Groupe International de Recherches Balzaciennes Collection Balzac Balzac, l’aventure analytique








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Groupe International de Recherches Balzaciennes



Collection Balzac

Balzac, l’aventure analytique




sous la direction de

Claire Barel-Moisan et Christèle Couleau


avec le concours du
et du Conseil scientifique de l’Université Paris 7-Diderot


Christian Pirot
éditeur



Collection Balzac

dirigée par Nicole Mozet

sous l’égide du

Groupe international de recherches balzaciennes


La « Collection Balzac » du girb prend la suite de la « Collection du Bicentenaire », aux éditions sedes, dans laquelle sont parus Balzac et le style (Anne Herschberg Pierrot éd., 1998) ; Balzac ou la tentation de l’impossible (Raymond Mahieu et Franc Schuerewegen éd., 1998) ; Balzac, Le Roman de la communication (par Florence Terrasse-Riou, 2000) ; L’Érotique balzacienne (Lucienne Frappier-Mazur et Jean-Marie Roulin éd., 2001) ; Balzac dans l’Histoire (Nicole Mozet et Paule Petitier éd., 2001) ; Balzac peintre de corps (par Régine Borderie, 2002).

Déjà parus :

  • Penser avec Balzac, José-Luis Diaz et Isabelle Tournier éd., 2003

  • Ironies balzaciennes, Éric Bordas éd., 2003.

  • Aude Déruelle, Balzac et la digression : la naissance d’une nouvelle prose romanesque, 2004.

  • Balzac géographe : territoires, Philippe Dufour et Nicole Mozet éd., 2004.

  • Balzac et la crise des identités, Emmanuelle Cullmann, José-Luis Diaz et Boris Lyon-Caen éd., 2005.

  • Nicole Mozet, Balzac et le Temps. Littérature, histoire et psychanalyse, 2005.

  • Balzac avant Balzac, Claire Barel-Moisan et José-Luis Diaz éd., 2006.

  • Pierre Laforgue, Balzac dans le texte, 2006.

  • José-Luis Diaz, Devenir Balzac. L’invention de l’écrivain par lui-même, 2007.

  • Balzac et le politique, Boris Lyon-Caen et Marie-Ève Thérenty éd., 2007.



Pour La Comédie humaine, sauf indication contraire, l’édition de référence est celle de la « Bibliothèque de la Pléiade » en douze volumes (CH), ainsi que les deux volumes parus des Œuvres diverses (OD).

Les références aux Premiers Romans de Balzac (PR) renvoient à l’édition d’André Lorant (Laffont, coll. « Bouquins », 2 vol.).

Pour la Correspondance, les références renvoient à l’édition de Roger Pierrot : Corr., en cinq volumes, Garnier, pour la correspondance générale, et LHB, en deux volumes, Laffont, coll. « Bouquins », pour les Lettres à Madame Hanska.

AB : L’Année balzacienne. Revue annuelle du Groupe d’Études Balzaciennes. Depuis 1963, Garnier ; nouvelle série ouverte en 1980, Presses Universitaires de France depuis 1983.


Introduction


Analytique, que nous veux-tu ? Ton but est-il de nous démontrer que l’œuvre balzacienne unit deux tentations de prime abord étrangères l’une à l’autre ? Que l’analytique est dans la fiction et qu’aucune fiction ne résiste à l’analytique ?

Ce serait assez sans doute pour tenter l’aventure, surtout en bonne compagnie. À une époque où plus que jamais « il n’y a pas d’opinion utile et de projet saugrenu qui ne soient allés trouver un auteur, un imprimeur, un libraire et un lecteur1 », relevons le gant et penchons-nous collectivement sur ce corpus éclectique dont la mince silhouette projette largement sur La Comédie humaine son ombre portée.

