I les projets de William Boltyn








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Les mystères de l’océan


Beaucoup moins important que Mercury’s Park, l’établissement de Skytown se composait essentiellement de quatre grandes cales couvertes, que des portes de flot mettaient en communication directe avec la mer.

Ces cales étaient disposées de telle façon qu’on pouvait y construire un navire, un torpilleur ou un sous-marin et le mettre à flot en faisant arriver la mer par les portes.

L’on évitait ainsi les inconvénients du lancement ordinaire.

Des ateliers d’ajustage et de fonderie et une sorte de village formé, comme à Mercury’s Park, par les habitations des travailleurs, complétaient l’exploitation.

C’est dans le bassin d’une de ces cales, qu’un chenal mettait en communication avec le large, quel que fût l’état de la marée, que flottait l’Aurora.

Plusieurs mécaniciens en visitaient soigneusement la coque pour voir si des avaries ne s’étaient pas produites pendant les derniers essais.

L’Aurora, comme un long et mince fuseau d’acier, émergeant à peine au-dessus de l’eau, avait tout au plus une vingtaine de mètres de long.

Ce n’était que le modèle réduit et encore imparfait d’un gigantesque sous-marin qui devait être construit sur le même type.

Quoique conçu d’après les mêmes principes que le Gymnote et le Goubet récemment expérimentés en France, le bateau-plongeur de Ned Hattison, offrait de remarquables améliorations.

Il était muni d’appareils à torpilles et d’un canon électrique projetant à de grandes distances des obus chargés de dynamite.

En outre, et c’était la découverte capitale, il pouvait demeurer sous l’eau un temps presque indéfini.

La coque était simple, et la partie intérieure du navire, formée de cloisons et de tiroirs étanches, qui permettaient d’expulser, par petites fractions, l’atmosphère intérieure à mesure que la respiration l’avait viciée.

Pour se procurer de nouveau de l’oxygène sans être obligé de remonter à la surface, Ned Hattison avait imaginé d’embarquer une grande provision de minuscules bonbonnes d’acier renfermant de l’air respirable, rendu liquide par les procédés de l’ingénieur Pictet.

À peine une des bonbonnes était-elle ouverte que l’air, revenant à son premier état et reprenant la forme gazeuse, commençait à fuser en sifflant avec une extrême violence.

En quelques instants, l’atmosphère d’un compartiment était renouvelée.

On poussait la cloison à tiroir pour expulser l’air vicié du compartiment suivant ; et l’on recommençait la même manœuvre toutes et quantes fois que le besoin s’en faisait sentir.

Un système de ventilateurs permettait d’ailleurs d’éviter ces moyens compliqués, lorsque le navire n’était pas obligé de séjourner plusieurs heures de suite sous l’eau.

On pénétrait dans l’intérieur de l’Aurora par une trappe, dont la fermeture hermétique était intérieurement protégée par des bandes de gutta-percha.

Au moment où, dirigés par Ned, William Boltyn, Aurora et Hattison s’engageaient sur la passerelle conduisant au sous-marin, le majordome s’aperçut de leur disparition.

Sans même achever la coupe qu’il buvait pour répondre à un toast patriotique, il se précipita, aussi vite que le lui permettait son ventre proéminent, dans la direction de l’Aurora.

Comme il y arrivait, Ned s’occupait déjà à fermer lui-même le capot de l’embarcation.

– Monsieur l’ingénieur, s’écria-t-il, je vous supplie de me laisser monter à bord ! Je serais si heureux d’aller voir le fond de la mer.

– Ma foi, je n’y vois point d’inconvénient.

– Ni moi non plus, s’écria Boltyn.

– Ni moi, dit en riant Aurora.

Sans attendre davantage, Tom Punch s’engouffra dans l’intérieur du sous-marin.

L’équipage de l’Aurora ne se composait que de trois hommes.

Sur un signe de Ned Hattison, de puissants fanaux électriques s’allumèrent.

