M. Mme Misrahi Roger Paulette M. Mme Misrahi Michel Sokleng et leurs enfants








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titreM. Mme Misrahi Roger Paulette M. Mme Misrahi Michel Sokleng et leurs enfants
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Comme je le disais précédemment, la nourriture n'était pas variée, les détenus se débrouillaient et faisaient des réchauds avec de grosses boîtes de conserves, on brûlait des morceaux de petit bois récupérés dans de vieilles baraques inoccupées, elles avaient servies aux réfugiés Espagnols.

Les aliments provenaient d'un trafic des gamins avec la population rurale et villageoise, ceux-là passaient la nuit dehors, la garde n'était pas trop vigilante.

Pour pouvoir acheter, il fallait de l'argent, un commerce sexuel naquit de la promiscuité dans le camp, ma propre mère âgée de 37 ans était, elle aussi, sollicitée. Tout le monde se débrouillait pour améliorer l'ordinaire. à l'entrée du camp, dans une montagne de rutabagas, navets, on volait quelques pièces que l'on coupait en tranches , on les cuisait sur le métal chaud d'un poêle à charbon qui chauffait la baraque.

Après avoir vu ce qui se passait dans les camps d'extermination, j'en ai déduit que l'incarcération dans le camp de GURS devait correspondre à une première classe car c'était une incarcération dont on ne sentait pas le joug.

.S'il y avait des décès, cela n'avait rien à voir avec les chambres à gaz.
Dans une pièce du baraquement, je suis tombé par hasard, sur des feuillets qui traînaient; en

vrac et sur lesquels figuraient le nombre de décès survenu dans ce camp, quelques dizaines par mois , surtout des personnes âgées qui étaient enterrées dans un cimetière improvisé, en dehors du camp.

Nous avions, nous les gamins, une autre distraction qui, à la réflexion, était plutôt affligeante dans ce milieu de détresse, mais à notre âge, l'insouciance l'emportait. Mes camarades riaient sous cape et lançaient : (Viens vois Roger, tu verras la lune en plein jour)!!

Nous allions en choeur assister au spectacle des gens qui se rendaient aux toilettes, bien entendu à leur insu.
Ces cabinets étaient construits en hauteur, plusieurs mètres, accessibles au moyen d'un escalier. Les gens s'accroupissaient sur des planches disjointes, percées de trous ronds, par lesquels passaient les matières fécales qui tombaient directement dans des bidons, de petits wagonnets, prévus à cet effet, juste en dessous.
Effectivement, on pouvait voir « la lune et le reste de tous ces infortunés » qui, heureusement ignoraient qu'ils se donnaient en spectacle lorsque la nature parlait. Cette séance journalière et

gratuite représentait une bonne distraction pour une jeunesse qui n'en avait pas beaucoup .Les wagonnets, une fois remplis, étaient montés sur rail et poussés par les hommes de « corvée de chiottes » comme on les appelait, vers des remblais, côté cimetière au fond du camp .
CAMP DE MASSEUBE - 24 MARS 1943 - 21 AOUT 1943 - CINQ MOIS -
Après quelques mois de cette vie concentrationnaire, on nous déménage à quelques dizaines de kilomètres de là, au camp de MASSEUBE (Gers).Ce nouveau camp nous semble soumis à moins de contraintes, en surveillance. Il est situé près de la petite ville.

Ma soeur et moi sommes autorisés à sortir du camp pour nous rendre à l'école proche d'une centaine de mètres. Il me semble que ce camp est occupé essentiellement par des femmes âgées, dont ma grand-mère et nous sommes les deux seuls enfants.
Il est entouré d'un grillage et ne possède qu'une seule sortie surveillée, cela représente pour nous, enfants, une semi-liberté .La nourriture y est un peu juste, rien n'est prévu pour les enfants et la faim commence à se faire sentir, nous avions tous, au début, un creux à l'estomac. Le pain est rationné en trois tranches, le matin, à midi et le soir mais nous n'arrivons pas à dormir, torturés par cette faim lancinante. J'ai 13 ans « Maman, je ne peux pas dormir, j'ai faim »...eh! bien mange la moitié de l'une de tes tranches de pain, prévue pour demain matin. Après ce sage conseil, je me suis endormi, le lendemain matin je mange l'autre moitié et ...j'ai faim.
Nous faisons la queue pour tout, se laver, aller aux toilettes, aux repas et c'est la première fois que je vois avec effroi, une personne devant moi, couverte de poux....Horreur! J'en attrape aussi. Ca grouille de poux, au camp de MASSEUBE.

Ma soeur et moi sommes restées dans le dortoir auprès de nos grand-mères et mère, nous dormions auprès d'elles, malgré les véhémentes protestations des vieilles femmes occupant cet immense dortoir. Bien que de petite taille, elles étaient choquées dans leur pudeur de la présence d'un garçonnet de 13 ans.

De mon côté, je n'étais pas ravi d'avoir assisté aux ablutions de ces dames aux seins ramollis et pendants, images implacables d'une vieillesse que je voyais pour la première fois, l'effet de surprise passé, je m'y habituais et n'y faisais plus attention.
Ma mère avait écrit à son cousin BABANI de Nice et celui-ci nous avait fait parvenir un colis de nourriture. Ce fut un vrai régal au souvenir inoubliable qui nous réconforta quelques temps. Il contenait trois produits : vache qui rie deux boîtes de lait concentré sucré et du Halva pâtisserie orientale si délicieuse. Lorsque l'on a faim, comme c'était notre cas, cela vous marque pour la vie.
Comme je le disais précédemment, nous allions, ma soeur Suzanne et moi, à l'école en dehors du camp de MASSEUBE. Le maître d'école qui n'ignorait pas nos conditions de vie difficiles, nos privations alimentaires, avait la gentillesse et la bonté de mettre dans nos cartables différents légumes et surtout des pommes de terre cultivées dans le jardin par les élèves et instituteurs.
Je suis allé revoir l'emplacement de ce camp, accompagné de ma femme Paulette. Je suis entré dans cette école de MASSEUBE bavarder avec celui qui semblait être le concierge et reconstituer en ma mémoire, des souvenirs de mon passé.
Les parents d'un camarade habitaient en face de l'entrée du camp, ceux-là même, dont j'ai déjà parlé, si charitables qui nous préparaient deux grosses tranches de pain avec un morceau de charcuterie et nous ne savions de quelle manière les remercier, de si braves gens, encore merci à titre posthume car nous ne les avons pas retrouvé.

