Quelques mots au lecteur








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XI


Je ne respirai qu’en sortant de l’église, qu’en sentant le grand air, qu’en revoyant le jour.

D’ailleurs, un incident se passait qui devait naturellement ramener mes idées à la vulgaire réalité.

Le facteur attendait Gratien à la sortie de l’église. Il lui remit une lettre avec le timbre du Havre.

Elle contenait ces mots :

 

« Votre oncle Dominique est mort ; il vous a laissé une petite maison, rue de l’Église, n° 12. Le dernier désir qu’il a exprimé, c’est que votre dîner de noces se fit dans cette maison.

» L’exécuteur testamentaire. »

 

Gratien relut la lettre deux fois.

– Ah ! par exemple, dit-il, en voilà une farce !

Et il passa la lettre à sa femme.

Zoé la lut et la passa à la comtesse.

La comtesse me regarda ; je vis qu’elle avait tout deviné.

– Que dites-vous de cela, madame la comtesse ? demanda Zoé.

– Oui, qu’en dites-vous ? insista Gratien. Quant à moi, je trouve que ce n’est pas une plaisanterie à faire à un mari le jour de sa noce ; ça lui fait venir l’eau à la bouche.

– Peut-être n’est-ce point une plaisanterie, dit la comtesse.

– Que voulez-vous que ce soit ? demanda Gratien. Jamais, au grand jamais, je n’ai eu qu’un oncle ; le voilà, et il s’est, Dieu merci, gardé de jamais rien me donner. N’est-ce pas, mon oncle ?

– N’importe ! dit la comtesse, passons devant la maison n° 12.

– Mais la maison n° 12 est au père Dubois ! fit Gratien.

– Il a bien vendu ses trois fils, dit la comtesse, il a bien pu vendre sa maison.

Puis, se retournant vers moi :

– N’est-ce pas votre avis ? me dit-elle avec un si charmant sourire, qu’il semblait avoir pour but de chasser tout nuage de mon esprit, de quelque part que ce nuage vînt.

– Comment oserais-je être d’un autre avis que le vôtre ? lui dis-je. Allons au n° 12 !

– Cependant... dit Gratien.

– Fais donc ce qu’on te dit, grosse bête ! interrompit Zoé ; peut-être bien qu’on voudrait et qu’on pourrait se moquer de nous ; mais qui pourrait et qui voudrait se moquer de madame la comtesse ?

Et Zoé me regardait en disant ces mots.

– Dieu m’est témoin que ce n’est pas moi, lui dis-je. Aussi, si madame la comtesse veut se risquer avec moi, je vais lui montrer la route.

– Laissez passer M. de Villiers, dit Zoé en se rangeant.

Nous passâmes, la comtesse et moi.

Au bout de cinq minutes, nous étions à la porte du n° 12.

La plus grande activité régnait dans la maison ; les garçons de l’hôtel du Lion d’or, le patron en tête, achevaient de dresser la table dans l’atelier du rez-de-chaussée, dont les murs étaient tapissés d’outils de menuiserie, scies, rabots, varlopes, ciseaux, etc., etc. La cuisine était flamboyante, et la petite salle à manger, transformée en office pour cette occasion extraordinaire, présentait, sur une espèce d’amphithéâtre, les vins destinés au repas et le dessert qui devait le clore.

– Peste ! dit Gratien en jetant un regard rapide sur tous les objets, l’oncle Dominique fait bien les choses !

– Alors, dit gaiement Zoé, le rez-de-chaussée te convient ?

– Mais oui, mais oui, répondit Gratien ; c’est très gentil comme cela.

– Il faudrait visiter le premier, dis-je, pour savoir s’il est autant de votre goût que le rez-de-chaussée.

– Ah ! oui, dit Zoé en reprenant le bras de son mari, allons voir le premier.

– Venez-vous voir le premier, vous autres ? dit Gratien aux jeunes gens et aux jeunes filles de la noce.

Puis, à moi et à madame de Chamblay :

– Je ne vous pousse pas à prendre cette peine, dit-il ; je présume que vous le connaissez.

La comtesse allait répondre que non. Je l’arrêtai.

– Laissez-vous mettre de moitié dans le peu que j’ai pu faire, madame, lui dis-je, et, si ce peu mérite une récompense, cette récompense sera doublée et dépassera de beaucoup le mérite de l’action.

– Oui, me dit-elle, mais à la condition que vous me raconterez tout cela.

– Oh ! tout cela est bien court, madame, lui dis-je en lui montrant la porte du jardin, qui était ouverte et à travers laquelle on voyait des arbres fruitiers et des plates-bandes de fleurs.

Elle se dirigea vers le jardin, ou plutôt suivit l’impulsion que je lui donnai, et, bientôt, nous nous trouvâmes sous un berceau de vigne si épais, que pas un rayon du soleil n’arrivait jusqu’au sol.