Les sièges qui, ainsi que tous les instruments du bord, s’encastraient dans des sortes de niches, pour permettre la manœuvre des tiroirs étanches, furent retirés.

Les visiteurs se trouvaient dans une cabine étroite, dont les murs étaient formés de plaques de tôle d’acier.

Assis sur des pliants de cuivre, ils pouvaient voir commodément le fond du bassin, dont la lumière électrique illuminait jusqu’aux moindres cailloux, jusqu’aux moindres aspérités, grâce à de larges hublots de cristal lenticulaire de plusieurs pouces d’épaisseur.

Bientôt les pompes eurent emmagasiné les derniers mètres cubes d’air.

Les soupapes d’immersion furent ouvertes, les réservoirs s’emplirent, l’hélice tourna, et le sous-marin, tel qu’un gigantesque poisson d’acier, s’engagea dans le chenal qui conduisait à la haute mer.

Aurora éprouvait une certaine émotion.

Elle, qui s’était cru blasée sur toutes les merveilles de la science, venait d’être étonnée deux fois le même jour.

Il en résultait chez elle un sentiment vague, mêlé de crainte et de respect, et qui n’était pas loin de l’amour pour le créateur de ces étonnantes machines.

À la dérobée, elle considérait Ned Hattison qui, tout aussi paisiblement que s’il se fût trouvé dans son cabinet, surveillait le manomètre et les autres instruments enregistreurs.

Son front lui paraissait rayonnant d’intelligence.

Son courage et son sang-froid éclataient jusque dans la netteté de ses gestes, jusque dans le calme de son regard bleu.

Elle se sentait au fond de l’âme une fierté de partager avec lui cette excursion périlleuse.

Elle comprenait qu’elle eût été heureuse d’être sa compagne, et qu’elle eût fait tous ses efforts pour s’en rendre digne.

Dans la cabine du sous-marin, le silence était complet.

Pour des raisons diverses, tout le monde était plus ou moins impressionné.

Tom Punch, lui, s’était installé commodément dans le poste de l’équipage.

Cramponné des deux mains aux appuis de son pliant, il s’était vite fait à ce nouveau milieu.

Maintenant que l’Aurora était sortie du chenal, il prétendait reconnaître certains poissons, et faisait rire aux éclats le timonier et l’électricien du bord, en leur indiquant la meilleure manière de les accommoder.

Il disait avoir aperçu une tortue broutant paisiblement les algues du fond ; et il priait qu’on arrêtât pour s’en emparer, plaignant ses compagnons de manquer une si belle occasion de se régaler d’une soupe faite avec la chair de cet animal, accommodé d’une façon dont il avait seul le secret.

Dans la cabine, la conversation s’était aussi rétablie.

Maintenant chaque passager, depuis Aurora jusqu’au flegmatique Hattison lui-même, contemplait avec émerveillement les paysages mystérieux du fond océanien.

L’Aurora manœuvrait avec précaution sous les arceaux d’une gigantesque forêt de corail rose et blanc, dont les fleurs épanouies tapissaient les roches d’un tapis éblouissant. Et cela ne durait qu’un instant. Surprises dans leur solitude sous-marine, ces fleurs vivantes se refermaient au moindre contact ; le parterre bigarré disparaissait, et les yeux étonnés n’apercevaient plus qu’un amas informe de pierres. Des milliers de petits poissons, reflétant dans leurs fines écailles toutes les nuances du prisme, se poursuivaient dans ce milieu limpide et tranquille, pareils à des papillons.

