Quelques mots au lecteur








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IX


Je n’avais pas oublié ce que Gratien, le futur époux de Zoé, m’avait dit : « J’attends, en gagnant cinquante sous par jour, qu’un oncle que je n’ai pas meure en Amérique ou dans les Indes, en me laissant mille écus pour m’établir à mon compte. »

Il me restait cinq mille cinq cents francs de mon gain, plus les trois cents francs que Zoé me redevait, comme disait Gratien.

Le lendemain du jour où j’avais fait à madame de Chamblay cette visite qui m’avait si fort impressionné, en soulevant un coin du voile qui couvrait sa vie, je partis pour Bernay, toujours sans rien dire à Alfred : je ne voulais pas que l’on sût où j’allais.

Au reste, cher Alfred, je dois lui rendre cette justice, c’était bien l’homme le moins questionneur qu’il y eût au monde.

Je me contentai de lui demander si, pour deux ou trois jours, je pouvais disposer d’un de ses chevaux de selle, et, sur sa réponse affirmative, je fis seller ma monture, je la chargeai d’un léger portemanteau, et, pour ne pas dénoncer mes intentions, je rejoignis par un détour la route de Bernay.

Bernay était le but de mon voyage.

Je fis reposer mon cheval à Beaumont-le-Roger ; deux heures après, j’étais à Bernay, hôtel du Lion d’or.

Je ne connaissais point Bernay ; c’était la première fois que j’y venais ; je fus donc obligé de m’informer près de mon hôte.

Je demandai d’abord où était situé le château de M. de Chamblay.

Le château de Chamblay était situé sur les collines du Cours, dans la vallée de la Charentonne. La charmante petite rivière qui donne son nom à la vallée serpentait à l’extrémité du parc, auquel elle servait de limite, un peu au-dessous de l’endroit où ses deux bras se séparent en amont de l’église de la Coulture, comme on dit là-bas, pour aller se rejoindre au-delà de la ville et continuer leur cours vers le midi.

Je n’avais pas besoin d’en savoir davantage.

Je m’acheminai vers le château.

C’était une bâtisse moderne, avec un fronton du temps de l’Empire, et les lignes droites et tristes de l’architecture du commencement du XIXe siècle.

Ce qu’il y avait de remarquable dans le château, c’était le parc au milieu duquel il s’élevait.

Il était situé à un demi-kilomètre environ des dernières maisons de la ville, ou plutôt du village qui se groupe autour de l’église.

Parmi ces dernières maisons, une charmante petite bâtisse portait un écriteau. C’était une de ces jolies et pittoresques chaumières en galandage, construites en pièces de bois et en moellons.

Les pièces de bois, peintes en vert, étaient visibles ; les contrevents étaient peints en vert comme les pièces de bois ; il y avait un toit de chaume, et, sur la crête de ce toit, tout un champ d’iris s’ouvrait, fleurissant joyeusement au soleil.

Portes et volets étaient fermés ; seulement, comme je l’ai dit, un écriteau cloué au-dessus de la porte indiquait à qui il fallait s’adresser.

Il fallait s’adresser à M. Dubois, rue de l’Église, n° 12.

La rue de l’Église était située à quelques pas de là. J’allai sonner chez M. Dubois.

C’était un vieillard : le bonhomme était allé faire sa promenade habituelle ; mais, en son absence, une petite fille que je sus être sa nièce m’offrit de me faire voir la chaumière.

J’acceptai. Elle prit la clef et marcha devant moi, de ce pas alerte et affairé de la jeunesse, toute fière d’être appelée à des fonctions plus avancées que son âge ne le comporte.

J’eusse distribué moi-même la petite maison, qu’elle n’eût pas été plus à ma convenance.

Le bas se composait d’une grande pièce pouvant servir de boutique ou de magasin, d’une petite pièce faisant salle à manger, et d’une cuisine.

À l’étage, il y avait deux chambres.

Tout cela naïvement distribué, comme dans les petites baraques de bois que l’on achète pour les enfants, et dont vingt-cinq ou trente tiennent dans une boîte avec des arbres en papier frisé.

Un petit jardin attenait à la maison. Du petit jardin et des fenêtres, on voyait le château de Chamblay.

Je demandai le prix, par année, de la location : c’était cent cinquante francs, à ce que m’assura la petite fille.

Je m’informai si la maison était à vendre.

L’enfant me répondit qu’elle n’en savait rien, et que, quant à cela, il fallait le demander à son oncle, M. Dubois. – Ce nom me frappait pour la seconde fois ; il me semblait l’avoir déjà entendu.

