«Le beau Moyen Age a vraiment existé !»








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« Le beau Moyen Age a vraiment existé ! »


Le beau Moyen Age - 01/01/2004 par Jacques Le Goff dans mensuel n°283 à la page 36 | Gratuit

Jacques Le Goff nous raconte ici la belle et florissante Europe des XIIe et XIIIe siècles. Cette Europe heureuse au coeur de périodes plus sombres. Cette Europe qu'il nous a aidé à connaître et à aimer.

L'Histoire : L'idée largement partagée, est que le Moyen Age est une époque sombre. N'est-ce pas un paradoxe de parler d'un « beau Moyen Age » ?

Jacques Le Goff : L'expression « beau Moyen Age » est très récente. Pendant longtemps, le Moyen Age a en effet été considéré comme une période sombre - en anglais, Moyen Age se disait d'ailleurs, jusqu'à une date récente, « Dark Ages » « âges sombres ».

Cette caractérisation négative commence sans doute avec les critiques faites à la scolastique*, dès le milieu du XIVe siècle, notamment par Pétrarque : elle semble une expression de décadence linguistique, culturelle et religieuse occultant la pureté de l'Antiquité classique et du christianisme originel. Elle se diffuse chez ceux qu'on va appeler les « humanistes » aux XVe et XVIe siècles. Elle se renforce avec les philosophes des Lumières au XVIIIe : ils reprochent au Moyen Age d'être un âge obscurantiste qui aurait empêché la raison de s'épanouir. Et puis le XVIIIe siècle n'aime pas l'art médiéval : c'est aussi de cette époque que date la diffusion de l'adjectif « gothique* » à partir de 1615, puis du substantif 1716, de « goth » c'est-à-dire « barbare »...

L'H. : Mais le XIXe siècle, lui, a aimé le Moyen Age. Pensons à Victor Hugo et à Notre-Dame de Paris...

J. L. G. : Oui, mais même cette redécouverte est ambivalente. Voyez le romantisme : d'un côté, il réhabilite le Moyen Age, une période de vie, de passions positives ; le gothique devient finalement à la mode, de même que le style troubadour*, la cathédrale* apparaît comme une sorte de personnage idéal. Cependant, le romantisme laisse subsister le caractère primitif du Moyen Age, et, cette fois-ci, dans un sens péjoratif.

Il faut aussi noter que les grands historiens qui, au XIXe siècle, se sont intéressés au Moyen Age, ont souvent varié dans leur approche. J'ai étudié ce qu'il en est du plus grand d'entre eux, Michelet : il passe d'une admiration presque béate à une condamnation très virulente1. Il écrit ainsi que c'est en son sein que s'accomplit « le grand mouvement progressif, intérieur, de l'âme nationale » et évoque « la pierre [qui] s'anime et se spiritualise sous l'ardente et sévère main de l'artiste » .

Mais, en rééditant son Histoire de France , de 1835 à 1845, l'historien noircit le tableau au fur et à mesure que s'affirme son anticléricanisme. Au point de parler de « l'aboiement du XIIIe siècle » : « La date la plus sinistre, la plus sombre de toute l'histoire est pour moi l'an 1200, le 93 de l'Église. » Autre reproche fait au XIIIe siècle, la scolastique : « Tout finit au XIIIe siècle ; le livre se ferme ; cette féconde effervescence, qui semblait intarissable, tarit tout à coup. »

Le Moyen Age a suscité un nouvel intérêt positif à la fin du XIXe et au XXe siècle, chez les symbolistes, qui valorisent l'art de cette époque : ce qui avait pu être porté à son détriment devient un avantage. Cette revalorisation de l'époque médiévale se prolonge chez les impressionnistes. La cathédrale fait à nouveau, me semble-t-il, l'objet d'un culte. Je pense en particulier aux tableaux de la façade de la cathédrale de Rouen peints par Monet, mais également au prélude de Debussy : La Cathédrale engloutie et au livre de Huysmans, La Cathédrale 1898.