Nous n'étions pas soumis à une fouille du service de garde lorsque nous revenions de l'école et nous profitions parents, voisins de cette aubaine. C'était un véritable réconfort apporté par ces gens que l'on a appelés des Justes.
Un jour, aux envions de la fin août 1943, on nous fait savoir que par mesure de clémence, les personnes âgées, accompagnées de leur famille, allaient partir vers d'autres lieux, meilleurs paraît-il. N'ayant pas le choix, nous nous sommes dits « à-Dieu-vat » A la gare, on nous fait monter dans des wagons à compartiments et le voyage commence sans que nous ayons une idée de la destination, peut-être funeste.
Notre convoi croisait en cours de route, des trains à vapeur transportant matériel et militaires, des soldats allemands, ces trains aux wagons destinés au transport des bestiaux, étaient remplis, nous l'avons appris plus tard, de déportés qui étaient convoyés sans eau ni nourriture vers les camps de la mort.

En comparaison, nous avions de la chance dans notre confort de voyage malgré l'incertitude de la destination.
Nous arrivâmes en gare de VALENCE après quelques heures de voyage et à peine descendus du train, nous montions dans des autocars en direction de l'Ardèche. C'est ainsi que nous sommes arrivés après 15 à 20 kilomètres de route à ALBOUSSIERE, un petit village bien tranquille. Nous sommes descendus dans un Hôtel, le BEAU SEJOUR, tout un programme !et ce fut pour nous une semi-liberté et surtout une grande chance que l'on devait à grand-mère Rosa.
Ne possèdent aucun papier d'identité, on ne pouvait s'échapper et quand bien même nous aurions pu...pour aller où ? Nous avons alors vécu une vie de pension de famille, libres de sortir avec des heures de rentrée à respecter. Les repas étaient pris dans un grand réfectoire, la nourriture était convenable, sans plus. Cet Hôtel BEAUSEJOUR était, il faut bien l'avouer, un centre d'hébergement dans lequel nous étions assignés à résidence surveillée, à la différence que ce n'était pas un camp d'internement. Le Directeur, Monsieur CHERON ainsi que sa femme, sont corrects à notre égard, ils donnent bonne impression.
Nous étions un peu comme en vacances en montagne, nous étions entourés de grands monts et de vallées profondes.
Ma soeur Suzanne et moi allions à l'école communale. Notre instituteur, Monsieur VIAZAC, remplissait également les fonctions de secrétaire de mairie. C'était un homme au grand coeur, auquel je rends hommage aujourd'hui. Constatant notre mauvaise mine, à la vue de nos visages palots, il en avait déduit que la nourriture du Centre d'hébergement, l'hôtel BEAUSEJOUR n'était pas suffisante pour des enfants. Il demanda à tous les élèves de la classe qui venaient, pour la plupart, des fermes avoisinantes d'apporter des casse-croûte à tour de rôle.
C'est ainsi que tous les matins et à quatre heures, nous avions grâce à la gentillesse de nos petits camarades deux grosses tranches de pain, tantôt blanc, de campagne, ou noir de seigle garnis chaque jour différemment, de la bonne charcuterie de montagne, du beurre, du saucisson de cendres, du lard, des rillettes, du jambon sec ou ordinaire. Tous ces produits de fabrication artisanale, à la manière des parents. Il y avait surtout une sorte de fromage blanc, à l'ail fermenté, aux herbes que l'on appelait Foujoux.
Ma soeur et moi étions émus aux larmes de tant de gentillesse de la part des enfants et surtout de la compassion des parents envers nous. Avec le recul je me demande si nous avons su transmettre nos remerciements aux parents, à travers leurs enfants, à 13 ans, on ne sait pas toujours exprimer ses sentiments.
J'ai eu l'occasion de me rendre à ALBOUSSIERE accompagné de ma femme, Paulette, de mon fils, Michel afin de rencontrer Monsieur VIAZAC, ancien secrétaire de Mairie, et de le remercier de sa gentillesse, de la bonté qu'il avait eut envers nous. Il m'a reconnu, âgé, il était alité, on le sentait prêt à quitter ce monde, que Dieu ait son âme, s'il existe et qu'il aille au Paradis des justes.
L'hôtel où nous étions hébergés, logeait également des hommes jeunes, d'origine étrangère, des Allemands, des Français. Ils étaient cultivés, instruits. Leur comportement envers les personnes âgées dénotait une appartenance à un milieu particulier, des savants sans doute, opposés au régime nazi, savants juifs cachés ou protégés, ils se servaient comme d'un paravent de la présence des autres pensionnaires de L'hôtel, ils étaient docteurs, électroniciens, chimistes et autres.
L'un de ces docteurs venait du Muséum de l'homme, au jardin des plantes de PARIS, m'avait-il confié. Il avait constaté une blessure à mon doigt et soigné au moyen d'un pansement sur lequel il m'avait recommandé de ne rien mettre, conseillé également de le garder plusieurs jours, m'expliquant, qu'à mon âge la matière blanche qui suintait de la plaie était de la chair en formation, après avoir retiré le pansement, la plaie était effectivement cicatrisée. C'était de très bons jeunes savants, pleins d'avenir pour la médecine.
Dans le pays, il y avait un Temple accueillant les Protestants. Ma soeur et moi y allions prier et nous préparer à cette troisième religion, qui me vaudrait sans doute une place au Paradis. Le Pasteur, Monsieur BESSET, nous avait donné une Bible complète, l'ancien et le nouveau Testament, ce qui m'a permis de mieux comprendre les religions « judéo-chrétienne »..
L'automne était là. Je connaissais bien le village et ses environs et me promenais dans les forêts boisées environnantes. Le châtaignier était roi dans ce beau paysage et ses fruits nourrissaient bêtes et gens à volonté.
Dans ma chambre, j'avais une grande carte murale de l'Europe et à l'aide d'épingles et de fil je suivais passionnément, au jour le jour, l'avance des troupes russes ou allemandes, selon ce que les journaux voulaient bien dire de la position des combats au Front. L'avancée des soldats russes me rendait joyeux.