En ce moment, il se fit du bruit derrière moi. Je me retournai et je vis un vieillard que je reconnus facilement pour le propriétaire.

C’était un homme d’une soixantaine d’années, aux yeux petits et vifs, au nez en bec de corbin, aux cheveux grisonnants.

Nous nous saluâmes et je lui renouvelai la question que j’avais faite à sa nièce.

– Dame, me dit-il, c’est selon le prix.

Un Normand, on le sait, ne dit jamais ni oui ni non.

– Quel prix ? demandai-je.

– Le prix que vous en donneriez.

– Ce n’est pas à moi à donner un prix, c’est à vous, qui êtes le vendeur, à en demander un.

– L’écriteau ne porte pas que la maison est à vendre ; il porte qu’elle est à louer.

– Alors, vous ne voulez pas la vendre ?

– Je ne prétends point cela.

Je commençais à m’impatienter.

– Oh ! lui dis-je, mon brave homme, je suis fort pressé, faisons vite.

– Tant mieux ! dit-il.

– Tant mieux ? répétai-je.

– Oui ; j’aime à faire des affaires avec les gens pressés, moi.

– Je ne demande pas mieux que de faire affaire avec vous ; mais il faut me répondre catégoriquement.

Le bonhomme me regarda avec inquiétude.

– Qu’est-ce que cela veut dire, catégoriquement ? me demanda-t-il.

– Cela veut dire qu’il faut répondre oui ou non à cette question bien simple : Voulez-vous vendre ou ne pas vendre votre maison ?

– Si nous allions chez M. Blanchard ?

– Qu’est-ce que c’est que M. Blanchard ?

– C’est le notaire.

– Allons chez M. Blanchard.

– Allons-y.

La petite fille resta sur le seuil de la porte. Son oncle lui avait fait un signe indiquant que, probablement, nous allions revenir.

Quant à nous, nous prîmes le chemin de la maison du notaire.

L’honorable fonctionnaire était chez lui.

Nous fûmes introduits dans son cabinet par un jeune saute-ruisseau de douze ou quinze ans, qui me paraissait former tout le personnel de son étude.

Le notaire écrivait en cravate blanche, comme il convient à un notaire, et portait des lunettes vertes, non pas sur son nez, mais à son front.

Il les abaissa rapidement à notre entrée.

Je compris que les lunettes vertes de maître Blanchard lui servaient contre ses clients et non pour son papier. Maître Blanchard, lui aussi, était Normand.

– Salut, monsieur Blanchard et votre compagnie, dit le paysan, quoique maître Blanchard fût parfaitement seul. Voilà monsieur qui veut absolument acheter ma maison.

Il me montra du doigt.

– Je viens vous demander comme cela si je peux la vendre.

Le notaire me salua.

Puis, au paysan :

– Certainement que vous pouvez la vendre, mon ami, puisqu’elle est à vous.

– Ah ! c’est que je n’ai pas besoin d’argent, moi, comme vous savez, monsieur Blanchard, et je ne me déciderais à la vendre que si l’on m’en donnait un bon prix.

– Monsieur, dis-je au notaire, je suis très pressé ; ayez la bonté, si cela est en votre pouvoir, de décider monsieur à s’expliquer promptement. Sa maison n’est probablement pas la seule, à Bernay, qui soit à vendre ou à louer.

– Non, bien certainement, répondit le notaire.

– Ah ! oui, c’est sûr qu’il y en a, dit le paysan, mais pas comme la mienne.

– Pourquoi, pas comme la vôtre ?

Le paysan secoua la tête.

– Je dis ce que je dis, fit-il.

– Monsieur, répliquai-je m’adressant au notaire, je sais le prix de la location : cent cinquante francs par an.

– Qui vous a dit cela ? interrompit le paysan.

– La petite qui m’a fait voir la maison.

– C’est une petite sotte ; d’ailleurs, vous ne voulez pas la louer, ma maison, puisque vous voulez l’acheter.

– Soit, je veux l’acheter, dis-je au notaire ; je vous prie donc, monsieur, d’obtenir de votre client qu’il me dise son prix.

– Oh ! d’abord, fit le paysan, je l’ai dit à M. Blanchard, on n’aura pas ma maison à moins de six mille francs..., et encore... encore...

C’était le double de ce qu’elle valait.

Je me levai, je pris mon chapeau et saluai.

– Ah ! père Dubois ! fit le notaire.

Ces mots père Dubois me rappelaient mon entretien avec Gratien, le fiancé de Zoé.

En me voyant prendre mon chapeau, le paysan étendit les bras vers moi comme pour me retenir.