Enfin, essentiellement depuis la Seconde Guerre mondiale, une très vive réaction s'est manifestée contre l'idée d'un sombre Moyen Age. Elle a été menée par Marc Bloch d'abord, puis par Georges Duby. Et je me permets de m'inscrire dans cette lignée.

Je crois ici devoir préciser ma position, qui est d'ailleurs tout à fait fidèle à la pensée de mes deux grands prédécesseurs : pour essayer de comprendre ce qu'a été la période médiévale, il faut renoncer aussi bien à l'image noire qu'à l'image dorée. Comme presque toutes les époques d'ailleurs, le Moyen Age a été un mélange de réussites et d'échecs, de bonheurs et de drames.

L'H. : On peut ainsi parler d'un « beau Moyen Age », une période heureuse au milieu de périodes sombres ?

J. L. G. : En effet. Pour bien le comprendre, il faut remonter à l'origine de l'expression « beau Moyen Age ». Il me semble qu'elle trouve sa source il y a plus d'un demi-siècle, lorsque Lucien Febvre a parlé du « beau XVIe siècle ». Une façon pour lui d'opposer deux périodes chronologiques : un premier XVIe siècle plus riant, celui de la Renaissance et des châteaux de la Loire, jusqu'à la fin du règne de François Ier, et une fin de siècle noire, celle de Catherine de Médicis, des famines et des guerres de Religion.

L'expression « beau Moyen Age » elle aussi correspond à l'idée qu'il y a eu, dans cette longue période de plus de mille ans, entre la chute de l'Empire romain à la fin du Ve siècle et la découverte de l'Amérique à la fin du XVe siècle, une éclaircie, entre des périodes plus sombres.

L'H. : A quelle période correspond cette embellie ?

J. L. G. : On peut soutenir que c'est, en gros, le XIIIe siècle - ou plus exactement la centaine d'années qui commence au milieu du XIIe siècle et qui se termine à la fin du règne de Saint Louis, vers 1260. Ensuite, des éléments de ce que l'on appelle traditionnellement une « crise » se manifestent.

Mais attention, n'oublions jamais que la périodisation est pratique, artificielle, que l'histoire ne s'enferme pas dans des périodes et que, même les moments les plus éclatants du beau Moyen Age ont constamment cohabité avec le « sombre Moyen Age ».

L'H. : Tout de même il y a cette éclaircie... En quoi le XIIIe siècle, ou plus exactement la période qui court de 1150 à 1250, mérite le qualificatif de « beau » ?

J. L. G. : Selon moi, avec quelques nuances, l'expression est justifiée dans pratiquement tous les domaines. Pour analyser cette expression, nous devons nous efforcer de retrouver le vieil idéal des Annales : faire de l'histoire totale. Si le beau Moyen Age conserve des parts d'ombre, il doit être beau en tout et partout. Et tous ces domaines que nous distinguons plus ou moins arbitrairement doivent être liés au sein d'un ensemble synthétique.

Cela commence avec l'économie. Ce qui a pu légitimement nourrir l'idée d'un Moyen Age sombre, c'est, me semble-t-il, sa faiblesse économique ou plus exactement les conséquences que cela a engendré pour la vie des femmes et des hommes de cette époque. Je pense surtout à un phénomène structurel de l'économie médiévale : les famines. Certes, le XIIIe siècle ne voit pas la fin des famines. Celles-ci ne disparaîtront qu'à la fin du XVIIIe siècle en France, et au XXe en Russie par exemple. On observe toutefois leur recul à cette époque.

Cela est-il dû, au moins en partie, à des transformations climatiques, à une élévation de la température ? On l'a avancé. Cependant, nous en savons encore trop peu en matière d'histoire du climat pour affirmer quoi que ce soit.

