A la recherche d’une patrie








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Selim MATAR
Bagdad – Genève

A la recherche d’une patrie
Roman autobiographique

Royale




Paris

A propos de l’auteur

Naissance à Bagdad en 1956 dans une famille originaire du sud de l’Irak. Vit à Genève depuis 1981. Publie régulièrement des essais dans les quotidiens indépendants et des livres sur l’identité irakienne. Depuis 2004, il est rédacteur en chef de la revue Mesopotamia (www.mesopot.com) et auteur de plusieurs grandes encyclopédies irakiennes concernant : Les femmes, Les villes, Les religions, Les langues, L’écologie.

  • Parution de son premier roman « La femme à la fiole » (prix du roman arabe 1990). Publié en français à Paris en 1993, et en anglais (The Woman of the flask) en 2003.

  • « L’identité blessée » 1997, essai.

  • « Le jumeau perdu » 2000, roman.

  • « Le débat des identités », 2003, essai.

  • Version arabe de ce roman, 2008.


* * *


Grand remerciement à Marguerite GAVILLET pour sa collaboration à l’élaboration de la version française.

Mon poids c’est mon amour

Saint Augustin

* * *

Chers lecteurs

Je souhaite que vous lisiez mon livre non comme un documentaire sur ma vie, mais plutôt comme une œuvre littéraire.

Son contenu informatif, bien qu’authentique, est pour moi secondaire.

Si j’ai consacré plusieurs années à retravailler des centaines de notes et de pages écrites dès mon adolescence, c’est pour en extraire la quintessence susceptible de toucher l’esprit et les sentiments, et créer l’émerveillement.

Puissé-je, ce faisant, avoir atteint mon but !
* * *


Suppléments photos à la fin du livre
TABLE

Prologue : Histoire de la dynastie de la haine et de la dynastie de l’amour

* * *

1 L’éternel étranger

* * *

2 Al-Chakria… ma patrie éphémère

* * *

3 Mon père Matar et son bistrot

* * *

4 Ma mère, ma sainte

* * *

5 Les cinémas de mon enfance

* * *

6 De la femme ciel à la femme terre

* * *

7 Mon histoire avec Dieu mon fidèle et vénérable ami

* * *

8 Ma quête éternelle d’une femme, d’une patrie

* * *

9 La visite de son excellence le cancer

* * *

10 Merci, mon fils, d’être là…
Prologue

Histoire de la dynastie de la haine

et de la dynastie de l’amour
Mon cher père,

Je te salue avec amour. Après toutes ces années d’absence, je sais que tu peux m’entendre de là-haut, et que tu liras cette lettre. Te souviens-tu de moi? Moi, ton fiston turbulent. J’aimerais simplement t’annoncer la bonne nouvelle:

Je commence à te pardonner. En mûrissant, j’ai essayé de comprendre, petit à petit, les mystères de ta brutalité à mon égard. Toutes les souffrances que tu m’as fait endurer étaient en réalité une conséquence des douleurs que t’avaient infligées la vie et ta propre famille.

Auparavant, face aux séquelles des coups et des brûlures, des insultes et des humiliations que tu avais fait subir tant à mon corps qu’à mon âme, je pleurais sur mon sort. Aujourd’hui, je pleure encore, non plus sur mon sort mais pour toi mon père. J’ai compris que lorsque tu me torturais, c’était toi-même que tu torturais, car tu n’as connu dans ta vie que la haine et les humiliations. Je sais que tu m’aimes…Tu pleurais après chaque séance de torture que tu me faisais subir… Je sais que j’ai été le plus aimé de tes enfants, et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’étais le plus exposé à ta violence.

Ma famille m’a appris que, dans les dernières minutes de ton agonie, tu répétais mon nom avec nostalgie et regret. Les dédales de l’exil m’ayant éloigné de toi, cette mort imminente ne te permettais plus de t’excuser auprès de moi ni de me révéler le secret de tes souffrances. Mais, à présent je sais, mon père, que ces souffrances que tu m’infligeais découlaient de ta propre douleur. Nous descendons d’une dynastie de haine, mon père, n’est-ce pas?

Déjà tout jeune, je me souviens d’avoir eu l’impression que les reproches empreints d’amertume que tu déversais sur moi ne m’étaient pas vraiment destinés, mais qu’ils avaient pour cible ton propre père, dont le comportement était à l’image de celui que tu as eu envers moi, c’est-à-dire sans pitié… pitié que lui non plus n’avait d’ailleurs pas connue, à son heure, de la part de son père. Quand ta colère s’apaisait, tu m’appelais et tu t’excusais, puis tu me lavais, soignais mes blessures et m’apportais à manger…Alors tu entonnais des mélopées du Sud qui faisaient jaillir les larmes de tes yeux.

Oui, mon père, par la haine que je te vouais, je t’étais fidèle, tout comme tu l’étais envers ton père qui, lui aussi, était fidèle par la haine qu’il vouait à son propre père. Comme tu vois, nous sommes une dynastie fidèle par notre haine, par nos souffrances, et notre humiliation.

J’ai appris que mon cinquième arrière grand-père, au dix-huitième siècle, fut le fondateur de notre dynastie maudite. C’était un jeune homme révolté, qui vivait dans la ville de Bassora. Il avait tué son père sous l’impulsion de la colère, dans un moment d’égarement, parce que celui-ci avait refusé de l’aider à épouser sa bien-aimée qui, finalement, fut mariée à un autre. Ce jeune rebelle était ravagé à la fois par une sourde rancœur contre la vie, et par un sentiment de culpabilité envers lui-même et envers tous ceux qui lui étaient chers. Il finit par fuir dans les marais du Sud et s’engagea au service des cheikhs des campagnes, les aidant à exploiter les paysans. C’est ainsi qu’il devint mollah(1) et marchand de blé. Il épousa plusieurs femmes afin d’assurer la pérennité de sa descendance. Mais sa haine contre lui-même le rendait haineux envers ses enfants, en particulier ceux qui étaient très proches de lui. C’est sur de telles bases que notre dynastie a été fondée.

