Quelques mots au lecteur








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XII


Mon intention n’est point de vous raconter, service par service, lazzi par lazzi, le dîner de Gratien. La mère de Zoé et la comtesse furent placées à la droite et à la gauche du marié ; on nous mit, l’oncle de Gratien et moi, à la gauche de la mariée.

L’abbé Morin n’était pas venu, sous prétexte que, le samedi étant jour maigre, il désirait dîner chez lui, son ordinaire des jours maigres étant non seulement frugal, mais même sévère.

J’étais placé en face de la comtesse, et, malgré moi, je ne la perdais pas de vue.

Zoé se pencha à mon oreille.

– Ne regardez pas madame comme cela, dit-elle ; Nathalie a les yeux sur vous.

Je jetai à mon tour les yeux sur Nathalie.

Il serait difficile d’exprimer le sentiment d’envie qui se peignait sur le visage de cette créature, en voyant son enfant assise à table, tandis qu’elle, debout, et servant les autres, était reléguée au rang des domestiques.

Le dîner fut long, et je sentais la fatigue que j’éprouvais s’abattre sur la comtesse elle-même.

Enfin, on se leva de table.

– Ne vous approchez pas de madame de Chamblay, me dit Zoé ; allez vous promener au jardin, et, dans un instant, j’irai vous dire ce qu’il y a d’arrêté pour le reste de la journée.

Je m’éloignai de l’air le plus indifférent possible, heureux qu’il y eût entre la comtesse et moi une espèce de mystère dont Zoé était le fil.

J’allai m’asseoir sur un banc au bout du berceau de vigne, et, là, je repassai dans mon esprit tous ces petits événements à peine perceptibles pour un étranger, et qui cependant avaient une énorme importance pour moi.

Mais ce qui apparaissait comme le contour le plus visible dans les lointains de ma pensée, c’était ce prêtre dont la vue m’avait produit une si étrange sensation.

Il n’y avait pas à s’y tromper, la même sensation avait été produite sur la comtesse ; je l’avais sentie frissonner tandis que je l’entretenais, frémir lorsqu’elle m’avait dit : « Taisez-vous ! »

Puis les autres détails repassaient par ma pensée : je me demandais pourquoi cette petite fille appelait madame de Chamblay maman comtesse, à quel propos elle se trouvait, pour ainsi dire, introduite dans la famille.

« C’est une bonne action que l’on m’a fait faire », m’avait dit Edmée avec une singulière intonation.

Si peu que je la connusse, il me semblait que, lorsqu’il s’agissait de bonnes actions, il n’y avait pas besoin de les lui faire faire.

Puis ce mot qu’elle m’avait dit sur Nathalie, lorsque je lui avais demandé qui elle était : « Une femme qui m’est donnée pour m’espionner. »

Pour le compte de qui Nathalie espionnait-elle la comtesse ?

Pour le compte de son mari, sans doute.

Mais M. de Chamblay n’avait pas les allures d’un homme assez jaloux pour faire espionner sa femme.

Serait-ce donc pour le compte du prêtre ?

J’en étais là de mes réflexions, et je les creusais aussi profondément que je le pouvais, mon front appuyé dans ma main, lorsqu’il me sembla qu’un corps opaque s’interposait entre moi et le soleil couchant.

Je relevai la tête : Zoé était devant moi.

– Eh bien ? lui demandai-je.

– Voici ce qui est convenu, dit-elle ; madame la comtesse, qui ne peut pas avoir l’air de s’amuser avec des paysans comme nous, est retournée au château, et ne reviendra que pour ouvrir le bal.

– On danse donc ?

– La belle demande ! Est-ce qu’il y a une bonne noce sans cela ?

– Alors, tu dis que la comtesse revient pour ouvrir le bal ?

– Oui, avec Gratien ; vous lui faites vis-à-vis avec moi, si vous voulez bien me faire l’honneur de m’inviter pour la première contredanse.

– Je crois bien !

