I les projets de William Boltyn








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Un voyage dans les montagnes Rocheuses


Décidément, Tom Punch n’était pas un homme heureux.

Il s’ennuyait considérablement.

Étendu, ou plutôt enfoui dans un vaste fauteuil, les pieds à la hauteur de la tête, il bâillait à rendre jaloux un représentant, obligé de retarder son dîner pour entendre un long discours politique.

Le pauvre majordome accusait amèrement la destinée.

– Dire qu’il y a des gens heureux, murmura-t-il en poussant un soupir caverneux, des gens qui voyagent, qui voient du pays tandis que moi... Quoi faire ? Jouer du banjo ! Boire du gin ! Quelle monotonie !... Et puis, je ne sais pas ce qu’a M. Boltyn !... Autrefois, on se déplaçait encore un peu. Mais, depuis trois mois, nous n’avons pas fait la plus petite sortie. Portez-vous donc bien avec un pareil régime ! Vraiment, les maîtres devraient bien s’occuper un peu plus de la santé de ceux qui s’épuisent à les servir.

Et Tom Punch, désespéré, en arrivait presque à souhaiter une guerre, une révolution, quelque événement enfin qui amenât un peu de changement dans l’uniformité de son existence.

– Ah ! comme j’aurais fait un bon marin, pensait-il. La voilà, la vrai vie ! Mais non, c’est toujours comme cela ; jamais on ne peut suivre sa vocation.

Le timbre électrique vint couper en deux ses réflexions mélancoliques.

Il s’étira péniblement, étouffa une demi-douzaine de bâillements consécutifs et parvint, non sans peine, à se mettre sur ses grosses jambes.

– Encore quelque nouvelle corvée, murmura-t-il en se dirigeant vers le cabinet de travail de son maître. Seigneur Dieu, quelle vie !

William Boltyn, lui, ne partageait pas la mélancolie de son majordome, au contraire.

Le courrier venait de lui apporter des nouvelles très satisfaisantes de Mercury’s Park.

Les usines y étaient en pleine activité.

On était sur la voie de découvertes intéressantes.

– Tout va bien, murmurait le milliardaire en se frottant les mains. Avant peu, l’Europe aura de nos nouvelles.

Une délégation, composée de Fred Wikilson, le président de la Compagnie des aciéries, de Wood-Waller et de Philips Adam, s’était déjà transportée à Mercury’s Park pour se rendre compte de l’état des travaux.

Tous ces gentlemen en étaient revenus enthousiasmés, et ne tarissaient pas en éloges sur le génie d’Hattison et de son fils.

D’après leurs dires, on n’avait jamais vu un laboratoire de guerre plus formidable.

William Boltyn n’avait pas non plus oublié les projets qu’il avait formés avec l’ingénieur.

La perspective de marier sa fille à Ned Hattison lui souriait de plus en plus.

C’était en quelque sorte pour lui le corollaire de son audacieuse entreprise.

Il lui tardait de voir cette affaire conclue.

Aussi, avec sa rapidité de décision habituelle, il avait résolu de partir, le jour même, pour Mercury’s Park.

Aurora, qu’il venait de prévenir, s’était montrée enchantée.

C’était pour cela qu’il avait sonné.

Tom Punch, lorsqu’il pénétra dans le cabinet de travail, avait positivement l’air d’un patient qui va subir une opération, si bien que le milliardaire ne put s’empêcher de lui dire :

– Ah çà ! mais qu’as-tu ? Quel malheur t’est donc arrivé ?

Puis, sans attendre la réponse du majordome, dont l’énorme poitrine se gonflait de soupirs aussi bruyants que le courant d’air exhalé par un soufflet de forge, il s’écria :

– Mon vieux Tom, tu vas faire prévenir à la gare pour qu’on apprête mon train. Nous partons dans deux heures. Tu nous accompagnes.

Tom Punch resta quelques secondes sans pouvoir parler.

Ses yeux écarquillés, et sa bouche grande ouverte disaient assez clairement sa stupéfaction.

