Chapitre 5 – Les grands courants de l’analyse économique depuis le 16e siècle








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I. La préhistoire de l’analyse économique



A. Aux origines de la pensée économique, la Grèce antique et le Thomisme condamnent moralement l’enrichissement personnel


Les premiers écrits de réflexion sur l’économie sont bien antérieurs au XVIe siècle. Ils apparaissent dans la Grèce antique. Hésiode, dans « Les travaux et les jours » au VIIIème siècle avant notre ère fait l’éloge du travail, fondement de la vie en société et d’une vie heureuse et prospère, écrit comme une leçon de sagesse et de bonne gestion adressée à son frère, Persès, qui dilapidait l’héritage de leur père. C’est ainsi que le mot "économie" dérive du grec « oikosnomos », composé de oikos, pour "maison" et nomos, pour "règle, usage, loi" qui désigne l'art de bien administrer une maison, un domaine. Toutefois, le terme grec d’oikosnomos n’aurait été utilisé pour la première fois, dans cette acception, par Xénophon, dans un ouvrage rédigé vers 360 av. J.-C.

Au IVème siècle avec JC, Platon dans « La République » et « Les lois » conceptualise ce que serait une société idéale et apaisée. Il distingue dans « La République » trois classes : ceux qui commandent la société, les gardiens, puis les laboureurs et autres artisans. Son souci est alors que ceux qui appartiennent à la classe supérieure ne forment pas une oligarchie. Dès lors, il proscrit la propriété personnelle et plus particulièrement la détention de matériaux précieux. Il préconise plutôt l’établissement d’une Cité qui repose sur une logique communautaire et un retour à une économie naturelle. Il ouvre ainsi la voie à un courant de pensée, l’Utopie, qui émergera surtout en période de crise au cours des siècles suivants  (Pères de L’Eglise IIIème siècle après JC, Thomas More qui invente le concept d’Utopie, Les communautés de Fourier, Cabet et Owen au XIXèmesiècle). La pensée marxiste s’inscrit également dans cette logique puisqu’il s’agit de mettre en place une société communiste dans laquelle la gestion de la production et de la répartition des biens se fera directement en nature.

Au même moment, Aristote propose une réflexion économique plus approfondie que Platon. Il ne se cantonne pas comme Platon à l’aspect normatif, mais tente d’en comprendre le fonctionnement réel. Dans « L’éthique à Nicomaque » (IVème avant JC), il soulève plusieurs réflexions théoriques qui auront une grande postérité :

  • Il distingue d'abord les deux usages spécifiques à chaque chose: un usage propre, conforme à sa nature (ainsi le soulier sert à chausser); un usage non naturel, soit celui d'acquérir un autre objet, par la voie de la vente ou de l'échange. C'est la distinction entre valeur d'usage et valeur d'échange qui sera reprise par les économistes classiques et par Marx ;

  • A la question qu’est-ce qui détermine le rapport d'échange entre deux biens différents, Aristote apporte les deux grandes réponses entre lesquelles se partageront les économistes dans les siècles à venir. D’une part, la théorie de la valeur-travail qu’adopteront Smith, Ricardo et Marx d’après laquelle c’est la quantité de travail nécessaire à la production d’un bien qui lui donne sa valeur. Aristote prend l’exemple d’un échange entre une paire de chaussures et une maison en soulignant que derrière cet échange se déroule un échange entre le travail du cordonnier et celui de l'architecte. D’autre part, la théorie de la valeur fondée sur l’utilité qui s’imposera avec la révolution marginaliste en soulignant que la valeur d'un objet réside dans le besoin qui est ressenti pour lui ;

  • Il met aussi en avant les trois fonctions de la monnaie qu’on présente traditionnellement : une fonction d’intermédiaire, de réserve de valeur et d’unité de compte ;

Dans « La politique », Aristote distingue la chrématistique, qu’il condamne moralement, de l’économique. « Chrématistikos » signifie « qui concerne les affaires ». Aristote lui donne le sens d' « acquisition artificielle », qu'il oppose à l'acquisition naturelle des biens nécessaires à la vie, tant de la Cité que de la famille, incarnée par l’économique. L'acquisition naturelle est bornée par le fait que les besoins humains sont limités. Dans les maisons et les édifices publics, on ne peut accumuler sans fin les biens et les instruments qui ne servent qu'à sustenter la vie humaine. L'accumulation d'argent n'a au contraire pas de limite. C’est la raison pour laquelle le commerce dans le but de s’enrichir et, encore plus, le prêt à intérêt, sont condamnables moralement. Aristote accepte en revanche le commerce quand il sert à échanger des biens. L’usure sera condamnée religieusement dans l’Europe médiévale pendant très longtemps notamment avec l’influence du thomisme au XIIIème siècle.

