui en cultive l’ambivalence.

En tête de la seconde partie de l’ouvrage, la contribution d’Ö. Taspinar traite de la relation turco-américaine et tente de mesurer l’originalité des orientations prises par l’AKP dans ce contexte. Il relativise l’importance de la Turquie dans les plans américains tout en soulignant que celle-ci a pu varier. Il prend acte de la montée de l’antiaméricanisme en Turquie et des tensions entre gouvernements respectifs. L’embellie amorcée avec l’arrivé d’Obama n’a pas empêché des crispations en 2010 concernant l’Iran ainsi que le désaccord sur l’attitude à adopter vis-à-vis d’Israël suite à l’affaire du Mavi Marmara. Relation également faite de paradoxes puisque dans le même temps la Turquie a adhéré au programme anti-missile américain. L’auteur conclut à l’incompréhension de la Turquie par les membres de l’administration américaine qui ne sauraient la considérer autrement que comme un membre de l’alliance occidentale. En définitive, alors que depuis 2010, les spécialistes américains ne cessent de spéculer sur la capacité des pays arabes à “suivre le modèle turc », la politique étrangère turque vis-à-vis du Moyen-Orient arabe lui a permis de gagner une crédibilité inédite aux yeux de Washington.

A. Sever revient sur la relation turco-syrienne à l’aune de la doctrine Davutoğlu. Procédant à un découpage en plusieurs phases (avant 1998, rapprochement précoce 1998-2002, sous l’AKP, l’apogée : 2004-2011, l’épreuve de la révolte syrienne), elle propose une interprétation de l’histoire récente des relations syriennes avec semble-t-il pour bilan qu’en dépit des efforts déployés et de nombreuses compromissions avec le régime dictatorial de Damas, le résultat est plus que médiocre.

J. Cécillon traite quant à lui de la complexité du triangle Turquie-kurdes-Irak et des nouvelles relations entre Turquie et le gouvernement autonome du Kurdistan irakien (GRK). Il souligne la prospérité économique de la relation Ankara-Erbil et l’influence accrue de la Turquie en Irak depuis la mise en place d’un cadre de coopération bilatérale, notamment économique. S’attardant sur l’immixtion turque dans le jeu politique irakien, il fait état du soutien d’Ankara, lors des dernières législatives irakiennes, à I. Allaoui (Premier ministre, chiite laïque) contre N. Al-Maliki, jugé autoritaire, trop anti-baasiste et donc pas assez unitaire. Si la politique d’Ankara a peu changé en 10 ans – empêcher un Kurdistan irakien trop indépendant et l’annexion de Kirkouk par le GRK, trouver des alliés au Kurdistan et à Bagdad pour lutter contre le PKK, favoriser l’émergence d’un État irakien central fort-, il n’est pas rare de constater un double jeu turc visant à limiter l’emprise des kurdes sur l’État irakien. A cet égard, l’opposition turque à la maîtrise de Kirkouk par le GRK Kirkouk, les ingérences excessives et la question de l’eau (outil de pression d’Ankara qui peut moduler le débit de l’Euphrate à sa guise) pourraient ternir l’embellie. Plus généralement, l’Irak est devenu un terrain d’expérimentation de sa politique étrangère ainsi qu’un indicateur de son intégration dans le jeu régional.

M. Abedin revient sur les relations Turquie-Iran en affirmant d’emblée la dualité de ces liens, à la fois inaltérable proximité et sempiternelle rivalité. En dépit des différences politiques et idéologiques qui ont pu se faire jour, une coopération minimale a toujours perduré et les relations économiques se sont pérennisé au risque de mécontenter l’allié américain d’Ankara. L’auteur émaille sa démonstration de plusieurs exemples.

M. El-Oifi analyse le traitement médiatique et les mouvements d’opinion arabe après l’affaire de la flottille humanitaire en 2011 (naufrage du Mavi Marmara). En dépit de la redondance thématique avec l’article de M. Naoufal, l’article s’avère plus approfondi. El-Oifi identifie trois grands courants d’opinion : les enthousiastes qui appellent de leurs vœux la fraternité arabo-turque ; les sceptiques qui bien que minoritaires restent influents car ils appartiennent à l’élite politico-administrative ou à des entités saillantes des sociétés civiles ; et les pragmatiques qui appellent arabes et turcs à cultiver des intérêts communs. L’auteur prend acte de la récente radicalisation du discours défavorable aux initiatives diplomatiques turques dans la presse panarabe saoudienne et restitue le débat interne qui a pu s’en suivre avec les tenants du pragmatisme.