Les bonnes fées ne sont pas tendres au premier abord : « chantier2 », « tentative incomprise3 », « chapiteaux amusants4 », « livre de conseils et de recettes5 », ouvrages d’un « écrivain en vacances6 », les expressions ne manquent pas pour disqualifier7 les Études analytiques. Publiées la plupart du temps en marge de La Comédie humaine, même si le projet de Balzac était dès le départ de les y intégrer, suscitant souvent la méfiance des éditeurs, déroutant les lecteurs par leur ton ambigu, elles menacent de leur hétérogénéité le bel ensemble romanesque. Surtout, composées de titres, d’ébauches, ou pour les plus abouties de textes publiés que Balzac souhaitait pourtant remettre sur le métier, ces œuvres sont marquées par l’incomplétude et le déséquilibre. Bref, pour reprendre les termes de Pierre-Georges Castex, les Études analytiques « font mince figure » au sommet de La Comédie humaine8.

Ce sentiment d’échec comporte bien sûr une part de regret, de rêverie sur la liste récurrente des œuvres inachevées… Quelles nouvelles perspectives aurait ouvertes l’intégration effective du Traité de la vie élégante et de la Théorie de la démarche dans une Pathologie de la vie sociale ? Qu’auraient été cette Économie et nomenclature des voix, cette Anatomie des corps enseignants ? Inévitable ubi sunt… Une triple dynamique transforme pourtant ce corpus dormant en véritable aventure analytique.

Tout d’abord, si l’on se replace dans la perspective balzacienne, son inachèvement n’est pas le signe d’un reniement. L’analytique est un élan, un cap maintenu. L’aventure analytique se poursuit en droite ligne, sans volte face, bien qu’en pointillés. Si l’écriture des ouvrages est souvent remise au lendemain, c’est à la manière d’un point de fuite, tirant l’ensemble de l’œuvre vers l’horizon qu’elle désigne, dessinant une posture, une certaine qualité de regard, un geste qui isole dans le réel une donnée concrète servant de point de départ à une théorisation…

D’autre part, les textes analytiques, tout aussi « remuants » que le dix-neuvième siècle qui les inspire, débordent le cadre qui leur est assigné au sein de La Comédie humaine. Portés par le flux de l’écriture journalistique et panoramique, ouvrages de circonstance et improvisations inspirées côtoient les projets au long cours. Partout, on sent l’enthousiasme d’une saisie du réel sur le vif, le plaisir de « faire basculer en représentation9 » l’extrême contemporain. Catherine Nesci ne s’y trompe pas, qui lit dans la Physiologie du mariage une « euphorie conquérante10 » – c’est l’écriture elle-même qui est alors aventureuse, désirante, explorant avec jubilation la modernité.