– Si court que ce soit, voyons, dit-elle ramenant la conversation sur le cadeau que je faisais aux jeunes époux.

– J’ai eu l’honneur de vous dire, madame, la première fois que j’eus le bonheur de vous voir, que, sans jouer jamais, j’avais cependant gagné au jeu une somme assez forte.

– Cette somme montait à sept mille trois cents francs ?

– D’après ce que vous m’aviez raconté de Zoé et de Gratien, j’eus l’idée d’appliquer cette somme à leur établissement et de sanctifier ainsi un or dont la source, à mes yeux, n’était point parfaitement pure. Je donnai, comme vous savez, deux mille francs à Zoé pour le rachat de son mari, j’en employai trois mille à l’achat de cette maison, que je n’ai achetée que comme leur prête-nom commun, afin qu’elle fût un bien de communauté. Enfin, avec les deux mille trois cents francs restants, j’ai acheté les outils et les meubles. Vous voyez qu’il n’en coûte pas cher pour faire deux heureux.

– Plus heureux que les heureux, celui qui peut en faire ! dit la comtesse en me serrant le bras avec sa main.

Puis, quoique en continuant de marcher, elle tomba dans une rêverie profonde, qui, de la mélancolie, passa à la tristesse.

Bientôt, je vis deux larmes poindre dans ses yeux et trembler au bout de ses longs cils, puis, pareilles à deux gouttes de rosée, tomber sur l’herbe.

Sans songer que j’étais là, elle porta son mouchoir à ses yeux.

Je la laissai pendant un instant tout entière à ses pensées.

Puis, le plus doucement que je pus, pour ne pas la tirer brusquement de sa rêverie :

– J’ai bien envie de hasarder une chose, madame.

Elle leva sur moi ses grands yeux d’azur tout mouillés encore.

– Laquelle ?

– C’est que je sais quel souvenir vous fait pleurer.

– Vous ? dit-elle.

Puis, secouant la tête avec un triste sourire :

– C’est impossible !

– Vous pensez au château de Juvigny.

– Moi ? dit-elle en me regardant avec une espèce d’effroi.

– Vous pensez à cette petite chambre tapissée de mousseline blanche tendue sur du satin bleu de ciel.

– Mon Dieu ! fit la comtesse.

– Vous faites en pensée votre prière à cette petite Vierge de marbre, dépositaire de votre couronne et de votre bouquet d’oranger.

– Qu’elle a gardés fidèlement, dit la comtesse avec un sourire d’une tristesse plus profonde encore que le premier.

– J’avais donc raison, repris-je, lorsque je vous disais que je savais ce que vous pensiez.

– J’ignore, monsieur, dit la comtesse, en vertu de quel don du ciel vous lisez ainsi dans les cœurs ; mais ce que je ne mets pas en doute, c’est que ce don vous a été fait pour la consolation des affligés.

– Mais, si les affligés veulent que je les console, madame, encore faut-il qu’ils me disent la cause de leur affliction.

– Puisque vous la connaissez, qu’ont-ils besoin de vous la dire ?

– Ne sentez-vous pas, madame, que la première consolation d’une douleur est de la verser dans un cœur ami ? La liqueur qui déborde d’une coupe tient facilement dans deux ; parlez-moi de Juvigny, madame, des jours bénis que vous y avez passés ; pleurez en m’en parlant, et vous verrez que vos larmes emporteront la première amertume de votre chagrin.

– Oui, je l’avoue, dit la comtesse sans que j’eusse besoin de la prier davantage.

Et, comme si elle-même eût éprouvé ce besoin de pleurer auquel je la sollicitais :

– Oui, répéta-t-elle, ce fut une grande douleur pour moi lorsque j’appris que Juvigny était vendu, et j’en voulus à M. de Chamblay, non point d’avoir vendu la terre, non point même d’avoir vendu le château, mais de ne point m’avoir prévenue, afin que j’enlevasse de cette petite chambre, que vous connaissez je ne sais comment, tous ces objets de mon enfance et de ma jeunesse, dont chacun était un souvenir pour mon cœur... Si seulement, ajouta la comtesse, si seulement j’avais pu rentrer dans cette chambre une dernière fois, prendre congé pour toujours de ces objets chéris, faire ma prière aux pieds de ma pauvre petite Vierge, je n’eusse pas été consolée, sans doute, mais ma douleur eût été moins grande. Dieu ne m’a pas même donné cette consolation... – Parlons d’autre chose, monsieur.

– Un dernier mot, madame : ce que vous n’avez point obtenu de votre mari, ne pouvez-vous donc l’obtenir de l’acquéreur du domaine ? Il n’a, pour tenir aux objets que vous regrettez, aucun des motifs qui les rapprochaient de votre cœur. Il vous permettra de les revoir, de les emporter même. Il faudrait des circonstances particulières et presque impossibles pour que cet acquéreur attachât à ces objets une importance égale à celle que vous y attachez vous-même ; une démarche de votre part, un mot, une lettre...