Le fond de la mer présentait un aspect non moins étrange. Des vers, au corps bizarrement contourné, rampaient dans des forêts d’algues vertes et de fucus bruns ; des anémones de mer, collées aux pierres, agitaient dans l’eau calme leurs tentacules fins comme de la dentelle ; des oursins monstrueux rampaient, broutant les algues, pareils à des pelotes d’épingles vertes, rouges ou violacées. Des étoiles de mer nageaient gracieusement ou rampaient parmi les fucus. Des mollusques de toutes les tailles, et de toutes les formes, se glissaient dans cette forêt d’un nouveau genre, ou, attachées par leur byssus aux corps immergés, bâillaient de toute la largeur de leurs valves. Des crabes monstrueux couraient dans tous les sens, à la recherche de détritus organiques qui sont la base de leur nourriture. De fines crevettes, surprises par la clarté soudaine des fanaux électriques de l’Aurora, fuyaient en bondissant, agitant au-dessus de leur tête leur antenne gracile comme un panache. Des plies, des limandes, des turbots, des carrelets, toute la troupe des poissons plats s’élevaient du sol et s’éparpillaient dans toutes les directions en ondulant leur corps diaphane.

C’était, tout autour de l’Aurora, un débordement inouï de vie et de mouvement.

Cependant le sous-marin eut vite dépassé la ceinture des récifs corallins ; la profondeur ayant augmenté, Ned Hattison immergea l’Aurora par douze cents mètres de fond. Le beau paysage de tout à l’heure avait disparu depuis longtemps. Elle courait à toute vitesse maintenant, au-dessus d’une plaine sous-marine, recouverte d’une fange noirâtre où l’on percevait le grouillement d’une vie imprécise.

La jeune fille sentit un frisson à voir ce paysage désolé, dont les fanaux du sous-marin révélaient, peut-être pour la première fois, aux regards humains, toute la nudité et toute l’horreur.

Toutefois la vie n’en était pas complètement exclue. Des éponges calcaires trouaient la masse gluante du fond. Par moments de véritables parterres d’encrines, montées sur leurs longues tiges, agitant leurs panaches délicatement nuancés, rompaient la monotonie de ce tableau de la désolation. D’énormes holothuries, au corps mou, recouvertes de verrucosités hideuses, rampaient, absorbant avec avidité la fange fétide et gluante. Des homards et des crabes monstrueux agitaient leurs innombrables palpes et leurs pattes rugueuses ; des poissons aux formes étranges nageaient autour des hublots, paraissant étonnés de cette invasion subite de la lumière dans ce domaine de l’obscurité. Les uns, au corps fusiforme, ouvraient toute grande une bouche édentée, munie à la mâchoire inférieure d’une poche comme celle qu’on voit sous le bec des pélicans ; d’autres, au corps rond comme des boules, avaient des yeux énormes, et la peau hérissée de piquants acérés comme ceux des hérissons ; d’autres avaient la tête entourée de longs appendices qu’ils promenaient dans tous les sens, semblant tâter le terrain, comme le fait un aveugle avec son bâton.

– Voici les plus curieux, dit Ned.

Et sans prévenir ses compagnons, il éteignit brusquement les lampes. La nuit était complète. Mais quand leurs yeux se furent accoutumés à cette obscurité, quel ne fut pas l’étonnement des voyageurs, en apercevant la zébrure de longs rayons lumineux. Il immobilisa l’Aurora pour que ses amis pussent mieux contempler ce spectacle. Des poissons, de toutes les formes, nageaient, entourés d’une lueur phosphorescente qui partait de différents endroits de leur corps. Certains mêmes avaient comme une ceinture de feu autour d’eux. Et au milieu d’eux, avec de légers battements de leurs ombelles, glissaient majestueuses, d’immenses méduses phosphorescentes comme eux.

– Vous voyez, disait le jeune ingénieur, comment le milieu a modifié certains organes chez ces curieux animaux. Les uns sont aveugles ; vous les avez vus tout à l’heure ; ils ont pour se conduire de grands appendices dont ils se servent aussi pour capturer leur proie qu’ils prennent pour ainsi dire à la ligne. Les autres ont conservé les organes de la vision, et pour se diriger dans cette obscurité, ils fabriquent leur lumière eux-mêmes.

En disant ces mots, Ned Hattison ralluma les lampes, et l’Aurora reprit sa marche en avant.

