Note Murray, C








télécharger 0.89 Mb.
titreNote Murray, C
page7/19
date de publication24.12.2016
taille0.89 Mb.
typeNote
ar.21-bal.com > histoire > Note
1   2   3   4   5   6   7   8   9   10   ...   19

Traditions non-néotestamentaires
Introduction
Bien que le Nouveau Testament ne cite expressément aucun exemple d’images chrétiennes, il faut constater que les seules images artistiques qui sont condamnées sont des idoles. Connaissant l’attitude du judaïsme envers l’idolâtrie, une semblable réaction chrétienne envers les idoles n’a rien d’étonnant. Mais il existe une autre source d’information concernant l’Église primitive, à savoir les traditions. Ces dernières donnent un tableau qui diffère substantiellement de celui du Nouveau Testament. Les exemples qui témoignent de l’existence d’images chrétiennes à la période apostolique ne manquent pas. Certes, il est difficile d’établir l’historicité de ces traditions, comme de la réfuter. Nombreux sont ceux qui les excluent d’emblée, de même que la tradition orale. C’est le principe de la sala scriptura appliquée à l’histoire, c’est-à-dire que seuls les textes comptent.
De nos jours, pourtant, dans les études ethnographiques, anthropologiques, bibliques, historiques, etc., les chercheurs sont plus ouverts à la possibilité que l’information historique soit véhiculée par les traditions orales, transcrites à une époque bien postérieure aux événements décrits. Et même si on ne peut accepter tous les détails des légendes et des histoires, on peut y déceler très souvent les orientations générales des peuples qui se transmettaient. Par exemple, personne ne peut prouver l’historicité des trois patriarches, Abraham, Isaac et Jacob, ni non plus la réfuter, mais les chercheurs modernes sont de plus en plus étonnés par le fait que les grandes lignes de la culture du Proche-Orient à l’époque des patriarches, telles qu’elles sont décrites dans l’Ancien Testament, coïncident en grande partie avec le tableau de cette même époque tel qu’il est peint par les sciences qui essaient de reconstruire cette période.
Dans plusieurs domaines de la recherche9, un nouveau respect pour la tradition et les traditions se fait jour en ce qui concerne leur contribution à la continuité dans l’histoire. Dans les études sur le Nouveau Testament10, par exemple, on parle couramment des diverses traditions orales qui ont précédé et alimenté les textes écrits. En raison de la nouvelle attention accordée à la Tradition et aux traditions orales, il peut être profitable de réexaminer les traditions qui témoignent de l’existence des images chrétiennes non-idolâtriques à l’époque apostolique.
Les traditions
Saint Luc peintre. Nous apprenons par le Nouveau Testament (Col 4, 14) que saint Luc était médecin : « Vous avez les salutations de Luc, le cher médecin, et de Démas. » La critique moderne, à notre connaissance, n’a jamais mis en question cette affirmation de saint Paul et il n’existe aucune raison de le faire. La tradition nous dit que saint Luc était aussi peintre et qu’il a peint la première image de Marie et du Christ enfant. Cette icône serait le modèle de toutes les icônes du type Odiguitria, c’est-à-dire de celles où Marie tient l’Enfant dans sa main droite et le pointe de la main gauche. La première référence historique faite à cette tradition se trouve dans le livre Histoire de l’Église (vers 53011) par Théodore le Lecteur, qui était attaché à l’église Sainte-Sophie à Constantinople. Théodore dit [...] « qu’Eudocie envoya à Pulchérie, de Jérusalem, une image de la Mère de Dieu peinte par l’apôtre Luc12. » Cet auteur relate un événement qui a eu lieu en 450, quand Théodose II était empereur. Plusieurs pères de l’Église et le second concile œcuménique de Nicée ont aussi cité cette tradition dans leur combat contre les iconoclastes. La tradition de saint Luc peintre est entrée dans les textes liturgiques de l’Église orthodoxe et s’exprime à l’occasion de la célébration de certaines icônes de la Mère de Dieu13.
