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X


Quinze jours après, je me retrouvais au Lion d’or.

Cette fois, j’étais venu à Bernay pour assister aux noces de Gratien et de Zoé, le domicile du fiancé étant à Bernay, chez le père Guillaume, maître menuisier, établi dans la Grande-Rue.

Quant à la fiancée, son domicile naturel était au château de Chamblay, dont nous avons dit la situation, et où elle avait suivi sa sœur de lait.

La comtesse s’était chargée de la toilette de la mariée, et c’est au château que le cortège devait prendre cette dernière.

Sur les trois cents francs restants de l’achat de Jean-Pierre, Gratien avait commandé un dîner au Lion d’or. Madame de Chamblay avait obtenu de son mari la permission d’y assister. Quant à lui, il avait jugé à propos de se dispenser de cette fête, qu’il regardait comme une corvée.

Dès le jour de mon arrivée, Gratien était venu me faire sa visite.

La veille du jour fixé pour le mariage, madame de Chamblay et Zoé arrivèrent à leur tour.

Je m’étais arrangé avec l’aubergiste du Lion d’or, afin qu’il envoyât, au nom de madame de Chamblay, chercher à Juvigny la mère de Zoé.

La bonne femme m’avait paru si fort désirer revoir sa petiote, comme elle appelait la comtesse, que, doutant, d’après ce qui s’était passé à l’endroit de la quête, que madame de Chamblay pût lui procurer ce bonheur, je lui avais envoyé la voiture et fait remettre cent francs pour ses petits achats, en lui écrivant que c’était de la part du nouvel acquéreur du château, mais à la condition qu’elle serait censée venue de ses propres deniers, et que, sous aucun prétexte, elle ne reconnaîtrait cet acquéreur.

Il me fut facile de lui renouveler ces recommandations, la bonne femme étant arrivée de Juvigny une heure avant que madame de Chamblay et Zoé arrivassent d’Évreux.

En entrant au château, Zoé y trouva donc sa mère, et la comtesse, sa nourrice.

Le soir, j’allais me promener du côté de Notre-Dame-de-la-Culture ; je n’avais pas vu madame de Chamblay depuis le jour où elle m’avait donné la bague pour les incendiés du Hameau. Cette bague, que je n’avais pas vendue, comme on s’en doute bien, au bijoutier d’Évreux, mais que je m’étais contenté de payer au prix de l’estimation, je la portais sur ma poitrine, pendue à mon cou par une chaîne d’or de Venise, mince et flexible comme un fil de soie.

Je n’avais pas l’espoir de voir la comtesse ; cependant, j’étais malgré moi attiré du côté où elle habitait.

Je sortis de la ville à la nuit tombante, je suivis les bords de la Charentonne, et je me trouvai, au bout de quelques instants, au bas de l’escalier qui conduit à Notre-Dame-de-la-Culture.

Je montai cet escalier et me trouvai dans un petit cimetière, véritable cimetière de province, mélancolique comme celui de Gray. À la lueur de ces derniers rayons de soleil qui s’allongent et resplendissent comme des lances de lumière, je lus quelques épitaphes qui attestaient et la simplicité des morts et la naïveté des survivants.

Puis j’entrai dans l’église.

Je croyais la trouver solitaire, je me trompais : une femme priait dans un coin.

La vue de cette femme dont je ne pouvais apercevoir le visage, enveloppé qu’il était dans les plis d’un grand châle, me fit tressaillir.

Une voix murmura, non pas à mon oreille, mais à mon cœur : « C’est elle ! »

Je m’arrêtai court, et portai ma main à ma poitrine.

La respiration me manquait.

Je repris, non pas mes forces, mais ma volonté, et j’allai, dans le coin le plus sombre de l’église, m’appuyer au pilier voisin de celui qui supportait l’eau bénite dans une coquille de marbre.

De là, mon regard s’arrêta sur elle.

Un de ces derniers rayons dont j’ai parlé tout à l’heure, et à la lueur desquels j’avais lu les épitaphes, traversaient un des vitraux qui donnaient du jour à l’église, et, passant à travers l’auréole dorée d’un saint, faisait resplendir la jeune femme comme un être qui a déjà cessé d’appartenir à la terre.

Mais, comme je l’ai dit, le jour s’en allait mourant ; le rayon commença donc à pâlir peu à peu, et finit par s’éteindre.

