Littérature gréco-latine antique, on donne depuis le 19 e siècle le nom de «romans»








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Amour et Psyché (livres 4, 28 à 6, 24), qui a inspiré de beaux textes à Corneille, Molière et La Fontaine.

Vénus, peinture murale de Pompéi (1er s. de notre ère)

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  1. Prolongements et textes complémentaires




  1. Autres textes grecs en perspective

  1. une scène de rencontre dans l’épopée : Ulysse et Nausicaa (Odyssée, VI, 110-250 + VIII, 458-469 ; vers le 7e s. av. notre ère)




[Ulysse, qui a tout perdu dans les tempêtes, vient d’échouer sur une plage inconnue, où Nausicaa, fille du roi Alcinoos, joue à la balle avec ses servantes après avoir fait la lessive en bord de mer.]
Mais, lorsque les suivantes se disposent à retourner au palais et qu'elles ont attelé les mules et plié les vêtements magnifiques, Minerve25 se demande comment Ulysse se réveillera et comment il pourra découvrir la vierge aux beaux yeux qui doit le conduire dans la ville des Phéaciens26. En ce moment Nausicaa jette à l'une de ses suivantes une balle légère qui s'écarte et va tomber dans le gouffre profond du fleuve27. Toutes les jeunes filles poussent alors des cris.

« Hélas ! chez quels peuples suis-je donc arrivé ? Sont-ce des barbares cruels et injustes, ou des hommes hospitaliers qui respectent au fond du cœur les dieux immortels ? Des voix de femmes ont frappé mon oreille ; mais ce sont peut-être celles des nymphes qui habitent les sommets élevés des montagnes, les sources des fleuves et les verdoyantes prairies. Serais-je près de quelques mortels à la voix humaine ? Levons-nous, et essayons de voir où nous sommes. » En parlant ainsi, le divin Ulysse sort de son taillis. Le héros de sa main vigoureuse rompt, dans le bois épais, une branche chargée de feuilles pour voiler son corps et sa pudeur ; il s'avance comme le lion nourri dans les montagnes, qui, se fiant à sa force, brave les pluies et les orages ; la flamme brille dans les yeux du lion, et il se précipite sur les bœufs, sur les brebis, sur les cerfs de la forêt ; mais la faim l'excite encore à fondre sur les troupeaux en pénétrant jusque dans leurs étables fermées de toutes parts : de même Ulysse marche vers ces jeunes filles, quoiqu'il soit sans vêtement ; car la nécessité l'y contraint. Souillé par l'onde amère, le héros leur apparaît si horrible qu'elles fuient de tous côtés sur les roches élevées qui bordent la mer. La fille d'Alcinoüs seule reste en ces lieux : Minerve a déposé dans l'âme de Nausicaa une audace nouvelle en bannissant toute crainte de son cœur. Tandis que la jeune vierge s'arrête avec courage en face du héros, Ulysse délibère en lui-même s'il saisira les genoux de la jeune fille28, ou, se tenant éloigné, s'il la suppliera par de douces paroles de lui enseigner le chemin de la ville et de lui donner des vêtements ; il croit cependant préférable de se tenir loin de Nausicaa pour l'implorer, de peur qu'elle ne s'irrite s'il embrassait ses beaux genoux. Aussitôt il lui adresse ce discours insinuant et flatteur :