Les enseignements d’Aristote se diffusent surtout en Europe à travers l’œuvre de Saint Thomas d’Acquin (1224-1274). On retrouve en effet chez Saint Thomas la plupart des analyses et concepts présents chez Aristote. Le thomisme tolère le commerce mais à condition qu’il n’ait pas pour but l’enrichissement personnel. Ainsi, les pratiques monopolitistiques sont condamnées, le prêt à intérêt (l’usure) est interdit, le change des monnaies (derrière lequel se trouve souvent des prêts à intérêt) également. De même, Saint Thomas développe l’idée du juste profit ou du juste salaire. Par exemple, le prix demandé par l’artisan doit simplement lui assurer une existence matérielle convenable, c’est-à-dire couvrir à la fois les dépenses de matières premières et l’achat de biens de consommation nécessaires à l’entretien de la famille et de ses compagnons. Le juste salaire est le salaire considéré comme normal dans la collectivité.

B. Les différents courants « mercantilismes » au XVIème et XVIIème siècle : l’enrichissement monétaire et commercial


Alors que les auteurs du Moyen-Âge traitaient des questions économiques essentiellement sous l’angle de la morale divine (influence du thomisme), les mercantilistes abandonnent ce point de vue et jettent les bases d’une nouvelle discipline, l’économie politique, pour prendre le contrepied de cette morale divine et inciter les marchands et souverains à s’enrichir.

Tout d’abord, il faut présenter le contexte historique au début du XVIème siècle :

  • Un essor économique : la fin du XVème siècle est marquée par des grandes découvertes, favorisées par les progrès de l’art et de la navigation. Le portugais Diaz contourne le cap de Bonne espérance en 1487 ; Colomb, à la solde de l’Espagne, découvre le « Nouveau Monde » en 1492. L’Europe part ainsi à la conquête du monde. Cette conquête se manifeste par la colonisation de l’Amérique, d’abord par les Espagnols puis par les Portugais, bientôt suivis des Français, Anglais et Hollandais. Les courants d’échanges se modifient et prennent de l’ampleur : les Portugais ouvrent une nouvelle route des épices contournant l’Afrique, tandis que se développe le commerce transatlantique, qui amène en Europe des produits nouveaux (tabac, tomates, maïs…) mais aussi l’or et l’argent des mines du Pérou ou du Mexique. Le commerce triangulaire entre l’Europe, L’Afrique et l’Amérique se développe à partir de la traite des esclaves qui dépeuple l’Afrique occidentale, enrichit les ports européens et apporte de la main d’œuvre dans les plantations de cannes à sucre en Amérique. Outre les « grandes découvertes », des progrès agricoles et industriels expliquent le développement du commerce. On peut citer l’invention de l’imprimerie ou alors le développement des enclosures en Angleterre (mouvement de cloture des terrains communaux par les grands propriétaires) pour accroître l’élevage de moutons et abonder l’industrie lainière qui croît ;

  • L’émergence d’un Etat centralisateur : le régime féodal qui dominait jusqu’alors, marqué par l’émiettement du pouvoir et la prépondérance de l’aristocratie terrienne, fait place progressivement à l’Etat centralisateur. Il prend par exemple la forme d’une monarchie absolue avec dans la première moitié du XVIème siècle François Ier, Henri VIII en Angleterre, Charles-Quint en Espagne ;

  • La Renaissance : née au XVème siècle en Italie, la Renaissance se propage en Europe au XVIème siècle. A l’intérieur de ce mouvement les « humanistes » (Erasme, Rabelais, More) exalte la liberté intellectuelle et la dignité de l’homme. La liberté intellectuelle est surtout revendiquée sur le terrain scientifique comme celle de Copernic sur l’héliocentrisme accréditant l’idée que l’univers est régi par des lois que l’homme ne peut découvrir que par la raison et l’expérimentation. Même s’ils ne rompent pas avec l’Eglise, les critiques que font les humanistes de l’obscurantisme ou du dogmatisme (cf les « Sorbonagres » chez Rabelais) remettent en cause son autorité morale.