Pendant que les voyageurs s’émerveillaient de ce spectacle vraiment féerique, William Boltyn affectait une indifférence complète. Il songeait qu’ils avaient à peine quitté depuis une demi-heure le bassin de Skytown.

Quel appoint ne serait pas dans une guerre, un si formidable engin.

Il voyait déjà en imagination Ned Hattison, amiral d’une flotte sous-marine, détruisant en quelques heures les escadres de toute l’Europe coalisée, torpillant sans risques les plus gros cuirassés, et forçant, presque sans combat, les nations du Vieux Monde à décréter le commerce absolument avantageux... pour les Américains en général, et pour les fabricants de conserves en particulier.

– Eh bien, miss Aurora, dit en riant Ned Hattison, que vous semble-t-il de votre filleule ?

– C’est un véritable miracle de science et de génie, dit avec enthousiasme la jeune fille. Je doute qu’aucun peuple soit assez fort pour résister à l’Amérique dans de telles conditions.

– Ah ! reprit Ned songeur, si les hommes étaient moins égoïstes, et si les nécessités de la vie n’étaient pas telles, l’existence de pareils engins serait peut-être une cause de paix et de concorde universelles. On n’oserait plus faire la guerre.

– Bah ! dit William Boltyn avec un gros rire. Chimères que tout cela ! Les hommes sont faits pour s’entre-dévorer et s’entre-détruire, que ce soit à coups de dents, à coups de fusils ou à coups de dollars. Ne songeons d’abord qu’à rosser d’importance nos ennemis, et à les faire passer par les conditions que nous voudrons.

– Mon père a raison, dit vivement Aurora d’une voix aiguë. Gagnons des dollars, signons des traités de commerce ; tout le reste n’est pas pratique.

Comme elle prononçait ces paroles, sa physionomie prit une expression tellement dure, tellement égoïste, que Ned, qui l’observait, sentit s’élever en lui une antipathie instinctive pour la jeune fille.

– Certes, songeait-il intérieurement, celui-là qui la choisira pour compagne se donnera un maître inflexible.

Et il se tut, pendant que son père concluait, pour ainsi dire, la discussion, en prononçant philosophiquement :

– Tout dépend du point de vue. La science est la force ; il ne s’agit que de s’entendre sur le but vers lequel il faut la diriger.

À ce moment l’Aurora ayant franchi, en quelques tours d’hélice, le funèbre marécage de boue, s’engageait dans un véritable jardin des Mille et Une Nuits, tout en se rapprochant insensiblement de la surface de la mer.

On eut dit une forêt de fleurs.

Partout d’énormes algues violettes, orangées, pourprées, se disposaient aussi harmonieusement que les corbeilles d’un parterre.

D’autres s’élançaient jusqu’à soixante ou cent pieds de hauteur, laissant retomber d’élégants panaches de feuillages dentelés et tuyautés avec un art infini.

Des lianes légères s’entrecroisaient parmi cet ensemble prestigieux ; et le sol, composé d’une poussière de nacre, permettait de saisir avec netteté tout le détail de ce jardin des génies de la mer.

Des carets et d’autres variétés de tortues marines aux ailerons verts, comme pour insulter aux cuisines électriques de Tom Punch, paissaient gravement à l’ombre des varechs géants.

Des méduses, jaunes et bleues balançaient leurs clochettes dans le feuillage. Des squales énormes, immobiles, regardaient passer sans s’émouvoir l’énorme machine. Leurs yeux glauques s’irisaient dans le courant lumineux que traçaient les fanaux électriques. D’autres poursuivaient des animaux plus petits dont ils faisaient leur nourriture, et les passagers de l’Aurora ne contemplaient pas sans une certaine émotion leurs horribles gueules aux mâchoires garnies d’une triple rangée de dents.

Des pieuvres géantes étendaient leurs tentacules dans toutes les directions, saisissant au passage les poissons ou les crustacés qu’elles portaient à leur bouche pour les dévorer. D’autres, plus petites, nageaient et venaient coller aux hublots de l’Aurora leur œil noir et sans expression.

