Chapitre 5 – Les grands courants de l’analyse économique depuis le 16e siècle








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B. La convergence n’empêche cependant pas la réaffirmation des orthodoxies et hétérodoxies



1. La nouvelle orthodoxie libérale


A partir des années 1950, une nouvelle orthodoxie libérale s’affirme dans un contexte des Trente Glorieuses caractérisé par la multiplication des plans de relance et l’affirmation du rôle de l’Etat-providence. Ce renouveau de la pensée de la néoclassique a lieu sous l’impulsion de Milton Friedman et, plus largement, du courant monétariste dont il est le principal représentant. Ils remettent en question des le fondements du keynésianisme et réaffirment la validité des préceptes libéraux. Friedman critique vivement les politiques conjoncturelles keynésiennes dont il conteste l’efficacité. Par exemple, dans « A theory of the consumption function » (1957), Friedman s’oppose radicalement aux politiques de relance : l’augmentation du revenu des agents économiques n’est pas susceptible de stimuler la croissance économique car ils ne raisonnent pas en termes de revenu courant, contrairement à ce qu’affirme Keynes, mais en termes de  revenus permanent.

Au cours des années 1970, la « nouvelle économie classique » (NEC) radicalise les positions monétaristes. Comparons la théorie monétariste des « anticipations adaptatives » et celle des « anticipations rationnelles » développée par la NEC :

  • Friedman forge le concept d’ « anticipations adaptatives »5 pour critiquer les politiques de relance keynésiennes : un agent effectue une anticipation adaptative, en contexte d’information imparfaite, lorsqu’il adapte ses prévisions en tenant compte de l’information dont il dispose sur les grandeurs observées dans le passé ainsi que des erreurs d’anticipations commises sur ces valeurs passées. Friedman estime alors qu’une politique monétaire de relance ne permet pas de lutter contre le chômage à long terme en raison des « anticipations adaptatives » des agents économiques ; elle ne fait que créer de l’inflation en vertu de la théorie quantitative de la monnaie. En revanche, à court terme, la relance monétaire peut faire diminuer le chômage car les agents sont victimes d’une « illusion monétaire » : certes la relance monétaire génère de l’inflation, mais les salariés ne se rendent pas compte que leur salaire réel a diminué ; compte tenu de cette diminution du salaire réel dont ils ont conscience, les employeurs augmentent leur demande de travail et le taux de chômage baisse. Mais, grâce à leurs « anticipations adaptatives », les salariés prennent conscience de la hausse des prix, réclament une hausse de leur salaire nominal. Le salaire réel retrouve son niveau de départ et le taux de chômage revient à son niveau d’origine.

  • Pour la NEC, les anticipations ne sont pas « adaptatives », mais « rationnelles », c’est-à-dire que les agents anticipent parfaitement les conséquences d’une décision (en l’occurrence ici une relance monétaire) : les agents ne sont donc victimes d’aucune « illusion monétaire ». Dans ces conditions, une politique monétaire expansive n’a aucun effet sur le chômage, même à court terme, car les agents anticipent la hausse du taux d’inflation et réclament une hausse des salaires. Cette relance monétaire ne peut donc entrainer que de l’inflation en vertu de la théorie quantitative de la monnaie.

Au début des années 1980, l’école de l’offre, avec Gilder et Laffer, renouvelle la pensée libérale. On peut citer l’ouvrage d’Arthur Laffer, « The economy of the tax revolt » (1979) où il critique la politique fiscale américaine, en montrant qu’au-delà d’un certain seuil, tout alourdissement du taux de pression fiscal provoque une baisse du montant total des recettes fiscales. Pour encourager l’offre, Laffer recommande une baisse des taux d’imposition pour les agents aux revenus les plus élevés, ce que fera Reagan en 1981 avec la réforme fiscale « Economic Recovery Tax Act ».