Enfin, la basse continue analytique accompagnant la création romanesque du début à la fin témoigne chez Balzac d’une obstination à nous faire lire ce qui est à la lumière de ce qui n’est pas advenu. Dans les déclarations d’intention décrivant les trois étages de l’œuvre, on a tendance à voir surtout l’architecture de la cathédrale, et donc à penser ce plan en termes de différenciation, séparation, hiérarchisation ; alors que Balzac ne cesse de nous répéter que ces trois parties, à des niveaux d’abstraction divers, parlent de la même chose. Loin d’être étanche, le corpus analytique infuse dans les autres strates de La Comédie humaine. Telle digression, telle observation prenant prétexte d’un détail fictionnel, tel axiome édicté au détour d’une conversation nous y ramènent. Faut-il aller au bout de cette logique et affirmer que l’inachèvement des Études analytiques est directement proportionnel à leur dissolution dans l’œuvre ? Si la fiction ne peut sans doute remplacer le noyau analytique, on peut constater que l’analytique circule librement dans l’ensemble de La Comédie humaine, dont les différentes parties, loin de délimiter des champs de savoir clos, se contaminent et prennent sens les unes par rapport aux autres. Comme le résume Jacques Neefs :
[…] c’est bien encore dans l’aplomb des fictions narratives que les « études analytiques » prennent sens, et surtout, réciproquement, c’est bien par la visée « physiologique » qui les traverse, dans le détail des descriptions et des commentaires, que les fictions narratives des « études philosophiques » et des « études de mœurs » sont rendues actives, complexes et surtout présentes à leur temps11.
L’analytique apparaît ainsi disséminé, mais aussi actif et réactivé dans l’ensemble de La Comédie humaine. Il ne s’y perd pas, il y fait signe. Remettre au jour cette dimension, enterrée sous l’image encombrante du « plus fécond de nos romanciers », remonter à la source analytique, tel pourrait être le désir d’où est né ce recueil.
Pourquoi l’analytique a-t-il si peu été étudié en tant que tel ? Son ton ambigu, frivole et grandiloquent, ainsi que ses incarnations incomplètes, nous ont aussi empêchés, peut-être, de le prendre vraiment au sérieux. Les textes placés sous sa bannière sont suffisamment originaux et brillants pour susciter l’intérêt, mais s’ils ont attiré isolément d’importants commentaires12, peu d’études les ont replacés dans une perspective générale. L’écriture analytique semble pourtant synthétiser quelques-unes des grandes questions qui ont alimenté les réflexions balzaciennes de ces dernières années : la présence du discours dans le récit, la tension entre sérieux et ironie, le jeu des postures auctoriales, les liens avec le journalisme et l’écriture panoramique, le rapport au lecteur et au savoir. Et c’est sans doute parce que se posent actuellement ces questions que l’analytique revient au grand jour.
Avec lui se joue en partie le processus de refondation du regard romanesque qui caractérise l’itinéraire de Balzac. Après les romans de jeunesse, on assiste en effet à une sortie du récit, au sens propre, à travers la diversification de l’écriture (vers la presse, la littérature panoramique) et par la constitution progressive du corpus des Études analytiques ; et au sens figuré, par les digressions et autres sorties de routes qui forment désormais, sur un mode sérieux, le quotidien du lecteur balzacien. On assiste ainsi à l’élaboration progressive d’une matrice idéologique complexe, qui sous-tend le récit et donne au roman une valeur ajoutée, dont l’origine se trouve peut-être dans le projet analytique. Mais le caractère paradoxal du corpus, tendu entre pompe et légèreté, sérieux et ironie, discours d’importance et frivolité, nous amène à nous interroger :

Tout d’abord, qu’est-ce que l’analytique ? Est-ce une façon de voir et de penser, un regard spécifique, de type sociologique, porté sur la société, une manière de se représenter le réel ? Est-ce un ton, un style, une façon, donc, plutôt, de présenter les choses ? Est-ce enfin une attitude, une posture (une imposture ?), un jeu, bref, une façon de se donner en représentation ? Il serait intéressant de démêler, dans le protocole analytique, ce qui est de l’ordre de la méthodologie et ce qui est de l’ordre de l’étiquette et du spectacle …

Ensuite, si l’analytique apparaît comme l’outil d’une préhension ou d’une compréhension du monde, quelles relations entretient-il avec les savoirs constitués ou en cours de constitution (discours scientifique, discours légal, discours philosophique, discours gnomique) ? S’inscrit-il avec eux dans un rapport d’émulation, de concurrence, de mimétisme, de parodie ?

Car l’analytique n’apparaît pas comme un instrument neutre, une méthode à tout observer, classer, décrypter. Il est prétexte à des prises de position marquées, voire à des provocations, il est tour à tour chambre d’échos de la doxa et espace de contestation, en recherche de consensus ou en pleine revendication d’originalité. Toujours placé entre sérieux et ironie, il se bâtit en axiologie, quadrille l’espace du réel, impose apparemment son autorité, et d’un même geste fait trembler les beaux édifices qu’il a construits… un état d’esprit que résume assez bien cette présentation que fait Balzac du Traité de la vie élégante : « Ce sera une charte qu’on pourra violer à son aise, tout comme l’autre13 ».