Sur les algues même toute une vie s’agitait, exubérante. Des milliers de petites crevettes grises se poursuivaient, happées au passage par des anémones de mer et des polypiers parasites des algues. Quelques petits crabes couraient le long des varechs et des fucus. Des hippocampes s’attachaient gracieusement par la queue, ou voguaient dans l’eau calme, effrayés un peu de l’intrusion subite de la lumière.

Enfin, Ned stoppa encore une fois pour faire admirer à ses compagnons un étrange poisson. Perdu parmi les algues avec lesquelles il se confondait, cet étrange animal méritait à peine le nom de poisson. Deux gros yeux ronds à fleur de tête, placés de chaque côté d’une espèce d’aigrette repoussante de diablotin. Les nageoires raides ressemblaient plutôt à des grappins, propres à le retenir le long des algues, qu’à de véritables nageoires.

Mais, ce qu’il y avait de plus curieux, c’était la besogne à laquelle il se livrait. Cramponné aux fucus par ses nageoires et les autres appendices qui recouvraient son corps, il enduisait de filament gélatineux un paquet d’œufs groupés en sphère.

À l’aide de ses nageoires antérieures, simulant une sorte de bras articulé, il tournait et retournait le paquet d’œufs déjà maintenu aux plantes environnantes par de forts ligaments.

– Vous voyez devant vous, dit l’ingénieur, un poisson nidificateur. Comme l’épinoche, il a soin de protéger ses œufs, en les isolant de l’extérieur, au moyen d’une sorte de nid qu’il construit lui-même, comme vous le voyez. C’est le plus étrange animal de ces parages. Il marche plus qu’il ne nage, et si, par un accident quelconque, il vient à être séparé de la plante qui le porte, il est inévitablement perdu s’il ne rencontre, dans sa chute, une autre algue où il s’accrochera.

L’Aurora reprit sa marche en avant. Un autre spectacle attira leurs regards. Dans la pénombre du lointain, la carcasse, encore surmontée de ses mâts, d’un grand navire sombré, apparaissait si festonnée de lierres marins et de lianes de toutes sortes, qu’on l’eût pris pour la ruine romantique de quelque château féodal des bords du Rhin.

À mesure qu’on avançait, les clairières se succédaient aux avenues et aux bosquets, avec une inépuisable variété de couleurs et d’aspects.

Cependant, le paysage perdait un peu de sa riante perspective.

Les futaies de plantes marines devenaient monstrueuses, leur entrelacement de plus en plus inextricable.

On sentait la majesté des forêts vierges. L’Aurora pénétra hardiment dans cette masse comme un coin dans un tronc d’arbre, écartant de son éperon ou les tranchant les fucus longs de cent mètres, qui pendaient dans la mer comme de longues draperies foncées.

Malgré leur puissance, les fanaux électriques ne parvenaient pas à percer l’obscurité profonde au milieu de laquelle glissait le sous-marin. À quelques mètres des hublots le fouillis semblait si compact que l’œil ne distinguait plus les formes, et que les voyageurs croyaient naviguer entre deux murs épais.

À ce moment l’électricien eut besoin de l’aide du timonier pour le service des accumulateurs ; car l’Aurora était munie d’un propulseur électrique.

Il pria Tom Punch de tenir, pour quelques secondes seulement, la roue du gouvernail.

Le majordome en saisit vigoureusement une des poignées de la main gauche, pendant que de la droite il s’appuyait de toutes ses forces sur un piston, à tête arrondie, qui se trouvait à sa portée.

Le malheureux venait de peser de tout son poids sur une manette qui commandait au changement de vitesse ; et cela au moment même où, par suite d’un coup de lime à donner à quelque boulon, on venait d’opérer un démontage partiel qui empêchait de remédier immédiatement à l’accident.

L’hélice se mit à tourner avec une vitesse folle, et l’Aurora, dont les cloisons d’acier trépidèrent sous l’impulsion, s’enfonça dans la forêt sous-marine, comme un express lancé à toute vapeur s’engouffre sous la voûte d’un tunnel.

