Quelques mots au lecteur








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XIII


À partir de ce moment, je ne sais plus comment le temps passa.

J’étais appuyé contre un arbre, perdu dans des rêves d’une douceur infinie, lorsque je fus tiré de mon extase par Gratien, qui venait me dire que madame de Chamblay était arrivée, et que le bal commençait.

Je m’élançai vers la grande pièce destinée à l’atelier, et qui, après avoir servi de salle à manger, allait servir de salle de bal.

Elle était éclairée par un lustre et des candélabres apportés du château. J’avoue que j’avais, pour mon compte, entièrement oublié ce détail ; la comtesse y avait suppléé.

Elle causait avec Zoé, peut-être de moi ; car les deux femmes cessèrent de parler dès qu’elles me virent ; la comtesse souriait de ce sourire triste qui lui était habituel.

Il resta sur ses lèvres, mais pâle et infécond, comme un rayon de soleil d’hiver.

La comtesse avait changé de toilette : au lieu du chapeau de paille de riz, de la robe gris-perle, à volants de dentelle noire, qu’elle portait le matin, elle était coiffée en cheveux, avec une couronne de pervenches naturelles, et était habillée d’une robe de crêpe blanc relevée par une guirlande de fleurs pareilles à celles de la coiffure.

Au reste, pas un bijou. Sa mise, à la rigueur, pouvait être celle d’une paysanne ayant du goût.

Je m’avançai vers elle ; sans doute, ma physionomie exprimait la quiétude de mon cœur, car elle me regarda avec étonnement.

– On m’a parlé d’arrangements arrêtés à l’avance, madame ; ont-ils été approuvés par vous ? lui demandai-je.

– Relativement à la contredanse ?

– Oui ; n’est-ce pas l’affaire importante du moment ?

Elle sourit avec un mouvement de tête d’une grâce suprême, mais en même temps d’une tristesse infinie.

– Je danse avec le marié, dit-elle, et ensuite vous dansez avec moi.

– Après quoi, vous vous retirez, n’est-ce pas ?

– Je suis d’une mauvaise santé, et l’on me recommande de ne pas veiller trop tard.

Je tirai ma montre.

– Il est neuf heures, dis-je.

– Oh ! fit la comtesse, nous avons deux heures ; aujourd’hui, c’est fête ! le docteur me pardonnera cet extra.

– Le docteur, oui ; mais les autres ?

– Quels autres ? demanda-t-elle.

– Hélas ! repris-je, vous savez bien ce que je veux dire.

Elle poussa un soupir et baissa la tête.

– Où est Gratien ? dit-elle. Dansons.

Gratien tirait ses gants, qui avaient grand-peine à entrer ; on n’avait pas prévu, chez Provost ni chez Jouvin, une main gantant neuf points et demi.

Il parvint à les mettre, grâce à un crevé entre le pouce et l’index.

Il offrit la main à la comtesse avec assez de désinvolture. La bonté de madame de Chamblay donnait de la grâce aux plus humbles, en leur enlevant la gêne.

Nous nous mîmes en place ; un instant nous y fûmes seuls.

– Eh bien ? dit madame de Chamblay en regardant le reste des convives de Gratien et de Zoé.

– Dame ! fit un paysan.

– Oh ! si madame la comtesse le permet, répliqua un autre, on dansera tout de même.

– Eh ! sans doute, qu’elle le permet, dit Gratien. Voyons, tout le monde en place !

Chacun se précipita vers sa danseuse. On voyait que, d’avance, les choix étaient faits ; la manœuvre s’opéra donc sans confusion.

Les deux violons, renforcés d’un cornet à pistons, donnèrent le signal ; les figures s’entrelacèrent.

Quelle étrange chose que ce monde ! Parmi les vingt-cinq ou trente personnes qui se trouvaient là, une seule avait, aux yeux du vulgaire, tout ce qu’il fallait pour être heureuse : jeunesse, aristocratie, fortune, beauté, et cependant il n’y avait qu’à jeter un regard sur la pauvre créature pour comprendre, sans avoir besoin de l’interroger, qu’elle eût volontiers échangé son avenir, s’il eût pu surtout emporter avec lui le passé, contre celui de la plus pauvre des paysannes qui la coudoyaient.