Tous les matins, je consultais et rectifiais les positions tenues.
La neige est là. Elle tombe en abondance, il fait très froid.
Le 18 FEVRIER 1944, à 2 ou 3 heures du matin, un réveil brutal, une violente effervescence provoquent une peur extrème. On monte, on descend, on court, on crie, la GESTAPO est là, elle encercle l'hôtel avec un détachement de soldats allemands affolant tout le monde par ses ordres gutturaux « schnell - schnell » « raüs - raüs », on fait les valises, on pleure, la peur au ventre. Qu'allons-nous devenir ?
Dans ce grand désordre, ma mère va aux nouvelles... elle revient, entre dans la chambre, nous sommes habillés ; Roger, viens, suis-moi, on descend » En bas, on se dirige vers le salon de lecture, il est vide, ma mère ouvre rapidement la fenêtre qui donne sur la route, à quelques mètres du sol, sur un escalier de cave.

...Saute et sauve-toi, adieu!

Mon héroïque mère vient de me mettre au monde pour la seconde fois.

- Au revoir, Maman et je me jette dans le vide.

Je me reçois sur les marches d'une cave, en contrebas, prestement, je me relève et fonce dans la ruelle à droite, directions les champs, la forêt où je me cache.

Ma mère referme la fenêtre, se dirige rapidement vers la porte, un soldat la surprend, il n'avait rien vu heureusement...Que faites-vous là...Draussen, dehors! Il lui assène un coup de crosse de fusil. Ma mère vient de me sauver la vie, m'évitant une mort atroce, la chambre à gaz.
Meurtrie par ce coup reçu, elle rejoint ma grand-mère et ma soeur et leur dit « Roger est sauvé » elles s'embrassent. Ma mère entend des gens dire, on peut se sauver par la cave.

Ma grand-mère a 70 ans, ma soeur 11ans, fait parfois des crises d'épilepsie, ma mère s'aperçoit avec désespoir qu'elle ne peut rien faire pour elles. D'un autre côté, elle a envie de savoir si mon évasion est réussie, enfermée dans un cruel dilemme, il ne lui reste qu'une alternative, descendre...Elle voit des gens qui tentent de sortir par une petite ouverture d'aération, si étroite, ils n'y arrivent pas.
Ce soupirail est à ras du sol côté extérieur mais de l'intérieur elle doit entasser divers meubles pour atteindre cette ouverture. Ma mère réussit à passer la tête dans ce passage étroit, des gens en face lui font signe de ne pas bouger et de s'aplatir au sol, des soldats font, en effet, évacuer des pensionnaires dans le réfectoire à l'étage et regardent fréquemment par la fenêtre. Dès que le danger est passé, ils lui font signe de venir.
Galvanisée par la peur, ma mère réussit à passer le corps, à 40 ans elle n'était pas épaisse après les privations subies et l'instinct de survie a fait le reste car il faut bien en convenir dans ces moments là, on est transcendé, dépassé ce qui nous mène au delà de nos limites. Elle court sur le gravier, en partie accroupie, enjambe un petit muret s'engage dans la rue à gauche, hors de la vue des soldats, elle aussi est sauvée. De charitables villageois la recueillent aussitôt malgré les risques encourus, elle demeure cachée toute la durée de la présence des allemands dans le village.
Plus tard, j'ai fait une photo de cette ouverture sur la vie, chapeau..!

Je m'en veux aujourd'hui de n'avoir pas pensé à me renseigner sur les gens qui l'ont hébergée pour les remercier. Veuillez trouver dans ces lignes toute ma gratitude pour avoir au péril de votre vie permis à ma mère de me retrouver et de vivre avec elle de très nombreuses années.

Que de regrets de n'avoir pu sauver sa vieille mère et sa petite fille qui était très malade.
Dès le début de l'alerte, nos savants, docteurs et autres ont ouvert leur fenêtre et se sont dispersés dans la nature. L'occupation du rez-de-chaussée avait été calculée à l'avance en prévision d'une telle situation avec les responsables de l'hôtel qui étaient les garants de leur sécurité et de leur avenir.

Revenons à mon évasion, me voilà courant sur la route, je me précipite dans une ruelle en pente et fonce tout droit vers la campagne que je connais très bien, en direction de la forêt à 2 kilomètres environ de là. Un vieux pont en pierre enjambe une petite rivière où je me baignais à la belle saison. Tout est blanc et le village derrière moi ressemble à une carte postale. Je m'enfonce au plus profond de la forêt enneigée, le vent poussant la neige en amas forme des congères et je m'y enfonce jusqu'à mi-mollets et genoux.

Après ce qui me semble être quelques heures de marche pénible, je m'arrête au bord d'un chemin et je m'accroupis afin d'être un peu plus caché La marche m'a réchauffé, j'attends je ne sais quoi, et je pleure en pensant à ma famille et à ce que je viens de vivre.
Le soleil est toujours présent. Dans le courant de l'après-midi j'aperçois tout à coup un homme vêtu d'une veste de velours qui passe sur le chemin. Le froid commence à se faire sentir, comme cet homme m'inspire confiance je prends la décision de l'aborder et lui raconte ma position délicate d'évadé. Il comprend immédiatement la situation et chance inespéré cet homme est le Pasteur de la communauté Darbiste (branche de la religion Protestante), habitant la ferme Mirabel, Monsieur ROUX.
Il me ramène chez lui, dans sa ferme, sa femme me prend tout de suite en charge, m'installe devant un bon feu de cheminée pour me sécher. C'est la première fois que moi, petit parisien je vois du bois brûler en dehors d'un poêle en fonte. Je suis subjugué par la lutte de la flamme s'enroulant autour du bois et dégageant une si bonne odeur de fumée.

Cette femme si bonne me réconforte par des paroles chaleureuses, me fait manger une bonne soupe de légumes sortie d'un chaudron suspendu à une crémaillère au-dessus du feu de bois et dans le bouillon mijotait un gros morceau de lard rose. Affamé, épuisé par les épreuves que je venais de traverser, je dévore à pleines dents le bon pain de campagne dans lequel a été glissé une belle tranche de ce lard rose. Vaincu par la fatigue, l'accueil et le réconfort trouvés chez Monsieur et Madame ROUX, je me suis mis à pleurer.
Je raconte alors ce que nous venons de vivre ma famille et moi.

Monsieur ROUX décide alors de se rendre à ALBOUSSIERE afin de me rapporter des nouvelles.
Il revient à la nuit tombante avec des paroles réconfortantes : « Ta maman est sauvée et se cache chez des amis où elle est en sécurité » Lorsqu'il n'y aura plus danger, j'irai la chercher.