Tom Punch avait poussé un grand cri.

Les prunelles à moitié sorties des orbites, les cheveux dressés sur la tête, il était en proie à la plus violente terreur.

William Boltyn et Aurora étaient devenus pâles comme deux morts.

Quant à Ned Hattison, il avait, d’un simple coup d’œil, compris ce qui se passait.

D’un mot, il avait envoyé son père à la roue du gouvernail, et lui-même mettait brièvement au courant le timonier et l’électricien de ce qui venait de se passer, hâtant le reboulonnage du dernier écrou qui allait permettre d’enrayer la vitesse.

Ils obéirent en toute diligence.

Et déjà Ned se précipitait vers la manette du changement de vitesse sur laquelle Tom Punch avait appuyé si malencontreusement, lorsqu’un choc formidable se produisit.

Tous les passagers de l’Aurora furent à demi renversés.

Voici ce qui venait de se passer.

Le navire, au moment de l’accident, se trouvait sur la lisière d’un de ces énormes amas de plantes marines, tellement compacts qu’ils arrêtent souvent la marche des navires.

On les appelle dans l’Atlantique : mer des Sargasses, et ils occupent aussi de vastes étendues dans l’océan Pacifique.

L’Aurora, en s’enfonçant avec une vitesse exagérée dans cette forêt de fucus géants, avait rencontré une résistance dont il ne pouvait triompher.

C’est le brusque arrêt de l’hélice, enrayée par un amas inextricable de plantes marines, qui avait déterminé le choc que nous venons de voir se produire.

Cette fois, la situation était grave.

Garrotté dans l’indémêlable écheveau de ces algues, qui ont souvent plusieurs centaines de mètres de long, le sous-marin ne pouvait ni avancer, ni reculer, ni monter, ni descendre.

On tint immédiatement conseil pour savoir ce qu’il y avait à faire.

Malgré l’imminence du danger, miss Boltyn faisait preuve d’un certain sang-froid.

Son père affichait un calme qu’il n’avait pas.

Tous deux fixaient obstinément Ned Hattison et guettaient ses moindres paroles, anxieux.

Après avoir minutieusement examiné l’hélice, et s’être rendu compte de la configuration des lieux, Ned s’écria :

– Nous sommes pris comme dans un étau ; impossible de bouger.

– Sommes-nous donc perdus ? dit Aurora, avec violence. Nous ne pouvons pourtant pas rester là.

Ned ne répondit pas.

Décidément la jeune fille lui plaisait de moins en moins.

– Il faudrait pouvoir aller dégager l’hélice, dit à son tour Hattison.

– C’est aussi ce que je vais faire, répondit tranquillement le jeune homme.

Sans plus attendre, il commença à sortir d’un coffre les diverses pièces d’un scaphandre.

William Boltyn et sa fille le regardaient avec admiration.

Ce prodigieux courage stupéfiait le milliardaire.

Aurora se sentait invinciblement attirée vers le jeune homme, dont l’énergique figure n’avait pas un tressaillement.

Il avait quitté sa redingote, et, aidé de son père, commençait à revêtir le costume de toile recouverte de caoutchouc.

Tom Punch, qui avait offert ingénument ses services, avait été repoussé d’un haussement d’épaules.

Hattison n’avait pas proféré une parole, n’avait élevé aucune objection.

Toujours hautain, il contemplait son fils avec fierté.

C’est que la tâche qu’il assumait n’allait pas sans de graves dangers.

Il y en avait de pire que les requins et autres squales géants qui fourmillent dans ces profondeurs. Il risquait tout d’abord d’être lui-même emprisonné et étouffé par la masse gluante et serrée des algues. D’autre part, il pouvait être broyé par la pression de l’énorme colonne d’eau qu’il allait avoir à supporter, bien qu’il eût revêtu un scaphandre de son invention, construit de telle sorte que l’homme pouvait circuler librement, à des profondeurs auxquelles il n’était jamais parvenu jusqu’alors. L’appareil allait-il réaliser les espérances du jeune ingénieur ? C’est à quoi pensait Hattison, mais il ne laissait rien transpirer de son inquiétude pour ne pas effrayer le marchand de conserves et sa fille.