Ainsi va la vie! Des descendants héritent à leur tour de la haine dans laquelle leurs ancêtres ont baigné, pendant que d’autres, ailleurs sur la terre, héritent de l’amour dont leurs ancêtres ont bénéficié.

J’ai passé des années dans l’angoisse de finir comme toi, d’être ton héritier dans la haine, et d’aller ainsi à l’encontre de mes propres valeurs. Toi, tu as quitté les marais du Sud pour vivre à Bagdad, et ta haine contre ton père fut le moteur de ton existence. Tu es devenu militaire, passant ta vie à te déplacer d’une guerre à l’autre. Et quand le poids des années s’est fait sentir, tu as ouvert un misérable bistrot et tu as commencé à mener ta propre guerre contre tes enfants. Le destin m’a choisi pour être ton bouc émissaire; ainsi, mon âme et mon corps sont devenus les temples de ta haine et de ta folie.

Comme toi, mon père, j’ai quitté, à mon tour, les marais du pays, Bagdad et ses dédales, tous ces lieux auxquels je resterai attaché pour l’éternité, pour me rendre en Europe. J’ai consacré ma vie à lutter pour ne pas te ressembler, mais cette haine que tu m’as léguée était là, au plus profond de moi, et j’en ressentais la brûlure dans chaque cellule de mon âme et de mon corps, dans chaque parcelle de mon existence… Cette haine sanglante, folle, sans limite, obsédante, telle un monstre énorme qui m’étouffait de ses lourdes mains impitoyables… Le feu de cette haine refoulée me brûlait, me torturait…

Ô mon père, si tu savais, ici, à Genève, loin des marais de ta douleur, loin de Bagdad, loin de la terre de mes déceptions, combien j’ai lutté et versé de larmes pour contenir cette haine en moi. Les nouvelles affligeantes du pays qui se déversaient sur moi, avec leur flot de catastrophes, de guerres, d’agonies causées par l’embargo, avaient le même effet que du pétrole versé sur mon âme embrasée. Je criais, je hurlais, me jetant à terre pour empêcher cette haine d’exploser et d’atteindre ceux qui m’étaient chers.

Dès que la nuit tombait, le fantôme du passé surgissait, et avec lui le souvenir des souffrances endurées à tes côtés. J’avais peur non seulement de moi-même mais pour moi-même. Sans réfléchir, je m’enfuyais loin de ma famille et de mes amis, je me saoulais de bar en bar, me livrant à une errance désespérée et solitaire. Et lorsque je sentais la haine atteindre son paroxysme, je dansais, et dansais encore. Je me mettais alors en guerre contre mes ancêtres, je chassais les envahisseurs de mon histoire, j’étranglais de mes mains le plus puissant des tyrans. Dans ma tête, je voyais défiler les innombrables victimes dont j’avais versé le sang, les milliers d’amantes et d’épouses qui avaient répandu leurs larmes sur ma poitrine; toutes ces scènes, je les ai vécues sur les pistes de danse, seul avec ma haine, loin de mes amis et de mes proches, leur évitant ainsi les flammes de mon ressentiment.

Mais maintenant, mon père, après toutes les expériences que j’ai vécues, j’aimerais te dire avec honte et tristesse que j’ai décidé de te trahir, toi et ta dynastie. J’ai décidé de me révolter contre vous, de créer une nouvelle génération, moi seul, loin de la violence, de la souffrance et de l’humiliation. De la haine qui habite mon passé, j’ai décidé de créer un amour. Sur la terre de mes ancêtres, imbibée de haine, je planterai un arbre d’amour pour ma descendance. Oui, mon père, au nom de la haine que je t’ai porté, je te jure que je vais créer, dès à présent, ma propre dynastie: celle de l’amour éternel.

Je sais, mon père, que cette idée ne m’est pas venue soudainement. Je suis parvenu à une telle décision à la suite de perturbations brutales qui ont failli me coûter la vie. Ici, dans mon exil, je me suis perdu, dans les années 90, dans les méandres d’une folie refoulée. Ma douleur a atteint son paroxysme lorsqu’a émergé cette terrible maladie qui a envahi mon être pour se concentrer sur ma gorge. Ma gorge! Que n’a-t-elle subi de brûlures et de cris dus à l’enrouement de ma colère, à la tourmente de ma schizophrénie, à la lutte entre mon âme révoltée et ma sage raison. J’ai passé des années à me racler discrètement la gorge, en me disant que c’était un mal passager, jusqu’au jour où j’ai été contraint d’affronter l’effroyable vérité:

«Le cancer de la gorge»!

C’est à ce moment précis que j’ai pris conscience d’une évidence que j’avais cherché à fuir durant toutes ces années: soit je faisais front à ma haine en l’acceptant, en la domestiquant tel un animal sauvage qu’il fallait apprivoiser, soit je la laissais suivre sa course effrénée en moi et s’agripper à ma gorge pour y répandre un cancer implacable; dans cette perspective, j’étais voué à une mort certaine.

Je n’avais plus qu’un seul recours, celui de l’énergie prodigieuse de l’amour, énergie autrefois négligée lorsque la haine s’emparait de moi. C’est ainsi que j’ai décidé d’utiliser l’amour pour éteindre la haine, comme l’on utiliserait l’eau pour éteindre le feu. J’avais la conviction que si je parvenais à étouffer le feu de la haine, le feu du cancer qui consumait mon corps allait s’éteindre à son tour.

J’ai compris quelle était la source de mon problème: je ne pensais l’amour qu’envers autrui, tournant ma haine contre moi-même. J’attisais les haines en moi, croyant qu’il s’agissait là du seul moyen de préserver les êtres qui m’étaient chers de toute flambée dévastatrice. Mais après avoir découvert cette maladie insidieuse, j’ai compris que ce raisonnement ne réglait le problème qu’à moitié et qu’il m’avait fait basculer dans ce gouffre mortel. La solution adéquate était d’opposer à la haine un amour inconditionnel, en particulier celui que l’on porte à soi-même et à la vie en général. Car sans l’amour de soi, on ne peut aimer ni la vie, ni nos proches. Le sacrifice de soi engendre inéluctablement le sacrifice de la vie et, par là même, celui de ceux qui nous sont chers. Que signifierait alors l’amour d’autrui si je perdais la vie, dès l’instant où aimer les autres suppose nécessairement de s’aimer d’abord soi-même, et inversement, où l’amour de soi conduit inévitablement à l’amour de son prochain, et plus globalement, de la vie?

