Mes débuts dans la presse








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Alphonse Allais

Faits divers



BeQ



Alphonse Allais

Faits divers

Choix de contes

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 174 : version 1.01

Du même auteur, à la Bibliothèque :

Deux et deux font cinq

Pour cause de fin de bail

L’affaire Blaireau

À se tordre

Plaisir d’humour

Vive la vie !

À la une

Il serait malheureux que l’on passe à côté d’Allais, c’est-à-dire qu’on le trouve ennuyant parce qu’on n’a pas eu la chance de lire ses meilleurs textes. Alphonse Allais est comme tous ceux qui écrivent sans relâche, inégal à lui-même. Particulièrement lui qui écrivait ses textes le mercredi soir afin qu’ils paraissent dans plusieurs revues le jeudi matin et qui suivait fidèlement la voie tracée par son ami Jean Goudezki : « Si l’idée est drôle, Allais fait un article. Si l’idée n’est pas drôle, il fait un article. Et s’il n’a pas d’idée du tout, il fait un article. »

Nous vous proposons ici son meilleur cru, quand l’auteur exploite la narration complice avec le lecteur au maximum de ses possibilités, quand il raconte jusqu’au bout la logique absurde inscrite dans le quotidien du fait divers et de l’anecdote.

Peut-être aurez-vous le sentiment de redécouvrir Alphonse Allais ; c’est dans ces textes qu’il maîtrise le mieux son art de conteur.

Jean-Claude Boudreault

Mes débuts dans la presse


Lorsque complètement dégoûté des turpitudes de ce séminaire et bien décidé à plaquer l’état ecclésiastique auquel me destinaient mes parents, je réussis enfin à m’évader de l’établissement, se dressa devant moi, âpre et désolé, le problème de la vie à gagner.

Je détenais sur moi un léger pécule, où le cuivre jouait un rôle plus considérable que l’argent et d’où l’or et le papier semblaient bannis comme à plaisir.

Un ami d’enfance que je rencontrai m’indiqua :

– Il y a un imprimeur que je connais et qui désire fonder un petit journal local ; son absence à peu près complète d’orthographe le pousse à prendre un rédacteur affublé, comme dit Laurent Tailhade1, de vagues humanités. Consentirais-tu à devenir cet homme ?

– Je suis l’homme de cette place, n’en doute pas, je serai the right man in the right place.

– Alors, viens, je vais te présenter.

L’homme en question était une excellente pâte d’imprimeur jovial et muni de grosses moustaches grisonnantes. Son accueil fut charmant :

– Un fait divers, un simple fait divers, sauriez-vous le rédiger ?

En mon for intérieur, je haussai les épaules.

Le clairvoyant typo insista :

– Oui, un fait divers, mais pas un fait divers comme on les écrit dans les petits canards provinciaux. Moi, dans mon journal, je veux des faits divers qui ne ressemblent pas à ceux des autres.

– Désirez-vous m’essayer ?

– Volontiers, tenez, asseyez-vous à mon bureau et écrivez-nous une vingtaine de lignes sous ce titre : « Imprudence d’un fumeur ».

Cinq minutes n’étaient pas écoulées que je lui remettais mon papier.

Imprudence d’un fumeur


La commune de Montsalaud vient d’être le théâtre d’un triste drame qui s’est déroulé par suite de l’imprudence d’un fumeur.

Un sieur D..., sabotier, rentrait chez lui, hier soir, vers dix heures, tenant à sa bouche une pipe allumée de laquelle s’échappaient à chaque instant de légères flammèches.

En traversant le petit bois de sapins appartenant à Mme la Marquise de Chaudpertuis, notre homme ne prit point garde qu’une simple étincelle pouvait enflammer les pommes de pin et les branches sèches qui recouvraient le sol.

Il continuait donc à fumer sa pipe quand, soudain, il poussa un cri.

Sur le bord du chemin, deux pauvres enfants d’une douzaine d’années dormaient, étroitement enlacés et grelottant de froid.

Le sieur D..., excellent cœur, réveilla les bambins et les aida à faire un bon feu de bois mort qui les réchauffa un peu, puis il s’éloigna.

Malheureusement, le feu ne se trouvait pas suffisamment allumé, car il s’éteignit bientôt.

On a trouvé ce matin les cadavres des deux pauvres petits, morts de froid.

.............................................

À la bonne heure ! s’écria mon nouveau patron, voilà ce que j’appelle un fait divers pas banal ! Topons là, jeune homme !
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