C’est dans ce contexte historique qu’il faut comprendre l’émergence de différents courants mercantilistes. Les auteurs regroupés sous le vocable « mercantilistes » sont extrêmement divers, et ce n’est qu’a posteriori qu’ils ont été regroupés ensemble sous ce même terme. Ce sont les physiocrates qui parlent de « système de commerce » et Adam Smith qui les désigne sous le terme de « système mercantile » pour marquer leur opposition théorique. C’est Eli Heckscher qui invente le terme en 1931 dans un ouvrage « Le mercantilisme » que ce spécialiste du commerce international leur consacre.

Schumpeter dans « Histoire de l'analyse économique » (1954) distingue plusieurs mercantilistes nationaux :

  • Le bullionisme espagnol : Le bullionisme renvoie au mot anglais « Bullion » qui signifie « lingot ». Ce courant mercantiliste suppose alors que les métaux précieux et donc la quantité d’or détenue sont la richesse par excellence en raison de leur caractère impérissable. Dès lors, il faut importer de l’or et éviter d’en exporter. Le Royaume d’Espagne, qui avait missionné Christophe Colomb pour la découverte du « Nouveau Monde », peut développer ses pratiques bullionistes en exploitant l’or et autres métaux précieux de l’Amérique. D’après les estimations officielles de l’époque, 18 000 tonnes d’argent, 200 tonnes d’or sont transférés d’Amérique en Espagne entre 1521 et 1660, et sans doute le double d’après les recherches des historiens.

  • L’industrialisme français : il y a en France une plus grande méfiance sur les effets positifs de l’accumulation de métaux précieux depuis la controverse entre Malestroit et Bodin à la fin des années 1560 au sujet de l’origine de l’inflation. Pour Malestroit, l’inflation provient de la baisse du poids en métal des pièces frappées. Pour compenser cette baisse, les producteurs augmentent leurs prix pour conserver une quantité de métal. Pour Jean Bodin, c’est l’afflux de métaux précieux en provenance du Nouveau Monde qui est la principale source d’inflation. En effet, l’inflation en Espagne se traduit par un déficit commercial puisque les exportations coûtent plus chers et le coût relatif des importations est plus faible. Comme les espagnols importent plus, de nombreux pays voisins, dont la France, acquièrent un volume de métaux précieux plus abondant qui entraine une hausse des prix. Jean Bodin formule ici la première théorie quantitative de la monnaie d’après laquelle une hausse quantitative de la masse monétaire (ici les métaux précieux) génère une hausse des prix. Cette théorie sera reprise sous des formes différentes au XIXe siècle avec Ricardo, Mill, les néoclassiques Fisher et Pigou, puis au XXème siècle avec les monétaristes comme Milton Friedman. Le mercantilisme français n’est donc pas bullioniste, il est plutôt industrialiste, c’est-à-dire qu’il invite à défendre les manufactures face à la concurrence étrangère pour accroître la richesse du souverain. Antoine de Montchrestien est l’un des représentants de ce courant mercantiliste. Dans « Traité d’économie politique » (1615), il préconise le développement des manufactures pour pouvoir produire en France et exporter plutôt que d’importer. Pour ce faire, il défend l’idée d’un protectionnisme temporaire pour aider les industries françaises à lutter « contre les vautours étrangers qui viennent en France et aspirent la substance du peuple ». Il s’agit par exemple d’interdire les importations de biens manufacturés. Il estime qu’il faut également s’appuyer sur les corporations car le travail y est qualifié et la production de qualité. Enfin, il est favorable à la colonisation pour importer des matières premières des colonies et aider la production nationale.