Peu à peu, cette vérité en a révélé une autre, si évidente que je ne la percevais même pas. Dans mon for intérieur, et de façon inconsciente, je me considérais comme un pécheur et comme la cause de toutes tes souffrances, mon père. J’étais le bourreau et le porteur des premiers péchés, source de tes douleurs, et de ce fait je méritais bien tes tortures, et davantage encore. Oui mon père, le plus grand crime que tu commis contre moi ne fut pas la torture que tu m’infligeais. Mais plutôt que tu parvins à me convaincre parfaitement, moi, si jeune et innocent, que tu souffrais à cause de moi, de nous, tes enfants. Tes cris résonnent encore en moi, ceux que tu poussais quand tu t’adressais aux dieux et aux gens en te plaignant de nous, tes propres enfants. Nous qui étions à tes yeux les suppôts de l’impiété, des ingrats qui ne reconnaissaient pas les sacrifices que tu avais faits pour nous. Tu t’apitoyais sur ton sort de pauvre vieillard, travaillant jour et nuit pour nous nourrir, tandis que nous ne cessions de te trahir. Bien entendu, les accusations dont nous faisions l’objet n’étaient que pures fabulations de ta part puisque, en réalité, nous étions tes victimes, d’autant plus que tu étais toi-même ta propre victime et celle de la dynastie de haine qui t’avait enfanté.

Lorsque j’eus compris cela, j’ai commencé, petit à petit, à me pardonner, avant même que je ne te pardonne, puis à me convaincre que je n’avais jamais été coupable de quoi que ce fût envers toi. Les jours passant, j’ai pu me réconcilier avec moi-même, puis avec toi, mon père, et avec la vie en général. Ainsi, la vision négative que j’avais de moi-même et de la vie s’est peu à peu modifiée. C’est à ce moment-là qu’un sentiment de paix a commencé à envahir mon être comme si, pour la première fois de ma vie, je signais une trêve dans ce combat que je livrais contre moi et contre l’existence entière.

Lorsque mon âme fut en paix, que le feu de la haine fut éteint, avec l’aide des traitements médicaux, et grâce au chemin spirituel que j’avais emprunté, le cancer s’est engagé sur la voie de la guérison et a fini par disparaître. Depuis qu’on avait décelé ma maladie, j’avais abandonné l’alcool, la cigarette, les boîtes de nuit et les mauvaises fréquentations. Il m’arrivait alors de trouver un coin isolé dans la forêt, ou au bord du lac, pour exorciser la colère dont j’avais héritée, à travers des danses endiablées et des hurlements de loup blessé, versant des larmes de tristesse et de désespoir tel un enfant abandonné… et même en ces moments de divagations, ton image, mon père, ne cessait de me hanter à la différence que, cette fois-ci, les sentiments de haine se nuançaient des teintes de la compassion et du pardon.

Voilà ce que j’ai vécu à cause de toi, c’est là l’histoire d’une âme écorchée. Maintenant que je me suis définitivement débarrassé du cancer et de l’héritage de cette haine, j’ai le sentiment très net d’avoir entamé une nouvelle vie, au vrai sens du terme. Crois-le si tu veux, mais j’ai la sensation d’avoir vécu, avec toi, une vie antérieure, ou l’histoire d’un autre, que l’on m’aurait racontée.

C’est pourquoi je peux affirmer avec confiance que je me sens désormais capable de respecter la promesse que je m’étais faite:

Enfanter une nouvelle dynastie, une dynastie de l’amour.

Adieu donc, cher père et chers ancêtres; recevez tous mon amour et mon pardon.
* * *
Mon cher fils,

Ta lettre m’est parvenue. J’ai beau t’avoir quitté pour l’autre monde depuis plusieurs années, je n’ai jamais cessé de penser à toi et de prendre de tes nouvelles de temps en temps. A chaque occasion, je demande la permission à Dieu de te rendre visite. Tu ne vivais pas une illusion lorsque, à tes heures de solitude nocturne, tu voyais mon image dans ton ivresse et ta tristesse. C’était bien moi, c’était mon âme, mon fils. J’essayais, dans la mesure de mes capacités, d’apaiser ou d’alléger ta douleur, et je partageais avec toi tes pleurs, qui me déchiraient. Puis, quand je retournais dans l’autre monde, je priais Dieu pour qu’il t’aide et pour qu’il me permette de soulager ces souffrances dont j’étais la source.

Si tu savais tout ce que j’ai fait pour t’insuffler un peu d’espoir, pour que tu puisses surmonter tes difficultés et balayer le sentiment cuisant de la culpabilité… Les conseils que j’instillais dans ton âme t’influençaient, mais, presque aussitôt, tu les délaissais pour t’adonner à l’alcool et te perdre dans l’errance des virées nocturnes.

Combien de fois ai-je contribué à faire échouer tes tentatives de suicide! Je venais murmurer dans ton cœur des mots d’espoir et te rappeler que des êtres chers t’attendaient.

Permets-moi de te faire une révélation… Je n’avais pas osé t’en parler avant d’avoir eu la confirmation de ta victoire définitive sur cette maladie, qui t’a permis de te débarrasser de tes vieux démons:

C’est moi qui ai demandé à Dieu de répandre le cancer dans ton corps. D’après ce que je sais de ta personnalité, j’ai parié avec moi-même que cette expérience atroce et malheureuse serait à elle seule capable de te pousser à te mobiliser contre les fantômes du passé qui s’étaient emparés de ton âme, pour qu’enfin tu te révoltes contre ces souvenirs dévastateurs qui t’avaient plongé dans une spirale infernale.