Enfin, last but not least, reste la question du corpus analytique : tout d’abord, d’où tire-t-il son origine, de quelles parentés se réclame-t-il ? La presse, la littérature panoramique, mais aussi le parcours propre d’écrivains contemporains éclairent sa naissance sous la plume balzacienne. Ensuite, comment évolue-t-il dans le microcosme balzacien, comment s’acclimate-t-il à sa partie romanesque – y perd-il son originalité ou y gagne-t-il sa légitimité ?
Pour tenter de répondre à ces questions, la première partie de ce recueil s’intéresse aux origines de l’écriture analytique, en la confrontant à l’héritage du xviiie siècle et au paysage idéologique et littéraire de l’époque balzacienne.

José-Luis Diaz nous invite à une traversée du champ littéraire, sur la piste du mot « analytique » et de ses usages. Issu à l’origine des sciences expérimentales et de la philosophie sensualiste, le terme est la cible des attaques des romantiques, qui condamnent l’analyse tant sur le plan épistémologique (la manie de la taxinomie et l’impuissance des sciences) que sur le plan social (un « âge analytique » où l’individualisme règne dans une société morcelée), et esthétique (l’analyse, inapte à rendre compte des sentiments et du sublime). On perçoit alors toute l’audace de Balzac lorsqu’il se saisit de ce terme décrié pour le mettre en vedette, au faîte de son œuvre. En retraçant la genèse de l’entrée progressive de l’analytique dans l’univers conceptuel balzacien et en s’appuyant notamment sur l’élan de la découverte propre à la Théorie de la démarche, José-Luis Diaz montre comment, en jouant sur le principe de l’oxymore, Balzac transforme en profondeur la notion d’analyse : il la relie indissolublement à une métaphysique et à l’idée de sublime, et il fait de l’analyste suprême un « génie multiple » qui doit aussi être un grand constructeur de synthèses. Loin du traité achevé et pontifiant, l’analyse balzacienne devient une quête, une « science perpétuellement à l’état de trouvaille », et l’« aventure analytique » une aventure sans fin.

Patricia Baudouin dévoile, quant à elle, la profonde originalité avec laquelle Balzac investit les genres à la mode que sont, d’abord les Codes, puis les Arts et les Physiologies. Elle propose une lecture politique des codes, « bréviaires de l’individualisme triomphant » qui, en déchiffrant les règles de la vie sociale, doivent tenir lieu de « savonnettes à vilains » pour des bourgeois avides de distinction. Elle souligne ensuite l’innocuité, malgré leur ton volontiers persifleur, des physiologies qui explorent sur un mode badin des thèmes, des objets et des types sociaux donnant lieu à une description pittoresque de la vie quotidienne bourgeoise. Le contraste est alors frappant avec l’ambition balzacienne de mettre au jour les dysfonctionnements du corps social, par exemple sur la question du mariage ; dysfonctionnements qui s’expliquent non par la nature humaine, mais par « l’imperfection des lois », à laquelle l’analyste cherche des remèdes, tout en faisant « œuvre de dénonciation » et en « inquiét[ant] ses destinataires, défenseurs des mœurs et institutions bourgeoises ».

Brigitte Diaz retrace les parcours parallèles de Stendhal et de Balzac, tous deux entrés en littérature par la voie de l’analytique, avec le projet de construire une « science de l’homme » qui nourrirait l’œuvre philosophique à laquelle tous deux se destinaient tout d’abord. Ils mettent ainsi en place une « pédagogie de l’analytique », qui passe, chez Stendhal, par de très sérieux cahiers d’exercices taxinomiques sur les passions et les tempéraments. S’il partage une partie des lectures des Idéologues et des philosophes matérialistes qui ont formé Stendhal, Balzac n’investit pas, pour sa part, ses textes analytiques comme de simples prolégomènes à l’œuvre future mais il en fait au contraire d’emblée de véritables œuvres littéraires, placées sous le signe de l’ironie et de la raillerie. Cependant chez l’un comme chez l’autre se fait jour un désenchantement de l’analytique. C’est toute « la prose du monde » qui entre dans l’œuvre par le biais du regard analytique qui réduit, dessèche et dissout le sentiment. Deux poétiques romanesques naissent ainsi du défi que pose la posture analytique. Pour Stendhal, il s’agit de « passionner les détails », tandis que chez Balzac, le détail se dépasse par une forme d’excès baroque, dans l’abondance et le débordement du descriptif.