Pourquoi mon cœur se serra-t-il à cette vue, comme si cette lumière, que le ciel jaloux lui reprenait, eût été son âme, qui, exilée un instant en ce monde, remontait à sa patrie première, le ciel ?

Bientôt elle ne fut plus éclairée que par la lueur grisâtre du crépuscule, et un mouvement qu’elle fit m’annonça que sa prière était finie ou allait finir.

Malgré moi, je me rappelai le vers d’Hamlet :

Nymph, in thy orisons,

Be al my sins remember’d1.

Elle se leva, baisa le pied droit de la statue de la Vierge, celui qui était posé sur la tête du serpent ; puis, s’acheminant vers le tronc des pauvres, elle y laissa tomber une pièce de monnaie.

Je savais, et le Seigneur le savait aussi, combien une aumône, si faible qu’elle fût, lui était difficile à faire.

L’obole donnée aux pauvres, elle s’approcha du pilier pour prendre de l’eau bénite ; mais alors je sortis de l’ombre qui me cachait, et, étendant la main, je trempai le bout de mes doigts dans la coquille et les lui présentai humides.

Elle me reconnut, laissa échapper une légère exclamation : je crus la voir pâlir sous son voile ; mais elle étendit à son tour sa main dégantée, toucha le bout de mes doigts du bout des siens, fit le signe de la croix et sortit.

Je la suivis des yeux jusqu’à ce que la porte se refermât derrière elle et que j’eusse cessé d’entendre le bruit de ses pas ; alors je fis le signe de la croix à mon tour, et à mon tour j’allai m’agenouiller sur la chaise qu’elle venait de quitter.

Je ne dirai pas que j’y fis ma prière : je ne sais point de prière. Lorsque j’entre dans une église, c’est plutôt pour méditer que pour prier. Si j’ai une faveur à demander à Dieu, si j’ai à le remercier d’une faveur accordée, c’est avec des paroles, non pas gardées au fond de ma mémoire, non pas empruntées à un livre, mais qui s’échappent de mon cœur, souvent à l’état de pensées, et sans même se formuler par des mots, que je m’adresse à lui. L’état dans lequel j’entre, sans atteindre à l’extase, s’élève au-delà du rêve. Pareil à ces enfants qui, dans un songe, croient voler, mon âme prend des ailes et monte doucement au-dessus de la vie réelle ; alors, je m’entretiens avec Dieu, non pas comme Moïse au Sinaï, en face du buisson ardent et au milieu des éclairs, mais comme fait l’oiseau qui chante, comme fait la fleur qui parfume, comme fait l’eau qui murmure. Je ne suis plus un homme qui prie, je suis un être qui adore. Je ne me tourne pas vers tel point du ciel ou de la terre ; je dis : « Que tu viennes du nord ou du midi, de l’orient ou de l’occident, je sais où tu vas. Porte mon souffle au Dieu par lequel je vis et que je bénis pour m’avoir mis dans le cœur tant d’amour et si peu de haine. »

Et je sors le cœur calme et confiant, et cependant plein de mélancolie ; mais cette mélancolie, Dieu le sait, ce n’est point du doute, ce n’est point du regret, c’est de l’humilité.

Avait-elle pensé à moi, en priant ? Je l’ignore ; mais ce que je sais, c’est qu’elle fut au fond de tout ce que je dis au Seigneur.

Il faisait nuit sombre quand je me levai ; ce n’était plus un rayon de soleil qui passait à travers le vitrage, c’était un rayon de lune ; il éclairait la Vierge d’une teinte bleuâtre, qui lui donnait l’apparence d’une statue d’argent.

J’approchai mes lèvres de son pied, que je baisai avec une pieuse vénération.

Puis j’allai au tronc des pauvres. J’avais cru voir que c’était une pièce de deux francs qu’elle y avait laissée tomber. Je cherchai dans ma poche, j’y trouvai une pièce pareille. Je donnai ce qu’elle avait donné, et je sortis de l’église.

De la partie la plus élevée du cimetière, je voyais le château.

Une seule fenêtre en était éclairée ; c’était évidemment la sienne.

Cette fenêtre, on la voyait de l’église, et l’on devait la voir de la maison du père Dubois.