Pendant ta maladie, je ne me suis pas éloigné de toi, pas même une seconde; je te tenais compagnie, te consolais, te murmurais des mots d’espoir et d’amour… Je t’exhortais à changer d’état d’esprit et je prononçais dans ta langue des paroles réconfortantes pour te redonner courage et te réconcilier avec la vie.

Tu ne peux imaginer quel bonheur est le mien de te voir, aujourd’hui, mener une nouvelle vie, remplie de joie. Je soutiens ta volonté de construire une nouvelle dynastie, basée sur l’amour et non sur la haine.

C’est dans ce but, mon fils, que j’ai prié Dieu afin qu’il m’aide à t’apporter mon concours dans la réalisation de ton projet. Dieu a exaucé mon souhait! Aussi puis-je t’annoncer une nouvelle à laquelle tu ne pouvais absolument pas t’attendre:

Souviens-toi mon fils, deux nuits auparavant, tu as fait l’amour à ta femme en souhaitant au fond de toi que Dieu te donne un enfant, n’est-ce pas?

Mon fils, sache que Dieu a exaucé ton vœu en permettant qu’un être prenne vie dans ses entrailles. Le plus surprenant est que ce fils sera ma propre réincarnation. C’est bien vrai, tu peux me croire, je ne plaisante pas! Dieu a accepté que mon âme descende pour s’incarner dans le corps de ton propre fils. Ainsi, je deviendrai le premier descendant de la dynastie de l’amour, tout comme j’étais le dernier géniteur de la dynastie de la haine. Quant à toi, tu deviendras l’élément intermédiaire, fils et père à la fois, entre une ancienne dynastie qui s’achève et une nouvelle qui verra le jour.

A bientôt, mon cher fils et mon père bien aimé.

1

L’éternel étranger
Il paraîtrait, mes amis, que certaines personnes naissent irrémédiablement étrangères. Les causes en seraient-elles génétiques? Ou est-ce le résultat d’un simple concours de circonstances? D’où leur vient ce sentiment irrépressible d’être étranger à tout ce qui les entoure?

Il y a quelques années, un médecin alternatif m’a posé à ce sujet la question suivante: ta famille t’a-t-elle dit que tu étais un enfant non désiré?

Sa question m’a paru si incongrue qu’il a fallu qu’il me la répète et me l’explique pour qu’enfin je comprenne. Selon lui, j’avais été conçu contre la volonté de ma mère, qui m’avait porté malgré elle. A la suite de cette révélation, et comme tous les enfants non désirés qui apprennent inopinément les malencontreuses circonstances de leur venue au monde, j’éprouvais en moi cette bizarre impression, celle d’être de trop. J’étais un fardeau pour ma famille, un boulet pour tous… Au point que je me suis surpris à me pardonner le simple fait d’exister, comme si j’étais un hôte inopportun, indésirable.

Pourtant, je n’avais jamais entendu de tels propos de la bouche de mes parents. Mais il est possible que j’aie été un enfant non désiré, comme mes frères et sœurs et la plupart des enfants de familles très modestes, de tout temps et en tout lieu. Il est vrai que nos mères portent la vie en elles sans l’avoir choisie et se trouvent obligées, pendant leur grossesse, de supporter la souffrance, le manque de ressources, les affres de la maladie et les pressions familiales et sociales.

On sait que, dès sa conception, un enfant est réceptif à tout ce que ressent sa mère, et qu’il réagit aux événements et aux sentiments des personnes qui l’entourent. Pourquoi ne pourrait-il donc pas sentir s’il est désiré ou non?

Dès le moment où j’ai pris conscience de mon existence, j’ai souffert du sentiment d’être étranger en tout lieu, quel qu’il soit: la maison, le quartier, l’école, le travail et jusqu’à la «patrie», puissant symbole qui fédérait tous ces espaces de vie. Jamais je n’avais pu me sentir l’enfant de telle famille, faisant partie d’un lieu, membre d’un groupe, citoyen d’une patrie. Je me sentais et je me sens encore simplement «moi», un moi ambigu, un moi errant… rien de plus. Ce «moi» était encore plus ambigu durant mon enfance, une sorte de braise cachée sous les cendres: je cultivais la honte de moi-même et de ma famille, des gens de mon rang… Tout ce que je savais au sujet de mon identité était que je provenais d’un milieu pauvre et méprisé, originaire du sud de l’Irak. Cependant, je ne me suis jamais vraiment senti des leurs.

Lorsque j’étais enfant, les propres membres de ma famille se moquaient de moi… Je les ai entendus dire que je n’étais pas leur enfant et qu’ils m’avaient trouvé dans les champs avoisinants. Pendant plusieurs années, j’ai cru à cette histoire, au point de m’identifier au prophète Moïse, abandonné par ses parents alors qu’il n’était qu’un nourrisson. Pour le sauver d’une mort inéluctable, ils l’avaient déposé dans un panier puis l’avaient jeté dans les eaux du Nil, d’où il fut tiré par le pharaon et son épouse, qui en feront leur fils.

Cette histoire m’avait été racontée par mon père et avait trouvé sa place dans mon esprit parmi toutes ces anecdotes sur les enfants qui, lors des inondations, étaient retrouvés dans leurs berceaux qui flottaient sur l’eau. Je me suis mis à imaginer que j’étais l’enfant d’une famille aisée, disparu lui aussi pendant l’une de ces inondations. Je me laissais alors immerger dans ce rêve chimérique où je me voyais retrouver ma famille d’origine.