La nouvelle orthodoxie libérale se manifeste également à travers l’école des choix publics. On peut citer l’ouvrage de Gordon Tullock et James Buchanan, « The Calculus of Consent: Logical Foundations of Constitutional Democracy » (1962) dans lequel ils expliquent que les hommes politiques font prévaloir leurs intérêts en premier lieu, notamment à travers leur réélection, plus que l’intérêt général à travers notamment la régulation des activités économiques. C’est ainsi que s’explique la hausse des dépenses publiques : ce n’est pas pour des raisons économiques, mais parce que les gouvernements veulent donner satisfaction aux revendications des groupes des pression

2. Les « post-keynésiens » réaffirment le caractère inconciliable entre la pensée keynésienne et la pensée néoclassique


Les post-keynésiens reprennent ce qu'il y a de plus radical chez Keynes, à savoir l'incertitude radicale, l'analyse circuitiste, l'endogénéité de la monnaie, le principe de la demande effective…En ce sens, ils se distinguent fortement des néo-keynésiens, qui effectuent une synthèse entre les approches keynésienne et néo-classique.

Toutefois, les post-keynésiens appartiennent à des courants très divers. On y rencontre, entre autres, la macroéconomie kaleckienne qui part d'une synthèse entre le marxisme et le keynésianisme ; l'école de Cambridge ou post-cambridgiens avec Nicholas Kaldor, Joan Robinson, Michal Kalecki, Piero Sraffa ; l'école du circuit avec Frédéric Poulon, Schmitt, Barrère, Marc Lavoie, Bernard Vallageas, qui schématise la circulation de la monnaie sous forme d'un circuit..

Prenons la théorie du cycle du crédit de Minsky pour illustrer à quel point les post-keynésiens renouent avec les préceptes keynésiens. Dans « Can it happen again ? errays on instability and finance » (1982), Minsky explique comment, dans un contexte d’incertitude, les variations du crédit entraine des fluctuations économiques. En phase de croissance économique, les emprunteurs et prêteurs sous-estiment les risques économiques. Ils font l’hypothèse que la croissance économique future permettra de dégager des profits suffisants pour rembourser les intérêts de la dette. Par conséquent, les crédits et les investissements se multiplient, ce qui entraine de la croissance économique. Néanmoins, dans un second temps, à mesure que le nombre de crédits augmente, l’endettement des agents économiques s’accroît, les prêteurs deviennent alors de plus en plus circonspects sur le degré de solvabilité des agents économiques et conditionnent les prêts à une hausse des taux d’intérêt. Cette augmentation des taux incite les entreprises à se désendetter. Elles mettent en vente leurs actifs (stocks de marchandises, placements immobiliers…). Or, comme il n’y a pas autant de demandeurs que d’offreurs sur le marché, le prix de ces actifs s’effondre. On entre alors dans une spirale déflationniste jusqu’à ce que la situation financière des entreprises soit saine et que l’investissement reparte à partir notamment des fonds propres. Cette théorie de Minsky emprunte à la pensée keynésienne l’incertitude radicale dans laquelle évoluent les agents économiques, en l’occurrence ici les prêteurs et emprunteurs.

3. Une pluralité de courants hétérodoxes


On peut distinguer plusieurs courants de pensée « hétérodoxes » qui se sont développés à côté des paradigmes libéraux et keynésiens. Ils partagent souvent plusieurs points communs comme l’impossibilité de les intégrer dans un courant orthodoxes (keynésien ou libéral), l’influence de la pensée marxiste, le recours aux autres sciences sociales (sociologie, science politique, histoire).

Même si la liste est loin d’être exhaustive, nous présenterons trois courants hétérodoxes : l’institutionnalisme, le régulationnisme, le conventionnalisme.

L’institutionnalisme se caractérise un fort rejet du modèle néoclassique, jugé irréaliste dans la mesure où il ne prend pas en compte le contexte social dans lequel évoluent les agents en recourant aux autres sciences sociales. Douglass North (1920-2015) est l’un des principaux représentants de ce courant. Il s’est intéressé au rôle des institutions, soit « les contraintes humainement conçues qui structurent les interactions politiques, économiques et sociales » dans les processus de croissance économique. Il a notamment montré que les institutions, dont les droits de propriété, avaient joué un rôle plus important que les inventions techniques dans le développement du commerce transocéanique entre 1600 et 1850.