Lorsqu’il eut enfin recouvré l’usage de la parole, il s’écria :

– Comment, nous partons !... Ah bien, ce n’est...

Il allait dire : « Ce n’est pas trop tôt ! » mais il s’arrêta à temps.

– Quoi ? Que voulais-tu dire ? reprit William Boltyn, qui s’amusait fort de son étonnement.

– Oh ! rien. Je voulais dire que c’est une bonne nouvelle, que je suis heureux. Je vais disposer ce qu’il faut. Soyez tranquille, tout sera prêt pour le départ.

Il disparut en courant.

C’était un homme transformé.

Deux heures après, il avait fait transporter, dans le fourgon du train, tout ce qui était nécessaire au voyage : victuailles, boissons, bagages de toutes sortes. Il n’avait rien oublié.

Nous n’étonnerons personne en disant que, surtout, les boissons et les victuailles avaient eu sa sollicitude.

À l’heure dite, la locomotive était en pression.

William Boltyn et miss Aurora, accompagnés de Tom Punch rayonnant, prenaient place dans le salon de leur train.

Tout comme un chef d’État européen, William Boltyn avait son train à lui.

En plus de la locomotive à traction électrique, il se composait de deux chambres à coucher, une salle à manger, un salon, un fumoir, une cuisine, et plusieurs autres wagons servant au logement des domestiques et au transport des bagages.

Même en voyage, le milliardaire voulait être servi avec le même soin et le même cérémonial que s’il eût été dans son hôtel de la Septième Avenue.

Tous les wagons communiquaient entre eux, et étaient éclairés à l’électricité.

L’intérieur était splendidement meublé.

Les premiers tapissiers de l’Union en avaient fait une merveille de luxe et de confort.

Un nouveau système de suspension supprimait presque complètement les cahots.

Ce train avait coûté quelque chose comme trois cent mille dollars ; mais, pour William Boltyn, c’était une véritable bagatelle.

Dans le salon où il avait pris place avec sa fille, commodément installé dans un rocking-chair, il réfléchissait, laissant errer ses yeux sur la campagne.

Le train filait à toute vitesse, brûlant les stations.

À droite, à gauche, de vastes plantations de cotonniers, d’immenses champs de maïs s’étendaient à perte de vue.

Vêtus seulement de caleçons blancs, les nègres exposaient impunément leurs crânes crépus à un soleil torride.

Ils suspendaient un instant leur travail, pour regarder passer le train de William Boltyn.

Quoi qu’en disent les Yankees, les Noirs sont toujours considérés en Amérique comme des êtres inférieurs, des objets de répulsion.

La fameuse guerre de Sécession entre les États du Nord et ceux du Sud, qui se termina par l’abolition de l’esclavage, n’a fait qu’empirer leur situation.

Laissons les romanciers nous raconter qu’un jour ils se sentirent des goûts d’indépendance.

Il n’en est rien.

La liberté qu’on leur a conférée n’a servi qu’à les rendre plus misérables.

Dans les villes, ils peuvent aller partout... où les Blancs ne vont pas.

Ils ont des églises spéciales, des ministres particuliers.

L’irruption d’un nègre dans un tramway, dans un café de Blancs, est une impertinence bien vite réprimée : en résumé, sir Blackman (l’homme noir) est toujours un paria.

À mesure que le train s’enfonçait vers les montagnes Rocheuses, le paysage changeait d’aspect.

Les plantations avaient disparu.

Des forêts de pins et de sapins, de vastes pâturages embrassaient tout l’horizon.

D’innombrables troupeaux de bœufs paissaient en liberté dans ces solitudes.

De loin en loin, la cheminée d’une scierie mécanique coupait la désespérante monotonie de ces plaines sans fin.

Il n’y a pas encore cinquante ans, les Sioux, les Iroquois, les Apaches étaient les maîtres de ces domaines que parcourt le Mississippi, le plus grand fleuve du monde.

La civilisation américaine, qui ne se pique pas de la philanthropie, les en a chassés, mais non sans luttes toutefois.

Depuis des siècles, les Peaux-Rouges parcouraient ces prairies, vivant de chasse et de pêche, dans le culte de leurs morts et l’espoir des festins éternels.