– Je ne le connais aucunement ; il habite Paris, m’a-t-on dit ; je ne sais pas même son nom.

J’allais insister, lorsque j’entendis une voix de petite fille qui appelait « Maman ! » et qui, en se rapprochant, répétait cette appellation.

Au même instant, je vis paraître au bout du berceau une enfant de cinq à six ans qui, accourant, vint se jeter dans les bras de la comtesse.

Cette enfant avait appelé la comtesse « Maman ! »

Je me sentis comme frappé au cœur ; je dus devenir très pâle, et me soutins en m’appuyant au berceau.

La comtesse se baissa pour embrasser la petite fille, mais sans y mettre l’empressement d’une mère.

En se relevant, elle jeta les yeux sur moi, et, me voyant pâle et tremblant :

– Qu’avez-vous donc ? me dit-elle. Vous souffrez, il me semble !

– On m’avait dit que vous n’aviez point d’enfant, madame, dis-je d’une voix à peine intelligible.

Elle me regarda d’un air étonné.

– Eh bien ? demanda-t-elle.

– Eh bien, madame, cette enfant vous appelle sa mère.

– Sans qu’elle soit ma fille, monsieur ; on a mis cette enfant près de moi pour me faire faire une bonne action.

Cette fois, la comtesse sourit encore ; mais il me sembla qu’il y avait dans ce sourire plus d’amertume que de tristesse, surtout lorsqu’elle appuya sur ces mots : « Pour me faire faire une bonne action. »

Mais, de tout cela, je ne vis et n’entendis qu’une chose : c’est que la comtesse n’avait point d’enfant.

Par un mouvement irréfléchi, et auquel elle n’eut pas le temps de s’opposer, je saisis sa main, et la portai à mes lèvres.

– Oh ! merci, m’écriai-je, merci !

La comtesse jeta un faible cri et arracha sa main des miennes.

– Nathalie ! dit-elle.

Je regardai autour de moi et vis, en effet, une femme à cette même extrémité du berceau par laquelle la petite fille était apparue.

M’avait-elle vu prendre la main de la comtesse ? avait-elle vu le mouvement qui en avait été la suite ?

Ce qu’il y a de certain, c’est que sa présence avait causé le cri échappé à la comtesse, et probablement aussi la brusquerie du mouvement par lequel, de son côté, elle m’avait arraché sa main.

– Qu’est-ce que Nathalie ? lui demandai-je.

– Une femme qui m’est donnée pour m’espionner.

– Et c’est la mère de cette petite fille ?

– Oui.

Puis, s’adressant à la nouvelle venue :

– Venez ici, Nathalie, dit-elle ; pourquoi restez-vous là-bas ?

– Je ne savais pas si je pouvais m’approcher, dit la femme d’une voix sèche et presque haineuse, de cet accent enfin qu’ont les mauvaises natures qui ne peuvent pardonner le bien qu’on leur a fait.

– Et pourquoi ne pourriez-vous pas vous approcher ? demanda la comtesse.

Nathalie ne répondit pas.

– Qui a permis qu’Élisa vînt ici ? continua la comtesse.

– M. l’abbé Morin, qui a dit qu’il fallait donner un peu de plaisir à cette enfant.

– Élisa eût eu plus de plaisir à jouer avec les petites filles de son âge qu’à venir à cette noce.

– Madame ordonne-t-elle qu’on la reconduise à sa pension ?

– Non ; puisqu’elle est ici, qu’elle y reste.

– Remercie madame, Élisa, dit Nathalie en pinçant ses lèvres minces et blêmes.

– Merci, maman comtesse, fit la petite fille.

La comtesse l’embrassa.

– L’enfant restera avec moi, dit la comtesse. – Allez.

Nathalie se retira ; la petite resta avec nous.

En ce moment, on entendit des cris joyeux. C’était toute la noce qui faisait irruption dans le jardin. Je pensai que Gratien et Zoé nous cherchaient. Sans doute, madame de Chamblay pensa la même chose ; car, d’un mouvement instinctif, nous sortîmes tous deux du berceau qui nous abritait et nous nous montrâmes.

Les mariés vinrent à nous.

Zoé était toute rougissante.

– Ah ! par ma foi, dit Gratien, en voilà un oncle qui n’oublie rien ; il a pensé à tout, même au berceau de son petit-neveu, qui n’est pas encore fait.

– Mais, dit un gros paysan réjoui, – qui se fera.

– S’il plaît à Dieu et à madame Gratien ! dit le marié en levant joyeusement son chapeau en l’air. Et maintenant, ajouta-t-il, quand madame la comtesse voudra, on se mettra à table.

La comtesse prit mon bras, très simplement, et comme une chose naturelle, et nous nous acheminâmes vers la maison.
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