Littérature québécoise Volume 522 : version 0 La ceinture fléchée Numérisation : Wikisource, Projet Québec/Canada. Relecture : Jean-Yves Dupuis. Édition de référence : Éditions Édouard Garand, 1926. «Le roman canadien»








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Mam’zelle Alice


Jérôme Fiola fouetta de nouveau ses chevreuils. Enivré par la course, il voulait aller plus vite, plus vite encore.

La forme blanche commençait à se préciser.

– Décidément, nous sommes en présence d’un homme.

– Et il s’en va dans la même direction que nous.

Une minute après, le guide s’écria :

– Mais ce n’est pas un homme, c’est une femme. Oh ! je crois que je ne me trompe pas. C’est Mam’zelle Alice, je le gagerais.

Le jeune homme interrogea avec une certaine curiosité :

– Mademoiselle Alice ? Quelle est cette jeune fille ?

– C’est la fille de Madame Paquin. C’est vrai, vous n’êtes pas au courant de cette histoire, vous qui venez de la Rivière-du-Loup. Ici, tout le monde la connaît.

– Ça a l’air intéressant. Racontez donc.

– Eh bien, commença Jérôme après avoir consciencieusement craché, Madame Paquin est ici depuis quinze ou dix-huit ans. Elle est arrivée un beau matin à Sainte-Blandine avec une petite fille qui ne marchait pas encore et est allé trouver le curé. « Je veux acheter une maison dans votre paroisse », lui dit-elle. Comme il n’y en avait pas à vendre, elle s’en fit construire une. Et depuis, elle y habite avec sa fillette qui est devenue une jeune fille belle comme le jour. Elle tourne la tête à tous les garçons du village. Madame Paquin était belle aussi dans son jeune temps. Monsieur le curé disait que c’était une madone. C’est pourquoi ici on appelle souvent Mam’zelle Alice la fille de la madone. Plusieurs habitants du village ont demandé à Madame Paquin d’où elle venait, qui elle était, où vivaient ses parents. Mais toutes les questions demeurèrent sans réponse. La madone a toujours été muette. Ainsi on ne sait rien de son passé. Au début les mauvaises langues se mirent de la partie. On prétendit que Mme Paquin n’était pas mariée, que sa fillette était illégitime, oh ! un tas de choses comme les commères savent si bien en inventer dans les paroisses. Mais monsieur le curé mit ordre à cela ; ce ne fut pas long. Il dit à tout le monde pendant sa visite paroissiale que Madame Paquin était une sainte femme et que ceux qui placotaient contre elle étaient de vilaines personnes. Les cancans arrêtèrent. Depuis, la mère et la fille vivent paisiblement dans leur jolie petite maison au quatrième rang. Elles paraissent avoir beaucoup d’argent. En effet, elles roulent l’automobile et donnent beaucoup aux bonnes oeuvres paroissiales. Et puis, elles ne sont pas fières du tout. Ce sont des dames de la ville, fort instruites. Jamais la petite Alice n’est allée à l’école ici. C’est sa mère qui l’a éduquée ; et la jeune fille en connaît long sur tout. Tiens, elle peut vous dire les noms de toutes les étoiles du firmament, le soir. Malgré cela, Madame Paquin et mam’zelle Alice saluent tout le monde. Elles viennent souvent à nos veillées et elles en donnent aussi chez elles de temps en temps. Elles nous traitent comme des égaux et ça nous fait plaisir naturellement. Mam’zelle Alice est toujours gaie comme un petit oiseau ; mais sa mère est triste. Quand elle sourit, il y a malgré tout de la tristesse dans sa figure.

Jacques Martial déclara :

– Cette affaire me paraît bien mystérieuse. Mais si la mère n’a pas parlé, la jeune fille ne se montre-t-elle pas plus loquace ?