Les larmes me montent aux yeux, je ne me sens plus seul, mes pensées vont cependant vers ma grand-mère et ma soeur que je ne reverrai plus. Tous deux me réconfortent. Monsieur ROUX nous raconte que les soldats ont sillonné le village, haut-parleurs en action, demandant aux habitants, moyennant de grosses sommes d'argent, d'indiquer où les réfugiés s'étaient cachés.
Aucune suite n'a été donnée à leur demande.

Tous les occupants de l'hôtel sont montés dans des autocars avec la troupe de boches.

Une agréable surprise dans tout ce désastre, Monsieur ROUX revient avec ma mère, embrassades, émotions, tristesse aussi, on revient de loin car nous étions, ma mère et moi, voués à une mort certaine. Ce soir là nous mangeons avec la famille ROUX et leurs amis, soupe au lard et de gros marrons de l'Ardèche, en guise de légumes. Après cette dure et émouvante journée, nous montons nous coucher, sans oublier de remercier chaleureusement nos nouveaux et chers amis pour ce qu'ils ont fait pour nous.
Nous nous couchons dans un lit glacial et malgré la bouillotte d'eau chaude, je ne parviens pas à me réchauffer. Grelottant, claquant des dents un froid dont je ne peux me défaire me tient éveillé, cette insomnie résulte également d'une journée peuplée de terreur et d'angoisse. Sous un épais édredon de plumes, je sombre enfin dans un profond sommeil.
Le matin en ouvrant les yeux mon regard est attiré par les vitres sur lesquelles le givre avait dessiné un magnifique tableau de glace. Je m'habille rapidement, mon nez est également glacé, Dans la grande cuisine, ma mère bavarde avec notre hôtesse et l'odeur d'un bon café me chatouille agréablement les narines. J'en avais oublié le goût, un grand bol avec du lait frais de ferme, une grosse tranche de pain avec beurre et confiture me met en condition pour la journée.

Monsieur ROUX, revenant de son travail à l'étable nous apprend que la région est peuplée de maquisards, c'est la raison pour laquelle les soldats ne se sont pas attardés. Au cours d'une réunion du maquis, une éventuelle attaque du convoi allemand avait été envisagée. Il était, certes, en mesure de le détruire mais le risque de représailles envers les occupants du car, l'en a dissuadé, il y aurait eu trop de victimes et il était impossible de reclasser tous ces gens libérés. ...Représailles également pour la population d'ALBOUSSIERE et de ses environs, ils auraient subi une sauvage riposte à la manière des S.S.
Après quelques jours de remise en forme, ma mère est partie à LYON pour s'y cacher, introduite comme employée de maison dans une maison bourgeoise, par des amis. On est le 3 mars 1944. Encore des larmes devant cette nouvelle séparation, seul le courrier nous maintiendra en contact.
De mon côté, j'ai été placé par Monsieur ROUX chez un jeune couple de paysans, la famille ROUMEZIN, dans le fin fond du pays, en pleine Ardèche profonde où beaucoup de petites fermes ont été délaissées, c'est une terre aride et un pays montagneux. Dans ce coin assez sauvage je suis arrivé à la ferme que l'on appelait « LES BERTRANDS »
Les ROUMEZIN y vivent avec leur mère et une peinte fille de trois ans, prénommée Henriette sans doute par rapport au papa qui s'appelait Henri, pour tout le monde c'était ...Miette, elle était belle et mignonne. J'ai 14 ans, me voilà devenu paysan, bûcheron, berger, je fais aussi le foin et la moisson, je suis initié à tous les travaux de la ferme.

Le troupeau que j'ai en garde est composé de deux vieilles vaches de montagne, aux pattes courtes mais solides, de quelques chèvres.
La grand-mère s'occupe de moi avec beaucoup de gentillesse, elle m'apprend une foule de choses. La petite Miette est toujours avec nous, elle est grande pour son âge et tient sa taille de son papa. Je me plais beaucoup dans cette ferme, tout y est en pente. En contrebas on entend le gazouillis des ruisseaux, au fond de profondes gorges. Près de la maison, il y a une source d'eau claire, elle s'écoule dans une prairie pentue qui demeure verte même en plein été. Le foin récolté fournit du fourrage aux bêtes, en hiver, où l'herbe est rare.

Dans cette source, on puise de l'eau à pleins seaux pour les travaux ménagers.

Toutes les fermes voisines ont été construites de même manière, autour d'une source avec la vallée, en contrebas.
Le terrain en pente est dur à travailler et la région est pauvre, comme je l'ai dit précédemment le châtaignier domine dans les bois.

L'herbe est rare mais les chèvres mangent tout ce qu'elles trouvent, écorces d'arbres, mûriers, genêts arbrisseaux divers, au renouveau, elles sont friandes de jeunes pousses.
Malheureusement, la grand-mère décède ce qui me cause un grand chagrin, toute la famille vient aux « BERTRANDS » ainsi que le Pasteur.

La cérémonie religieuse a lieu dans la grande pièce où se trouve la cheminée, elle sert, en fait, de cuisine, salle à manger, chambre pour la grand-mère.

Elle est enterrée, selon la religion protestante, les prières et sermons sont récités par le Pasteur, Monsieur BESSET et le petit cimetière familial, au fond du jardin, l'accueille. Entre quatre vieux cerisiers, les tombes où se reposent les anciens sont bien alignées.
Après la cérémonie religieuse, un repas est servi comme c'est la coutume dans bien des campagnes afin de réconforter les gens qui viennent de loin assister aux obsèques. Le frère de mon patron, Elie, vient me consoler connaissant mon attachement à la grand-mère, il me dit :

« c'est toi l'homme des bois, le berger maintenant »

Après un dernier verre, chacun retourne chez lui, par les chemins de montagne.
Me voilà seul à garder le troupeau qui vient de s'agrandir de quatre génisses et trois jeunes taureaux. Je suis à 14 ans, grand berger ardéchois, homme des bois.