Chez le « dériseur sensé » qu’est Nodier, l’analytique n’est pas un couronnement, mais le cœur même de l’œuvre, comme le démontre Christine Marcandier. Contre une pensée sérieuse de la synthèse, de la totalisation et de la vérité, l’analytique est avant tout pouvoir dissolvant, critique des utopies et des sciences, auxquelles Nodier a cru un temps. L’analytique est ainsi « une aventure, ad-ventura, un sens qui doit ou pourrait advenir, toujours pris dans l’inachèvement, dans son possible contraire ». Il y a une jubilation ludique dans ces textes parodiques, à la composition rhapsodique, à l’allure « capricante » qui, mieux que la logique des classifications, peuvent rendre compte d’un monde chaotique, sous le signe de l’ironie, seule science possible d’une société révolutionnée.
La deuxième partie du recueil souligne la profonde labilité des frontières entre discours et fiction dans La Comédie humaine.

Aude Déruelle démontre l’originalité de l’entreprise balzacienne d’exploration du narratif dans Petites misères de la vie conjugale. Aux deux extrémités de la « carrière analytique » de Balzac, la Physiologie du mariage et Petites misères se répondent : la première, même si elle témoigne d’une tentation du développement du narratif, le circonscrit néanmoins au champ des exempla, en le mettant au service du discours argumentatif. En revanche Petites misères reprend les mêmes thèmes, en refusant les règles de la poétique romanesque réaliste instituée entretemps dans La Comédie humaine. Le personnage devient pur type sans individualité ni caractère assignable, le référent des noms ou pronoms est instable, la chronologie se trouve bousculée, on ne saurait parler d’intrigue, et enfin la fameuse « description balzacienne » est diluée dans un refus de caractériser les objets ou de particulariser les faits. Dans ce texte oulipien avant la lettre, c’est donc finalement le romanesque lui-même que Balzac fait imploser par une expérimentation risquée sur l’ouverture des possibles narratifs.

Pierre Laforgue observe comment l’analytique, sous la forme spécifique de la physiologie, investit et travaille la fiction à deux périodes de la création balzacienne : en 1829-1830, l’écriture parallèle des micro-physiologies publiées dans la presse et des premières Scènes de la vie privée laisse des traces dans ces dernières – en particulier dans les portraits et l’écriture de la généralisation. La deuxième période, 1838-1844, marque une influence plus ambiguë : si la circulation se fait plus étroite, à travers de nombreux réemplois, elle occasionne aussi des échecs par étouffement du romanesque dans le physiologique – Les Petits Bourgeois notamment ne semblent jamais avoir réussi à « s’arracher à la physiologie ». En parallèle, le physiologique, soumis aux fictions dans lesquelles il est appelé à s’insérer, peine à conquérir une véritable autonomie.

Enfin, Elisheva Rosen s’interroge sur les liens existants entre écriture analytique et monographique. Les dissonances qu’elle observe – des œuvres réputées majeures sont apparemment mineures, leur fonction d’achèvement est menacée par leur inachèvement, leur cadre strict est vite débordé – apparaissent comme les indices du double jeu fondant la poétique balzacienne : adopter la monographie pour l’instituer en lieu d’émergence d’une pensée de la complexité mais aussi en jouer, voire s’en jouer.
C’est de l’écriture analytique que traite spécifiquement la troisième partie – écriture étudiée sous les angles de la fragmentation, de l’élégance, et de l’ironie.