L’idée que j’avais été abandonné n’a fait qu’exacerber mon sentiment d’être rejeté. Progressivement et de façon sournoise, ce sentiment me rongeait et finit par me dominer complètement lorsque je commençai à travailler dans le bistrot de mon père. J’ai alors réalisé que je m’éloignais de ma famille, que je voyais de moins en moins souvent. Ma mère me délaissait au profit de mes petits frères…

J’étais un étranger… Pas seulement pour mon pays et mon peuple, mais pour la terre entière. Dès l’instant où j’avais appris à lire et à écrire, je m’étais passionné pour Superman, découvert dans une revue que je me procurais à l’insu de mes parents. Je lui consacrais, chaque jeudi, les quelques pièces d’argent de poche que j’avais pu économiser. J’étais fasciné par ce petit garçon, venu de la planète Krypton, sauvé par son père juste avant l’explosion de ladite planète. Cet illustre savant l’envoya dans l’espace à bord d’un petit vaisseau pour le faire atterrir en douceur sur la planète Terre, auprès d’un couple bienveillant qui l’adopta. Comme il venait d’une planète lointaine, il était doté de pouvoirs prodigieux qui lui permettaient de voler plus vite que la lumière et de résister à tout, y compris aux armes nucléaires! Il pouvait, par son souffle, déclencher une tempête et, par un simple regard, provoquer le plus dévastateur des incendies. Par la seule force de ses bras, il avait la faculté d’inverser le sens de rotation de la terre. Pourtant, malgré ses fabuleux pouvoirs, il demeurait un être plein de bonté, sensible à l’amour, fidèle à ses parents et attaché à ses amis; il pleurait sur les souffrances de l’humanité et consacrait sa vie à combattre le crime et à aider les gens.

Pour ma part, j’étais convaincu de venir, comme mon héros, d’une lointaine galaxie. Inéluctablement le jour viendrait où une force s’éveillerait en moi et me servirait d’arme pour combattre le mal et répandre le bien sur terre. Investi du rôle de justicier, je passais le plus clair de mon temps à grimper, à sauter, à faire des sauts périlleux et autres acrobaties pour me préparer aux grandes aventures m’attendaient.

Je m’étais procuré de vieux morceaux de tissu afin de me confectionner un costume de Superman. J’avais même convaincu ma petite sœur Ahlam de participer à ce dur entraînement, dans l’espoir qu’elle devînt Superwoman.
* * *

Se sentir étranger est un état naturel dont souffre tout être humain. Car quels que soient les liens qu’il tisse avec les gens qui l’entourent, il demeure un individu unique, qui vit dans un corps et une âme qui lui sont propres. Mais le degré de ce sentiment d’étrangeté varie d’une personne à l’autre selon la quantité d’amour et de reconnaissance qu’elle a reçue de ses proches et de la société. Moins on en reçoit dans l’enfance, plus l’on se sent étranger à l’âge adulte.

Le contexte particulier dans lequel j’ai grandi a extrémisé ce sentiment, conséquence de la honte que j’éprouvais à l’égard de ma famille et des gens de ma condition sociale. Dans le quartier riche et arrogant au milieu duquel nous habitions, nous étions, moi et les miens, pauvres et méprisés.

Quand je travaillais dans le bistrot de mon père, j’étais un enfant plongé dans un monde d’adultes, composé de policiers et de prisonniers.

Dans mon école, j’étais un musulman parmi une majorité de chrétiens.

Dans mon pays, j’étais un rêveur au milieu d’un peuple qui bannit le rêve.

Sur terre, j’étais un être venu d’une planète lointaine et inconnue.

Oui, c’est d’abord la honte qui était responsable de ce sentiment d’étrangeté. Les autres nous rejetaient à grands cris, avec violence et sans pitié: «Vous n’êtes que de pauvres arriérés du Sud, honteux, méprisables! Tout en vous est primitif… Votre peau brûlée par le soleil, votre accent rustique, vos vêtements grossiers, vos maisons de boue séchée et jusqu’à votre nourriture, vos traditions, vos noms ridicules…»

Je me souviens de ma grande sœur Leila lorsqu’elle fit sa révolution et déclara qu’il fallait adopter la mode du modernisme occidental, qui dominait dans les années 60… Elle ne cessait de nous rappeler à l’ordre: «Nous devons nous moderniser, nous débarrasser de cette image primitive et arriérée qui colle aux gens du Sud.» Le premier objectif de ces ambitions réformistes était de nous défaire de notre accent du Sud pour nous faire adopter celui des gens de Bagdad.

Ensuite, il s’agissait de bannir le port du voile traditionnel noir, de nous vêtir à l’occidentale. Enfin, la troisième étape fut de nous obliger à mettre au rebut nos djellabas pour revêtir un pyjama, à la maison, dans le quartier, et même au travail. Ma sœur alla jusqu’à apprendre à coudre ces fameux pyjamas, pour que nous puissions les arborer fièrement sous le nez de nos voisins «arriérés». Aujourd’hui encore, je garde gravé en moi le souvenir du jour où j’ai porté, pour la première fois, ce magnifique pyjama. Je m’étais alors cru aussi sensationnel qu’un acteur égyptien jouant dans un de ces films romantiques et mièvres dont on nous abreuvait à dose massive.
* * *
J’avais sept ans quand ma famille fut obligée de quitter Al-Chakria, un quartier de la périphérie de Bagdad peuplé d’émigrés du Sud, car le gouvernement avait ordonné de détruire toutes les maisons de boue séchée qui le composait. Nous avons alors vécu chez les uns et les autres de nos proches, changeant constamment de quartier. Finalement, nous avons pu louer une maison de terre dans le quartier chic de Saadoun, proche du bistrot de mon père. Cette maison faisait partie d’un ensemble de misérables demeures collées les unes aux autres et entourées d’une palissade, île de misère dans un océan de richesse, maisons de boue séchée dominées par des villas prestigieuses où vivaient les familles les plus fortunées de Bagdad. A notre gauche se dressait la villa de l’ambassadeur du Koweït, à droite celle d’un riche commerçant de Mossoul, et devant nous celle d’un grand entrepreneur, avec ses quatre femmes et ses fils qu’on ne comptait plus.

J’étais en sixième lorsque l’on quitta le quartier de Saadoun pour aller s’installer à Madinat al-Hourriyah, dans la périphérie nord de Bagdad. Ma famille avait obtenu du gouvernement une petite maison. Le trajet devint dès lors trop long entre notre maison et le bistrot de mon père, ce qui fait que j’y passais la semaine, ne rentrant chez moi que le week-end. Puis, il a fallu un jour que je m’inscrive aux cours du soir, pour avoir davantage de temps pour aider mon père dans son travail… Le fossé se creusa entre ma famille et moi, de sorte que je me sentais de plus en plus étranger parmi elle.