« Je t'implore, ô reine, que tu sois ou déesse ou mortelle ! Si tu es une des divinités de l'Olympe, je ne puis mieux te comparer qu'à Diane29, fille du puissant Jupiter, et par ta taille, ta beauté et les traits de ton visage. Si au contraire tu appartiens à la race des mortels, habitants de la terre, ô heureux, trois fois heureux ton père chéri, ta mère vénérable et tes frères bien aimés ; car ils doivent être ravis lorsqu'ils te contemplent, toi si jeune et si belle, traversant avec grâce les groupes des danseurs ! Mais le plus heureux de tous, c'est celui qui, t'offrant le cadeau des fiançailles, te conduira dans sa demeure ! Non, jamais je n'aperçus de mes propres yeux un être semblable à toi, ni parmi les hommes, ni parmi les femmes : à ton aspect je suis saisi d'admiration. A Délos, près de l'autel d'Apollon, je vis jadis s'élever dans les airs une tige nouvelle du célèbre et majestueux palmier (car autrefois je visitai cette ile accompagné d'un peuple nombreux, et ce voyage fut pour moi la source de bien des maux) ; mais ainsi qu'à la vue de cet arbre, le plus beau de tous ceux qui croissent sur la terre, je restai, pendant longtemps, muet de surprise, de même, ô jeune fille, je t'admire avec étonnement et je crains même d'embrasser tes genoux. Cependant une grande douleur m'accable. Après vingt jours de souffrances, hier seulement j'échappai aux flots de la mer ténébreuse. Jusqu'alors je fus constamment poussé par les vagues impétueuses et par les violentes tempêtes loin de l'ile d'Ogygie30. Maintenant un dieu31 m'a jeté sur ce rivage, où peut-être vais-je éprouver de nouvelles infortunes ; je ne pense point qu'elles doivent cesser bientôt : les immortels me réservent sans doute encore de nombreux tourments. Mais, ô reine, prends pitié de moi, puisque c'est toi que j'ai vue la première, et que je ne connais aucun des hommes qui habitent ces villes et ces contrées. Montre-moi le chemin de la cité et donne-moi quelques lambeaux de toile pour couvrir mon corps, si toutefois en venant ici tu as apporté les enveloppes de tes riches vêtements. Puissent les dieux t'accorder, ô jeune fille, tout ce que désire ton cœur ! Puissent-ils te donner un époux, une famille, et faire régner parmi vous l'heureuse concorde ! Non, il n'est point de bonheur plus grand, de bonheur plus désirable que celui de deux époux gouvernant leur maison animés par une seule et même pensée. Cette union fait le désespoir de leurs ennemis, la joie de leurs amis ; et les époux eux-mêmes sentent tout le prix de ce bonheur ! »

Nausicaa aux blanches épaules lui répond en disant : « Étranger, tu n'es pas un homme vulgaire ni privé de raison. — Jupiter, le roi de l'Olympe, distribue comme il lui plaît la félicité à tous les mortels, aux bons comme aux mauvais : c'est lui qui t'a envoyé ces malheurs, et il faut, toi, que tu les supportes. — Mais, puisque tu es dans cette ile, tu ne manqueras ni de vêtements, ni de tous les secours que l'on doit aux malheureux voyageurs qui viennent implorer notre pitié. Je t'enseignerai le chemin de la ville et je te dirai le nom du peuple qui l'habite. Les Phéaciens possèdent ce pays, et moi je suis la fille du magnanime Alcinoos qui gouverne le royaume de ces peuples puissants. »

Ainsi parle Nausicaa ; puis elle dit à ses femmes à la belle chevelure : « Arrêtez, ô mes compagnes ! Pourquoi fuyez-vous à la vue de cet étranger ? Pensez-vous donc que ce héros soit un de nos ennemis ? Non, il n'est point encore né, et il ne naîtra jamais, le mortel qui oserait venir dans le pays des Phéaciens pour y porter la guerre ; car nous sommes chéris des dieux immortels. Nous habitons, séparés de tous, une île située vers les confins du monde, au sein de la mer mugissante ; et nul peuple ne vient nous visiter. Cet étranger est un infortuné dont nous devons prendre soin ; car il erre depuis longtemps sur les flots. Jupiter nous envoie tous les malheureux et tous les étrangers égarés par les tempêtes. Comme les dons les plus faibles sont toujours agréables à ceux qui souffrent, mes compagnes, offrez à cet homme les aliments et le breuvage ; puis baignez-le dans le fleuve, en un lieu qui soit à l'abri des vents. »

A ces mots les suivantes s'arrêtent et s'encouragent mutuellement. Elles conduisent Ulysse dans un endroit abrité comme l'avait ordonné Nausicaa, la fille du magnanime Alcinoüs ; elles déposent tout près de lui des vêtements, une tunique et un manteau ; elles lui donnent une huile onctueuse renfermée dans une fiole d'or, et elles l'engagent à se baigner dans le courant du fleuve.