– Oh ! non. D’ailleurs elle ne connaît rien de l’histoire. Monsieur le curé a bien défendu à tout le monde dans la paroisse de parler de quoi que ce soit à mam’zelle Alice. Elle se figure qu’elle est venue au monde ici, qu’il n’y a jamais rien eu de mystérieux dans la vie de sa mère. C’est pourquoi, pendant les veillées, elle demande souvent à madame Paquin : « Voyons, maman, pourquoi êtes-vous toujours si triste ? Dansez donc un quadrille avec nous. » La mère ne répond rien. Une fois, je l’ai vu se tourner et essuyer une larme.

Pendant qu’il racontait l’histoire, Jérôme avait ralenti l’allure de ses chevreuils. Ils n’étaient plus maintemant qu’à quelques centaines de pieds de la forme blanche. C’était bien une jeune fille. Elle s’en allait d’un bon pas, chaussée de raquettes qui devaient être fines et souples, car elle gambadait, semblant heureuse du moment présent et insouciante de l’avenir.

Le guide lui cria :

– Ohé ! mam’zelle Alice, attendez-nous !

La jeune fille se retourna :

– Oh ! fit-elle, joyeuse, c’est Jérôme. Voyons, Pommette, voyons, Cerf-Volant, arrivez, arrivez ! Au galop !

Les chevreuils aussitôt accélèrent leur course sensiblement.

– Voyez, fit le guide à son compagnon, les deux bêtes reconnaissent mam’zelle Alice et elles vont plus vite. C’est qu’elles l’aiment. Elle est si bonne !

– Bonjour, Jérôme !

– Bonjour, mam’zelle Alice.

La jeune fille était belle, d’une beauté encore en évolution. Les lignes de son corps n’étaient pas définitives. Sa figure saine et pure était comme un fruit qui commence à mûrir. Elle était vêtue d’un chandail, d’un bonnet de laine blanche et d’une jupe de même couleur. Le rouge agité de ses pommettes ressortait davantage de tout ce blanc.

Tout de suite, Jacques Martial s’intéressa à cette jeune fille.

Les présentations faites, mam’zelle Alice dit au jeune homme :

– Vous êtes un chasseur, monsieur. Comme j’aimerais aller, moi aussi, dans la forêt, la vraie, celle où l’on peut se perdre ! Mais maman ne veut pas m’y laisser aller à cette saison de l’année. Elle dit que c’est trop froid, que je peux attraper du mal. Je ne crois pas ça, et je voudrais faire consentir maman.

Jacques raconta alors à la jeune fille que le temps n’était pas favorable à la chasse. Et puis, Jérôme partait le lendemain en excursion avec un inconnu.

– Oh ! il commence à neiger, s’écria la jeune fille.

En effet le ciel s’était couvert et une petite neige tombait en voltigeant.

– Si la neige continue ainsi quelques heures nous tuerons certainement un orignal demain, dit le guide.

– Malheureusement, je ne serai pas de la partie, s’écria avec tristesse Jacques Martial.

– Mais comment ça ? interrogea Alice.

On lui expliqua pourquoi l’étrange chasseur voulait être seul avec Jérôme.

– Mais vous, monsieur Martial, où irez-vous pendant ce temps ?

Le guide intervint :

– Si vous voulez rester chez moi, vous êtes le bienvenu. Je serai de retour dans deux ou trois jours. Êtes-vous pressé ?

– Non, pas précisément.

– Alors, attendez mon retour et je vous promets un orignal et un chevreuil.

Jacques, se tournant vers la jeune fille, lui dit :

– Et vous, mademoiselle, ainsi vous aimez beaucoup la chasse ?

– Oh ! oui.

– Et elle connait sur le bout de ses doigts tous les bois des environs, dit Jérôme.

– Mais alors, fit le jeune homme, vous pourriez me guider dans la forêt. Pendant l’absence de Fiola, nous ferions la petite chasse.

Puis, avec une crainte, il demanda :

– Votre mère s’objecterait-elle à cela ?

– Oh ! non, maman me laisse libre comme l’oiseau. Elle a confiance en moi.

– Alors, disons que c’est entendu pour demain.

– Entendu, fit la jeune fille visiblement satisfaite. J’irai vous chercher à la maison de Jérôme demain matin à 8 heures.

VII



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