Ce qui a joué, c'est un ensemble de progrès dans la production agricole : développement d'un nouveau type d'assolement, l'assolement triennal, qui remplace l'assolement biennal, et permet d'introduire sur une troisième « sole » de nouvelles cultures ou d'obtenir, en particulier pour les céréales, deux récoltes par an ; augmentation de la production et de la consommation du pain ; amélioration de l'emploi de la charrue à roue et du cheval comme animal de trait - plus performant que le boeuf ; extension des surfaces cultivées, soit par défrichement - on assiste au recul de la forêt - soit par assèchement des territoires côtiers : création de polders.

Ce qui constitue sans doute le progrès le plus spectaculaire et le plus assuré, c'est l'essor démographique. La population de la chrétienté est sans doute multipliée au moins par deux entre le XIe et la fin du XIIIe siècle, la période 1150-1250 étant celle de la principale accélération. En l'absence de tout document chiffré avant le début du XIVe siècle, on peut estimer que la population de la France est passée entre l'An Mil et 1300 d'environ 8 millions d'habitants à 16-17 millions c'est-à-dire 20 à 22 millions dans les frontières actuelles d'une France plus étendue qu'au Moyen Age.

Il est très difficile de déterminer les causes de cet essor démographique. Il est vraisemblable que l'amélioration agricole, celle de l'alimentation - plus sans doute que les progrès de la médecine, ou de l'hygiène, qui ne sont guère perceptibles à cette époque - ont joué un rôle décisif.

Mais il faut insister sur un point : tout au long de ce siècle, les progrès technologiques et économiques ont été accompagnés par une valorisation de l'idée et des pratiques du travail. Le beau Moyen Age est un Moyen Age de travailleurs. Il faut penser à cette masse de producteurs qui voit alors son activité devenir une valeur reconnue par la société - ce que montrent nombre de textes. Si les paysans ne sont que peu touchés par cette valorisation du travail, ils bénéficient néanmoins, eux aussi, d'une amélioration de leur statut juridique et social, avec l'accélération de l'affranchissement des serfs*.

L'H. : Le travail qui est valorisé, c'est aussi celui des clercs, de ceux que vous avez appelés les « intellectuels* » ?

J. L. G. : Ce qui frappe effectivement le plus, et qui a certainement nourri l'idée de l'existence d'un beau Moyen Age, ce sont les créations dans trois domaines : le domaine scolaire et intellectuel, le domaine artistique, le domaine urbain.

Dès le XIIe siècle, on assiste à la fondation et au développement d'écoles urbaines, qui se poursuivent au XIIIe. Dans les villes, et notamment dans celles qui possèdent une cathédrale à côté de laquelle s'ouvre une école - on le sait bien pour Reims ou Chartres -, l'alphabétisation des enfants fait de grands progrès, y compris parmi les filles, même si elle ne concerne encore qu'une petite partie de la population.

Surtout apparaît un enseignement supérieur, avec la naissance d'un nouveau type d'écoles, que nous appelons « universités* », et que le Moyen Age désignait par l'expression « studium generale » .

Ce ne sont plus les écoles monastiques réservées à une élite. Même si elles sont encore des écoles ecclésiastiques, elles s'ouvrent davantage aux laïques. La première université à proprement parler est fondée à Bologne dès la deuxième moitié du XIIe siècle. Elle est suivie par la Sorbonne en 1215, puis celles d'Oxford et de Cambridge au début du XIIIe. Celui-ci est bien le siècle des universités.

L'université de Bologne est spécialisée dans le droit, qui revêt alors une très grande importance. Ici encore il faut retourner au XIIe siècle au moins pour apercevoir une renaissance du droit romain et l'affirmation du droit canonique avec le décret de Gratien2. A quoi s'ajoute au XIIIe la mise par écrit du droit coutumier.

Car le beau Moyen Age est un siècle de l'écrit et de la lecture, et, bien entendu, un siècle des maîtres et des étudiants. D'où ces grands intellectuels, Albert le Grand, Thomas d'Aquin ou Raymond Lulle. On sait par ailleurs que les lecteurs, de plus en plus nombreux, pratiquent enfin la lecture silencieuse, ce qui va de pair avec l'émergence de l'individu.