Alors le divin Ulysse parle en ces termes aux compagnes de Nausicaa : « Jeunes filles, éloignez-vous tandis que j'enlèverai l'onde amère qui couvre mes épaules et que je m'inonderai d'huile odorante. Depuis longtemps aucune essence n'a été répandue sur mon corps. Je n'oserai jamais me baigner devant vous ; et maintenant j'ai honte d'être nu en votre présence, ô jeunes filles à la belle chevelure ! » Il dit ; les suivantes s'éloignent et rapportent ce discours à Nausicaa. Le divin Ulysse enlève avec l'eau du fleuve la fange qui couvrait son dos et ses larges épaules ; puis il essuie sa tête souillée par l'écume de la mer stérile. Quand il s'est baigné et qu'il a répandu sur son corps l'huile odorante, il se revêt des habits que lui avait donnés la jeune vierge, libre encore du joug de l'hymen. Soudain Minerve, fille de Jupiter, fait paraître Ulysse plus grand et plus majestueux ; la longue chevelure du héros descend de sa tête en boucles ondoyantes semblables à la fleur d'hyacinthe. De même qu'un ouvrier habile, instruit dans tous les arts par Vulcain et Minerve-Pallas, entoure d'or l'argent splendide pour créer de magnifiques chefs-d'œuvre, de même la déesse répand la grâce et la beauté sur la tête et les épaules d'Ulysse. Le héros, tout resplendissant de cette beauté nouvelle, va s'asseoir sur le bord de la mer. Nausicaa, en l'apercevant, est saisie d'admiration. Aussitôt elle adresse ces paroles à ses compagnes : « Jeunes filles, écoutez ce que je vais dire. Non, ce n'est point contre la volonté de tous les immortels, habitants de l'Olympe, que cet étranger est venu parmi les Phéaciens, parmi ces peuples qui ressemblent aux dieux. D'abord il m'est apparu sous des formes vulgaires, et maintenant, par sa grâce, il est semblable aux divinités qui résident dans les vastes régions célestes. Puisse l'époux qui me sera choisi parmi tous les jeunes hommes de cette ile égaler ce héros ! Puisse cet étranger se plaire et rester parmi nous ! Maintenant, mes compagnes, offrez-lui des aliments et le breuvage. » A ces mots toutes les suivantes s'empressent d'obéir. Elles apportent à l'étranger des aliments et le breuvage. Alors l'intrépide Ulysse mange et boit avec avidité ; car depuis longtemps il n'avait pris aucune nourriture.




[Fin de la rencontre : Ulysse va rentrer dans sa patrie et fait ses adieux]

Nausicaa, qui reçut des dieux la beauté en partage, se tient debout près des portes de l'élégante demeure32; quand elle aperçoit Ulysse, elle l'admire et elle lui adresse ces rapides paroles : « Salut, ô noble étranger ; lorsque tu seras de retour dans ta patrie, ne m'oublie point : car c'est moi la première qui t'ai sauvé la vie. » Le sage Ulysse lui réplique aussitôt : « Nausicaa, fille du magnanime Alcinoüs, écoute-moi ; si jamais Jupiter, le formidable époux de Junon, me permet de revoir mes demeures et ma patrie, tous les jours je t'implorerai comme une divinité, puisque c'est toi, jeune vierge, qui m'as sauvé la vie. »

Traduction Bareste, 1842, sur le site http://remacle.org/bloodwolf/poetes/homere/table.htm


Éléments de commentaire :

  • scène à la fois épique (les hommes sont les jouets des dieux) et familière (le jour de la lessive, les jeux de plage, le souci quotidien de la nourriture et des vêtements).