Ils ont résisté à l’envahisseur ; ils ont brûlé des villes, scalpé des chevelures, mais, fatalement vaincus par le progrès qui n’admet pas les races stationnaires, terrassés par l’alcoolisme, traqués comme des fauves, ils ont dû se résigner à leur défaite, et se laisser parquer dans des territoires d’où ils ne doivent pas sortir.

Chaque jour, on rogne leurs terrains de chasse, on les refoule toujours plus loin.

Ils finiront par disparaître complètement, victimes des civilisations modernes qu’ils n’ont pas su s’assimiler.

William Boltyn pensait-il à tout cela, en contemplant distraitement la perspective de la prairie qui se déroulait à perte de vue ?

C’est peu probable.

La philosophie n’était pas son fort.

Il est à supposer qu’il songeait plutôt au sort malencontreux qui attendait, dans ses abattoirs, les paisibles ruminants habitants de ces pâturages.

Depuis quelque temps, Aurora s’absorbait dans la lecture du dernier magazine.

Boltyn, lui, ne lisait jamais, si ce n’est ses livres de comptabilité.

Il trouvait cela inutile, jugeant que l’expérience que donne la lutte pour la vie est de beaucoup pratiquement supérieure à celle qui peut s’acquérir par la lecture.

– Mais, s’écria-t-il tout à coup, dis-moi donc, Aurora, ce que tu lis et qui t’intéresse à ce point. Depuis une heure, tu n’as pas levé les yeux.

– Oh ! tout simplement le compte rendu de la dernière séance de l’Académie des sciences de Paris... Il paraît que la population diminue sensiblement en France.

– Celle de notre pays augmente, par contre. Je te l’ai dit, Aurora, nous sommes les plus intelligents, les plus pratiques, et, si nos projets se réalisent, comme je l’espère, nous serons les plus forts. Nous verrons alors si la Chambre des représentants hésite encore à lancer les États de l’Union dans la voie du progrès.

Ils en étaient là de leur causerie, lorsque Tom Punch vint leur annoncer que le dîner était servi.

Le majordome avait consciencieusement fêté le départ.

Dans la chambre spéciale qui lui était réservée, il avait passé l’après-midi à chanter, en s’accompagnant du banjo.

Grâce aux nombreuses bouteilles de claret qu’il avait absorbées, sa gaieté s’était encore accrue.

Les pouces dans l’entournure de son gilet, il se promenait dans la salle à manger avec une expression de profonde béatitude.

– À la bonne heure, s’écriait-il, voilà ce que j’appelle vivre : voir du pays, changer d’air, et ne pas rester terré comme un rat dans un fromage. J’ai de la chance de ne pas avoir attrapé la jaunisse. Le patron a eu une riche idée. Je me sens en disposition pour faire le tour du monde.

Il allait esquisser un entrechat, mais il se retint à temps. Aurora et son père venaient d’entrer sans qu’il les eût entendus.

Après le repas, qui fut très gai, chacun se retira dans son compartiment respectif ; William Boltyn pour signer plusieurs pièces relatives à son usine de conserves ; Aurora pour se livrer à son occupation favorite, la lecture des revues scientifiques européennes.

Quant à Tom Punch, il s’installa confortablement à l’arrière du train, s’accouda à l’élégante balustrade qui permettait de faire le tour du convoi, et alluma un gros cigare qu’il fuma, doucement bercé par la trépidation des essieux, en contemplant, en amateur, les grandioses paysages de forêts et de montagnes que le train, lancé à toute vitesse traversait à raison de cent vingt milles à l’heure.

Habitués aux voyages, entourés de leur luxe coutumier, Aurora et son père se livraient paisiblement à leurs occupations ordinaires.

Le lunch du soir et la nuit se passèrent sans incidents.

Mais, le lendemain matin, lorsque la jeune milliardaire enveloppée d’un somptueux peignoir de soie mauve et argent vint s’accouder à la passerelle, l’aspect du paysage avait totalement changé.