L'élargissement du monde de la lecture se retrouve dans la diffusion des oeuvres littéraires. Si la grande littérature courtoise a connu son essor au XIIe siècle, elle étend sa propagation au XIIIe, d'autant qu'un événement important se produit : l'apparition triomphante de la prose, à côté de la poésie.

L'H. : Reste que le « beau Moyen Age », c'est d'abord, à nos yeux, le temps des cathédrales.

J. L. G. : Oui, le beau Moyen Age est celui d'une incomparable éclosion artistique : c'est l'époque du gothique. Un art introduit dans l'église abbatiale de Saint-Denis, par l'abbé Suger, dès le milieu du XIIe siècle. Mais les grandes cathédrales gothiques datent de la fin du XIIe et surtout du XIIIe siècle. Une éclosion d'autant plus spectaculaire à nos yeux que la plupart de ces monuments ont été conservés.

Ce que nous montre aussi l'art des cathédrales, c'est que, s'il a des racines rurales, le beau Moyen Age est essentiellement citadin. L'essor urbain remonte loin, à l'An Mil. Mais c'est au XIIIe siècle qu'il atteint son apogée. Les institutions urbaines se développent alors avec leurs monuments de prestige, en particulier en Italie et en Flandres. C'est à cette époque aussi que commence à vivre activement la place publique, lieu du renouveau de la sociabilité, du théâtre et du rire, comme l'a montré Mikhaïl Bakhtine - L'Œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Age et sous la Renaissance , 1970.

Même la religion est touchée. Le XIIIe siècle voit la naissance et le triomphe en Occident des ordres mendiants*, dont les principaux sont les Franciscains et les Dominicains. Or ces nouveaux ordres, qui doivent leur nom de « mendiants » à leur pratique, fondée sur l'humilité et la pauvreté, et qui introduisent par l'intermédiaire de la prédication une parole ouverte, parole de dialogue et d'appel, et non parole d'injonction et de domination, sont des ordres essentiellement urbains : leurs membres, à l'image de saint François ou de saint Dominique eux-mêmes, ne vivent pas dans la solitude du monastère, mais au contraire au milieu des hommes. François, dans le Cantique des créatures , chante un univers fraternel éclairé par Frère Soleil et où même la mort est la soeur de l'homme.

L'H. : Et les rois ? Participent-ils eux aussi à cette embellie générale ?

J. L. G. : Au niveau politique, les dirigeants, et en particulier les rois, ont une plus grande exigence d'instruction.

Ils s'entourent de conseillers et d'institutions qui leur permettent mieux qu'avant de faire régner les deux idéaux sociaux du christianisme qui définissent leur office : la justice et la paix cf. Jean-Philippe Genet, p. 70 . Le beau Moyen Age tend à être effectivement plus juste et plus pacifique. Les rois cherchent à faire reculer la guerre privée et à imposer le concept et la pratique de guerre juste. Le XIe et le XIIe siècle avaient mis sur pied la « paix de Dieu* » devenue la paix du prince ; c'est au XIIIe qu'elle est, malgré de nombreuses exceptions, mise en pratique cf. Dominique Barthélemy, p. 76 .

Et il n'y a pas que la politique. A la même époque s'est installée ce que le sociologue allemand Norbert Elias a appelé la « civilisation des moeurs »3. Un livre d'un grand théologien et savant parisien, Hugues de Saint-Victor, a défini dès le XIIe siècle les principes des bonnes manières de table : ne pas manger avec les doigts, ne pas s'essuyer les mains à ses vêtements, ne pas remettre dans les plats les morceaux mangés à demi ou les reliquats restés entre les dents, etc. Au XIIIe siècle, on continuera de réfléchir sur ce qu'est un « bon comportement », à table comme en matière vestimentaire.

Ainsi apparaît un nouvel idéal de comportement, fondamentalement laïque et qu'on appelle la « prud'homie* ». On pourrait le définir comme l'alliance parfaite de la sagesse, du courage et de la modestie. Le roi de France Louis IX, Saint Louis, en sera le modèle spectaculaire. A cette date, de façon générale, de l'économie à l'art, c'est la mesure qui l'emporte - même si l'on observe dans l'architecture gothique des tendances à la folie. Le beau Moyen Age est un temps de la modération.