  • opposition des deux caractères : Ulysse veut achever son errance en retrouvant sa patrie et il ruse pour cela. Nausicaa rêve de se marier et tombe sur un bel inconnu.

  • art du portrait : Ulysse est d’abord nu, sale, repoussant, puis magnifique ; Nausicaa, modèle de noblesse, reste intrépide alors que les servantes s’enfuient.

  • une leçon morale : éloge de l’endurance et de l’intelligence d’Ulysse, de l’hospitalité et de la générosité de Nausicaa. Les personnages homériques sont des modèles.



Nausicaa, par Frederick Leighton, 1878.

Image wikipedia.




Illustration de John Flaxman, 1810. Image wikipedia.




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  1. Sappho, ode à l’être aimé (fin VIIe-début VIe siècle av. notre ère)




[Un poème souvent traduit, adapté, réécrit dans toutes les langues33 ; la fin manque]


Il me parait égal aux dieux, celui qui, assis près de toi, doucement, écoute tes ravissantes paroles et te voit lui sourire ; voilà ce qui me bouleverse jusqu'au fond de l'âme.
Sitôt que je te vois, la voix manque à mes lèvres, ma langue est enchainée, une flamme subtile court dans toutes mes veines, les oreilles me tintent, une sueur froide m'inonde, tout mon corps frissonne, je deviens plus pâle que l'herbe flétrie, je demeure sans haleine, il semble que je suis près d'expirer.
Mais il faut tout oser, puisque dans la nécessité...
Traduction Falconnet, 1842, sur le site http://remacle.org/bloodwolf/poetes/falc/sappho/oeuvre.htm



Sappho et ses compagnes.

Vase attique, vers 440 av. notre ère.

Image wikipedia.





Éléments de commentaire :

  • les rares écrivaines connues étaient toutes poétesses ; Sappho est la plus célèbre depuis l’antiquité.

  • dans ce poème (incomplet), une scène à trois personnages : un couple heureux et la narratrice (le féminin apparait dans le texte grec) qui les observe et meurt de jalousie. On ne sait rien d’autre de ces personnages !

  • rôle des regards

  • description des effets physiques de la passion amoureuse

  • une déclaration d’amour tremblante et passionnée, modèle de beaucoup d’autres.

Laurence Alma-Tadema, Sappho et Alcée, 1881. Image wikipedia

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  1. le mythe platonicien des androgynes : Platon, Le Banquet, 189c-193d




[Dans cette œuvre datant probablement de 385 av. notre ère, Platon raconte la discussion, une trentaine d’années auparavant, entre plusieurs des écrivains les plus célèbres d’Athènes et Socrate, sur le thème de l’amour ; le poète comique Aristophane donne ici son explication de l’origine et de la puissance de l’amour.]
« Il me semble que jusqu'ici les hommes n'ont nullement connu la puissance de l'Amour ; car s'ils la connaissaient, ils lui élèveraient des temples et lui offriraient des sacrifices ; ce qui n'est point en pratique, quoique rien ne fût plus convenable : car c'est celui de tous les dieux qui répand le plus de bienfaits sur les hommes ; il est leur protecteur et leur médecin, et les guérit des maux qui s'opposent à la félicité du genre humain. Je vais essayer de vous faire connaître la puissance de l'Amour, et vous enseignerez aux autres ce que vous aurez appris de moi. Mais il faut commencer par dire quelle est la nature de l'homme et quels sont les changements qu'elle a subis.