Le train courait maintenant entre deux immenses talus rocailleux, à peine égayés çà et là de quelques buissons.

La voie faisait de nombreux détours, pénétrant, par des crochets inattendus, d’une vallée abrupte dans une autre plus sauvage encore.

Des forêts de sapins rabougris ou de chétifs mélèzes, et le grondement lointain d’un torrent que l’on entendait sans le voir, rompaient seuls l’uniformité de ce voyage à travers un horizon de pierrailles.

Enfin, vers midi, l’aspect du pays se modifia.

Le train pénétra dans un vaste cirque, ouvrant à l’infini d’immenses perspectives qui devaient se prolonger jusqu’à la côte du Pacifique.

Puis, brusquement, au sortir d’une sombre forêt d’ifs, de cyprès, de pins et de sapins, ce fut comme un éblouissement, un véritable changement de décor à vue.

Du sein de claires verdures surgissaient des coupoles de verre et d’acier.

Couverts de métaux étincelants comme l’argent, apparaissaient les longs bâtiments de la petite ville que la puissance magique des dollars avait fait jaillir, comme par miracle, de la solitude.

On était arrivé à Mercury’s Park.

Au sommet du dôme le plus élevé flottait le drapeau des États de l’Union.

Après un sifflement strident, le train de William Boltyn s’engouffra sous le vitrage d’une gare, et vint stopper en face d’un quai où Hattison, télégraphiquement prévenu, se tenait prêt à faire les honneurs du domaine à ses hôtes.

Aurora s’informa gracieusement de Ned Hattison ce qui parut de bon augure à William Boltyn.

– Mon fils, répondit l’ingénieur, s’excuse de n’avoir pu venir au-devant de vous. Il a été retenu à Skytown par les essais d’un sous-marin d’un genre entièrement nouveau. Vous savez, d’ailleurs, qu’aujourd’hui, nous sommes ses hôtes. Il nous attend pour le lunch. Je crois d’ailleurs, qu’à cause du voisinage de la mer, miss Aurora préférera Skytown à Mercury’s Park.

– Mais, dit Aurora, si Skytown est situé, comme mon père le disait, à une soixantaine de milles d’ici, nous risquons de déjeuner fort tard.

– Vous auriez parfaitement raison, miss, si Mercury’s Park et Skytown étaient reliés par un chemin de fer ordinaire. Mais, il n’en est rien, et je vous demande seulement quelques minutes de patience.

Le milliardaire souriait, en voyant la surprise et l’air d’incrédulité de sa fille.

Guidés par Hattison, et suivis de Tom Punch, à qui William Boltyn avait fait signe, les visiteurs quittèrent la gare où ils venaient de débarquer, pour pénétrer dans une autre gare où s’allongeait, sur des rails larges et plats, un étrange train sans roues et sans locomotive.

Tout le monde prit place dans un wagon.

Hattison appuya sur un bouton électrique à sa portée.

Immédiatement, les voyageurs se sentirent imperceptiblement soulevés, et, sans autre bruit qu’un léger clapotis d’eau courante, le convoi se mit en marche, avec une telle vitesse, qu’il était impossible de distinguer un seul détail du paysage.

Les forêts succédaient aux forêts, et les collines aux collines, avec une rapidité qui tenait du vertige.

On ne sentait aucune secousse.

Seulement, contre les parois du wagon, l’air, violemment déplacé, faisait un sifflement aigu.

Bien qu’elle s’efforçât de n’en rien laisser voir, Aurora était légèrement émotionnée.

– Nous marchons plus vite, dit Boltyn, que ne tombe un individu précipité du haut d’une tour.

– L’établissement de ce train, expliqua l’ingénieur, exige des dépenses assez considérables, et de plus un terrain plat, avec de l’eau en abondance. En effet, il faut établir, de distance en distance, des appareils spéciaux qui, au passage du train, envoient dans la rainure longitudinale des rails une masse de liquide fortement comprimée. Ceci vous explique, miss, l’incomparable douceur et la rapidité de ce mode de transport : nous glissons sur de l’eau comprimée. Avant cinquante ans, il n’y aura plus dans les contrées pourvues d’eau d’autre moyen de locomotion.