– Après quoi, vous dansez avec madame la comtesse, et, moi, je vous fais vis-à-vis avec Gratien.

– Bravo !

– Ai-je bien arrangé cela ?

– Si bien, que je meurs d’envie de t’embrasser, tant je suis content.

– Oh ! embrassez.

– Et Gratien ?

– Gratien sait bien que je l’aime, allez, et vous m’embrasseriez vingt fois, qu’il ne serait pas jaloux.

Je tendais le bras, en effet, pour attirer Zoé à moi, lorsque, en levant la tête, j’aperçus la comtesse à cette même fenêtre où, la veille, j’avais vu une lumière : c’était donc bien sa chambre.

Au mouvement que je fis, Zoé se retourna.

– La comtesse ! lui dis-je.

Zoé lui sourit avec ce bon et doux sourire de reconnaissance qui va si bien à un jeune visage.

La comtesse lui fit un signe de la main, et me fit, à moi, une inclination de tête.

Je me levai, je restai debout, et la regardai immobile et muet.

Elle ferma la fenêtre.

Je retombai assis sur le banc.

Au bout de quelques secondes, j’entendis un soupir, je regardai Zoé ; elle secoua la tête, et, d’un air triste :

– Vous l’aimez, pauvre monsieur ! dit-elle.

– Oh ! comme un fou ! lui répondis-je, comprenant que je n’avais rien à craindre de la part de celle à qui je faisais un pareil aveu.

– Je vous plains, alors, dit Zoé.

– Et pourquoi me plains-tu ?

– Parce que vous vous préparez de grandes douleurs.

– Tant mieux !... Je préfère souffrir pour elle, plutôt que d’être heureux avec une autre.

– Oui ; mais peut-être ne souffrirez-vous pas seul.

– Veux-tu dire qu’elle pourrait m’aimer, Zoé ? m’écriai-je.

– Le ciel l’en garde ! s’écria Zoé.

– Et pourquoi cela ?

– Mais parce que c’est un malheur, il me semble, d’aimer un autre homme que son mari.

– Cependant, quand on n’aime pas son mari...

– Qui vous dit que madame la comtesse n’aime pas M. le comte ?

– Personne, tu as raison.

Je restai un instant muet ; puis, saisissant les deux mains de la jeune femme :

– Tiens, lui dis-je, Zoé, il faut que tu me dises tout.

– Tout quoi ? demanda-t-elle.

– Ce que c’est que ce prêtre, ce que c’est que cet enfant qui l’appelle maman comtesse, ce que c’est que cette femme qui la surveille et que l’on appelle Nathalie.

– Le prêtre est celui qui a marié madame la comtesse, dit Zoé avec une certaine hésitation.

– La première ou la seconde fois ?

– La seconde ?... Vous savez donc que madame a été mariée une première ?

– Est-ce un secret ?

– Non.

– Ô Zoé, Zoé, tu pourrais dire tant de choses si tu voulais !

– Les secrets de madame ne sont pas à moi, dit-elle en hochant la tête.

– Tu as raison, et je me mépriserais moi-même si je t’interrogeais. Mais si tu savais combien tous ces mystères me tourmentent !

– Mais où voyez-vous donc des mystères ?

– Cette blessure à la tête, la première nuit de ses noces...

– Qui vous a dit cela ? demanda Zoé en tressaillant.

– Tu vois que je le sais ?

– N’en parlez jamais à madame, n’est-ce pas ? dit la jeune femme en joignant les mains.

– Tu vois bien qu’il y a des mystères dans sa vie ; c’est comme cet enfant qu’on lui a imposé.

– La petite Élisa ?

– Oui.

– Rien de plus simple : M. de Chamblay, n’ayant pas d’enfant, a désiré que sa femme adoptât cette petite fille pour se faire une distraction.

– Oui, et pour que Nathalie pût l’espionner tout à son aise, n’est-ce pas ?

Zoé ne répondit point.