  • Le commercialisme britannique : les mercantilistes anglais sont d’abord commercialistes. Thomas Mun, qui est l’un des principaux représentants de ce courant, préconise le commerce de réexportation pour enrichir le Royaume. Dans « A Discourse of Trade from England unto the East-Indies » (1621), il défend l’objectif d’une balance commerciale excédentaire pour l’Angleterre que permettrait le commerce de réexportation. Thomas Mun, qui dirige l’East India Company, la Compagnie des Indes orientales qui domine le commerce dans l’Océan Indien, prend l’exemple suivant : « pour rendre la chose encore plus claire, quand nous disons […] que 100 000 livres exportées en espèces peuvent faire importer l’équivalent d’environ 500 000 livres sterling en marchandises des Indes Orientales, il faut comprendre que la partie de cette somme qui peut proprement s’appeler notre importation, étant consommée dans le royaume, est d’une valeur d’environ 120 000 livres sterling par an. De sorte que le reste, soit 380 000 livres, est matière exportée à l’étranger sous la forme de nos draps, de notre plomb, de notre étain, ou de tout autre produit de notre pays, au grand accroissement du patrimoine du royaume et ce en trésor, si bien qu’on est en droit de conclure que le commerce des Indes Orientales pourvoit à cette fin »

Malgré la diversité des courants, on peut leur trouver un certain nombre de points communs :

  • Une pensée sécularisée : alors que les auteurs du Moyen Âge traitaient des questions économiques sous l’angle de la morale divine, les mercantilistes proposent une économie politique (le terme apparaît pour la première fois chez Antoine de Montchrestien en 1615) sécularisée au sens où ils réfléchissent aux moyens efficaces pour accroître la puissance politique du royaume par le biais de la puissance économique. Cette sécularisation de la pensée économique est sans doute liée à la Renaissance où les humanistes exaltent la liberté intellectuelle en remettant en cause l’autorité morale de l’Eglise ;

  • La justification du rôle des marchands : tenues en suspicion par l’Eglise (cf le thomisme) et méprisée par l’aristocratie terrienne, les activités commerciales et manufacturières sont valorisées par les mercantilistes. Ces derniers souhaitent montrer la convergence d’intérêts qu’il y a entre le souverain et les marchands du royaume puisque la puissance politique du souverain est censée reposer sur l’enrichissement des marchands. Cette convergence est d’autant plus fondée qu’elle se situe dans un contexte historique de « grandes découvertes ».

  • Interventionnisme et nationalisme économiques : les mercantilistes défendent un interventionnisme. L’Etat doit, selon eux, intervenir dans l’économie pour défendre l’économie nationale et faire en sorte que les marchands et le souverain s’enrichissent. Ainsi, il faut, entre autres, restreindre les importations et stimuler les exportations.

  • Les premiers pas de la macroéconomie : sur le plan de la théorie économique, même si à l’époque le terme n’existe pas, les mercantilistes proposent un début de réflexion macroéconomique en cherchant à préciser les liens entre la masse monétaire et le niveau des prix (cf. Jean Bodin), en mesurant le niveau des importations et exportations par le biais de la balance commerciale (cf. Thomas Mun).


C. Le libéralisme des physiocrates au XVIIIème en France : Quesnay et son tableau économique


Le terme de physiocratie, forgé par Dupont de Nemours, provient de la fusion de deux mots grecs : « physis », la nature et « kratos », la puissance. La physiocratie a dominé politiquement entre les années 1750 et 1770. A la différence du mercantilisme, la physiocratie est une école de pensée fortement structurée autour notamment de son chef de file François Quesnay (1694-1794).

En 1758, Quesnay propose, pour la première fois, une représentation formalisée de son tableau économique (d’ailleurs l’ouvrage s’appelle Tableau économique), baptisé à l’époque « Zizac » (= Zigzag) pour son allure faite de lignes brisées qui s’entrecroisent. Ce « zizac » représente un circuit économique entre trois classes :

  • la classe des propriétaires qui inclut le souverain et les « décimateurs », ie le clergé  et les propriétaires des terres. Cette classe subsiste par le revenu ou produit net issu de l’agriculture payé par la classe productive chaque année ;

  • La classe productive est « celle qui fait renaître par la culture du territoire les richesses annuelles de la nation ». Il s’agit donc des agriculteurs ;

  • La classe stérile est « composée de tous les citoyens employés à d’autres services et d’autres travaux que ceux de l’agriculture ». On y trouve, entre autres, les artisans, les marchands, les manufacturiers.

Comme son nom l’indique (classe productive), seule l’agriculture est créatrice de richesses ; l’industrie ne l’est pas (classe stérile). Cette thèse de Quesnay repose sur l’idée que l’agriculture multiplie les matières (on plante un grain de blé, on reçoit un épi), alors que les activités manufacturières ne font que la transformer (le blé transformer en farine puis en pain).