La nature humaine était primitivement bien différente de ce qu'elle est aujourd'hui. D'abord, il y avait trois sortes d'hommes : les deux sexes qui subsistent encore, et un troisième composé des deux premiers et qui les renfermait tous deux. Il s'appelait androgyne, il a été détruit, et la seule chose qui en reste est le nom qui est en opprobre. Puis tous les hommes généralement étaient d'une figure ronde, avaient des épaules et des côtes attachées ensemble, quatre bras, quatre jambes, deux visages opposés l'un à l'autre et parfaitement semblables, sortant d'un seul cou et tenant à une seule tête, quatre oreilles, un double appareil des organes de la génération, et tout le reste dans la même proportion. Leur démarche était droite comme la nôtre, et ils n'avaient pas besoin de se tourner pour suivre tous les chemins qu'ils voulaient prendre ; quand ils voulaient aller plus vite, ils s'appuyaient de leurs huit membres, par un mouvement circulaire, comme ceux qui les pieds en l'air imitent la roue. La différence qui se trouve entre ces trois espèces d'hommes vient de la différence de leurs principes : le sexe masculin est produit par le soleil, le féminin par la terre, et celui qui est composé des deux par la lune, qui participe de la terre et du soleil. Ils tenaient de leurs principes leur figure et leur manière de se mouvoir, qui est sphérique. Leurs corps étaient robustes et leur courage élevé, ce qui leur inspira l'audace de monter jusqu'au ciel et de combattre contre les dieux, ainsi qu'Homère l'écrit d'Éphialtès et d'Otos34. Jupiter examina avec les dieux ce qu'il y avait à faire dans cette circonstance. La chose n'était pas sans difficulté : les dieux ne voulaient pas les détruire comme ils l’avaient fait des géants en les foudroyant, car alors le culte que les hommes leur rendaient et les temples qu'ils leur élevaient auraient aussi disparu ; et, d'un autre côté, une telle insolence ne pouvait être soufferte. Enfin, après bien des embarras, il vint une idée à Jupiter : “ Je crois avoir trouvé, dit-il, un moyen de conserver les hommes et de les rendre plus retenus, c'est de diminuer leurs forces : je les séparerai en deux ; par là ils deviendront faibles ; et nous aurons encore un autre avantage, qui sera d'augmenter le nombre de ceux qui nous servent : ils marcheront droits, soutenus de deux jambes seulement ; et, si après cette punition leur audace subsiste , je les séparerai de nouveau, et ils seront réduits à marcher sur un seul pied, comme ceux qui dansent sur les outres à la fête de Bacchus.” Après cette déclaration le dieu fit la séparation qu'il venait de résoudre, et il la fit de la manière que l'on coupe les œufs lorsqu'on veut les saler, ou qu'avec un crin on les divise en deux parties égales. Il commanda ensuite à Apollon35 de guérir les plaies, et de placer le visage des hommes du côté où la séparation avait été faite, afin que la vue de ce châtiment les rendît plus modestes. Apollon obéit, mit le visage du côté indiqué, et, ramassant les peaux coupées sur ce qu'on appelle aujourd'hui le ventre, il les réunit toutes à la manière d'une bourse que l'on ferme, n'y laissant qu'une ouverture qu'on appelle le nombril. Quant aux autres plis en très grand nombre, il les polit et façonna la poitrine avec un instrument semblable à celui dont se servent les cordonniers pour polir les souliers sur la forme, et laissa seulement quelques plis sur le ventre et le nombril, comme des souvenirs de l'ancien état.