Au fil des années, j’ai senti s’approfondir la déchirure qui me séparait des miens et de mon pays. Je n’ai rencontré personne, ni lu aucun livre qui m’ait inculqué l’amour de la patrie. Pas même mes manuels scolaires n’ont su éveiller en moi un sentiment d’appartenance à ce pays appelé Irak.

Malheureusement, cette diversité ethnique et confessionnelle dans laquelle j’évoluais comme la plupart des Irakiens n’était facteur ni de richesse spirituelle ni de solidarité nationale; elle avait plutôt l’effet inverse. Le sentiment de différence et les rivalités entre groupes étaient exacerbés par la culture officielle «nationaliste arabe», omniprésente dans les rues et les écoles, qui insistait sur les différences ethniques et culturelles au sein de la population. Elle considérait que le seul Irakien véritable était l’Arabe de pur souche, dont la tribu d’origine devait nécessairement venir de la péninsule arabique, du Yémen ou du Hedjaz! On ne nous avait pas enseigné que nous étions les enfants d’un même pays, avec des droits et des devoirs communs à tous, et que nous étions liés par de multiples facteurs spirituels, géographiques, culturels et même ethniques! En effet, nous représentions un tel brassage, depuis des milliers d’années, sur cette terre de Mésopotamie aux deux rivières…

Mais l’école et les médias n’avaient de cesse de nous rabâcher cette idée de «nation arabe», considérée comme bien plus importante que cette entité provisoire et artificielle nommée «Irak». Dans mon esprit cette «nation arabe» était un monde mythique où le mot «Egypte» résonnait en permanence, avec son président Nasser, Oum Kalthoum, et toutes ces stars du cinéma et de la chanson.

En même temps, je voyais que la société qui m’entourait n’avait pas grand-chose à voir avec cette «nation arabe»! Mes camarades syriaques dialoguaient dans une autre langue que l’arabe et ils étaient chrétiens, mes amis kurdes et turkmènes, musulmans comme moi, usaient encore d’une autre langue … Qui étaient-ils donc, s’ils n’étaient pas arabes, et quel lien avais-je avec eux? Et comment se faisait-il qu’ils partagent chaque détail de ma vie, de mon école, de mon quartier? Qu’ils aient les mêmes sentiments, les mêmes préoccupations et les mêmes rêves?

Cette exclusion par rapport à ma propre famille, à mon pays et à ma société m’affectait profondément, d’autant plus que je me sentais perpétuellement rejeté, méprisé, déraciné, et qu’aucun lien ne me rattachait à cette terre où je vivais. Aujourd’hui, je réalise qu’alors je rêvais au plus profond de moi de trouver une famille, un groupe, une nation qui aurait bien voulu me reconnaître et m’accepter en tant qu’enfant légitime et en qualité de membre actif.
* * *
La patrie d’un homme, c’est sa mère; et l’Etat, c’est son père.

La patrie est la mère, car elle symbolise la terre nourricière, source d’affection, d’échange, de désirs, et de besoins vitaux et concrets.

L’Etat est père car il est pouvoir, un pouvoir constitué d’un ensemble d’idées, de règles, de lois, de mœurs, de devoirs, de relations hiérarchiques, que ce soit dans le domaine social, politique, ou religieux. Il représente le pouvoir du père et des grands hommes, il étend ses tentacules jusque dans les écoles et les administrations, jusqu’aux coulisses des partis politiques et du clergé.

Souvent la nature des rapports entre un homme et ses parents détermine ceux qu’il entretient avec sa patrie, son Etat, sa terre, son peuple, sa culture et sa religion.

En ce qui me concerne, les liens qui m’attachaient à la patrie et à l’Etat restaient toujours ambigus, comme l’était ma relation avec mes parents.

La naïveté et l’enthousiasme inhérents à la jeunesse m’avaient laissé croire que mon insurrection contre l’Etat et ses entités politiques, morales et religieuses, provenait d’une réelle dissension entre moi et la Nation. Mais, aujourd’hui, je reconnais que ma révolte était surtout dirigée contre mon père et contre tout ce qui, dans ma société, symbolisait la paternité et la virilité.

Qui plus est, en luttant pour libérer mon pays et pour défendre sa dignité et son bien-être, je croyais sincèrement servir ma patrie. Mais je réalise aujourd’hui que je cherchais ainsi à venger ma mère que je n’avais pu, dans ma terrible impuissance, protéger contre le despotisme de mon père.

Après un bref passage dans le mouvement des étudiants baassistes dans mon adolescence, j’adhérerai au Parti communiste irakien avant mes 18 ans, alors que je travaillais dans les chemins de fer. Ce fut là une étape importante dans ma vie, non seulement au niveau politique et culturel, mais surtout socialement et psychologiquement. Le parti communiste était devenu ma nouvelle famille, une famille à laquelle je me sentais attaché pour ses valeurs affectives, son esprit de solidarité et son ambition révolutionnaire. Etranger, orphelin, perdu, j’ai trouvé dans le parti mon salut.

A cette époque, il signifiait tout pour moi: mon présent et mon avenir. Mon sentiment d’appartenance au parti grandit encore lorsque je découvris que ma «tribu communiste» avait des branches qui s’étendaient un peu partout dans le monde: de magnifiques «camps socialistes», d’innombrables sections du parti dispersées dans presque tous les pays!