Je ne sais pourquoi je remarquai ce détail ; il ne s’était pas présenté à mon esprit lorsque, quinze jours auparavant, j’avais acheté la maison.

En ce moment, il s’y présenta, et, au lieu de me réjouir, cette pensée me serra le cœur.

Avais-je le pressentiment de ce que je devais souffrir un jour, en regardant cette lumière ?

Je m’assis sur un banc, et je restai là jusqu’à ce qu’elle fût éteinte.

Je retraversai mon petit cimetière, dont les pierres blanchissaient dans la nuit ; un rossignol chantait dans un buisson de rosiers qui couvrait la tombe d’une jeune fille. En m’entendant passer, il se tut.

Les pas d’un vivant effrayaient ce courtisan des morts.

Je descendis l’escalier ; je me retrouvai près de la Charentonne, et je rentrai à l’hôtel.

Il était plus de minuit ; cinq ou six heures venaient de passer avec la rapidité de l’éclair.

Je me couchai en pensant à la petite chambre virginale du château de Juvigny, et je m’endormis avec la bague d’Edmée sur les lèvres.

Pourquoi, à partir de ce soir-là, fut-elle pour moi Edmée, et non plus madame de Chamblay ?

Le lendemain, à neuf heures du matin, Gratien était à l’hôtel du Lion d’or ; il me trouva prêt. Le mariage avait lieu à la mairie à dix heures du matin, et à onze heures à l’église.

Le brave garçon venait me prier, attendu que j’étais le seul monsieur, de vouloir bien donner mon bras à la comtesse.

Je frissonnai, et il dut me voir pâlir. L’idée de ce bras s’appuyant sur le mien me bouleversait le sang.

Je commençais à comprendre que j’aimais insatiablement Edmée, et cependant, chose étrange, je n’étais point jaloux de son mari.

– Le comte n’y sera donc pas ? demandai-je à Gratien.

Il se mit à rire.

– Oh ! M. le comte est trop fier pour venir à la noce de pauvres gens comme nous, répondit-il.

– Et la comtesse n’est pas trop fière, elle ? demandai-je.

– Elle, fit Gratien, c’est une sainte.

– Mais, ajoutai-je, je la connais à peine, je n’oserai pas lui offrir mon bras.

– Bon ! dit Gratien, laissez donc ! ça ira tout seul... Vous ne pouvez donner votre bras à une paysanne, pas plus qu’elle ne peut donner son bras à un paysan.

– Sans doute elle ira à l’église en voiture, et je n’aurai pas de bras à lui donner.

– Elle, aller en voiture, quand nous irons à pied, pauvre chère dame ! vous ne la connaissez pas. Elle ira à pied comme nous ; d’ailleurs, il n’y a qu’un pas du château à l’église. Mais, ajouta Gratien, on nous attend au château à dix heures moins un quart ; ne nous faisons pas attendre.

– Je comprends : tu es pressé de voir comment la couronne d’oranger va à Zoé.

– Oh ! je suis tranquille, dit Gratien, elle ne la blessera pas.

– Alors, partons.

Tout le long de la route, nous recrutâmes des jeunes garçons amis de Gratien ; les uns nous attendaient sur le pas de leur porte, les autres au coin des rues.

Toutes les jeunes filles amies de Zoé s’étaient réunies au château.

Au bout de la ville, deux joueurs de violon attendaient avec des rubans à leurs instruments.

Ce n’était point la solennité antique, mais c’était peut-être la tradition.

Nous arrivâmes au château, annoncés par les accords tant soit peu criards de nos musiciens ; la grille était ouverte.

Cinq ou six jeunes filles impatientes attendaient sur la pelouse.

Nous les entendîmes crier : « Les voilà ! les voilà ! » et nous les vîmes se précipiter vers le perron.

– Mais, dis-je à Gratien, j’y pense, je n’ai point à donner le bras à madame de Chamblay : c’est elle qui conduira Zoé, et moi qui vous conduirai, si vous le voulez bien.

– Oui, dit-il, en allant ; mais, en sortant, une fois que ma femme sera ma femme, est-ce que vous croyez que je ne lui donnerai pas le bras ?

– C’est juste, fis-je.

Nous étions arrivés ; Gratien monta légèrement les cinq ou six marches du perron ; mais à la porte il s’arrêta.