L'H. : Toutes ces embellies touchent-elles l'ensemble de l'Europe ?

J. L. G. : Oui. Le beau Moyen Age concerne l'Europe entière. C'est une période où les périphéries - qui ont joué un très grand rôle dans l'élaboration de la civilisation médiévale -, de l'Irlande, sinon de l'Islande, à la Sicile, rattrapent leur retard sur le reste de l'Europe. L'Islande des sagas , ces grands récits écrits de la fin du XIIe siècle au XIVe siècle et qui racontaient toutes sortes d'histoires, de la Bible aux grandes familles islandaises et aux héros mi-historiques mi-légendaires de l'île, la Norvège où est élaboré un traité sur le roi idéal, les pays slaves et hongrois, qui contiennent les païens de l'Est Prussiens, Lituaniens, Coumans4, font tous partie de cette belle Europe au même titre que la France ou la Sicile des rois normands ou de l'empereur Frédéric II.

L'H. : Vous parlez du combat contre les païens. Ce beau Moyen Age est aussi celui des croisades*...

J. L. G. : Il faut en effet évoquer la part d'ombre du XIIIe siècle - même si les troupes pour la croisade ont tendance à se tarir. L'historien anglais Robert Moore n'a pas hésité à définir cette période comme la naissance d'une société de persécution5. Au XIIe-XIIIe siècle, la chrétienté a pris conscience de ses conquêtes. Elle a désormais tendance à défendre son territoire, à repousser tout ce qui pourrait la troubler, tout ce qui pourrait mettre en danger sa pureté.

Première menace : les Juifs. Entre Juifs et chrétiens la coexistence a longtemps été relativement pacifique. Une première vague antijuive s'est manifestée à la fin du XIe siècle, lors de la première croisade, avec les pogroms que les croisés ont perpétrés en Europe centrale. Les Juifs demeurent au XIIIe siècle une épine dans le talon de la chrétienté, c'est cependant au XIVe siècle qu'on verra s'amplifier le recours à la persécution et à l'expulsion. Le XIIIe siècle, à cet égard, est plus tolérant. Saint Louis incarne bien les hésitations des chrétiens face aux Juifs : d'une part la politique antijuive, avec la lutte contre le prêt à intérêt pratiqué par les Juifs, et le lancement d'une campagne de conversion ; de l'autre leur protection en l'absence de chefs politiques ou religieux issus de leurs rangs.

Un changement a aussi eu lieu dans le domaine de la sexualité. Au XIIIe siècle s'établit fermement l'institution du mariage chrétien, monogame et indissoluble, complétée dans la pratique par l'obligation de la publication des bans matrimoniaux dans les églises imposée par le concile de Latran IV en 1215 ; dans le même temps, la persécution des homosexuels se renforce. Certes la condamnation de cette pratique remonte au début du christianisme, mais le haut Moyen Age ve-xe siècle avait été relativement tolérant à leur égard. On a même pu parler dans la première moitié du XIIe siècle d'une « culture gay » chrétienne. Au XIIIe siècle, avec l'élaboration du concept de contre-nature, concomitante à la revalorisation de la nature, et l'assimilation de la sodomie à l'homosexualité, la traque des homosexuels devient plus vive6.

Mais ce qui vient troubler la pureté et les acquis de la chrétienté, c'est surtout l'hérésie. Or, au cours du XIIe siècle, les hérétiques se sont multipliés et, au début du XIIIe, ils deviennent pour l'Église un des principaux, sinon le principal problème. L'Église et les gouvernants chrétiens recourent alors à des institutions, à des méthodes qui, aux yeux de l'histoire, représentent les plus grands troubles apportés à la beauté du Moyen Age. Ce fut l'instauration, en 1233, d'une nouvelle institution judiciaire consacrée à la lutte contre l'hérésie, l'Inquisition*7. Les bûchers d'hérétiques se multiplient. Si la lumière illumine les cathédrales gothiques, le rougeoiement des bûchers ternit, lui, la lumière du beau Moyen Age. Le XIIIe siècle est donc comme le soleil de Paul Valéry, il engendre « une morne moitié » , une part d'ombre.