Difficile d’exprimer le bonheur qui m’inondait. Un nouveau monde s’ouvrait à moi, un univers que je n’aurais jamais osé imaginer dans mes rêves les plus fous. Le pauvre garçon du Sud dont le rêve se limitait à être accepté par une famille, si petite soit-elle, faisait subitement partie de cette large famille internationale, composée de magnifiques Européens, blonds et civilisés, et qui regorgeait d’illustres personnages, tels que Lénine, Marx, Engels, Mao, Castro et autres intellectuels, savants, politiciens et militants…

Malheureusement le communisme ne m’a jamais appris à aimer mon pays, bien au contraire, et tout le problème était là. Il ne m’a jamais appris qu’à critiquer et à mépriser ses traditions, son héritage et son histoire, et à me révolter contre l’Etat et la société. Dans toutes les réunions culturelles du parti auxquelles j’ai assisté, dans les nombreux livres et documents que j’ai étudiés, jamais l’histoire et la civilisation irakiennes n’étaient évoquées, ni son peuple, ses villes et ses villages, ses groupes ethniques ou confessionnels… Tout ce que l’on nous a appris de notre pays se limitait à la lutte du parti communiste, au combat des prolétaires, aux révoltes des paysans, et à la cause kurde. Parallèlement, les défenseurs du parti s’employaient à nous endoctriner pour que nous admirions, adorions même, la société russe, l’Union soviétique, et l’ensemble des pays socialistes.

Quant à notre société irakienne, elle n’était jamais mentionnée que pour être dénigrée de manière offensante. On pointait ses défauts, son obscurantisme, son esprit rétrograde et réactionnaire, ses traditions, ses confessions, son héritage populaire et tout ce qui était considéré comme négatif. Nous répétions alors, gonflés d’orgueil et sûrs de nous, les paroles de Karl Marx: «Les prolétaires n’ont pas de patrie».

Cette auto-flagellation atteignait son paroxysme lorsque nous encouragions les équipes de football des pays socialistes, même lorsque celles-ci jouaient contre l’Irak. Le communisme nous a appris que l’internationalisme se devait d’être opposé au nationalisme.

Jusqu’à l’adolescence, ma famille représentait ma seule patrie. Tout ce qui était extérieur à elle m’apparaissait non seulement comme étranger, mais me faisait sentir honteux de mon identité et de mon appartenance. En adhérant au parti communiste, j’avais intégré une nouvelle famille, une famille dont j’étais fier, si fier que j’en méprisais mon propre peuple que je considérais comme arriéré, rétrograde, nécessitant une révolution qui le bouleverserait de fond en comble. Jusqu’à ce que je quitte l’Irak, je n’avais jamais considéré ce pays comme étant vraiment le mien. C’était au parti communiste que j’appartenais. Oui, le communisme m’avait appris à appartenir à tous les pays du monde, hormis le mien !
* * *
Comme la plupart des jeunes en quête de liberté, d’amour et de plaisirs que seule une terre promise pouvait faire miroiter, je rêvais de partir pour ce grand pays de cocagne qu’était l’Europe. Je me rends compte aujourd’hui qu’à travers ce voyage, j’espérais trouver une famille, une appartenance, une patrie qui m’accueillerait et un peuple qui me reconnaîtrait comme l’un de ses enfants.

Mais j’étais angoissé à l’idée de devoir abandonner ma famille qui se trouvait alors dans une situation financière critique. Mon père était pratiquement impotent, et ma mère se plaignait toujours de maux incessants. Quant au plus âgé de mes frères, Kaïss, il était militaire et souffrait de cette lourde responsabilité qui incombait aux aînés, celle de faire subsister la famille entière. Il avait néanmoins besoin d’indépendance et commençait à ébaucher des projets pour sa propre vie de famille. L’aînée de mes sœurs, Leila, était déjà mariée et avait des enfants, tandis que mon autre grand frère, Radi, avait commencé à travailler comme fonctionnaire, tout comme moi. Mais ses préoccupations personnelles le détournaient de son devoir familial. J’avais donc conscience de l’importance de mon rôle au sein de la famille qui, alors, se limitait à ma mère, mon père, et mes quatre petits frères et sœurs.

Fonctionnaire au ministère de la santé le jour, je poursuivais mes études le soir. Chaque mois, je donnais à ma mère la moitié de mon maigre salaire, qui s’élevait alors à quarante dinars (120 $).

Mon cœur aussi me retenait là-bas. Non par une relation sentimentale quelconque, sujet de préoccupation courante chez les jeunes de mon âge. Dans mon cas, il s’agissait d’une raison plus inhabituelle. En effet, j’étais très attaché à mon petit frère, Qaed, qui était le cadet de la famille, âgé de cinq ans seulement. J’avais toujours joué un rôle de père à ses côtés, lui portant toute ma tendresse et projetant sur lui mon rêve ambitieux de créer un homme idéal, dont l’éducation serait exempte de toute faille, et sur lequel je ne répercuterais pas mes propres souffrances d’enfant.

Ainsi, mon entourage avait tissé autour de moi une toile faite d’amour et de responsabilités à laquelle il était très difficile de me soustraire.

Je passais souvent mes après-midi et mes soirées loin de chez moi, pour pouvoir participer à des réunions ou autres rencontres politiques. A cette époque-là, je ne me nourrissais pratiquement que de pain et de boissons gazeuses.

Malgré mon statut de fonctionnaire, je vivais dans une totale précarité. J’achetais pour me vêtir des habits de seconde main, et j’attendais de recevoir mon salaire, à la fin du mois, pour pouvoir enfin partager un demi poulet avec mes amis au restaurant.

Cependant, en dépit des circonstances qui me retenaient dans mon pays, je continuais de rêver, en mon for intérieur, au jour où j’émigrerais en Europe. Et voilà que le rêve se réalisa. A la fin des années soixante-dix, le parti communiste commença à mobiliser ses militants pour qu’ils fuient les tortures du régime baassiste. La plupart de mes amis et camarades du parti avaient réussi à émigrer à l’étranger. D’autres étaient parvenus à se cacher à l’intérieur du pays.