Le train stoppa presque instantanément.

– Voyez, s’écria Hattison en consultant son chronomètre. Nous avons fait soixante milles en dix minutes.

William Boltyn et sa fille étaient émerveillés.

Quand à Tom Punch, il n’en revenait pas.

Il était sur le point de trouver que l’on allait trop vite.

De plus – chose presque extraordinaire dans les annales de son existence de majordome – il commençait à souffrir de la faim.

La course vertigineuse qu’il venait de faire, et l’air salin du Pacifique avaient stimulé ses fonctions stomacales d’une étonnante façon.

Mais il n’eut pas longtemps à patienter.

À quelques pas de là, sous la véranda de la maison de bois transportable que Ned Hattison s’était fait envoyer de Chicago, une table somptueusement servie étincelait d’argenterie et de cristaux.

D’énormes dorades du Pacifique accommodées au court-bouillon, un daim abattu la veille par Ned, des pattes de grizzly1 cuites sous la cendre, à la manière indienne, formaient la partie la plus substantielle de ce repas raffiné dans sa simplicité.

Après des présentations sommaires, chacun prit place.

Tom Punch alla rejoindre, à une table voisine, les ingénieurs des laboratoires et des usines.

Ses bons mots et son appétit formidable ne tardèrent pas à lui attirer une popularité de bon aloi.

Pendant ce temps, une conversation pleine d’entrain s’engageait à la principale table.

Après les premières salutations, Ned et Aurora s’étaient silencieusement examinés.

La physionomie intelligente et un peu froide de la jeune fille n’avait pas déplu à l’ingénieur dont la gaieté et l’entrain avaient charmé la jeune milliardaire.

Au bout d’un instant, tandis que les deux pères s’entretenaient de l’avenir de leur entreprise, Ned engagea la conversation.

– N’est-ce pas que ce paysage est vraiment grandiose ? s’écria-t-il en désignant la côte dénudée du Pacifique, qu’on apercevait à quelque distance.

– En effet, approuva laconiquement la jeune fille... Mon père, reprit-elle après un moment, m’a dit que vous vous occupiez spécialement des sous-marins. N’aurez-vous pas, bientôt, quelque nouveau type à nous montrer.

– Mais si, miss, fit Ned un peu surpris de la tournure scientifique que prenait l’entretien. Je viens justement de terminer un nouveau modèle destiné aux grandes profondeurs. Les essais, qui ont eu lieu ce matin, m’ont donné toute satisfaction. Je compte bien vous le faire voir ; et même, si vous le désirez, nous pourrons faire une excursion.

– Mais avec plaisir ! J’accepte votre proposition. Je suis vraiment curieuse de voir ces paysages sous-marins dont les revues scientifiques disent des merveilles.

– Mon sous-marin n’est pas encore pourvu des perfectionnements dont je compte le doter. Mais, tel qu’il est il présente toutes les garanties possibles de sécurité.

– Quels sont donc ces perfectionnements ?

– Ils sont de plusieurs sortes. Ainsi, par exemple, il doit m’arriver des fonderies une quille mobile, en plomb, de plus de six mille kilos. Si par une série de catastrophes que je ne puis prévoir, les moteurs se détraquaient, si les pompes refusaient de fonctionner, je n’aurais, en faisant mouvoir un levier, qu’à détacher cette quille pour que le sous-marin remontât immédiatement à la surface.

– Mais, objecta Aurora, un peu effrayée quoi qu’elle en dît, comment faites-vous en attendant cette quille ?

– Je la remplace par du lest attaché à l’extérieur. Ce lest est retenu au navire par des cordages ordinaires que je puis aisément couper de l’intérieur, à l’aide des cisailles automatiques que mon père a inventées pour couper les câbles télégraphiques sous-marins.

– Voilà qui me rassure, dit Aurora, avec son sourire le plus aimable.