Joëlle Gleize se propose d’analyser l’usage que fait Balzac de la forme aphoristique. Elle souligne l’héritage de la tradition moraliste dont il s’inspire formellement, empruntant la nature assertive et la portée didactique des maximes, mais aussi les infléchissements successifs imprimés par Brillat-Savarin, Lavater, la presse et les physiologies. Qu’il les prenne au sérieux ou qu’il les parodie, Balzac adopte ces formes sentencieuses et péremptoires, et « dépayse l’aphorisme14 pour inventer une nouvelle écriture du littéraire. »

« L’esprit du chiffon », qui hante les pages que Laurence Sieuzac consacre à l’élégance, désigne à la fois l’art des élégants et le style spirituel de la prose balzacienne. Se calquant sur son objet, le texte joue sur l’être et le paraître. De même qu’un habit bien taillé dévoile sa coupe, il n’hésite pas à exhiber ses coutures démonstratives. Et s’il fustige les fautes de goût, Balzac a aussi « la hantise du « style boutonné », du « style épinglé » ; la phrase comme le discours doit, à l’instar de la démarche, être habitée par un « mouvement souple et sinueux, naturel et élégant ».

Pascale Hellégouarc’h explore la « connexité » soulignée par Balzac lui-même qui unit sa Physiologie du mariage à la Physiologie du goût de Brillat-Savarin. La référence à la science, le recours aux anecdotes et aux néologismes, l’attention particulière accordée au lecteur témoignent des emprunts de Balzac à son modèle. Plus irrespectueuse en revanche est la veine parodique qui l’amène à prendre ses distances avec l’appareillage didactique. De ce mélange naît un code de lecture singulier, complexe, au sein duquel adresses et allusions guident le lecteur loin des lieux communs – au risque de l’incompréhension, comme le montre la réception scandalisée de l’ouvrage.
La quatrième partie aborde les objets de l’analytique, qui apparaît comme l’instrument d’une saisie du réel dans ce qu’il a de plus concret – les corps, la ville, la voix.

Jacques Neefs dévoile l’entreprise anthropologique en acte dans La Comédie humaine, avec la recherche des lois de composition de la société et la réflexivité par laquelle l’homme se représente dans ses objets. Dans sa double dimension analytique et dramatique, l’écriture balzacienne fait apparaître le personnage ou l’objet par « une sorte de perfectionnement progressif de la figure dont la complexité prend littéralement corps. » Dans le mouvement proprement jubilatoire de l’analyse, le narrateur interprète la somme de signes qui constituent le corps du personnage, passant souvent le relais, pour cette tâche heuristique à des personnages d’observateurs, experts indispensables au fonctionnement de la fiction balzacienne. La science analytique, prise dans le récit, se représente constamment elle-même, exposant les conditions de l’activité herméneutique, le rêve de lisibilité et d’intelligibilité du réel qui fonde l’écriture balzacienne.

Helle Waahlberg étudie pour sa part la saisie analytique de la ville, incarnée dans la figure du Parisien. Dans Madame Firmiani puis dans le célèbre prologue de La Fille aux yeux d’or, Balzac développe une analyse de l’impact de la grande ville sur l’identité individuelle qui rejoint curieusement les conclusions de Georg Simmel dans son premier ouvrage de sociologie urbaine de 1903, Les Grandes Villes et la vie de l’esprit.

