Chapitre 5 – Les grands courants de l’analyse économique depuis le 16e siècle








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V. La réforme de la pensée libérale : la « révolution keynésienne »



A. Une rapide biographie et le contexte de l’auteur



John Maynard Keynes naît en 1883 à Cambridge. Son père, John Neville, est lui-même économiste, professeur à Cambridge et auteur de travaux marquants sur la méthodologie en économie. Il y suit les cours des plus éminents économistes d’une époque où l’école néo-classique domine les débats : Alfred Marshall (1842-1924), ami de son père, et son principal disciple Arthur Cecil Pigou (1877-1959).

Esprit brillant et éclectique, Keynes fréquente les milieux intellectuels et artistiques (notamment l’écrivain Virginia Woolf et le mathématicien Bertrand Russell) et s’implique dans les débats politiques. Haut fonctionnaire aux finances pendant la première guerre mondiale, il participe aux négociations du traité de Versailles, s’oppose aux réparations imposées à l’Allemagne et démissionne, publiant ses analyses dans « Les conséquences économiques de la Paix » en 1919. Il récidive en publiant « Les conséquences économiques de Monsieur Churchill » en 1925 pour s’opposer au retour de la Livre Sterling au système d’étalon or d’avant 1914.

C’est dans le contexte de dépression des années 30 que Keynes apporte sa contribution majeure. Dès le « Traité de la monnaie » (1930), mais encore davantage dans la « Théorie générale de l’emploi de l’intérêt et de la monnaie » (1936), Keynes s’oppose aux politiques budgétaires et monétaires préconisées par les néo-classiques et propose une explication macroéconomique d’un chômage qui peut être à la fois durable et involontaire.

Pendant et après la seconde guerre mondiale, il est chargé de réfléchir à l’organisation de l’économie de guerre (« Comment payer pour la guerre », 1940). En 1944, il représente la Grande-Bretagne aux négociations de Bretton Woods sur les principes du Système Monétaire International mais ne réussit pas imposer ses vues, comme la création d’une monnaie mondiale. Il décède en avril 1946 d’une crise cardiaque liée vraisemblablement à une charge de travail excessive.

B. Une triple rupture méthodologique avec la pensée classique


On peut parler d’une « révolution keynésienne » par rapport aux classiques et néoclassiques à plusieurs titres :

  • Le cadre temporel : Keynes raisonne à court terme alors que les classiques et néoclassiques privilégient le long terme. Ainsi, la loi de Say envisage la possibilité de crises, mais celles-ci sont nécessairement temporaires et de court terme car toute offre créé sa propre demande. Pour Keynes, pressé sans doute par l’urgence de la situation de la Grande dépression (chômage massif, pauvreté, dépression économique…), « à long terme, nous serons tous morts » (« Théorie générale de l’emploi de l’intérêt et de la monnaie »). Par exemple, à court terme, l’épargne n’est pas seulement une consommation différée, mais également une fuite de revenu qui entrave le multiplicateur keynésien et donc la relance économique.

  • Le niveau d’incertitude : dans la tradition libérale, il n’y a aucune incertitude qu’il s’agisse des échanges, des informations dont des disposent les agents économiques, alors que pour Keynes, une incertitude « radicale » pèse sur le comportements des agents économiques. Ainsi, la théorie de l’équilibre général de Walras repose sur une hypothèse d’information parfaite. L’incertitude radicale chez Keynes s’exprime de plusieurs manières : les entrepreneurs que Keynes qualifie d’ « esprits animaux » fixent leur niveau de production en fonction des anticipations qu’ils font de la demande effective ; dans la fonction keynésienne de monnaie, l’univers incertain fait que les agents que les agents peuvent détenir de la monnaie pour elle-même lorsque le taux d’intérêt est faible (motif de spéculation).

  • L’échelle du raisonnement : les néoclassiques raisonnent de manière microéconomique alors que Keynes propose une analyse macroéconomique. Les théories néoclassiques reposent sur le comportement d’un agent économique (le consommateur, le producteur) rationnel qui serait représentatif de tous les autres acteurs. Pour Keynes, il s’agit d’un « sophisme de composition » : on ne peut pas passer de l’échelle individuelle à l’échelle collective par simple agrégation des comportements. Par exemple, si un producteur a intérêt à une baisse de salaire pour réduire ses coûts à un niveau individuel, si tous les producteurs agissent ainsi, le niveau de la demande globale baisse, ce qui réduit encore davantage l’activité des producteurs. La somme des intérêts privés ne conduit pas à l’intérêt général. Il faut donc un autre type de raisonnement et Keynes le propose à travers la macroéconomie. L’échelle de compréhension des acteurs économiques n’est plus au niveau individuel, mais collectif à travers les agrégats de la comptabilité nationale (revenu global, consommation finale…).