Nous sommes conscients que l’écart de 400 ans entre l’événement et la première citation historique pose un problème de crédibilité. Pour combien de temps la tradition orale a-t-elle existé avant sa transcription par Théodore ? Ce dernier a-t-il tout simplement inventé l’histoire ? De bonnes questions, hélas, sans réponse. La tradition existe quand même et a été acceptée par l’Église pendant des siècles. Elle a donc sa place parmi les traditions qui prétendent exprimer l’attitude de l’ère apostolique envers l’art figuratif.
Le roi Abgar. Une deuxième tradition ancienne est celle de l’image du Christ faite pour le roi Abgar V le Noir d’Édesse en Haute Mésopotamie. Abgar, qui avait entendu parler de Jésus et de ses guérisons, était malade et voulait que Jésus vienne à Édesse pour le guérir. L’ambassadeur Ananias qui portait la lettre du roi à Jésus était aussi peintre. Jésus a refusé d’y aller, mais a écrit une lettre à Abgar en lui promettant d’envoyer un disciple plus tard. Selon les variantes de la tradition, Ananias a peint une image de Jésus ou bien celui-ci a fait imprimer son visage mouillé sur un linge. Une fois arrivée à Édesse, l’image était elle-même une source de guérisons. L’apôtre Thaddée, après l’Ascension du Christ, est allé à Édesse pour guérir le roi et convertir le peuple.
Mais cette histoire présente plusieurs variantes selon les sources14.
a) Eusèbe de Césarée15 (325) prétend avoir lu les lettres originales dans les archives de la ville d’Édesse mais n’a pas parlé d’image. Runcimann pense qu’Eusèbe, adversaire des icônes, a tout simplement supprimé la section de sa source qui en parlait 16.
b) La Doctrine d’Addai17 (350-400) mentionne l’image du Christ qu’Ananias a peinte.
c) L’Histoire Ecclésiastique d’Évagre (600)18 : Évagre raconte aussi l’histoire de l’image mais cette dernière est devenue pour lui une « icône-faite-par-Dieu » (theoteuktos eikôn)19 ou une « image non-faite-de-main-d’homme » (acheiropoietos). Il ajoute que l’image a protégé la ville contre une attaque perse en 544.
d) Dans La Défense des Icônes, saint Jean Damascène20 donne la version définitive de la tradition : l’ambassadeur Ananias ne pouvait pas peindre l’image du Christ parce que la gloire divine qui rayonnait de son visage l’en empêchait. Le Christ, remarquant sa difficulté, s’est mouillé le visage, a pris un linge et y a imprimé son image.
Dans son étude sur la tradition syriaque primitive21, Robert Murray attire l’attention sur les liens historiques entre la Palestine et la « région syriaque », c’est-à-dire la Mésopotamie du Nord et l’Adiabène, tant pour le judaïsme que pour le christianisme. Il considère que les grandes lignes de la légende d’Abgar sont historiques et font partie de la mémoire lointaine des chrétiens de cette région. Il est donc plus difficile de considérer la légende comme étant une fabulation totale.
La statue du Christ à Panéas. Dans son Histoire Ecclésiastique22, Eusèbe décrit une statue à Panéas (Césarée de Philippe) qu’il prétend avoir vue ; il s’agit de la statue d’une femme agenouillée devant un homme debout. La femme tend la main vers l’homme et lui tend la main vers elle. La tradition locale de Panéas, rapportée par Eusèbe, veut que le monument ait été érigé par l’hémorroïsse pour honorer le Christ qui l’avait guérie (Mt 9, 20-23 ; Mc 5, 25-34 ; Lc 8, 43-48). Eusèbe accepte apparemment que le monument remonte véritablement à l’époque apostolique. Il en a également une assez bonne opinion : « ...on montre sa (l’hémorroïsse) maison dans la ville, et il subsiste d’admirables monuments de la bienfaisance du Sauveur à son égard. En effet, sur une pierre élevée, devant les portes de sa maison, se dresse une statue de femme en airain23 » Dans le même chapitre, Eusèbe note qu’il a vu aussi des images des saints Pierre et Paul et du Christ lui-même.