Au croisement du keynésianisme et du marxisme, l’école de la régulation explique les crises économiques à travers l’évolution historique du capitalisme. Elle est principalement représentée en France par Robert Boyer6. Chaque période de croissance économique est associée à un « mode de régulation » qui combine deux dimensions :

  • un « régime d’accumulation » qui désigne la manière dont la sphère productive accumule des richesses (organisation de la production de la firme, mode d’extraction de la plus-value (plus-value absolue par allongement de la durée du travail ou plus-value relative par une amélioration de la productivité du travail), nature sectorielle de la production…) ;

  • des « formes institutionnelles » qui renvoient à la « codification des rapports sociaux ». On distingue 5 formes institutionnelles : les formes de la concurrence, le rapport salarial, le rôle de l’Etat, le mode d’insertion international, le rôle de la monnaie.

La crise de 1929 correspond alors à une crise du mode de régulation concurrentiel. En effet, il y a régime d’accumulation intensive de richesses avec les gains de productivité permis à l’organisation scientifique du travail, mais il n’y pas de consommation de masse pour écouler le stock de production. Ce manque de consommation provient de ce que les « formes institutionnelles » ne sont pas adaptées : le salaire est perçu comme un coût et non comme un vecteur de demande. Cette explication de la crise de 1929 mobilise à la fois des références keynésiennes (l’insuffisance de la demande) et marxistes (« le mode de régulation » qui fait écho au « mode de production »).

Enfin, l’école des conventions, qui s’est développée dans les années 1980 sous l’impulsion de plusieurs économistes7, consiste à comprendre comment les individus parviennent à mettre en place des règles de coopération et de comportements dans des situations d’incertitude avec pour hypothèse centrale que les individus ont une rationalité limitée. L'économie des conventions se concentre particulièrement sur les conventions qui régissent les échanges. Elle amène à concevoir le marché d'une manière différente de l'analyse classique où l'échange fait de manière mécanique. Le marché selon l'économie des conventions fonctionne par le biais de conventions (savoirs collectifs, normes implicites, etc.). Un échange entre deux acteurs n'est possible que s'ils partagent une convention sur ce qui est échangé. Dans la vision classique, seul le rapport au prix est déterminant. Mais dans « De la justification. Les économies de la grandeur » (1991), Luc Boltanski et Laurent Thévenot montrent qu'il existe une pluralité de conventions telles que la réputation ou la confiance. Cette pluralité donne lieux à différentes grammaires au sein duquel les conventions fonctionnent selon leur propre logique. Par exemple, dans le cas d'une voiture de luxe, et plus généralement de ce que Thorstein Veblen appelle dans « La théorie de la classe de loisir » (1899) la consommation ostentatoire (c'est-à-dire tous les biens dont la finalité consiste à affirmer un statut social, une personnalité), c'est moins le prix qui importe que les qualités propres de cette voiture, sa rareté, son prestige, sa désirabilité sociale, etc.

1 Les « avances annuelles » peuvent se rapprocher du concept moderne de « consommations intermédiaires » ou « capital circulant » qui sera utilisé par les économistes classiques ; les « avances primitives » correspondent à ce que les classiques appelleront le « capital fixe ». Les « intérêts des avances primitives » correspondent à ce qu’on appellera plus tard « l’amortissement », soit le coût de l’usure du capital.

2 Attention, quand Quesnay naît, Colbert est déjà mort, mais son influence politique et économique a été telle qu’elle s’est poursuivie après son décès.

3 « Analytical aspects of anti-inflation policy », in American Economic Review, 1960

4 Il s’agit d’une situation dans laquelle l’agent non informé ne peut contrôler l’action de son partenaire ou bien n’a pas les moyens d’en évaluer l’opportunité.

5 « The role of monetary policy », in American Economic Review, 1968

6 Robert Boyer, « La théorie de la régulation. Les fondamentaux », 2004.

7 Dupuy Jean-Pierre, Eymard-Duvernay François, Favereau Olivier, Salais Robert et Thévenot Laurent, 1989, "Économie des conventions", Revue économique, vol 40, n°2.

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