I les projets de William Boltyn








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Une lettre mystérieuse


– Acceptez-vous un cigare, monsieur ? Ce sont des panatellas. Mon père les dit excellents.

Et Lucienne Golbert tendit une boîte à Ned.

Le dîner venait de prendre fin. La jeune fille avait fait les honneurs de la maison avec cette grâce discrète et souriante, cette réserve pleine de familiarité, qui est l’apanage des jeunes filles françaises.

M. Golbert, dont la bienveillante physionomie s’éclairait d’un sourire heureux, trouvait très sympathique le jeune ingénieur.

Sans qu’il eût rien fait pour cela, la conversation avait surtout roulé sur l’invention de la torpille terrestre.

M. Golbert prétendait, qu’à bref délai, cette découverte devait complètement changer les conditions des guerres, et qu’il ne serait pas extraordinaire qu’elle amenât leur suppression. Le savant, chez lui, était doublé d’un philosophe.

Ned, au contraire, émettait des doutes sur l’avènement d’une paix universelle. Non point qu’il se targuât de scepticisme ; les idées remplaceraient les canons, mais la lutte entre les hommes existerait toujours.

Les quelques savants, amis de M. Golbert présents au dîner, n’avaient pas émis d’opinion formelle. Selon eux, l’homme, sa raison d’être, et la lente évolution qui, partie des derniers degrés de l’animalité, en avait fait un rêve merveilleux entre tous, tout cela, c’était du mystère. L’avenir de l’humanité restait impénétrable.

Dans le fumoir, coquettement meublé, où des armes japonaises côtoyaient des antiquités gothiques et des statues étrusques, on avait servi le thé.

Lucienne s’empressait autour des convives, s’informant des goûts et des préférences. Dans sa robe de couleur claire, ses longs cheveux flottant à l’antique, elle était vraiment charmante.

Tout en écoutant un interminable discours sur un nouveau phonographe que lui faisait un vieux savant à lunettes d’or, Ned suivait, du coin de l’œil, les allées et venues de la jeune fille.

Il subissait, involontairement, le charme enveloppeur qu’elle dégageait. Une sensation qu’il ne pouvait définir s’emparait de lui. Il était heureux lorsque, alerte et souriante, Lucienne s’approchait, et, de sa voix perlée, se mêlait un moment à la conversation. Lorsqu’elle s’éloignait, le regard de Ned l’accompagnait. Il se montra, ce soir-là, un médiocre causeur, et ce ne fut que par contenance que, de temps à autre, il tint tête, sans enthousiasme, à ses interlocuteurs.

Pourtant, M. Golbert exposait en ce moment des idées qui valaient la peine d’être discutées.

– Avant peu, s’écriait-il, les communications entre les continents se feront aussi sûrement qu’elles se font sur la terre ferme. Les paquebots, les transatlantiques n’auront été qu’un mode provisoire de locomotion.

Les assistants écoutaient ces paroles avec un étonnement qu’ils ne cherchaient pas à dissimuler.

– Oui, continua-t-il, outre leur peu de rapidité, ils n’offrent pas une parfaite sécurité. Chaque jour, des naufrages, des collisions, coûtent la vie à des centaines de personnes. Je crois avoir résolu le problème des communications interconti­nentales. Voici : je mets en ce moment la dernière main à un plan de locomotive sous-marine qui, si je ne m’abuse, remplira toutes les conditions désirables de vitesse et de sécurité.

Ces paroles mirent le comble à la surprise générale. La chose paraissait tellement impossible, tant de difficultés semblaient s’amonceler pour en empêcher la réalisation, que même la grande renommée de M. Golbert, comme infatigable chercheur et souvent heureux innovateur, avait peine à dissiper l’incrédulité.

En effet, comment établir, dans ces profondeurs sous-marines, hantées de monstres inconnus, déchiquetées de collines et de ravins, une ligne de communication ininterrompue ?

La pression semble totalement y exclure la présence de l’être humain. Malgré les plus minutieux sondages, nul ne connaît encore parfaitement ces régions. Elles semblent, pour toujours, se dérober aux recherches les plus aventureuses.

– Mais on n’aura jamais vu d’entreprise aussi audacieuse, s’écria-t-on. Vous avez donc anéanti les lois de la physique !

– Nullement, fit M. Golbert. Je me les suis conciliées.

Et, malgré cette invitation à préciser, il s’en tint à ces paroles.

– Le moment n’est pas encore venu, dit-il, de dévoiler mes plans et mes travaux. Pourtant, il ne saurait tarder.

Les commentaires ne tardèrent pas aux paroles du savant. C’était une véritable surprise. Ses plus intimes amis n’avaient jamais rien su de ces recherches.

Après s’être éclipsée pendant quelques instants, Lucienne venait de rentrer dans le fumoir.

Elle s’était accoudée à un petit meuble oriental. Ses yeux rencontrèrent ceux de Ned Hattison. Il parut au jeune homme que son doux regard ne fuyait point le sien.