C’est à travers cette thèse que Quesnay présente son circuit économique avec les échanges de flux monétaires entre les trois classes :

  • Ainsi, la classe productive produit pour 5 milliards de livres. Les agriculteurs en gardent deux milliards pour reconstituer leurs « avances annuelles », c’est-à-dire les matières premières, les produits consommés par les travailleurs, le fourrage consommé par le bétail nécessaires à la production. Les agriculteurs vendent 1 milliard aux propriétaires et 2 milliards à la classe stérile. La recette de 3 milliards obtenus permet en retour aux agriculteurs d’acheter pour 1 milliard de biens destinés à compenser l’usure du matériel que Quesnay appelle « les intérêts des avances primitives » et de verser 2 milliards de revenus aux propriétaires des terres sur lesquelles ils cultivent1.

  • La classe des propriétaires dépense les 2 milliards reçue l’année précédente des agriculteurs en 1 milliard auprès de la classe productive et 1 milliard auprès de la classe stérile. Les propriétaires reçoivent à nouveau les 2 milliards de la part des agriculteurs qu’ils pourront dépenser l’année suivante.

  • La classe stérile dépense son avance monétaire de 1 milliard en achat de produits agricoles, qu’elle transforme en produits manufacturés et vend aux propriétaires. Elle récupère ainsi 1 milliard. Elle recommence une deuxième fois l’opération, les produits manufacturés étant vendus cette fois à la classe productive.

Il ressort de ce circuit que seule la classe productive est en mesure de créer des richesses à la différence des deux autres classes et surtout de la classe stérile. En effet, la classe productive produit pour 5 milliards de livres de produits et dépensent pour sa production 3 milliards avec 2 milliard pour la reconstitution des « avances annuelles » (sorte de « consommations intermédiaires ») et 1 milliard pour les « intérêts des avances primitives » (sorte d’amortissement). Pour Quesnay, la classe productive génère donc un « produit net » annuel de 2 milliards de livres puisqu’il s’agit de la différence entre la valeur de la production et le coût de la reconstitution des avances. Ce « produit net » est reversé aux propriétaires. Les propriétaires ne réalisent aucun produit net, puisque leur richesse ne provient que des revenus versés par la classe productive. De même, la classe stérile ne réalise aucun produit net.

Tableau n°1. Le tableau économique de Quesnay.



Au premier abord, le tableau économique de Quesnay ne suscite pas un grand intérêt, pourtant, sa thèse selon laquelle seule l’agriculture créerait de la richesse a un intérêt politique à l’époque essentiel. En effet, Quesnay s’oppose à l’influence mercantiliste exercée par Jean-Baptiste Colbert (1619-1683) qui fut Contrôleur général des finances sous Louis XIV entre 1665 et 16832. Lorsque Colbert décède en 1683, l’état des finances royales se trouve dans une situation critique à cause des guerres ; l’agriculture française se trouve également dans une situation dramatique à cause des mauvaises récoltes dues aux conditions climatiques, ainsi que des charges trop lourdes qui pèsent sur les agriculteurs. Jean-Baptiste Colbert avait jusqu’alors mené une politique d’inspiration mercantiliste en encourageant l’industrie et le commerce qui avaient pris un rapide essor sous son ministère et en menant des guerres contre l’Angleterre et la Hollande pour affirmer la suprématie commerciale de la France. Pour encourager l’industrie et le commerce, Colbert a mené des politiques protectionnistes, mais a également délaissé l’agriculture. Non seulement il avait fixé une politique de prix bas et une réglementation stricte de leur circulation, mais en plus il avait financé les guerres de la France en taxant les produits agricoles de manière élevée. Cette politique se situe à l’opposée de celle défendue par Quesnay. Quesnay est mécontent de l’agriculture française qu’il juge délaissée alors qu’elle est la seule activité à même de produire des richesses et de désendetter le royaume. Quesnay est obsédé par le « bon prix » du grain : il se lamente des prix insuffisants auxquels les cultivateurs vendent leurs récoltes, ce qui les empêche de dégager les ressources nécessaires pour améliorer les cultures.