Et il n’y a rien d’étonnant à ce que des païens d’autrefois, qui avaient reçu des bienfaits de la part de notre Sauveur, aient fait cela, alors que nous avons appris que les images des apôtres Pierre et Paul et du Christ lui-même ont été conservées, par le moyen des couleurs, dans des tableaux : c’était naturel, car les anciens avaient coutume de les honorer de cette manière sans arrière-pensée comme des sauveurs, selon l’usage païen qui existait chez eux24.
Même en supposant que la statue n’était pas du Christ et ne remontait pas à l’époque apostolique, Eusèbe et les habitants de Panéas, voire tout le monde, acceptaient que la tradition était véridique. Bien qu’il ait été étiqueté comme iconoclaste, Eusèbe n’a pas trouvé impossible ou invraisemblable que l’hémorroïsse ait honoré le Christ en érigeant sa statue. Il trouve la coutume « naturelle » et semble la louer.
Supposons même que la statue ait été d’Esculape, le dieu guérisseur, datant ou non de l’ère apostolique. Il est certain que les chrétiens l’ont adoptée en lui donnant un sens chrétien. Dans ce cas, nous avons un excellent exemple de ce que nous avons souvent vu ailleurs : les chrétiens ont adopté, à une date incertaine, une forme artistique païenne qu’ils ont revêtue ensuite d’un sens chrétien, tels le Bon Pasteur et Orphée.
Le portrait-icône de saint Jean le Théologien. Dans les Actes de Jean25, écrit apocryphe du II` siècle, une histoire témoigne de l’existence d’images chrétiennes, ou au moins d’une image chrétienne. L’épisode est très difficile à interpréter parce l’ambiance théologique de tout le document le place nettement aux confins du mouvement chrétien.
Le corps des Actes de Jean trouve son origine et sa destination dans des cercles de chrétiens issus du paganisme et appartenant à la classe populaire [...] et ils vivent en marge de la Grande Église et de son magistère26.
Quant à la date du récit, les auteurs optent pour le milieu du II` siècle ou peutêtre la première moitié.
Dans les chapitres 26-29 de ce document, nous lisons l’histoire de saint Jean et de son portrait-icône. Lycomède, un de ses disciples, a demandé à un ami peintre de peindre le portrait de saint Jean à son insu. Lycomède l’a placé dans sa chambre, l’a couronné de fleurs et a placé des lampes devant l’image ; il l’a baisée pour honorer « son bon guide ». Quand saint Jean a vu son portrait, il ne s’est pas reconnu, tout de suite, mais quand il s’est rendu compte que Lycomède avait fait faire son portrait, « ...son image charnelle... », saint Jean lui conseilla plutôt de peindre avec les vertus le portrait de son âme : « Bref, quand toute la palette et la variété de telles couleurs (les vertus) se seront rassemblées dans ton âme, elles la présenteront à Notre Seigneur Jésus Christ incapable de craindre, adamantine et ferme. Ce que tu viens de faire là est enfantin et incomplet : tu as peint le portrait mort d’un mort. » Cette histoire est la plus ancienne référence écrite à une image chrétienne, vers 150 environ, mais elle se trouve dans un document fortement teinté de doctrines jugées hérétiques par le grand courant du christianisme de tous les âges.
En ce qui concerne l’attitude de saint Jean devant son portrait icône et sa vénération, nous n’avons pas les moyens de déterminer précisément quelles étaient la pratique et l’attitude chrétiennes envers les images des apôtres et des chrétiens de la même époque que les Actes de Jean.
Il est à noter que le saint Jean des Actes de Jean n’a pas identifié son portrait à une idole ni sa vénération à de l’idolâtrie, même si les formes extérieures de vénération (couronnes, lampes, baisers) étaient aussi celles de l’idolâtrie païenne. Avant de se reconnaître dans son propre portrait, Jean pensa que c’était un dieu : « Lycomède, que signifie pour toi ce portrait ? Est-ce l’un de tes dieux qui est peint là ? Je crois que tu vis encore en païen. » Mais en se reconnaissant dans l’image, saint Jean de dire : « Ce que tu viens de faire là est enfantin et incomplet : tu as peint le portrait mort d’un mort. »