Je conduis mes bêtes à la ferme voisine, abandonnée, où l'herbe est abondante. Comme il fait froid je fais un bon feu de cheminée tout en surveillant le troupeau, je cuis des châtaignes dans la braise, je suis heureux.
Ma pensée va très souvent vers ma grand-mère et ma soeur car cette séparation me pèse. Je reçois des lettres de LYON, de ma mère, de temps en temps et vais parfois à l'école communale de PONSOYE, huit kilomètres aller et retour.
Aux « BERTRANDS » je n'ai pas le temps de m'ennuyer, je dors dans une petite pièce à côté de la grande salle avec la cheminée, que la grand-mère aimait et lorsque la patronne me le demande, j'épluche des châtaignes, je les fais cuire pour le repas dans un petit chaudron accroché à la crémaillère.

Miette me tient compagnie, c'est un peu la soeur que j'ai perdue. Le soir on s'éclaire à la bougie et à la lampe à pétrole, les pièces sont sombres, c'est assez lugubre. Un long couloir me sépare du logement de mes patrons.
Nous mangeons dans la cuisine et après le repas du soir qui se compose toujours d'une soupe, d'un bon morceau de lard rose au goût délicieux que nous consommons chaud sorti du bouillon, sur une tranche de pain et ...au lit.

Cette viande de porc provient des fermes avoisinantes. Henri ROUMEZIN fait office de boucher en campagne, il se déplace à la demande et tue le cochon.

Un jour, munis d'une lampe tempête, à pétrole, diffusant de beaux reflets dans la nature, nous nous sommes rendus chez l'un de ses clients. Partis, tôt le matin, revenus tard le soir, j'avais du mal à suivre ce grand bonhomme avec ses jambes solides, puissantes de bon montagnard...de temps en temps, il se retournait et m'attendait.
La petite chambre où je dormais était située au-dessus de l'étable et la nuit j'entendais les animaux s'agiter, une porte me séparait de la grande salle, elle était précédée d'une petite marche. Au-dessus de mon lit, étaient suspendus des saucissons séchés à la cendre. A mes débuts ici, j'avais été tenté d'en décrocher un et le manger car il me restait toujours un petit creux à assouvir, malgré les repas copieux.

C'était un combat entre ma conscience et la gratitude envers ceux qui m'avaient recueilli, nourri et caché au péril de leur vie.

Je me réjouis d'avoir résisté à la tentation et d'être demeuré honnête envers eux. Je me suis donc contenté de les dévorer des yeux, ne dit-on pas « Contre mauvaise fortune, bon coeur »!
Par une nuit noire d'été, sans lune, je me réveille, il était peut-être 3h ou 4h du matin, un bruit insolite provenait de la grande pièce où dormait ma grand-mère, intrigué, j'écoute, j'entends comme un bruit de sabots qui se déplacent en traînant sur le carrelage, une sorte de frôlement léger, il fait une chaleur étouffante, il n'y a pas d'électricité, pas même de lampe de poche. Ce bruit me terrorise et comme je l'ai dit, un long couloir me séparait de la chambre de mes patrons.

Passablement effrayé par ce bruit qui persiste, je me mets la tête sous la couverture oubliant que la peur n'évite pas le danger, je transpire abondamment, c'est l'enfer !!! J'entends quand même ... ça va de la porte d'entrée à la cheminée, près du lit, cela s'arrête un instant revient vers ma porte, s'arrête encore...J'ai l'impression d'être regardé avec bienveillance mais je transpire de plus en plus. Les sabots font demi-tour en traînant sur le sol, contournent la table, s'approchent de la porte d'entrée et ... ça recommence.
Le manège se répète jusqu'au lever du jour puis le phénomène disparaît lorsque pointe l'aube. Moi, blotti au fond du lit sous les couvertures, j'écoute, je transpire, j'ai peur tout seul loin de mes patrons, mais qu'est-ce qu'il y a derrière cette porte ...jamais je n'ai eu le courage d'ouvrir et que voir dans le noir.
Tout étant redevenu calme, je m'endors aux aurores.
Lorsque je me lève, le jour me rendant plus téméraire, j'ouvre cette porte et cherche une trace justifiant ces bruits mystérieux, j'examine le sol, sous le lit, sous la table, rien. Au petit déjeuner je raconte à Henri ce qui vient de se passer. A l'aide d'une échelle, Henri monte dans le grenier, au-dessus, inspecte et ne trouve rien, seules quelques revues du chasseur français que je prends pour lire, en gardant les vaches.

Ce sont peut-être des rats me dit Henri ...

Cela s'est reproduit de temps à autre et j'avais la hantise du réveil en pleine nuit. Cherchant en vain une explication à ce phénomène qui me terrorisait, j'en ai conclu que c'était « la grand-mère qui revenait chez elle »J'ai eu ce qui pourrait être une explication, longtemps après, c'est possible, cela semble plausible.
Au cours d'une émission télévisée, dont le thème se rapportait aux phénomènes paranormaux, bizarres, insolites, on a raconté que dans une maison de convalescence, des coups étaient frappés sur une porte sans voir âme qui vive, des pierres passaient au-dessus de l'établissement, etc...etc...

Un spécialiste est venu passer la soirée dans la chambre où cela se passait le plus souvent, afin de constater sur place. Au beau milieu de la nuit, on frappe à sa porte, la pièce était éclairée, ainsi que le couloir, il ouvre, personne et cependant, les coups continuent à résonner sur sa porte ouverte...Stupéfiant...!
Quelques temps après, les bruits disparaissent. Ceci coïncide avec le départ de la maison de cure, d'une jeune fille de 15 ans, en pleine puberté. Ce spécialiste en a conclu que la transformation physique de l'adolescente aurait pu faire surgir de sa personne, des lignes de force de son psychisme mental en cours de transformation. Le passage de l'adolescence à l'âge adulte avait par sa présence à la maison de convalescence à cette période précise, provoqué ces phénomènes.
... Voilà pourquoi je dis ci-dessus que c'est plausible, j'ai fait un rapprochement avec moi-même, j'avais 14 ans, bientôt 15 et je suis en plein passage de l'enfance à l'adolescence, la puberté, je commence à « muer » de partout !!!
J'avais vécu des situations pénibles, il faut le dire, j'ai été déraciné de mon milieu familial, exposé à des terreurs autant diurnes que nocturnes, à un âge où on a encore besoin de la tendresse d'une mère, exilé au fin fond de l'Ardèche, pays désertique et pourtant si humain, mon corps d'adolescent en cours de mutation, mon cerveau inquiet et bouleversé, un tout qui a contribué à ce que j'entende réellement ces bruits dont moi seul était la victime et le responsable .
Un phénomène paranormal a bien été créé par moi si j'en crois les déductions de ce spécialiste entendu au cours d'une émission télévisée et en avoir eu toutes les craintes qui ont suivies.