– Je déteste cette fille, continuai-je ; c’est le type de l’envie, de la haine, de la fausseté ; pendant le dîner, elle jalousait son enfant, qui était à table, tandis qu’elle était debout et servait.

– Je ne défends pas Nathalie, dit Zoé ; mais est-ce dans les choses naturelles que la mère serve l’enfant, que l’enfant soit assis à table et que la mère reste debout ?

– Prends garde, Zoé ! tu fais la critique de ta maîtresse.

– Et qui vous dit que c’est madame qui a arrangé les choses ainsi ?

– Si c’est contre sa volonté, pourquoi le souffre-t-elle ?

– Jésus Dieu ! croyez-vous donc qu’elle fasse ce qu’elle veut, pauvre femme !

– Mais, enfin, qu’est-ce que Nathalie ? d’où sort-elle ?

– Elle sortait de chez l’abbé Morin lorsqu’elle est entrée chez madame.

Je frappai du pied.

– Oh ! ce prêtre ! ce prêtre ! on le retrouve donc toujours dans tout et partout ?

Zoé se tut ; chaque fois que j’apostrophais l’abbé Morin, elle regardait avec inquiétude autour d’elle, comme si elle eût craint de le voir sortir de terre.

– C’est bien, Zoé, lui dis-je ; peut-être, un jour, arriverai-je à inspirer assez de confiance à ta maîtresse pour qu’elle me dise tout ce que tu ne peux me dire, toi. Mais, sois bien persuadée d’une chose, mon enfant : c’est que, si, ce jour-là, elle a besoin de ma vie, ma vie est à elle.

Zoé me tendit la main.

– À la bonne heure ! voilà une parole qui vient de là.

Et elle frappa sur son cœur.

– Ma vie aussi est à elle. Oh ! elle les connaît bien, ceux à qui elle peut se fier, et ceux dont il faut qu’elle se défie, la pauvre chère créature !

Ce que je remarquai, c’est qu’il y avait dans toutes les paroles de Zoé une grande tendresse pour sa maîtresse, mais une plus grande pitié encore.

C’est une chose profondément attristante, et qui indique un malheur suprême, que de trouver la pitié là où, d’habitude, on trouve l’envie, c’est-à-dire chez les inférieurs.

Je résolus, dès lors, de ne plus rien demander aux autres, mais d’arriver à gagner sa confiance au point qu’elle me dît tout.

Je fermai les yeux ; je me supposai près d’elle : je sentais sa tête appuyée à mon épaule, ses cheveux effleuraient mon visage, son souffle se mêlait à l’air tiède et parfumé que je respirais. D’une voix basse, hésitante, entrecoupée, elle me racontait l’histoire de son cœur, ses espérances, ses joies, ses déceptions, ses tristesses, son mépris des choses réelles, ses aspirations vers l’inconnu ; sa parole s’alanguissait ou se pressait selon les péripéties de la narration. Les pleurs qui coulaient de ses paupières attiraient mes pleurs ; deux larmes tombaient, l’une de ses yeux, l’autre des miens, sur nos mains entrelacées, et se mêlaient ensemble, pures et limpides comme deux gouttes de la rosée de mai. Un sentiment d’une douceur infinie, chaste comme l’amitié, doux comme l’amour, immatériel comme le dévouement, s’allumait dans nos deux âmes et nous enlevait à la terre pour nous donner un aperçu de la vie des anges qui espèrent en Dieu, vivent en Dieu, aiment en Dieu !

– Oh ! m’écriai-je en me levant, ce serait le paradis sur la terre, ce serait le ciel en ce monde.

Je fis quelques pas au hasard sans savoir où j’allais ; puis, me retournant et rouvrant mes yeux aux choses de ce monde, je vis à quelque distance de moi Zoé et Gratien qui causaient tout bas en me regardant et en ayant l’air de me plaindre.

– Oh ! ne me plaignez pas, leur dis-je, vous n’êtes qu’heureux, vous, tandis que moi... oh ! moi, j’ai l’ange de l’espérance dans le cœur !
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