L’argument éthique de saint Jean est intéressant aussi parce qu’il distingue entre les couleurs matérielles, qui servent à peindre un « portrait mort d’un mort », et les couleurs des vertus, qui peuvent peindre la belle image morale de l’âme. À l’époque de la crise byzantine, les iconoclastes opposaient comme mutuellement exclusives ces deux façons de peindre une image, tandis que les iconodules ne voyaient aucune opposition dans la distinction entre les deux sortes d’images. Certes, il faut se conformer à l’image des vertus du Christ et des saints, mais il est permis aussi de peindre les images matérielles avec des couleurs matérielles.
On constate que dans l’histoire du christianisme les mouvements de protestation qui, à la longue, se sont trouvés marginaux ou rapprochés du courant de la grande Tradition, étaient volontiers iconoclastes et opposaient images matérielles et images morales. Faute de preuves archéologiques ou documentaires, il n’est pas illégitime de soupçonner les paléochrétiens du grand courant central d’être favorables, ou à tout le moins pas opposés, aux images non-idolâtriques. Nous pouvons dire avec certitude, grâce aux Actes de Jean, que l’opposition faite entre images matérielles et images morales remonte très loin dans l’histoire chrétienne et qu’elle ne s’identifie pas à la Tradition de la Grande Église mais plutôt à une tradition marginale, suspecte et doctrinalement erronée. La Tradition de la Grande Église qui accueille les deux sortes d’images remonterait aussi loin que la tradition opposée.
L’image du Christ faite par Pilate. Saint Irénée27 nous informe que les disciples du gnostique Carpocrate « possèdent des images, les unes peintes, les autres faites de diverses matières : car, disent-ils, un portrait du Christ fut fait par Pilate du temps où Jésus vivait parmi les hommes ». Saint Irénée ne dit pas explicitement de qui étaient les images de ces gnostiques, mais on suppose fortement qu’ils en avaient du Christ. Plusieurs spécialistes modernes28 auraient mal compris Irénée ; il relate seulement que les carpocratiens prétendaient qu’une telle image avait été faite. En somme, saint Irénée dit que les carpocratiens se servaient de la tradition de l’image faite par Pilate pour justifier leur propre usage d’images. Le texte d’Irénée dit ceci :
Et ils fabriquent de fausses images du Christ, prétendant que celles-ci existaient à l’époque de Pilate (c’est-à-dire pendant la vie terrestre de notre Seigneur, et qu’elles avaient été fabriquées par Pilate)29.
Lors de la crise iconoclaste byzantine, cette tradition n’a été citée que par saint Jean Damascène ; ni les iconodules ni les iconoclastes n’y ont fait référence. Les deux groupes la jugeaient dangereuse pour leurs thèses respectives. Aussi les deux partis étaient-ils contents d’ « oublier » cette tradition.
Le judéo-christianisme
Tous les spécialistes de l’antiquité chrétienne reconnaissent l’existence d’un judéo-christianisme, même s’il existe une controverse sur la nature, l’étendue, la théologie, les pratiques liturgiques, etc. des chrétiens d’origine juive30. On pensait que cette sorte de christianisme avait perdu sa vigueur après la deuxième révolte juive contre les Romains, en 135, qu’elle s’était tournée vers l’hétérodoxie, puis désintégrée. Certaines découvertes archéologiques et études théologiques semblent confirmer au contraire qu’il existait un judéo-christianisme minoritaire et marginal, mais orthodoxe, aussi bien que des groupements hétérodoxes et que les judéo-chrétiens orthodoxes ont continué d’exister pendant plusieurs siècles.
Nous nous intéressons ici surtout au symbolisme des judéo-chrétiens et à la manière dont ils rendaient leurs symboles visibles en formes artistiques. Les fouilles archéologiques à Nazareth31 nous fournissent des résultats intéressants ; au-dessous de la chapelle byzantine que l’on estime être le lieu de l’Annonciation, les archéologues ont trouvé un autre site beaucoup plus ancien, la grotte de l’Annonciation vénérée pendant des siècles par les judéo-chrétiens de la région. Une inscription lacunaire grecque trouvée sur une colonne peut être interprétée, selon Bagatti, comme un témoignage d’une image de Marie dans la grotte32 :