– Ce n’est pas tout, dit Ned Hattison en souriant à son tour. Si les pompes électriques qui permettent de vider les réservoirs dont le poids, quand ils sont remplis, force l’appareil à descendre, venaient pour une raison quelconque à ne plus fonctionner, il nous suffirait pour expulser l’eau de ces réservoirs, c’est-à-dire pour remonter, de faire mouvoir des pompes à main très perfectionnées, dont nous sommes aussi pourvus.

– Mais, dit Aurora qui prenait un malin plaisir à pousser jusqu’au bout les objections, si vos pompes à main ne fonctionnaient pas ?

– C’est impossible, dit l’ingénieur très amusé. Mais en admettant même que cette éventualité se produisît, j’aurais encore une ressource.

– Et laquelle ?

– Je déboulonnerais tout simplement les réservoirs eux-mêmes, qui sont disposés de façon à ne pas faire corps avec le bateau qui remonterait à la surface immédiatement, sitôt qu’il serait allégé de leur poids.

Aurora ne se tint pas pour battue.

– Poussons encore la chose plus loin, dit-elle. Admettons pour un instant que vos compagnons aient disparu, que vous soyez seul, blessé, presque sans forces dans l’intérieur de votre sous-marin, incapable de l’effort qu’il faut pour pousser un levier auquel est attachée une quille de plomb de six mille kilos, privé des outils nécessaires pour dévisser un écrou, que feriez-vous ?

– Le cas est encore prévu, répliqua Ned, heureux à son tour de taquiner la jeune fille. Je n’aurai qu’à presser, même très faiblement, un bouton métallique qui commande la mise en marche d’un appareil dynamo-chimique de mon invention.

« Les piles puissantes dont il est muni décomposeraient aussitôt l’eau en ses éléments : oxygène et hydrogène. L’énorme poussée de gaz qui se produirait instantanément serait suffisante pour expulser l’eau contenue dans les réservoirs.

– Alors, dit Aurora émerveillée, le sous-marin regagnerait la surface avec la vitesse d’une flèche ?

– Évidemment. Les réservoirs étant munis de soupapes disposées de telle sorte qu’elles permettent l’expulsion de l’eau et s’opposent à la sortie totale du gaz.

« Je suis surpris, miss Aurora, ajouta l’ingénieur, de voir que, contrairement à beaucoup de jeunes filles américaines, vous vous intéressez à la science et que vous êtes capable d’en discuter.

– Oh ! répliqua modestement Aurora, mon savoir ne se borne guère qu’à vous faire des objections. Mais puisque ma bonne fortune a voulu que j’aie le plaisir de me trouver avec vous, j’aurai l’indiscrétion de vous demander, sur les sous-marins, encore quelques renseignements.

– Mademoiselle, dit Ned en s’inclinant, je suis à votre disposition.

– Je vous écoute, dit Aurora. Et ne craignez pas d’entrer dans tous les détails nécessaires. Je me figurerai que je suis le cours de quelque illustre professeur.

– Avec des élèves comme vous, dit Ned galamment, le professeur serait sujet à bien des distractions. Enfin je vais essayer... Vous n’ignorez pas, mademoiselle, qu’à toutes les époques, les hommes ont fait des tentatives pour pénétrer les secrets de la nature sous-marine. Dès la plus haute Antiquité il a existé des plongeurs. Les historiens grecs nous ont laissé les noms de Siscyone et de sa fille Cyanée qui, pendant que la flotte de Xerxès était assaillie par une violente tempête, près du mont Pélion, allèrent sous les flots couper les amarres de plusieurs vaisseaux ennemis dont ils causèrent ainsi la perte. On vit longtemps dans le temple de Delphes, les statues du plongeur patriote et de sa fille.

« C’est grâce à d’habiles plongeurs que les Tyriens purent tenir si longtemps en échec la flotte d’Alexandre. Chaque matin, les digues qu’il avait commencées étaient détruites et les câbles de ses vaisseaux coupés.

– Laissons un peu de côté cette érudition, dit Aurora, impatiente.