Cette division étant faite, chaque moitié cherchait à rencontrer celle qui lui appartenait ; et s'étant trouvées toutes les deux, elles se joignaient avec une telle ardeur dans le désir de rentrer dans leur ancienne unité, qu'elles périssaient dans cet embrassement de faim et d'inaction, ne voulant rien faire l'une sans l'autre. Quand l'une des deux périssait, celle qui restait en cherchait une autre, à laquelle elle s'unissait de nouveau, soit qu'elle fût la moitié d'une femme entière, ce qu'aujourd'hui nous autres nous appelons une femme, soit que ce fût une moitié d'homme ; et ainsi la race allait s'éteignant. Jupiter, touché de ce malheur, imagine un autre expédient. Il change de place les instruments de la génération et les met par-devant. Auparavant ils étaient par-derrière, et on concevait et l'on répandait la semence non l'un dans l'autre, mais à terre, comme les cigales. Il les mit donc par-devant, et de cette manière la conception se fit par la conjonction du mâle et de la femelle. Il en résulta que, si l'homme s'unissait à la femme, il engendrait et perpétuait l'espèce, et que, si le mâle s'unissait au mâle, la satiété les séparait bientôt et les renvoyait aux travaux et à tous les soins de la vie. Voilà comment l'amour est si naturel à l'homme ; l'amour nous ramène à notre nature primitive et, de deux êtres n'en faisant qu'un, rétablit en quelque sorte la nature humaine dans son ancienne perfection. Chacun de nous n'est donc qu'une moitié d'homme, moitié qui a été séparée de son tout, de la même manière que les soles. Ces moitiés cherchent toujours leurs moitiés. Les hommes qui sortent de ce composé des deux sexes nommé androgyne aiment les femmes, et la plus grande partie des adultères appartiennent à cette espèce, comme aussi les femmes qui aiment les hommes. Mais pour les femmes qui sortent d'un seul sexe, le sexe féminin, elles ne font pas grande attention aux hommes, et sont plus portées pour les femmes ; c'est à cette espèce qu'appartiennent les lesbiennes 36. Les hommes qui sortent du sexe masculin recherchent le sexe masculin. Tant qu'ils sont jeunes, comme portion du sexe masculin, ils aiment les hommes, ils se plaisent à coucher avec eux et à être dans leurs bras ; ils sont les premiers parmi les jeunes gens, leur caractère étant le plus mâle ; et c'est bien à tort qu'on leur reproche de manquer de pudeur : car ce n'est pas faute de pudeur qu'ils se conduisent ainsi, c'est par grandeur d'âme, par générosité de nature et virilité qu'ils recherchent leurs semblables ; la preuve en est qu'avec le temps ils se montrent plus propres que les autres à servir la chose publique. Dans l'âge mûr ils aiment à leur tour les jeunes gens : ils n'ont aucun gout pour se marier et avoir des enfants, et ne le font que pour satisfaire à la loi ; ils préfèrent le célibat avec leurs amis.

Ainsi, aimant ou aimé, le but d'un pareil homme est de s'approcher de ce qui lui ressemble. Arrive-t-il à celui qui aime les jeunes gens ou à tout autre de rencontrer sa moitié ? la tendresse, la sympathie, l'amour les saisissent d'une manière merveilleuse : ils ne veulent plus se séparer, fût-ce pour le plus court moment. Et ces mêmes êtres qui passent leur vie ensemble, ils ne sont pas en état de dire ce qu'ils veulent l'un de l'autre : car il ne parait pas que le plaisir des sens soit ce qui leur fait trouver tant de bonheur à être ensemble ; il est clair que leur âme veut quelque autre chose qu'elle ne peut dire, qu'elle devine et qu'elle exprime énigmatiquement par ses transports prophétiques. Et si, quand ils sont dans les bras l'un de l'autre, Vulcain, leur apparaissant avec les instruments de son art, leur disait : “ Qu'est-ce que vous demandez réciproquement ? ” et que, les voyant hésiter, il continuât à les interroger ainsi : “ Ce que vous voulez, n'est-ce pas d'être tellement unis ensemble que ni jour ni nuit vous ne soyez jamais l'un sans l'autre ? Si c'est là ce que vous désirez, je vais vous fondre et vous mêler de telle façon que vous ne serez plus deux personnes, mais une seule et que, tant que vous vivrez, vous vivrez d'une vie unique, et que, quand vous serez morts, là aussi dans le séjour des ombres, vous ne serez pas deux, mais un seul. Voyez donc encore une fois si c'est là ce que vous voulez et si, ce désir rempli, vous serez parfaitement heureux. ” Oui, si Vulcain leur tenait ce discours, nous sommes convaincus qu'aucun d'eux ne refuserait et que chacun conviendrait qu'il vient réellement d'entendre développer ce qui était de tout temps au fond de son âme : le désir d'un mélange si parfait avec la personne aimée qu'on ne soit plus qu'un avec elle. La cause en est que notre nature primitive était une, et que nous étions autrefois un tout parfait ; le désir et la poursuite de cette unité s'appelle amour. Primitivement, comme je l'ai déjà dit, nous étions un ; mais en punition de notre injustice nous avons été séparés par Jupiter, comme les Arcadiens par les Lacédémoniens37.