F. Dazi-Héni se penche précisément sur la relation de la Turquie avec les États arabes du Golfe. Elle date le rapprochement Turquie-CCEAG à 2003 et au refus de laisser passer les troupes US par son territoire pour attaquer l’Irak. La Turquie chercherait en fait à montrer la voie d’une relation sereine entre OTAN et Moyen-Orient de manière à stabiliser ce dernier. Le vecteur économique, principal facteur de densification des liens Turquie-CCEAG, repose sur la consommation de brut et le quadruplement des investissements arabes en provenance du Golfe vers la Turquie entre 1999 et 2008 ainsi que par la forte croissance des exports de produits manufacturés turcs vers le CCEAG. L’auteur met en exergue le rôle moteur de l’Arabie dans ces relations et évoque le projet de coopération dans le secteur de la défense alors que les pays arabes du Golfe ne cachent plus leur déception vis-à-vis des USA dans ce domaine (dernier épisode: « lâchage » américain concernant l’action KSA au Bahreïn). A cet effet, un dialogue stratégique CCEAG-Turquie a été mis en place à Doha en septembre 2008 et un accord a même été envisagé en juin 2011. L’une des causes de cette dynamique diplomatique est autant à rechercher du côté des Etats du Golfe que de la Turquie. L’Arabie en particulier souhaite éviter qu’à l’instar du Brésil et de la Chine, l’Iran n’entretienne de relation exclusive avec les BRIC. Dazi-Héni conclut en affirmant que les relations turco-iraniennes n’en resteront pas moins plus profondes et plus avantageuses à long terme pour la Turquie que ses liens avec les États arabes du Golfe dont l’un des enjeux consiste à brouiller les cartes pour contrer l’influence chiite dans les nombreux conflits qui déchirent la région.

Dernière contribution de l’ouvrage, l’article de M. Semo analyse la politique étrangère turque l’affaire au travers du prisme libyen. Il met en avant les contradictions et incompatibilités que cette affaire a fait surgir entre enjeux économiques bilatéraux d’une part et engagements politiques et stratégiques d’autre part. Prenant la mesure de ce que fut « l’eldorado libyen » pour les entreprises turques, l’auteur démontre le poids du facteur économique dans la politique étrangère de l’AKP et, faisant écho à l’article d’A. Sever, relativise l’adhésion des leaders turcs au discours de promotion de la démocratie, soulignant par la même le réalisme –pour ne pas dire le machiavélisme- de R.T. Erdoğan et d’A. Davutoğlu.

Critique

L’introduction tout en présentant ce qui va suivre, adopte parfois des accents polémiques qui relève plus de la chronique journalistique que de la recherche, de même qu’elle n’hésite par à reprendre certains poncifs de relations internationales dont on peut questionner l’utilité.

Rassemblant des contributions diverses autant par la discipline dont relève les auteurs que par leur origine géographique, académique et culturelle, l’ouvrage dirigé par D. Schmid est un outil assez précieux en ce qu’il croise les approches et angles de vue pour produire une analyse complexe des lignes de faille et polémiques qui, saillantes ou en filigrane, traversent le vaste sujet de la diplomatie turque avant et depuis 2002.

Recourant à la science politique pour expliquer la genèse de la diplomatie turque contemporaine, aux relations internationale pour décrypter telle ou telle relation bilatérale et en souligner les paradoxes, à l’économie pour mettre en évidence cette dimension fondamentale du réalisme turc en matière de politique étrangère, « La Turquie au Moyen-Orient : Retour d’une puissance régionale » engage une analyse multidimensionnelle d’un phénomène en plein développement et dont il est difficile de prédire les retombées à moyen terme.

Inconvénient inhérent à un ouvrage collectif, on constate plusieurs redondances entre les contributions et la réitération de quelques rappels historiques utiles à la démonstration de l’auteur mais rébarbatifs à la longue.
http://ovipot.hypotheses.org/7965

http://www.collectifvan.org/article.php?r=4&id=68220
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