1ere ligne : H... (prosterné ? Couché ?) `

2e ligne : YPO AGIO TOPO M... sous la sainte place de Marie ?)

3e ligne : H EGRAPSA EK... j’ai écrit ici les (noms ?)

4e ligne : EIKOS EYKOSM... j’ai orné l’image

5e ligne :...YTH(S) d’elle...
… Le M peut être complété de diverses façons, mais le mot « Marie » serait très approprié à cet endroit. [...] À la quatrième ligne, « EIKOS EYKOSM... » suggère deux traductions possibles selon le sens donné à « EIKOS » : a) j’ai bien arrangé ce qui lui convient » ; b) « j’ai bien orné son image ». Comme on le voit manifestement, cette inscription témoigne d’un culte de Marie ou de son image.
À un autre endroit, les archéologues ont trouvé une vraie image, un dessin d’un homme que Bagatti identifie comme la première image de saint Jean-Baptiste33. Une deuxième image d’un homme : « 19 : Plus bas, fig. 120, il y a l’image d’un homme de profil. Il semble porter un manteau à carreaux et être agenouillé. Il a 75 mm de haut34. » Concernant la nécropole de Nazareth, la tombe n° 79, Bagatti écrit ceci :
Les sculptures et les graffiti qui couvrent les murs sont les choses les plus intéressantes dans ce tombeau. Sur le mur du côté nord, à la droite après être entré, on voit un buste esquissé, un peu abîmé pendant un nettoyage, fig. 197. Sur les joues on voit des lettres... Ensuite un autre buste avec un visage semblable au précédent, fig. 198, et encore plus de lettres... Toutes ces lettres semblent avoir une relation au contexte judéo-chrétien où elles se trouvent. On a l’impression d’être dans un lieu de culte, souvent fréquenté par des fidèles35.
Il n’y a rien dans ces fouilles archéologiques relatives aux judéo-chrétiens qui établisse un lien direct avec les apôtres mais nous avons inclus ces résultats ici parce qu’il est bien possible que certains monuments découverts remontent à l’ère apostolique. Il est bien possible que d’autres appartiennent au IIe ou IIIe siècle. Il est certes difficile de fixer les dates de tous ces monuments mais il n’est pas invraisemblable du tout que certains monuments, surtout ceux de Dominus Flevit à Jérusalem et ceux de Nazareth, puissent remonter au IIer siècle. Quoi qu’il en soit, ces monuments nous placent dans une zone de transition entre la première génération de chrétiens et celles des IIe ou IIIe siècles où nous avons une plus abondante collection de monuments artistiques et littéraires concernant les paléochrétiens et les images.
L’interprétation
Il est évident que la science moderne, toujours sceptique devant le manque de preuves solides et concrètes, n’accorde pas grand poids aux traditions que nous avons citées ci-dessus. Même les chercheurs les moins sceptiques doivent finalement faire face au dernier mot : « Selon la tradition... » Nous pouvons affirmer, par contre, que très tôt, au début du `siècle dans le cas d’Eusèbe de Césarée, les chrétiens croyaient que le travail artistique était compatible avec la croyance chrétienne ; ils croyaient aussi que son approbation, ou la non-opposition, remontait à l’ère apostolique. Les artistes pouvaient même mettre leur talent au service du Christ. Pour les sceptiques, cet argument n’a pas de grande valeur dans les cas de saint Luc peintre et du roi Abgar, parce que les premiers témoignages écrits sont tardifs, 530 pour saint Luc et 350-400 pour le roi Abgar. Si nous supposons que des traditions orales précèdent toujours leurs premières rédactions écrites, nous pouvons repousser les légendes dans le passé, mais jusqu’à quelle date ? Jusqu’aux apôtres ? On ne peut rien affirmer mais, comme le détective qui connaît l’identité du criminel sans en avoir la preuve définitive, nous pensons savoir où mène la piste.
Le cas d’Eusèbe de Césarée est plus sérieux. Nous avons affaire ici à un chrétien réputé être contre les images, surtout celles du Christ, qui affirme avoir vu une statue du Christ érigée par une femme guérie par lui, donc une statue qui remonterait à l’âge apostolique. Que ce soit vraiment l’hémorroïsse elle-même qui ait érigé cette statue, nous ne pouvons ni le confirmer ni le nier, et cela importe peu. Il est certain par contre qu’Eusèbe croyait que cette dame du tsiècle avait érigé une statue du Christ, c’est-à-dire que l’histoire était authentique. Eusèbe accepte la tradition orale et pense que c’est tout à fait naturel que les chrétiens d’origine païenne honorent le Christ de cette manière. Il déclare aussi avoir vu d’autres images du Christ, de Pierre et de Paul reproduisant leurs traits physiques ; il pensait donc qu’elles étaient des copies de portraits authentiques. Eusèbe est lui-même un témoin non seulement du fait que la tradition était déjà bien établie mais aussi de ce qu’il n’y avait rien de scandaleux dans l’existence de telles images, même à l’époque des apôtres.