La peur me reprend les soldats Allemands reviennent dans ma vie.

Un matin, on entend des coups de feu de l'autre côté de la colline.Ca y est, ça recommence, mon patron Henri s'en va aux nouvelles.

Des soldats allemands, accompagnés de collaborateurs français, indignes, ont monté une opération militaire, contre une exploitation agricole, grosse ferme servant de refuge et d'alimentation aux maquisards de la région. Une peur panique me fait partir afin de me cacher au plus profond de la forêt, vers le bas de la rivière, pour ne pas exposer ma famille d'accueil à des ennuis.
De ma cachette, je peux distinguer de 4 à 5 personnes. Elles déplacent un troupeau de moutons les conduisent de l'autre côté et disparaissent, sans venir à notre minuscule petite maison. Ouf!... je l'ai encore échappé belle.

Une fumée noire, des cris, des coups de feu, s'échappent de l'autre côté du vallon, on n'ose pas bouger, ce sera peut-être notre tour sans tarder.

Cette maudite journée s'achève dans un lugubre silence, seule la fumée âcre, poussée par le vent vient de notre côté, on a eu très chaud.
Le lendemain Henri est allé aux nouvelles. Au retour, il nous apprend que les allemands, par représailles et sur dénonciation, ont exécuté tous les êtres humains présents à la ferme, ils ont laissé les corps sur place, emmené tous les animaux bien portants et abattu les autres. Ils ont mis le feu à tous les bâtiments, aux récoltes. Les maquisards avaient eu le temps de s'éparpiller dans la forêt environnante, avant le début des opérations.
On s'en est bien tiré. Heureusement qu'il n'y avait pas de routes carrossables entre nos deux fermes, nous aurions sans doute subi le même sort.
Plusieurs mois après, les alliés débarquent en Provence et remontent la vallée du Rhône. Je vois un groupe important d'avions se déployer tout le long du fleuve. Je monte sur la plus haute colline, la visibilité parfaite due au temps ensoleillé, me permet d'assister à un spectacle de bombardement en direct.

C'est une escadrille Américaine de superforteresses quadrimoteur qui laisse tomber ses grosses bombes sur la gare de triage du TEIL, en remontant sur le nord.

On voit distinctement la progression des destructions au sol par le nuage de poussières qui se dégage et qui avance le long de la voie ferrée.

Après la gare, il y a dans le prolongement des maisons d'habitation et je pense que cette pluie mortelle va s'arrêter au bout de la gare.
Horreur! Les bombes lancées en chapelet écrasent tout ce qui reste et je pense aux victimes innocentes qui étaient en dessous. J'ai été pétrifié, horrifié et même écoeuré par ce spectacle. Si nos alliés Américains, libérateurs, avaient pour objectif la destruction de cette gare de triage, ils auraient dû stopper au moment voulu ce monstrueux carnage, sans atteindre les maisons d'habitation.
Les parents de Madame ROUMEZIN, ma patronne, sont venus nous rendre visite en charrette à cheval de Château-Neuf où ils demeurent. Ils ont apporté du bon vin, des fruits de leur propriété, pêches, abricots, raisin. Ils ont acheté pour leurs enfants, une ferme de plusieurs dizaines d'hectares, en face des « BERTRANDS » de l'autre côté et nous allons bientôt déménager. J'avais entendu dire que l'achat s'était réalisé payé avec des Louis d'OR ???
Fabrication familiale de l'eau-de-vie :

Sous les quatre gros cerisiers qui entourent le cimetière familial, j'ai ramassé plusieurs paniers de fruits que j'ai mis à macérer dans un tonneau. Avec ces cerises délicieuses, on va faire de la goutte, du kirsch.

Le grand jour de la distillation est arrivé.

On prépare un chaudron que l'on pose sur un grand feu après avoir introduit le jus. Un couvercle percé d'un petit trou est posé dessus, une colle à base de farine de blé le rend hermétique. A côté, en hauteur, est posé un tonneau dont on a retiré un cercle, fond ou dessus, selon sa position. Un serpentin en cuivre rouge baigne dans de l'eau froide, un bout est raccordé au trou du couvercle avec de la colle pour l'étanchéité et l'autre bout sort du tonneau avec un robinet. Ca chauffe, la vapeur sort et maintenant au bout du robinet apparaît la première eau-de-vie, elle fait 90 degrés, on la met en bouteilles. Elle servira comme médicament, à désinfecter les plaies. Je suis chargé de remplir le tonneau avec de l'eau fraîche provenant de la source, à côté, afin de refroidir le serpentin au fur et à mesure que sort l'alcool. On passe ensuite à la dernière opération, le mélange avec le dernier soutirage donnera au kirsch, un degré 40 dont le goût a été relevé en cassant, au préalable, quelques noyaux.
Il faut dire que l'on mange bien à la ferme, nous avons tout sur place .Grâce aux vaches, du lait frais, crème et beurre, grâce aux chèvres, lait fromage frais ou secs - crottins - la volaille, poulets et oeufs.

La charcuterie est rapportée par le patron ainsi que le salaire nécessaire à l'achat du reste, habillement, consultations du docteur, frais divers, bref! Une vie saine, douce, agréable.

La forêt proche nous fournit généreusement le bois destiné à la cuisinière, pour chauffer et cuire les repas, à la cheminée pour chauffer également. L'eau de source, gratuite, très potable, les champignons dans les bois, on ne manquait de rien. C'était moi le bûcheron de la ferme.
Un deuxième enfant est né dans la famille, un garçon : Françis, tout le monde est content.
La propriété à « BRAS « est achetée, on déménage et pour moi c'est un grand soulagement car je quitte définitivement, mon mystérieux et cependant gentil fantôme, qui va s'ennuyer tout seul ... Ouf.!... sans regrets, et sans remords.
1945 - LA DEUXIEME GUERRE MONDIALE EST FINIE.
Ma mère est toujours à LYON et moi je reste encore un peu en Ardèche.
Ca y est, le déménagement terminé. La maison est construite selon le style de la région, elle est vaste avec des dépendances autour.

Mon lit a été installé au grenier qui est immense, il couvre toute la surface de l'habitation. Je suis installé dans un coin, la vue donne sur une maisonnette en face, habitée par un cousin, il est célibataire.