– Je comprends, dit Ned, qu’en vraie Yankee vous préfériez des détails plus récents. Je passe donc sous silence l’histoire des plongeurs célèbres de Rome et du Moyen Âge, et la description si connue de la pêche du corail et de celle des perles et des éponges. Sans m’arrêter à la cloche à plongeur essayée pour la première fois en présence de l’empereur Charles Quint par des Grecs, et réinventée plus tard en Angleterre, je passe de suite aux sous-marins.

« La cloche à plongeur, aujourd’hui démodée, n’est guère utilisable qu’à de petites profondeurs, pour repêcher des épaves ou élever des constructions sous-marines.

« Les premiers essais de navigation sous-marine remontent au XVIIe siècle. C’est à cette époque qu’un médecin hollandais, nommé Drebbell, eut l’idée de construire deux appareils qu’il appela des « bateaux-plongeurs ». Ils naviguaient entre deux eaux et étaient hermétiquement fermés – dit un auteur du temps – avec du cuir gras. Le roi Jacques Ier daigna prendre place dans l’un d’eux et l’expérience réussit à souhait. Les passagers respiraient au moyen d’une liqueur que le docteur Drebbell avait composée et qu’il appelait de la « quintessence d’air ». Il suffisait d’en répandre quelques gouttes – toujours d’après les écrivains de ce temps – pour donner aux personnes enfermées dans un milieu atmosphérique vicié la faculté de respirer aussi facilement que si elles se fussent trouvées au sommet d’une colline.

– Y a-t-il eu des constructeurs de sous-marins en Amérique ? interrompit Aurora.

– Oui, miss, dit Ned avec orgueil, l’Union peut en revendiquer plusieurs. David Bushnell, pendant la guerre de l’Indépendance, construisit un bateau qui remontait ou descendait, grâce à des outres remplies à volonté d’air ou d’eau. Le retour à la surface était facilité en coupant un fil de fer auquel était suspendu un poids de plomb. Des rames, en forme d’hélice, servaient à le diriger.

– Mais, dit Aurora intéressée, c’était déjà le principe des réservoirs dont vous m’avez parlé, de l’hélice et de la quille de plomb que vous vous proposez d’employer.

– Hélas ! soupira Ned, on n’invente pas grand-chose. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil : on ne fait que perfectionner. Ainsi ce Bushnell, dont le nom est aujourd’hui très oublié, avait aussi pressenti la torpille, puisque son navire était muni d’une caisse contenant cent cinquante livres de poudre, et qu’il la devait visser sous la carène des vaisseaux ennemis. Malheureusement, sa tentative ne réussit pas et il faillit périr en essayant d’incendier une flotte anglaise. Plus tard, notre grand ingénieur Robert Fulton reprit cette idée et la perfectionna.

« Il proposa son invention au gouvernement français, mais le Directoire repoussa cette offre. Néanmoins, il ne se rebuta pas et, de nouveau, soumit son projet au Premier consul Bonaparte. Celui-ci, séduit par la nouveauté de l’invention, lui fit accorder les premiers fonds nécessaires à ses expériences. Une commission spéciale fut même nommée pour assister notre compatriote.

– Et, dit Aurora, obtint-il du gouvernement français ce qu’il en attendait ?

– Non, miss, dit Ned. Malgré la bonne réussite de ses expériences et le bruit qu’elles firent, Bonaparte ne crut pas nécessaire d’encourager les tentatives de Fulton et il le congédia.

– Mais au moins, dit Aurora, que cette injustice à l’égard d’un de ses compatriotes avait vivement émue, nous possédons les plans et devis de Fulton ?

– Malheureusement non, répartit le jeune ingénieur. Fulton a emporté son secret dans la tombe.

« C’est, évidemment, un bien grand malheur pour la science, mais le mal est sans remède. Cependant l’idée était lancée et, depuis, elle a fait son chemin. C’est surtout en France qu’elle occupa l’attention des savants.

« On reprit les idées d’un ingénieur, nommé Castera, dont l’invention avait été taxée d’utopie.

« Plus tard, les frères Coëssin présentèrent un appareil qui devait faire des merveilles ; puis ce furent MM. Payerné, Villeroi, qui proposèrent de nouveaux sous-marins et, plus récemment, l’ingénieur Goubet avec le Gymnote...