L'H. : Qu'est-ce qui change dans les années 1260 ?

J. L. G. : Le beau Moyen Age commence alors à s'effriter. On le voit dans l'espace même où il s'est le mieux affirmé : les villes, où se multiplient grèves de travailleurs et révoltes de pauvres. L'essor démographique s'essouffle, l'extension des cultures s'arrête, les gouvernements se troublent, les chantiers de cathédrales ne se terminent pas. Si les hérétiques ont été plus ou moins contenus ou refoulés, les Juifs sont là et les expulsions, les pogroms se déchaînent. Enfin, au début du XIVe siècle, la famine fait un retour en force.

Finalement, le beau Moyen Age perdra même sa capitale, Rome, où le jubilé de 1300 a été le point d'orgue du beau XIIIe siècle religieux et que les papes abandonnent pour Avignon en 1309 face à l'agitation de la population romaine8. Reste que c'est pendant ce beau XIIIe siècle qu'ils y auront construit les palais qui incarnent leur puissance.

L'H. : Floraison des cathédrales gothiques, fondation et succès des ordres mendiants, puissance des papes, voire, dans son versant sombre, croisades et Inquisition : le XIIIe siècle, c'est aussi le triomphe du christianisme ?

J. L. G. : Des sacrements érigés en septenaire les sept sacrements aux impôts dîmes levés dans toute la chrétienté, l'Église, avec le renforcement du pouvoir pontifical, domine plus que jamais la chrétienté. Grâce aux ordres mendiants en particulier, critiqués pourtant pour leur intrusion dans toutes les affaires des chrétiens, les hommes et les femmes du beau Moyen Age connaissent un environnement religieux ferme et riche. L'instauration de fêtes comme la fête-Dieu symbolise l'essor de la liturgie. Le concile de Latran IV en 1215 impose la communion annuelle de tous les fidèles des deux sexes à partir de quatorze ans. Au XIIIe siècle, les chrétiens se confessent et communient ; ils pratiquent aussi les oeuvres de miséricorde, forme désormais codifiée de la charité chrétienne.

Les croyances, elles aussi, évoluent. D'une part, les hommes du XIIIe siècle jettent un nouveau regard sur le Christ, qui est moins le Christ glorieux de la Résurrection que le Christ souffrant de la Passion. Le beau Moyen Age, Philippe Ariès l'a bien compris9, a apprivoisé la mort. D'autre part, le culte marial est l'objet d'une ferveur exceptionnelle. Enfin, la Trinité le Père, le Fils, le Saint-Esprit commence à entrer dans la dévotion quotidienne des chrétiens. Le polythéisme latent, qui, je crois, a existé au fond des croyances en dépit du ferme maintien du dogme monothéiste par l'Église, disparaît doucement.

Sur le modèle des cours terrestres, les cours célestes s'enrichissent pour se pencher davantage sur les chrétiens d'ici-bas : on fait descendre les valeurs du Ciel sur la Terre. Ainsi cette nouvelle région de l'Au-delà, le Purgatoire, apparue dans la seconde moitié du XIIe siècle, est définie par le cistercien Césaire Heisterbach au début du XIIIe siècle comme un espoir pour les chrétiens : les âmes peuvent être délivrées du Purgatoire grâce aux suffrages des humains présentés à Dieu.

Tous les hommes du XIIIe siècle sont chrétiens bien sûr. Mais, sans cesser d'être animés par la foi et par l'attente du salut éternel, ils peuvent désormais l'espérer en s'investissant sur la terre. D'une certaine façon, le beau Moyen Age, c'est la préfiguration du salut sur terre.

Propos recueillis par Héloïse Kolebka.

Par Jacques Le Goff

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