Cependant, peu à peu, au contact de mes mains, qui frémissaient chaque fois qu’elles touchaient la sienne, il me sembla qu’elle s’animait ; elle releva et secoua la tête comme un arbre secoue ses feuilles pour en faire tomber la rosée ; son teint pâle prit une légère teinte de carmin, l’œil s’anima, et il fut facile de comprendre que l’étincelle pouvait devenir un rayon. La femme luttait contre la statue, le sang persistait à s’infiltrer dans le marbre.

La contredanse finie, la comtesse, au lieu de danser vis-à-vis de moi, allait danser avec moi.

Elle prit mon bras, sans attendre que j’allasse lui demander le sien. Il y avait, de sa part, un effort visible à me traiter comme une connaissance, plus même, comme un ami.

Mais, au frissonnement de sa main, au tremblement de sa voix, à l’hésitation de son regard, il était facile de voir que je n’étais pas plus pour elle un ami qu’un étranger.

Je n’eusse pas osé espérer qu’elle m’aimât encore, mais j’étais sûr qu’elle me craignait déjà.

Je comprenais que je pouvais rester près d’elle sans lui parler, plutôt que de lui parler de choses indifférentes.

Aussi, à peine échangeâmes-nous quelques mots pendant la contredanse. Ces mots, ceux qui les auraient entendus eussent été bien embarrassés de leur donner un sens.

Nous avions déjà une langue à nous, que nous pouvions parler devant les étrangers, sans qu’elle fût comprise par eux.

Après la contredanse, je reconduisis la comtesse.

– Ainsi, lui demandai-je, vous vous en allez à onze heures, c’est-à-dire dans une heure ?

– Oui, me dit-elle.

– Avez-vous votre voiture ?

– Non. Nous sommes à cinq cents pas du château, et j’ai une pelisse ; d’ailleurs, je ne pouvais pas venir en voiture à la noce d’une pauvre paysanne.

– Vous avez, je le sens bien, toutes les délicatesses du cœur. Comment retournerez-vous au château ?

– Je me ferai reconduire par Gratien.

– Trouveriez-vous bien inconvenant que je vous reconduisisse ?

Elle me regarda.

– Pas moi, dit-elle ; j’ai grand bonheur à me trouver avec vous.

– Mais d’autres y trouveraient à redire, n’est-ce pas ?

– Peut-être.

– Quelqu’un peut nous accompagner.

– Qui cela ?

– Joséphine, votre nourrice, la gardienne du château de Juvigny.

– Vous avez raison.

– Ainsi je vous ramène au château, n’est-ce pas ?

– Oui.

– Merci ; il me semble que j’ai des milliers de choses à vous dire, dont je ne trouverai probablement pas une seule quand je serai près de vous.

– Parlez, ou taisez-vous, dit la comtesse en souriant : ce qu’il y a de plus doux après les paroles d’un ami, c’est son silence.

– Pour cela, il faut comprendre aussi bien le silence que les paroles.

– Le silence est quelquefois plus intelligible que les paroles, et c’est pour cela qu’il est quelquefois aussi plus dangereux.

– Il faut, pour admettre cette théorie, supposer entre les individus certains effluves magnétiques.

– Qui existent, dit la comtesse.

– Vous le croyez ?

– J’en suis sûre.

– Si je vous demandais une preuve ?

– Je vous en donnerais une que je devrais peut-être garder pour moi.

– Laquelle.

– Hier, lorsque vous êtes entré dans l’église, j’étais agenouillée, et je priais.

– Oh ! je vous ai reconnue à l’instant même où je vous ai aperçue.

– Et moi, je vous ai deviné.

– Vous m’avez deviné ?

– Aussi distinctement que si je vous eusse vu dans une chambre obscure.

– Et cependant, lorsque vous m’avez reconnu avec les yeux du corps, vous avez tressailli comme à l’aspect d’un objet inattendu.

– Parce que je m’effraye parfois des mystères de mon organisation ; si j’étais née en Écosse, on eût dit que j’avais la double vue.