Inconsciemment, tous deux détournèrent la tête. Une sensation fugitive qu’il n’avait jamais connue jusqu’à ce jour, et qui tenait de la joie et de la mélancolie, traversa le cerveau de l’ingénieur.

De son côté, la jeune fille sembla s’absorber à disposer, sur un petit guéridon, de menues statuettes antiques.

La soirée s’avançait. En reconduisant ses hôtes, M. Golbert leur promit, pour le mois prochain, une communication à l’Académie des sciences.

Tout en regagnant son domicile, Ned entendait encore, comme en songe, la voix claire de Lucienne, l’assurant qu’il serait toujours le bienvenu, et lui donnant rendez-vous aux prochains cours de la Sorbonne.

Sans qu’il se fût trop expliqué comment il avait si vite pris l’habitude de ces soirées chez l’affable savant, Ned ne passait plus maintenant de semaine sans s’y rendre.

– Ma foi, se disait-il, je puis bien me donner quelques heures de distraction. Cela me repose un peu de la balistique et de la pyrotechnie.

En réalité, il ne voulait pas s’avouer que, s’il prenait un grand plaisir à la conversation de M. Golbert, Lucienne surtout l’attirait.

Chaque fois que sa pensée se reportait vers Chicago, il se réjouissait de n’avoir pas cédé aux instances de son père, et de n’avoir point épousé miss Aurora.

Lorsque, sans trop savoir pourquoi, il la comparait à Lucienne, dans son esprit, la jeune milliardaire n’avait pas la première place.

Depuis qu’il fréquentait régulièrement chez le savant, sa vie lui paraissait moins vide, moins monotone. Au contact de la jolie Parisienne, sous l’influence de ses grands yeux veloutés, sa rigidité d’homme de science et de Yankee se fondait sensiblement.

Il commençait presque à prendre goût aux futiles bavardages des salons, surtout lorsque Lucienne faisait les frais de la conversation. Sans analyser ses pensées, il se laissait bercer par l’indéfinissable bonheur qu’il ressentait à l’entendre.

Tom Punch, lui, après son algarade du Luxembourg, avait juré ses grands dieux de ne plus boire et de s’assagir.

Il passait maintenant ses journées à découvrir de nouveaux procédés culinaires.

Il avait acheté tous les livres des gastronomes célèbres et les étudiait avec ardeur. Somme toute, cette inoffensive manie n’inquiétait pas son maître.

Suivant sa promesse, il envoyait, chaque semaine, à William Boltyn, une douzaine de méthodes nouvelles pour accommoder la volaille ou les rosbifs.

En outre, il n’oubliait pas de renseigner miss Aurora sur les actions de son fiancé.

Dans les intervalles des cours et des visites aux fonderies et aux arsenaux, Ned passait des journées entières en son laboratoire.

La locomotive sous-marine de M. Golbert l’avait fort intrigué. Il avait discrètement essayé d’obtenir des renseignements.

Peine inutile. Le savant éludait les questions et, sous sa bonhomie souriante, laissait voir qu’il ne voulait rien dire.

D’autre part, les ateliers de constructions de la torpille terrestre, maintenant terminés, étaient absolument interdits au public. Toutes les démarches qu’il avait faites pour essayer d’y pénétrer n’avaient amené aucun résultat.

Il connaissait cependant le nom de l’inventeur : Olivier Coronal, un jeune homme de vingt-cinq ans, maintenant célèbre dans toute l’Europe.

De naissance modeste, il avait, grâce à son travail, acquis de bonne heure une légitime réputation.

Son extérieur était accueillant, ses manières ouvertes. Son esprit large et hardi voyait plus loin que les faits et que les applications industrielles. Acharné à l’étude jusqu’à l’opiniâtreté, ne se laissant rebuter par aucune déconvenue, ce n’était qu’au bout de plusieurs années d’efforts qu’il avait enfin découvert son foudroyant engin de destruction.

Tout le bien qu’on disait d’Olivier Coronal, les articles élogieux que lui consacraient les journaux, irritaient Ned Hattison. Son orgueil d’Américain se révoltait, à l’idée qu’un Français l’eût devancé dans la voie où il s’était engagé depuis la fondation de Mercury’s Park et de Skytown.

Dans ses lettres, l’ingénieur Hattison était de plus en plus pressant. Il reprochait à son fils de manquer d’initiative, et de ne savoir utilement employer les capitaux dont il disposait. Sa haine des Européens perçait à travers chaque ligne de ses missives. L’impatience, la colère du jeune homme grandissaient avec les reproches de son père.

Il avait vu se terminer les bâtiments d’Enghien, vastes constructions vitrées et recouvertes de tuiles rouges. Çà et là, des bouquets de feuillage mettaient une note gaie surgissant au milieu des hautes cheminées qui se découpaient sur l’horizon. Mais les hautes enceintes, tapissées de plantes grimpantes et gardées par des soldats, cachaient à tous les yeux le secret que brûlait de connaître Ned Hattison.