– Je vous en supplie, dit Aurora, laissons de côté les ingénieurs du Vieux Monde ; parlez-moi plutôt des tentatives récentes faites en Amérique.

– Bien, miss, dit Ned Hattison. Cependant, il eût été intéressant pour vous de connaître ces tentatives.

– Parlez-moi des inventions américaines, répliqua Aurora avec une légère intonation d’impatience.

– Eh bien ! miss, pour me conformer à votre désir, j’arrive « au déluge », comme disent ces Français que vous n’aimez pas. Nous sommes loin des temps où Drebbell étonnait ses contemporains par la hardiesse de ses entreprises. Mais si nous en arrivons à l’époque moderne, nous trouvons que c’est un Américain qui a eu la gloire d’apporter à ce genre de constructions les perfectionnements les plus considérables.

À ces mots, Aurora sourit.

– Oui, continua le jeune ingénieur, Simon Lake, le créateur de l’Argonaute, est Américain. Son sous-marin, quoique pouvant naviguer entre deux eaux et y évoluer avec autant d’aisance qu’un poisson, est avant tout un bateau-plongeur destiné à recueillir les épaves au fond de la mer, là où le scaphandrier ne peut descendre. Enfin, il est monté sur trois roues, dont l’une, agissant à la façon de la roue motrice d’un tricycle, permet au sous-marin de courir sur le fond de la mer comme une voiture sur une route.

– Cela est merveilleux, dit Aurora. Et le sous-marin a-t-il réalisé les espérances de son inventeur ?

– Admirablement, dit Ned. Simon Lake a passé toute sa vie à la recherche de cet appareil. Et voyez, miss, comme les destinées sont bizarres en ce monde, c’est en lisant Vingt Mille Lieues sous les mers, de Jules Verne, encore un Français, qu’il conçut l’idée de réaliser, au moins en partie, les exploits du Nautilus.

– En temps de guerre, ce sous-marin peut devenir une arme terrible, dit Aurora.

– Oui, mais comme il est plutôt disposé pour rouler au fond de la mer que pour naviguer entre deux eaux, nos compatriotes ont inventé un sous-marin d’un type différent, spécialement aménagé pour le lancement ou la capture des torpilles. Son inventeur l’a construit de telle façon, qu’il contient toujours suffisamment d’espace libre, dans des réservoirs, pour que le bateau remonte de lui-même à la surface, quelle que soit la profondeur à laquelle il se trouve. Ainsi est écarté le danger de mourir au fond de l’eau, et d’être emprisonné dans un appareil dont les pompes refusent de marcher.

– Bravo ! dit Aurora. Et vous avez sans doute utilisé ces belles découvertes pour la construction de votre navire ?

– En partie, oui, répondit le jeune homme. Mais j’y ai apporté certains perfectionnements que, jusqu’à présent, je ne puis rendre publics.

– Enfin, demain, nous le verrons à l’œuvre, dit Aurora, et nous pourrons juger ces perfectionnements à leur juste valeur.

Tout en paraissant s’absorber dans leur conversation, William Boltyn et Hattison ne perdaient pas de vue les deux jeunes gens.

La causerie familière, dans laquelle ils les voyaient maintenant engagés, leur faisait espérer une entente prochaine.

À la fin du dîner, Ned prit la parole :

– Miss, dit-il, je vous ai parlé du nouveau type de sous-marin que je viens de construire. Permettez-moi de vous demander d’en accepter le parrainage : si vous y consentez, nous l’appellerons l’Aurora.

– Hurrah ! s’écrièrent ensemble Hattison et Boltyn, buvons à l’Aurora !

Tous trois remplirent leurs verres et le vidèrent en criant :

– Hip ! hip ! hurrah ! pour l’Aurora.

La jeune fille leur fit raison en buvant au grand savant Hattison, gloire de l’Union.

À l’autre table, une voix de stentor retentit.

C’était Tom Punch qui, le verre en main, poussait de retentissants hurrahs.

VII



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