Pour le cas du portrait de saint Jean, dont nous entendons l’histoire dans les Actes de Jean, document qui remonte au milieu du IIe siècle, nous le considérons comme un témoignage du fait que les images existaient parmi un certain groupe de chrétiens. Le problème de la marginalité de ce groupe et de son hétérodoxie n’est pas à minimiser, mais au moins nous savons que les images chrétiennes existaient.
Les monuments archéologiques des judéo-chrétiens sont le seul témoignage susceptible d’impressionner le scepticisme de la science moderne. Comment donc situer ces découvertes vis-à-vis la question des images chrétiennes ? Si l’on accepte que les monuments sont véritablement judéo-chrétiens, ils remontent le plus loin vers le temps des apôtres et peuvent donc nous renseigner avec quelque certitude sur les attitudes et sur les pratiques paléochrétiennes envers les images.
La première chose à noter ici est que la plupart des dessins trouvés dans les fouilles sont de nature symbolique : couronne, vigne, palme, lulab, etrog, croix, charrue, étoile, la lettre tau, etc.36. À ce niveau, les dessins judéo-chrétiens ne diffèrent pas grandement de ceux des juifs de la même époque ou de l’époque antérieure. Les juifs se servaient de symboles dessinés pour exprimer leur foi37. Rien d’étonnant à ce que les juifs convertis au christianisme aient continué de faire la même chose. Nous pouvons donc affirmer que les premiers chrétiens dessinaient des objets qui avaient pour eux une valeur symbolique. Peut-on attribuer cette pratique aux apôtres eux-mêmes ? Les monuments laissent la question ouverte. En tous cas, ces dessins sont déjà une activité artistique qui ne se limitait pas à dessiner des objets inanimés ou des formes géométriques.
Dans les documents cités ci-dessus, nous avons vu le dessin d’un homme (saint Jean-Baptiste ?) et probablement une allusion à une image de Marie, dans la grotte de Nazareth, ainsi que des visages dans la nécropole de Nazareth. Certaines médailles montrent la croix personnifiée où Jésus occupe la branche supérieure de la croix. L’idée de la croix personnifiée faisait partie de la symbolique judéo-chrétienne38 et les judéo-chrétiens ont apparemment utilisé ce symbole sur des médailles. Les dessins sont très primitifs, il faut le reconnaître, mais on ne peut pas nier que ce sont des dessins d’êtres humains, voire du Christ et des anges.
Quelle date pouvons-nous donner à ces monuments ? Il est difficile d’être plus précis que de dire le IIe ou IIIe siècle, mais deux aspects des monuments sont importants pour notre argumentation. D’abord les dessins sont très primitifs, ils manquent de finesse artistique et ne sont pas colorés. Les premiers chrétiens, nous le savons, n’étaient pas en mesure de faire ou de commander des objets de luxe, ou d’une haute qualité artistique ; ce manque de raffinement nous pousse à opter pour une datation assez ancienne. Ensuite, les archéologues ont trouvé ces monuments dans un contexte judéo-chrétien et les attribuent à l’Église de la Circoncision, c’est-à-dire à des chrétiens d’origine juive, et non pas à des païens convertis. L’archéologie montre des monuments qui témoignent d’une activité artistique parmi des chrétiens qui n’hésitaient pas à dessiner des figures humaines, tout ceci dans un milieu judéo-chrétien, à une date très proche de l’âge apostolique et dans des sites étroitement liés au Nouveau Testament (Nazareth et Jérusalem). Ainsi, les premiers chrétiens, même des chrétiens juifs, ne voyaient rien de contradictoire entre l’Évangile et une imagerie non-idolâtrique mise au service du Christ. Par conséquent, à la lumière de ces nouvelles découvertes, les anciennes traditions concernant l’âge apostolique et les images paraissent un peu moins fantaisistes.
1   2   3   4   5   6   7   8   9   10   ...   19

similaire:

Note Murray, C iconNote de l’éditeur Science et perception dans Descartes
«Pourrez~vous former un plan de travail ?» Un large extrait de cette lettre d'Alain est cité dans la «Note de l'éditeur» qui se trouve...

Note Murray, C iconNote apparaît clairement. Le protocole arp
«Internet Le protocole arp» issu de CommentCaMarche net est soumis à la licence gnu fdl. Vous pouvez copier, modifier des copies...

Note Murray, C iconNote mensuelle d’analyses de Février 2016 d’
«Synthèse» de la Note mensuelle d’analyses de Février 2016 d’

Note Murray, C iconNote mensuelle d’analyses de Février 2016 d’
«Synthèse» de la Note mensuelle d’analyses de Février 2016 d’

Note Murray, C iconNote : le

Note Murray, C iconNote : 09/10

Note Murray, C iconNote de synthese 6

Note Murray, C iconNote technique

Note Murray, C iconNote preliminaire

Note Murray, C iconNote de l'auteur








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
ar.21-bal.com