Mais tout cela ne suffisait pas à me convaincre de fuir à mon tour. J’hésitais entre les obligations que j’avais envers ma famille et mon dévouement au parti, victime de la répression. Pour tout dire, je me sentais trop coupable d’envisager un départ dans de telles circonstances. Mais, finalement, je me décidais à fuir lorsque je compris que je courais un grave danger, étant donnés les liens de courte durée que j’avais entretenus, dans ma jeunesse, avec le cercle des étudiants du parti Baas, avant mon adhésion au parti communiste. Car une loi gouvernementale condamnait désormais à la peine capitale tous ceux qui avaient quitté le Baas pour un autre parti.
* * *
En 1978, j’ai donc présenté ma démission au ministère et, après quelques mois, j’ai pu me procurer un passeport pour partir, sans mettre ma famille dans la confidence. Je me suis préparé à quitter le pays, déclarant à moi-même et aux autres que je reviendrai. Oui, mes camarades et moi allions bientôt revenir. Ce n’était qu’un voyage… Pas un exil… Oui, nous allions revenir très bientôt libérer notre pays de la dictature pour y fonder notre paradis socialiste. C’est cela que nous prétendions et c’est de cela que nous rêvions, nous, jeunes communistes, sans penser une seconde que ce voyage allait en fait durer plus longtemps que prévu, voire même toute une vie, sans que jamais ne se profile l’espoir d’un retour!

J’ai quitté mon pays alors que je n’avait découvert, de l’Irak, que Bagdad. Jamais je ne m’étais rendu dans les marais du Sud que je connaissais pourtant si bien, à travers les récits de mon père, aussi bien que si j’y avais vécu.

Paradoxalement, c’est en exil que je suis devenu spécialiste de l’Irak. Tous mes textes, littéraires ou analytiques, auront pour sujet mon pays: j’étais comme un médecin qui ne serait jamais entré dans un hôpital! Ici, dans mon pays d’accueil, je passais mon temps à penser à tout ce que ma patrie subissait, à tel point que cette obsession était devenue une angoisse maladive. Mais en même temps, je me sentais étranger à cette terre natale, cette terre de malheur et de désespoir, et je lui en voulais.

Pourtant mon appartenance à l’Irak s’enracina au plus profond de moi, de sorte que je consacrai toute mon écriture à faire revivre son identité oubliée et déchirée. Dans le même temps, je priais Dieu qu’il me libère de ce pays et m’aide à l’oublier, comme un drogué partagé entre son addiction et le désir d’y échapper.

Oh, si vous saviez combien de personnalités vivent en moi, combien d’humeurs me traversent en une même journée, et le nombre d’impressions qui m’obsèdent… Mon âme tangue, comme ballottée par les eaux d’un vaste océan, entre calme et explosion tempétueuse. Mon âme est une folle symphonie, et ses musiques résonnent en moi tantôt douces mélopées, tantôt cris de colère d’un possédé…

J’avoue que, quelle que soit la cause apparente et brutale qui m’ait obligé à quitter mon pays, il en était une autre, plus profonde. C’était le besoin de vivre en exil, comme je l’avais été dans mon pays, et comme je le serai partout sur la terre, dans ma relation à ma mère, à mon père et à moi-même:

Un éternel étranger!

2

Al-Chakria… ma patrie éphémère

Mes amis, vous serez sans doute d’accord avec moi que le premier port d’attache d’un homme, c’est la terre où il a passé son enfance, lorsque, petit, il ne comprend de l’existence que ce qu’il voit et ce qui l’entoure dans sa vie quotidienne. Sa patrie se limite principalement à son quartier ou à son village.

Pour ma part, Al-Chakria fut ma première patrie; j’y suis né et j’y ai vécu jusqu’à l’âge de sept ans. C’était une sorte de bidonville qui avait poussé comme un champignon, au milieu du siècle dernier, à l’extrémité d’un quartier riche de Bagdad appelé Karradat Mariam. Des milliers de familles émigrées du Sud, de la campagne d’Al-Amara, y construisirent leurs maisons à la va vite, avec de la boue séchée, de la paille, et des roseaux tressés.

Mes souvenirs d’Al-Chakria remontent à l’âge de quatre ans, en 1960 pour être plus précis, alors que j’allais pieds nus avec un groupe d’enfants en direction du Tigre. Pour atteindre le fleuve, nous étions obligés de traverser le quartier de Karradat Mariam, ce que nous faisions, craintivement et en hâtant le pas, à la manière des adultes lorsqu’ils passent la frontière d’un pays étranger. On se sentait comme transporté dans un autre monde, avec ses villas huppées, son imposante église arménienne et ses superbes voitures. Les habitants de ce lieu portaient des vêtements à la mode et les femmes que l’on y rencontrait, à la peau blanche, jaune ou rosée, étaient d’une rare élégance, comme les beautés célestes du paradis d’Allah. Elles étaient bien différentes de nos mères paysannes qui, bien que naturellement belles malgré leur voile noir, étaient fatiguées, maussades, austères et abattues par la pauvreté et le travail; les hommes ne ressemblaient en rien à nos pères, décalés, avec leurs keffiehs et leurs djellabas.

Quand j’ai demandé à mon grand frère Kaïs quel était le mystère de la peau blanche et douce des jeunes gens riches et «civilisés» de Karradat Mariam, il m’a dit qu’ils se lavaient quotidiennement avec du lait. Dans ma naïveté, je me promis alors que lorsque je serais grand et fortuné, je prendrai à mon tour des bains de lait. Quelle ne fut pas ma déception lorsque, en Europe, quand je découvris que nombreux étaient ceux qui payaient pour avoir une peau bronzée, que ce soit par le soleil ou les séances d’ultraviolets!

Nous, les enfants d’Al-Chakria, attendions que les habitants de Karradat Mariam fassent la sieste dans leurs villas pour traverser leur quartier clandestinement, en courant jusqu’aux rives du Tigre. On se rassemblait sous le pont de la République où se trouve actuellement le bâtiment du Ministère de la planification.

On criait pour entendre l’écho de nos voix et l’on s’amusait à viser avec des cailloux les oiseaux qui nageaient sur le fleuve… On escaladait les colonnes géantes du pont et l’on cherchait dans les poubelles des objets dont les riches se débarrassaient, boutons dorés que nos mères cousaient sur nos vêtements rapiécés, ou médicaments périmés au goût sucré que l’on suçait comme des bonbons… Un jour, nous y avions même découvert un bébé sans vie, probablement un bâtard abandonné, que l’on vendit pour cinquante
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