– Bon ! dit-il, et moi qui allais entrer avant vous. Entrez, entrez : à tout seigneur, tout honneur.

Je poussai la porte.

Madame de Chamblay, debout, arrangeait ou faisait semblant d’arranger la couronne d’oranger sur la tête de Zoé.

Il me sembla que la main lui tremblait.

Je donnai une poignée de main à Zoé, et saluai respectueusement la comtesse.

Zoé jeta les yeux sur la pendule ; elle eût eu bien envie de reprocher à Gratien de s’être fait attendre ; mais il n’y avait pas moyen, nous étions de deux minutes en avance.

Je regardai autour de moi ; dans un coin du salon, j’aperçus la bonne vieille Joséphine qui joignait les mains vers moi en signe de remerciement.

On se mit en marche, la mariée en tête, ayant à sa droite sa mère, à sa gauche la comtesse ; – celle-ci n’avait voulu que la seconde place ; – puis venait le marié entre son oncle et moi ; Gratien n’avait plus ni père ni mère.

Le reste de la noce suivait, chaque garçon ayant pris le bras de la fille qui lui plaisait le plus.

À la campagne, c’est bien souvent aux noces que se nouent les futurs mariages.

Selon la coutume, les deux fiancés commencèrent à être unis de par la loi ; puis, de la mairie, on passa à l’église.

Je me mis à la gauche de Gratien, et la comtesse se mit à la droite de Zoé. Ce fut le bedeau qui nous fit prendre nos places. Nous étions de cinq minutes en avance ; le prêtre était encore dans la sacristie.

À onze heures sonnantes, il en sortit et passa devant moi.

En le voyant apparaître au seuil de la sacristie, j’éprouvai une sensation étrange ; je n’avais jamais vu cet homme, et, cependant, il me sembla que je le reconnaissais. Quelque chose de froid me toucha le cœur.

Je regardais ces lèvres minces, ce nez pointu, ces petits yeux perdus sous leur arcade sourcilière, ces cheveux rares et plats, encore noirs, collés aux tempes.

Je m’approchai du marié.

– Est-ce que cet homme ne s’appelle pas l’abbé Morin ? lui demandai-je.

– Oui, me répondit-il étonné.

– Un brave homme ?

– Heu ! heu !

Je regardai madame de Chamblay ; elle était pâle comme une morte.

En passant, le prêtre avait jeté sur elle un singulier regard.

Un étranger eût juré que c’était un regard de haine ; je ne qualifierai point ce regard ; mais comment se fit-il que, tout à coup, cette jalousie que, malgré l’amour que je portais à la femme, je n’éprouvais point pour le mari, comment se fit-il que je l’éprouvai contre cet homme ?

Je me rappelai avec quelle intonation Zoé m’avait dit : « C’est le prêtre qui a fait ce mariage-là. »

À partir de ce moment, je ne vis plus rien, je n’entendis plus rien.

Mon esprit était tombé dans l’abîme des conjectures.

Il me sembla seulement que, deux ou trois fois pendant l’office, cet homme, en se retournant, m’avait transpercé de son regard.

À chaque fois, j’avais senti comme une aiguille glacée qui me serait entrée dans le cœur.

Il était évident que, cet homme et moi, nous étions destinés à nous haïr.

La messe terminée, il repassa devant moi pour rentrer dans la sacristie, comme il y avait passé pour venir à l’autel. Je me reculai instinctivement, le suivant du regard jusqu’à ce qu’il eût disparu.

Mais, en son absence, la fascination se continua ; je restai immobile à la même place, et il fallut que Gratien me poussât du coude en me disant : « Eh bien, nous partons ! » pour me tirer de cette espèce de torpeur.

Il venait, comme il me l’avait annoncé, de prendre le bras de sa femme ; madame de Chamblay semblait attendre le mien.

J’allai vivement à elle, je lui pris la main, la mis sur mon bras, et, serrant le bras contre mon cœur, je l’entraînai.

– Eh bien, me demanda-t-elle étonnée, que faites-vous donc ?

– Je vous emmène loin de cet homme, lui dis-je ; cet homme, c’est votre mauvais génie.

– Oh ! taisez-vous, taisez-vous ! dit-elle.

Et je la sentis trembler de tout son corps ; mais, comme moi, elle pressa le pas ; comme moi, elle sembla avoir hâte de s’éloigner du prêtre.
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