On n'a pas d'électricité (le courant a été installé des dizaines d'années après)

Dans la cour en pente, l'eau arrive par un tuyau dans une grande auge en pierre, c'est un progrès. Elle provient d'un réservoir en haut de la colline, on n'a plus à se baisser pour la prendre et la transporter, à l'aide d'un seau. Plus tard, elle sera installée dans la maison mais bien plus tard, après mon départ)
Le troupeau de vaches et génisses est logé dans une vaste étable, en contrebas. Au-dessus, une grange à foin où par des ouvertures prévues à cet effet, on le fait tomber directement dans les mangeoires, en bois, c'est très moderne.

Les chèvres sont logées, en face, dans une petite remise à côté d'un haut hangar agricole où sont abrités charrues, charrettes et tombereaux.

En contrebas de la maison, il y a un jardin, mais pas de cimetière...Ouf.!

A côté de la maisonnette, est une autre petite remise où l'on a mis un cochon à l'engrais, on est à l'aise partout. Comme dans beaucoup de fermes, un gros chêne séculaire est planté au milieu de la cour a ses grandes branches j'ai installé une corde afin de m'entraîner car maintenant, à 15 ans, je vais régulièrement à l'école à PONSOYE, je parcours toujours plusieurs kilomètres de montagne pour m'y rendre et me préparer a passer en plus de l'examen normal un autre sportif.
C'est l'année du certificat d'études primaires, en plus des devoirs, leçons, toutes les matières s'y rapportant, il y a des épreuves sportives, cordes de lisse, cordes à noeuds, je m'entraîne assidûment.

A la ferme, je participe aux divers travaux agricoles, faire du bois, ça fait les muscles des bras n'est t'on pas à la ferme « BRAS » J'aide pour le foin que l'on remonte à la grange dans de grandes serpillières en toile nouées aux quatre coins et que l'on porte sur le dos.

Les deux vaches aux pattes courtes sont attelées à un joug, elles traînent la charrue où le tombereau, selon les besoins, des veaux du lait ou du travail.

Il n'y a pas de boeufs à la ferme, peut-être plus tard, puisqu'il y a des jeunes mâles au troupeau.

La GUERRE EST DONC FINIE.

Mes patrons, Monsieur et Madame ROUMEZIN, m'ont demandé de rester avec eux, contre salaire, je suis d'accord.
Comme je dors dans le grenier où sont entreposées les céréales, blé, avoine et seigle, je constate que je ne suis pas le seul locataire, des petites souris me tiennent compagnie, l'une d'entre elles, pas farouche, m'a réveillé un matin en me passant sur le nez, c'était mieux que mon fantôme d'en face.
Le mois des examens arrive et notre institutrice va nous présenter devant des examinateurs, à la grande ville, peut-être GRANGES LES VALENCES ou ST-PERAY, la ville du mousseux. Notre Professeur nous fait ses dernières recommandations, nous prodigue encore quelques conseils, en bref, nous encourage et on y va.

Résultat en fin d'après midi....

Ca y est, je l'ai mon certif. Mon nom est inscrit sur la liste : MISRAHI Roger est reçu au certificat d'études primaires avec mention : BIEN, bien c'est beau, pour moi c'est même très bien, en raison des circonstances, de mon manque d'assiduité à l'école et pour cause..

Tout heureux, je retourne chez mes gentils patrons afin de leur apprendre la bonne nouvelle.

En pleine moisson, je me remets au travail tout de suite, ces travaux n'attendent pas, les bêtes non plus. Comme tous les soirs, au crépuscule, je rentre les bêtes avant que la nuit ne tombe, je les rentre à l'étable, elles connaissent leurs places, je les attache avec des chaînes à vaches, une place vide !...un jeune taureau manque à l'appel, au dehors, il est là, en surplomb et me regarde, semble même me défier avec ses deux cornes en l'air, ses yeux rouges, son port de tête altier

Il a maintenant 8 mois et semble me dire « je n'ai plus peur de toi, je suis le mâle » en fait, c'est une bête superbe et même impressionnante.

J'hésite un instant, surpris de son attitude, il me domine, un léger frisson de peur m'envahit pourtant on se connaît bien, on a joué ensemble, dévalant la pente, moi poussant mon cri de guerre et lui, queue en l'air, descendant au triple galop les pentes ardues des collines Ardéchoises de la propriété.
Je me secoue, reprend mes esprits et monte bravement le chercher malgré un léger picotement d'appréhension, à la racine des cheveux. D'un coup de bâton je le fais descendre de son piédestal où il a l'air si majestueux. Je l'oblige à rentrer à l'étable et à regagner sa place à côté des autres, je l'attache sans plus de façons avec son collier de chaîne a sa place, OUF !!!.
Je suis redevenu le maître berger, paysan ardéchois titulaire du certificat d'études primaires avec mention bien sans peur et sans reproche.
C'est beau la nature, la vie à la campagne au milieu des animaux, de la forêt et je suis plein de nostalgie à la pensée que je vais bientôt quitter tout ça ainsi que mes chers amis et la famille ROUMEZIN, ils m'ont recueilli et sauvé, c'est la vie qui continue mais je leur dois beaucoup.
Avec un grand couteau de boucher bien affûté, je coupais des feuilles de choux, roulées en saucisson et en tapant dessus, une maladresse, le couteau glisse et entame profondément la chair à la base de l'index de la main gauche, ça saigne beaucoup et pendouille lamentablement sur le côté. Je vais voir Madame ROUMEZIN, pas impressionnée du tout, elle sort calmement la fameuse bouteille d'eau de vie de kirsch de 90° et en verse généreusement sur la plaie ouverte, rabat la chair sur l'os, fait un solide pansement, dit une poupée et me dit sans ambages « Au travail, mais fais attention car je ne vais pas gaspiller l'alcool ainsi »

Sans infection, la plaie s'est cicatrisée en quelques jours.

Il me reste encore aujourd'hui la cicatrice, témoin de ce manque d'adresse de mes 15 ans, de cette période, je peux dire c'était le bon temps.