Nous devons donc prendre garde à ne commettre aucune faute contre les dieux, de peur d'être exposés à une seconde division, et de devenir comme ces figures représentées de profil au bas des colonnes, n'ayant qu'une moitié de visage, et semblables à des jetons coupés en deux. Exhortons-nous réciproquement à honorer les dieux, afin d'éviter un nouveau châtiment, et de revenir à l'unité sous les auspices et la conduite de l'Amour ; que personne ne se mette en guerre avec l'Amour, et c'est se mettre en guerre avec lui que de se révolter contre les dieux ; rendons-nous l'Amour favorable, et il nous fera trouver cette partie de nous-mêmes nécessaire à notre bonheur, et qui n'est accordée aujourd'hui qu'à un petit nombre de privilégiés. Qu’Éryximaque ne s'avise pas de critiquer ces dernières paroles, comme si elles regardaient Pausanias et Agathon38 ; car peut-être sont-ils de ce petit nombre et appartiennent-ils l'un et l'autre à la nature mâle et généreuse. Quoi qu'il en soit, je suis certain que nous serons tous heureux, hommes et femmes, si l'amour donne à chacun de nous sa véritable moitié et le ramène à l'unité primitive. Cette unité étant l'état le meilleur, on ne peut nier que l'état qui en approche le plus ne soit aussi le meilleur en ce monde, et cet état, c'est la rencontre et la possession d'un être selon son cœur. Si donc le dieu qui nous procure ce bonheur a droit à nos louanges, louons l'Amour, qui non seulement nous sert en cette vie, en nous faisant rencontrer ce qui nous convient, mais qui nous offre aussi les plus grands motifs d'espérer qu'après cette vie, si nous sommes fidèles aux dieux, il nous rétablira dans notre première nature, et, venant au secours de notre faiblesse, nous rendra parfaitement heureux. »

Traduction Victor Cousin, 1831, sur le site http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/platon/cousin/banquet.htm, légèrement corrigée


Éléments de commentaire :

  • texte célèbre, dont les échos sont durables, aussi bien par exemple chez Montaigne (« parce que c’était lui, parce que c’était moi ») que dans le romantisme

  • les commentateurs sont partagés sur ce passage : une fantaisie comique, une parodie du culte des mystères, une anthropologie fantastique ?

  • c’est d’abord un discours mythique sur l’origine de l’humanité et ses rapports primitifs avec les dieux

  • ceux-ci ne sont pas vraiment flattés : des égoïstes réduits à improviser pour avoir la paix

  • les hommes au contraire sont menés par l’ambition, avant que l’amour ne les occupe

  • plusieurs éléments importants sur la nature de l’amour apparaissent :

  • l’amour parfait est fusionnel, dans la vie et au-delà

  • les trois types de couples amoureux sont évoqués, avec une insistance sur l’amour « platonique »

  • à la fin du passage l’amour est fortement lié au bonheur

  • idée nouvelle de l’égalité des sexes, contre toute la tradition qui fait des femmes un « genre » inférieur.



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