C. Ces ruptures méthodologiques conduisent à des ruptures thématiques marquées entre Keynes et les classiques


Tout d’abord, les classiques supposent que l’ajustement entre l’offre et la demande se fait par les prix sur les marchés, alors que pour Keynes, les prix sont rigides à court terme ; l’ajustement ne peut se faire pour Keynes que par les quantités. Par exemple, la théorie de l’équilibre partiel de Marshall suppose que si le prix d’offre est supérieur au prix de demande, les vendeurs reçoivent moins d’argent qu’il ne leur est nécessaire pour offrir leur production sur le marché ; ils ont alors tendance à diminuer la quantité produite et donc le prix d’offre jusqu’à ce qu’il soit égal au prix de la demande. Pour Keynes, cette autorégulation n’est pas possible car les prix sont rigides à court terme. Par conséquent, si l’offre est supérieure à la demande, l’ajustement se fait par les quantités : les quantités offertes diminuent et le chômage augmente.

Ensuite, Keynes substitue à l’approche classique de l’équilibre une approche fondée sur le circuit. Pour les classiques, il ne peut pas y avoir de déséquilibre entre l’offre et la demande car l’ajustement se fait par les prix sur le marché des biens et services ou le salaire sur le marché du travail. C’est le même raisonnement dans le cas de l’épargne (S) et l’investissement (I) grâce aux variations du taux d’intérêt (î). S est une fonction croissante du niveau de î et I une fonction décroissante de î. Ainsi si S > I, alors î augmente, ce qui fait baisser le niveau de S et croître le niveau de I jusqu’à ce que S = I. Pour Keynes, cet équilibre n’est pas possible car I et S ne dépendent pas de la même variable : S est une fonction croissante du niveau de revenu alors que I est une fonction croissante du niveau de î. î ne peut donc pas servir de variable d’ajustement entre I et S. Keynes propose alors de ne raisonner en termes d’équilibre, mais de circuit. Ainsi, si S > I, alors le niveau de production diminue, le niveau de revenu également puis le niveau d’épargne. C’est l’enchainement entre ces différentes variables qui constitue l’analyse keynésienne en circuit. Par ailleurs, notons que pour Keynes, il existe un paradoxe de l’épargne au sens où « trop d’épargne tue l’épargne ».

Puis, Keynes ne situe pas l’origine du chômage dans un dysfonctionnement du marché du travail mais dans une insuffisance de la demande effective. Pour les néoclassiques, le marché du travail est un marché comme les autres au sens où l’offre de travail (celle des travailleurs) et la demande de travail (celle des employeurs) dépendent du salaire réel, dont la flexibilité permet d’assurer l’équilibre. Le chômage par conséquent ne peut être qu’involontaire si la flexibilité des salaires est respectée. Pour Keynes, il n’existe pas de marché du travail car l’offre et la demande de travail ne dépendent pas des mêmes variables : la demande de travail est une fonction décroissante du salaire réel alors que l’offre de travail est une fonction croissante du salaire nominal. Dans ces conditions, le niveau de l’emploi est déterminé par l’entrepreneur, ie la demande de travail, elle-même fonction de la demande effective (ie la demande globale anticipée par les entrepreneurs) ; chez Keynes, le chômage apparaît alors comme involontaire par nature.

Keynes défend une approche monétaire également différente de celle des classiques et néoclassiques. A l’exception de Hayek, la théorie libérale repose sur la théorie quantitative de monnaie : Ricardo, Mill, Walras, Marshall, Fisher adhèrent à l’idée que la monnaie a uniquement pour fonction celle d’intermédiaire dans les échanges. Elle n’a aucun effet sur l’économie réelle et les quantités de biens échangés. La monnaie est donc neutre. Il s’agit de la thèse de la monnaie transactionnelle. En situation d’univers certain et sur le long terme, la monnaie ne peut être demandée pour elle-même. Dans « la théorie générale » (1936), Keynes rompt avec la conception transactionnelle de la monnaie. Il suppose ainsi qu’il existe une « préférence pour la liquidité ». L’individu qui renonce à une consommation immédiate constitue une épargne (rappelons que chez Keynes, le revenu se partage entre la consommation et l’épargne). Cette épargne peut prendre deux formes : des titres ou de la monnaie (= liquidités). La monnaie peut ainsi être demandée pour elle-même lorsque l’épargne n’est pas entièrement placée. Il distingue trois motifs de préférence pour la liquidité : le motif de transaction, le motif de précaution et le motif de spéculation. La préférence pour la liquidité sous la forme d’une monnaie de spéculation s’accroît au fur et à mesure que les taux d’intérêt baisse ; le taux d’intérêt étant défini comme le prix de la renonciation à la liquidité. Dans cette perspective, une politique monétaire de rigueur avec une hausse des taux d’intérêt encourage les agents économiques à détenir des liquidités, ce qui freine la consommation et la relance de l’activité économique.