Voici les vacances, l'école est finie, c'est l'été.
Dans le haut de l'Ardèche où nous sommes, le climat est très rude l'hiver avec des neiges abondantes, l'été, par contre, est brûlant et sec, avec de temps en temps des rafales de vent violent, le (Misrahi) non le mistral ! (Le Mistrali ) .
L'accès à la ferme de « BRAS » n'est pas des plus aisés, en partant de la route goudronnée, on monte un chemin de terre très étroit jusqu'au point le plus haut et on redescend par un chemin dangereux à flanc de coteau, d'un côté le vide, de l'autre prairies et forêts descendent à pic.
L'érosion due aux pluies et neiges, creuse de profondes ornières qu'il faut combler afin d'éviter que les charrettes traînées par les boeufs ne basculent au fond du ravin, le paysage montagneux est magnifique, la vue s'étend au loin, on peut même voir le Rhône dans sa grande vallée.
FIN AOUT 1945
Mon séjour dans ce magnifique pays ardéchois se termine. Je quitte avec beaucoup de regrets ma famille ROUMEZIN dont je suis un peu le fils adoptif, leur attitude envers moi me l'a toujours fait ressentir comme tel, je leur dois tout. La famille s'est agrandie d'un troisième enfant, une fille prénommée Christiane.

MERCI et je donne tout son sens à ce mot MERCI à toute cette famille de JUSTES.
En autocar, je rejoins la gare de Valence où je retrouve ma chère Maman que je n'ai pas revue depuis notre séparation, seul un courrier nous reliait l'un à l'autre.

En ce début de Septembre 1945, ma mère a trouvé à me placer dans un centre de préapprentissage professionnel à CREPIEUX LA PAPE distant de LYON de quelques kilomètres

Ma mère, de son côté, monte à PARIS, comme on dit dans le sud, elle reprend son appartement taudis au 42 bis, rue Sedaine 11ème.Elle se retrouve à la case « départ » de la page n° 1 avec le chamboulement provoqué par les années de cette terrible guerre meurtrière 1939-1945 - six ans, guerre qui a anéanti tous mes espoirs, mon départ dans la vie et volé mon enfance.
Dans ce désastre ont disparu ma très chère grand-mère Rosa, ma soeur Suzanne et mon père Chaloum que je n'ai plus jamais revu.
On m'a rapporté que mon cher Papa avait été arrêté dans une rue de PARIS, au cours d'une rafle en Avril 1943, qu'il avait été interné au camp de DRANCY et avait été déporté par un convoi, en direction de la Pologne a Auschwitz , dans un camp de travail forcé à Jawischowitz ou il y ait décedé en y travaillant jusqu'à complet épuisement .
Ma cousine Arlette détenait une carte postale, témoin de cet internement, elle a été retrouvée dans ses papiers par ma cousine Rachel qui me l'a remise, sachant ce qu'elle représentait pour moi. Merci à Rachel que l'on ne connaissait que sous le prénom d'Huguette, donné par sa mère, à la suite d'un profond ressentiment envers sa belle-mère Rachel.
Quoiqu'il en soit, Arlette, Rachel Huguette, merci à toutes deux du fond du coeur.
Comme je le dis précédemment, mon père a été envoyé au camp de JAWICHOWITZ le 18 Juin 1943, d'où il écrit cette carte postale adressée à son frère, mon oncle MISRAHI dont l'adresse était ainsi libellée :

Morsi MISRAHI - 15 rue Asile Popincourt PARIS (11ème) - (FRANKREICH)

Ubfender : MISRAHI - Strake : ARBEIST LAGER

DRT : JAWICHOWITZ 4606
Elle était, bien entendu, écrite en Allemand pour que les autorités puissent la censurer et ne devait contenir que des informations sans intérêt, insignifiantes dont voici la traduction :

« Cher frère,

Je suis dans un stalag de travail et je suis en bonne santé et ça va »... ??Il n’y a de sa main que sa signature et mon seul héritage de mémoire.

Salut de ton frère - signé MISRAHI Chaloum - son prénom Chalom veut dire paix ou au revoir, ici c'était sans doute adieu car on ne l'a jamais revu, il est mort certainement dans ce sinistre camp de travaux forcés. La déclaration de son décès a été faite à PARIS, le 15 AOUT 1943.
Ce sont là tous les souvenirs que je possède de mon cher Papa, ce qui me laisse un sentiment de profonde tristesse.
Cette carte est précieuse et émouvante, lorsque je la relis les larmes me viennent aux yeux. Je l'associe à la dernière vision que j'ai eue de mon cher Papa à l'âge de 7 ans, à son minable hôtel, Place de la Bastille, j'éprouve tant de regrets de l'avoir connu un temps si court et il me laisse de cette carte en héritage souvenir que la signature de sa main, c'est bien triste, il avait 39 Ans; l'âge de mon fils Michel au moment que je l'écrit.
Il me reste des photos de son mariage avec Maman à la mairie du 11ème.

Il a donc été donné disparu le 15 Août 1943, je suis devenu orphelin de Père à cause de la guerre. J'ai été reconnu et enregistré comme pupille de la nation française ainsi que ma très chère sœur Suzanne disparue.
C'est tout ce que je possède, en mémoire, de ma vie avec ce Papa que j'ai si peu connu, en raison de la séparation de mes parents. Je ne me plains pas trop car ma Mère s'est bien occupée de nous, en son absence, nous n'avons manqué de rien dans notre vie modeste.

Ma grand-mère et ma soeur, après leur départ d'ALBOUSSIERE ont été, quant à elles, selon des documents officiels, internées dans un camp de la banlieue parisienne à DRANCY du 18 Février 1944 au 7 Mars 1944 - 18 jours. Elles ont été ensuite dirigées sur la Pologne, à AUSCHWITZ par le convoi No 69 dans des wagons à bestiaux. La suite n'est que supposition, selon les images diffusées par les journalistes, car si elles sont restées en vie, plusieurs jours, sans boire ni manger, à leur arrivée elles ont été conduites à la chambre à gaz et au four crématoire immédiatement .
Adieu ... Chères soeur et grand-mère.
Ma mère a réussi à récupérer le petit logement occupé par une voisine et ses deux fils, Madame ESKENAZI (Israélite) dont le mari avait été pris dans une rafle, comme mon père.

Avant la guerre, ces enfants là étaient mes camarades de jeux. Leur père gagnait bien sa vie, il possédait même une automobile pour se rendre au travail et au moment des vacances, je les voyais charger la voiture pour un départ à la mer, le coffre, la galerie étaient encombrés de bagages, de filets et d'épuisettes, ces derniers destinés à la pêche.
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