– Eh ! que diable ! monsieur, me dit-il, on ne demande pas un prix pour qu’on vous le donne.

Ce mot me frappa, tant il était commercial.

– Écoutez, mon cher monsieur, lui dis-je, un loyer de cent cinquante francs suppose à la maison une valeur de trois mille francs. Je vous donne trois mille francs de votre maison ; c’est treize cents francs de plus que vous n’avez vendu Jean-Pierre.

– Jean-Pierre !... vendu Jean-Pierre..., balbutia le père Dubois.

– Oui, votre dernier fils, celui qu’on appelait le Cuirassier.

Puis, me retournant vers le notaire :

– Monsieur, lui dis-je en tirant ma montre, il est deux heures de l’après-midi ; jusqu’à quatre heures, je vais chercher une autre maison à louer ou à vendre ; à quatre heures, je repasserai chez vous. Si votre marchand d’enfants veut vendre sa maison pour trois mille francs, je trouverai le contrat tout dressé et vous promets la préférence sur tout ce que j’aurai vu. Si le prix ne vous convient pas, je traiterai avec un autre. Adieu, monsieur ; je laisse à votre client deux heures pour réfléchir.

Et je sortis.

Je retournai à l’hôtel du Lion d’or, et, certain que le père Dubois me laisserait sa maison pour le prix que je lui en offrais, je fis seller mon cheval et m’en allai par un charmant chemin, tout en remontant la Charentonne jusqu’à Rose-Moray.

À quatre heures précises, j’étais à la porte du notaire.

J’appelai une espèce de mendiant à qui je donnai une pièce de monnaie pour tenir mon cheval, et j’entrai dans l’étude.

Le saute-ruisseau se leva vivement à ma vue, et alla ouvrir la porte de l’étude.

Je trouvai maître Blanchard à la même place et dans la même position. C’étaient sa position et sa place officielles.

– Eh bien, monsieur, lui demandai-je, le père Dubois... ?

– Le père Dubois s’est décidé, monsieur ; seulement, il veut cent francs d’épingles pour sa petite nièce.

– J’en donne trois cents, monsieur, répondis-je, à la condition que cet argent restera entre vos mains, que vous le ferez fructifier, et que vous le lui remettrez à elle-même le jour où elle aura dix-huit ans, ou le jour où elle se mariera.

– Le père Dubois va être bien attrapé, répondit en souriant maître Blanchard.

– Oui, je comprends : il comptait garder pour lui les cent francs d’épingles.

– C’est bien naturel, dit le notaire.

– Je ne suis pas tout à fait de votre avis. Mais n’importe. L’acte est-il prêt ?

– Le voici, tout signé par le vendeur.

Je pris la plume.

– Attendez, monsieur, me dit maître Blanchard ; la loi veut, sous peine de nullité, que lecture de l’acte soit faite aux parties.

Il me lut l’acte. Il portait naturellement quittance de trois mille francs.

Pendant que maître Blanchard lisait, je tirai les mille écus de ma poche et les posai sur la table en trois billets de banque.

Puis, la lecture faite, je signai.

Restait à régler les honoraires du notaire.

C’était, compris l’enregistrement, une affaire de quatre-vingt francs.

Je donnai un billet de cent francs, à la condition que les vingt francs d’excédant seraient pour le pauvre petit diable qui, à lui seul, représentait tout le personnel de l’étude.

Moyennant quoi, M. Blanchard me remit les clefs de la maison.

Je le priai de les garder jusqu’à nouvel ordre. Je saluai et sortis.

À la porte, je trouvai mon cheval, gardé non plus par le mendiant, mais par un enfant qui me venait au genou. Je voulus lui prendre la bride des mains.

– Cé-ty à té, le cheval ? me dit l’enfant dans son patois.

– Oui, cé à mé, répondis-je m’efforçant de parler la même langue.

– Faudrait le prouver, répliqua le bonhomme en tirant la bride à lui.

J’appelai le notaire, et le priai de certifier au dépositaire de mon cheval que le cheval était bien à moi.

Le notaire s’interposa, et je rentrai en possession de ma monture. – L’enfant y gagna cent sous.

– Maintenant, dit-il, le cheval est à monsié, j’en ferais serment.

Je me retournai vers le notaire.

– Voilà, lui dis-je, un bonhomme qui me fait l’effet de devoir être un fier client pour votre successeur.

Je rentrai à l’hôtel ; j’y laissai, en le recommandant, le cheval d’Alfred ; et je partis pour Lisieux par la voiture de Caen, qui passait à cinq heures.

Le surlendemain, comme je l’avais dit à Alfred, j’étais de retour à Évreux.
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