Sandra Collet s’interroge sur un projet analytique balzacien, une Économie et nomenclature des voix, abandonné comme tel mais réalisé de façon détournée, dans la Théorie de la démarche et disséminé par bribes dans le corpus romanesque. En continuation des travaux de Lavater, la Théorie de la démarche se propose de construire une classification des mouvements, tant ceux du corps (gestes) que ceux de l’âme (voix). La physiognomonie doit ainsi déboucher sur une « phonognomonie ». Mais si la thématique de la dépense vitale suscitée par la voix et le chant est bien explorée dans les textes analytiques, la voix elle-même résiste à l’analyse, relevant avant tout de l’ineffable. C’est finalement dans les fictions que la théorie de l’énergétique vitale pourra se combiner avec la description et l’interprétation des voix, notamment dans Le Lys dans la vallée et La Vieille Fille.
Enfin, couronnant l’ensemble : les usages de l’analytique, qui sont explorés dans des domaines aussi variés que la mode, l’invention d’une « science analytique des corps », pour aboutir à la naissance d’une anthropologie.

François Kerlouégan étudie le Traité de la vie élégante dans le sillage des codes de la toilette. Ils partagent en effet un même sujet, une même dimension prescriptive, une rhétorique de l’arbitraire et une couleur idéologique fondée sur la préséance aristocratique. Il conceptualise ce qui dans le code relevait de l’expérience. Cependant Balzac cherche moins à codifier qu’à décoder, déchiffrer… Il met à distance le dogme, la tentation totalisante par une pratique ironique et fragmentaire. Mais il préserve l’intention de mettre le « philosophique à la portée de tous », et sa lisibilité formelle au service de l’analyse du contemporain.

Owen Heathcote se demande s’il est possible pour le théoricien analytique de proposer de « gérer l’altérité » – sexuelle, sociale, physiologique – sans remettre en cause sa posture et l’objet même de son discours. Le « processus dynamique » à l’œuvre dans les Études analytiques, fondé sur la sélection et la combinaison, plus que sur un contenu fixe et classifiable, permettrait en effet de dépasser (en vue d’une régénération), un discours fondé sur des oppositions (soi/autrui, homme/femme, nature/artifice) que Balzac désamorce tout en les employant en vue d’une démonstration.

Replaçant la Physiologie du mariage dans l’univers des arts et des codes dont elle partage le système prescriptif parodique, Jean-Louis Cabanès se propose d’en étudier les prescriptions hygiénistes, médicales, policières, pour montrer que Balzac les détourne de leur but premier. Ridiculisées par le caractère excessif de leur mise en œuvre, prises en défaut par les récits choisis, ces précautions inutiles apparaissent comme autant d’attaques envers le droit moral de la femme que Balzac continue donc à défendre, mais en creux. Au-delà de ce thème, c’est une vision fragmentaire et critique des sciences humaines qu’il propose – « Il n’y a d’organicité que dans la fiction ».

Selon Stéphane Vachon, les Études analytiques apparaissent comme une catégorie précocement figée, dont la réactivation, par le Traité des excitants modernes et les Petites misères de la vie conjugale, se fait sous une double influence – occasions éditoriales, littérature panoramique. La parution des Scènes de la vie privée, puis le développement d’une ambition anthropologique de l’œuvre romanesque renforcent cependant son autoréférentialité. Le « moment analytique » articule donc deux temps. La physiologie, trop étroite, est d’abord englobée dans une anthropologie problématique, qui situe l’homme dans l’espace et dans le temps. Puis celle-ci est elle-même dépassée par l’œuvre fictionnelle, et notamment par les romans anthropologiques que sont Le Contrat de mariage ou La Vieille Fille.
Mais qu’une telle ambition s’exprime dans un texte aussi ambigu que La Vieille Fille nous invite à ne pas oublier l’ironie des Études analytiques. Oserons-nous donc, au seuil de cet ouvrage, dire à nos lecteurs : « Dans presque tous les endroits où la matière peut paraître sérieuse, et dans tous ceux où elle semble bouffonne, pour saisir l’esprit de l’ouvrage, équivoquez15 ? »

Claire Barel-Moisan et Christèle Couleau

(CNRS. LIRE-ENS-LSH) et (Université Paris XIII)
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