L’ingénieur avait enrôlé plusieurs détectives intelligents, qui s’étaient installés débitants de boissons dans le pays. Ils devaient recueillir les moindres propos des ouvriers sur ce qui se passait à l’intérieur des usines. En dépit de tout cela, il n’avait rien pu découvrir d’intéressant.

Pour la construction de sa torpille, Olivier Coronal avait spécialisé le travail, l’avait divisé à l’infini. Chaque ouvrier fabriquait toujours la même pièce sans en connaître la destination. L’ajustage des torpilles était fait par plusieurs savants que l’inventeur en personne dirigeait.

Ned reconnut l’impossibilité d’introduire, dans la place, des mécaniciens à ses gages.

Il savait parfaitement, par ses intermédiaires, le nombre des ateliers, la spécialité de chacun d’eux ; mais cela ne l’avançait pas beaucoup, puisque le montage de l’engin et la formule de l’explosif lui étaient inconnus.

Les opérations les plus importantes étaient ignorées de tous les ouvriers.

Quant aux savants chargés de ce travail, il ne fallait pas songer à les corrompre.

Ned Hattison rongeait son frein et commençait à désespérer. Sur la foi de ce qu’on disait d’eux, il avait cru les Français plus faciles à tromper. Et voici qu’il se trouvait en face d’une difficulté insurmontable, d’un secret jalousement gardé.

Il semblait qu’une force invincible, qu’une puissance occulte, s’ingéniât à déjouer tous ses projets.

Certains des agents de Ned, de nationalité étrangère, avaient été reconduits à la frontière. D’autres avaient reçu des avis secrets les invitant à quitter au plus tôt Paris.

Ces mystérieuses missives étaient libellées de telle façon, que les intéressés n’hésitaient pas à obéir. Le traitement, cependant considérable, que leur octroyait Ned, ne pouvait même les retenir.

« Va-t-il se passer la même chose qu’à Londres ? se demandait l’ingénieur avec anxiété. Et vais-je, chaque fois, me buter à des obstacles que je ne puis même pas connaître ? »

Une fièvre de combat s’emparait de lui, suivie d’abattements qu’il n’avait jamais connus.

Dans ses heures de découragement, il éprouvait comme un remords d’avoir accepté cette mission. La haine de son père pour l’Europe ne trouvait plus, en lui, aucun écho. Il se sentait gêné par l’accueil cordial qu’à chacune de ses visites lui faisaient Lucienne Golbert et son père.

Bien qu’il sût que rien de nouveau ne l’y attendait, plusieurs fois par semaine il se rendait à Enghien.

Là, dans ce paysage riant, non loin d’Ermenonville, qu’habita le philosophe Jean-Jacques Rousseau, il se promenait des heures entières autour des vastes constructions, roulant toutes sortes de projets dans son cerveau, et regardant d’un œil de convoitise les coupoles métalliques où l’on entendait le ronflement des machines, les toits de brique qui surgissaient des murs d’enceinte.

Au milieu de la vaste fourmilière, Olivier Coronal, directeur en chef des fabriques, habitait un petit pavillon.

Il n’en sortait guère que pour se rendre aux ateliers. On le voyait rarement à Paris. À peine allait-il, de temps à autre, passer une soirée chez M. Golbert. À part cela, il travaillait du matin au soir.

Ned Hattison avait aperçu quelquefois, de loin, sa silhouette de robuste paysan, comme taillée à coups de hache.

Presque toujours nu-tête, il portait une abondante chevelure noire, qui retombait jusque sur ses épaules en boucles soyeuses. Ses yeux bruns et vifs éclairaient son visage au front large, aux lignes fortement accusées. C’était à la fois un homme d’action et un penseur.

Ce matin-là, on venait de lui apporter son courrier. Il parcourait rapidement chaque lettre, annotant çà et là ses instructions. C’étaient, pour la plupart, des lettres d’affaires ou de félicitations. Car la France entière suivait avec intérêt les travaux d’Enghien, et nombreux étaient les savants qui ne résistaient pas au désir de complimenter l’inventeur.

Une seule enveloppe restait sur le plateau. Olivier Coronal l’ouvrit ; et sa physionomie se rembrunit subitement à la lecture de la lettre suivante :

Monsieur,

Dans votre intérêt, je vous prie de vouloir bien vous trouver ce soir, à six heures, place de la Bourse, devant le péristyle. J’ai des choses très graves à vous communiquer. Je vous connais et vous aborderai le premier.

BOB WELD.

– Qu’est-ce que cela veut dire ? s’écria Coronal. On me connaît, et on veut me communiquer des choses très graves !

L’inventeur s’absorba dans ses réflexions. Il relut la lettre, regarda l’enveloppe...

Il avait beau fouiller dans sa mémoire, il ne pouvait attacher aucune figure à ce nom de Bob Weld.

Les termes vagues de cette missive le laissaient fort perplexe. S’agissait-il de lui personnellement ? Courait-il un danger ? Ou bien les usines qu’il dirigeait étaient-elles menacées ? Son secret était-il découvert ? Le mystérieux correspondant n’avait rien précisé.

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