D’autre part, le tableau économique de Quesnay présente un intérêt évident pour la théorie économique puisque la physiocratie constitue le premier courant à défendre une conception libérale de l’économie avant les économistes classiques. Cette conception libérale réside dans les recommandations que formule Quesnay pour redynamiser l’agriculture :

  • Libre circulation : Pour accroître la production, il faut augmenter les « avances » (annuelles et primitives) des agriculteurs. Cela nécessité une hausse du prix de vente des denrées agricoles qui ne peut passer que par une libre circulation des denrées agricole. Il faut donc abandonner les politiques de prix bas et les restrictions imposées par Colbert.

  • Pas de fiscalité excessive : il ne faut pas taxer les produits agricoles car cela empêche la reconstitution des avances et condamne la production au déclin.

De plus, les économistes classiques reprendront des concepts à Quesnay comme la distinction entre les « avances annuelles » et les « avances primitives » qu’ils réinterpréteront en terme de « capital fixe » et « capital circulant ».

Ainsi, le tableau économique de Quesnay vise à montrer ce qu’est le fonctionnement d’une économie soumise à un ordre naturel et les méfaits qui découlent du non respect de celui-ci. Cet ordre naturel est donc un ordre libéral : les gouvernants ont pour seul tâche d’assurer la liberté des échanges. C’est en ce sens que Quesnay présente son tableau comme l’illustration des effets de « la liberté simple et naturelle ».

Ces idées libérales de Quesnay s’inspirent de la philosophie du droit naturel de John Locke pour justifier l’existence de la propriété privée. En 1688, l’Angleterre connaît une révolution, la Glorieuse Révolution, qui eut pour conséquence de renverser le roi Jacques II d'Angleterre et de provoquer l’avènement de la fille de celui-ci, Marie II, et de son époux, Guillaume III prince d'Orange, à la suite de l'invasion néerlandaise de l'Angleterre menée par ce dernier. La révolution déboucha sur l’instauration d’une monarchie parlementaire et la Déclaration des droits de 1689 qui affirme, entre autres, la tenue d’élection libres et le renouvellement du Parlement. Ce texte constitue une première forme de démocratie. Or, parmi ceux qui ont inspiré la rédaction de ce texte se trouve Locke et sa philosophie du droit naturel. Pour lui, à l’état de nature, les hommes jouissent d’un certain nombre de droits, qui sont antérieurs à la société politique. Le contrat social qui fonde la société politique ne doit pas abolir ces droits naturels, mais seulement de les codifier et de les faire respecter. Le souverain ne peut donc agir selon son bon vouloir, il doit respecter le droit positif dans lequel s’incarnent ces droits naturels à la différence de ce qu’énonce Hobbes. Parmi ces droits se trouve de propriété. Pour Locke, si Dieu a donné la terre aux hommes en commun, chaque homme possède le fruit de son travail et par suite la terre qui cultive pour satisfaire ses propres besoins. Comme la terre que travaille un homme constitue sa propriété, le souverain ne peut lui prélever une partie des fruits de son labeur (taxes) sans son consentement.

Pour finir, les recommandations libérales de Quesnay ont été influentes politiquement. Ainsi, Anne Robert Jacques Turgot (1727-1781), qui fut contrôleur général des finances de Louis XVI, recommanda au roi de gouverner avec des « lois générales », c’est-à-dire de ne pas interférer dans le commerce du grain. L’influence de la physiocratie en France est très forte au tournant des années 1760. Ainsi, il est décidé en 1763 la libre circulation du blé en France, puis 1764 la libre exportation du blé.

Il existe plusieurs limites à cette approche :

  • L’idée que seule l’agriculture est productrice de richesses est remise en cause par la révolution industrielle où le développement des manufactures génère de la croissance économique. En dehors de la réflexion économique, cette thèse est également remise en question par la découverte de Lavoisier sur la conservation de la masse : « rien ne se perd, rien ne se créé, tout se transforme » (années 1770). En fait, l’agriculture, pas plus que l’industrie, ne multiplie la matière.

  • Il y a une absence de profit dans le tableau économique de Quesnay. Le revenu qui revient aux propriétaires est en fait une rente foncière et non un profit. Le circuit économique décrit de ce point de vue un capitalisme sans profit. Sans profit, le tableau ne permet pas de penser l’accumulation du capital et la croissance.


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