Enfin, Keynes se différencie des libéraux en ce qu’il prône une intervention de l’Etat plus forte. Pour les classiques et néoclassiques, l’Etat doit être minimal  bien que le champ d’intervention de l’Etat varie selon les auteurs. Pour Smith, l’Etat doit assurer la défense, la justice et l’entretien de certains ouvrages et institutions publics qui ne peut être assuré par l’initiative privée. Pour Pigou, l’Etat doit lutter contre les externalités en définissant des droits de propriété et financer des biens collectifs. Néanmoins, en dehors de ces défaillances de marché, l’Etat doit laisser faire « la main invisible » qui fait converger les intérêts privés vers l’intérêt général. Le marché est plus efficace que l’Etat car il entraine, sous certaines conditions, une allocation optimale des ressources. Pour Keynes, le marché ne s’autorégule pas parfaitement. Il existe des déséquilibres durables comme « l’équilibre de sous-emploi » qui nécessite une intervention de l’Etat au travers de politiques conjoncturelles. Ainsi, pour lutter contre « l’équilibre de sous-emploi », caractérisée par une demande effective insuffisante pour assurer le plein-emploi, l’Etat peut mener une politique de relance qu’elle soit monétaire (baisse des taux d’intérêt) ou budgétaire (hausse des dépenses publiques).

D. Une « révolution keynésienne » ?


En 1947, le keynésien Lawrence Klein publie un ouvrage « La révolution keynésienne » qui consacre l’idée d’une opposition irréductible à la pensée néoclassique. Cet ouvrage pose une question essentielle : la pensée économique de Keynes est-elle si « révolutionnaire » que cela dans le contexte des années 1930 ?

Les deux précédentes parties (B et C) permettent de répondre par l’affirmative. La pensée keynésienne opère une rupture à la fois méthodologique et thématique avec les classiques et, surtout, les néoclassiques. Keynes réfute l’idée d’une autorégulation des marchés caractérisée par un équilibre partiel et/ou général à long terme où les crises ne seraient que temporaires. Keynes met en avant l’existence de rigidités qui empêchent la flexibilité des prix, des salaires ou des taux d’intérêt d’où il résulte des déséquilibres que seule une intervention de l’Etat est en mesure de surmonter.

Il faut néanmoins relativiser l’aspect révolutionnaire de la pensée keynésienne pour plusieurs raisons :

  • La révolution keynésienne n’a pas surgi ex nihilo. Keynes s’inspire d’économistes qui l’ont précédé. Keynes s’inspire de Malthus et de sa critique de la loi des débouchés de Say. Les notions keynésiennes de « préférence pour la liquidité » et d’ « équilibre de sous-emploi » renvoient à l’idée développée par Malthus d’une crise de sous-consommation qui résulterait du fait qu’à court terme toute offre ne créé pas sa propre demande, dans la mesure où une partie de l’épargne est conservée pour elle-même. Keynes lui consacrera d’ailleurs un petit ouvrage au titre révélateur : « Robert Malthus, the first of the Cambridge Economists » en 1933 ;

  • Plusieurs économistes développent à l’époque des conceptions proches. C’est le cas de l’école suédoise des finances publiques qui, durant l’entre-deux-guerres, met l’accent sur la possibilité d’un équilibre de sous-emploi et la nécessité pour l’Etat de relancer l’activité. Ohlin préconise notamment une politique de régulation conjoncturelle contracyclique. En outre, en Angleterre, il existe un cercle d’économistes autour de Keynes qui l’aident à élaborer ses théories. Il s’agit du « circus » où l’on trouve Robinson, Kaldor ou Robinson ;

  • A côté des analyses de Marx ou Schumpeter, la pensée keynésienne perd de son aspect « révolutionnaire ». Marx et Schumpeter s’interrogent sur le maintien du système capitaliste (tous les deux en prédisent la fin) alors que Keynes raisonnent classiquement en termes de croissance dans le cadre d’une économie de marché. Keynes réfléchit aux conditions d’un fonctionnement efficace de l’économie de marché. En ce sens, ses préoccupations sont plus proches des problématiques néoclassiques ; l’économie de marché étant posée comme un système naturel indépassable.


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