La plus douce sérénité était peinte sur le visage de Ned.

Aussi calme que s’il eût endossé son habit de soirée, Ned avait achevé de revêtir son accoutrement.

Il avait chaussé de lourds souliers à semelles de plomb, et avait placé sur sa tête le casque de cuivre.

De plus, ses épaules étaient recouvertes de plaques d’acier destinées à amollir la pression de l’eau.

Puis il fixa sur son dos un récipient d’acier, rempli d’air comprimé, qui fut relié à son casque par un tube de nickel. Un mécanisme ingénieux réglait le passage de l’air du réservoir dans le casque, agissant automatiquement.

Tout étant disposé, les pompes expulsèrent l’eau d’une des cloisons étanches que l’on ouvrit ensuite.

Ned y pénétra.

L’émotion, à ce moment, était intense.

Personne n’osait parler.

Les manœuvres se faisaient silencieusement.

On n’entendait que le bruit des boulons que l’on revissait pour assujettir la cloison intérieure.

Ned était enfermé dans la cloison étanche.

Il ouvrit les robinets extérieurs et laissa pénétrer l’eau peu à peu, afin de s’habituer insensiblement à supporter la pression de l’eau.

Quand le compartiment fut de nouveau rempli, il ouvrit la cloison qui formait la paroi du vaisseau et se trouva dans le fouillis des algues.

Armé d’un énorme bowie-knife, il taillait à tours de bras l’inextricable forêt, se frayant un passage vers l’hélice.

Celle-ci disparaissait complètement sous l’enchevêtrement des lianes.

L’ingénieur attaqua vigoureusement cet amas gluant, dont les innombrables ramifications enserraient les branches d’acier comme des bras de pieuvres.

Il parvint, non sans peine, à la dégager complètement.

Lorsque, au moyen de la même manœuvre qui lui avait permis de sortir, il rentra dans l’embarcation, il n’y eut qu’un seul cri pour l’acclamer.

On s’empressa de le dévêtir.

William Boltyn lui serrait les mains avec enthousiasme.

Aurora le contemplait ardemment.

Il s’arracha à leurs protestations de reconnaissance en s’écriant :

– Mais, ce n’est pas tout. Il faut maintenant nous ménager un chemin avec la dynamite.

Les canons électriques furent chargés.

Cinq minutes après, les abords du sous-marin étaient complètement déblayés.

Déchiquetée par la violence de l’explosion qui avait rudement secoué l’Aurora, la masse visqueuse des fucus s’était pour ainsi dire émiettée.

L’énorme quantité d’eau, subitement déplacée par l’explosion des obus de dynamite, avait percé de larges trouées parmi l’infranchissable muraille des algues et des lianes.

La mer bouillonnait comme une chaudière en ébullition.

Le sous-marin dansait comme un simple bouchon de liège dans une tempête.

L’eau avait pris une teinte noirâtre, empêchant de rien distinguer.

Enfin, quelques instants après, tout était redevenu calme.

À leur grande joie, les passagers purent bientôt apercevoir un large chenal constellé de débris de toutes sortes de plantes, qui trouait leur prison sous-marine et rejoignait les eaux libres. Des cadavres de poissons et d’annélides flottaient dans l’eau encore troublée, foudroyés par l’explosion.

En toute autre circonstance, Tom Punch eût trouvé la chose amusante, et eût certainement risqué une de ces plaisanteries dont il était coutumier. Mais il n’avait pas le cœur à la joie.

Les passagers et les trois hommes de l’équipage regardaient Ned Hattison avec admiration.

Grâce à son dévouement, l’Aurora était sauvée.

VIII



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