– Alors, vous êtes une femme de première sensation ?

– Tout à fait : on m’est sympathique ou antipathique à première vue.

– Et vous ne revenez point sur cette impression ?

– Je n’ai jamais eu occasion de reconnaître que je me fusse trompée. Il y a plus, je pressens ceux-là qui doivent avoir sur ma vie une influence heureuse ou fatale.

– C’est un don du ciel ; vous pouvez fuir vos ennemis et vous rapprocher de vos amis.

La comtesse secoua la tête.

– La place que la femme tient dans notre société est si étroite, dit-elle, qu’il lui est difficile d’aller à la joie, ou de s’éloigner du malheur.

– Puis-je espérer que vos pressentiments m’ont mis au nombre de ceux dont l’influence sur votre vie doit être heureuse ?

– Il me semble que vous me rendrez un jour un grand service ; lequel, je ne saurais le dire.

– Vous ne pouvez point préciser ?

La comtesse, par un puissant effort de sa volonté, parvint à s’isoler un instant.

– L’eau, le feu, le fer... ; non, ce n’est rien de tout cela, murmura-t-elle ; et cependant il me semble que vous êtes destiné à me sauver la vie.

– Dieu le veuille ! m’écriai-je avec un tel élan, que la comtesse mit en souriant un doigt sur sa bouche pour m’indiquer que je parlais à la fois et trop haut, et avec trop de véhémence.

– C’est la nuit, c’est l’obscurité... je n’y vois rien, dit-elle ; je suis dans une cave ou dans un tombeau.

Puis, souriant :

– Il faudrait que je fusse endormie, j’y verrais mieux.

– Vous voyez en dormant ? lui demandai-je.

– Dans ma jeunesse, oui, j’étais une excellente somnambule, à ce que disait ma belle-mère, du moins ; il m’est arrivé vingt fois de trouver une broderie avancée ou un dessin fini, sans que je pusse m’expliquer le progrès autrement que par un travail nocturne, dont je ne conservais aucun souvenir.

– J’ai bien envie d’essayer, dis-je, si j’aurais quelque puissance sur vous.

– N’essayez jamais, dit-elle, je vous en prie.

– Jamais ?

– À moins que je ne vous le dise moi-même.

– Et je puis espérer qu’un jour, vous-même, vous aurez recours à moi ?

– Peut-être ; seulement, donnez-moi votre parole d’honneur que jamais, à mon insu, vous n’abuserez contre moi de la confidence que je viens de vous faire.

– Jamais, sur ma parole d’honneur.

Elle me tendit la main.

Dix heures et demie sonnèrent ; la comtesse se leva.

– Déjà ? lui dis-je.

– Vous êtes la seule personne ici avec laquelle j’aie du plaisir à causer, et je ne puis causer éternellement avec vous ; mieux vaut donc que je rentre au château.

– Séparé de vous par le corps, serai-je au moins quelques instants encore, après vous avoir quittée, réuni à vous par la pensée ?

– Je vous répondrais non, que vous ne le croiriez pas ; la pensée est le métal le plus malléable qui existe au monde : la séparation ne la brise pas ; contre elle, l’éloignement est impuissant ; elle s’étend au-delà des horizons, elle se prolonge à l’infini, elle traverse les montagnes, les fleuves, les océans ; laissez l’extrémité de votre pensée dans ma main, et faites le tour du monde par l’orient, vous pourrez, en revenant par l’occident, nouer le bout que rapportera votre main à celui qu’aura gardé la mienne.

– Vous pouvez maintenant m’ordonner de vous quitter et de faire mille lieues ; après des paroles comme celles-là, il n’y a plus d’absence.

– D’ailleurs, dit la comtesse en faisant un mouvement pour lever les yeux au ciel, n’existe-t-il pas un lieu où, tôt ou tard, on se réunit pour ne plus se quitter ?

– Vous êtes de la nature des anges, et vous aspirez au séjour des anges ; mais, moi, le poids de mon corps me retient à la terre. Si vous partez avant moi, donnez-moi la main ; seul, j’aurais trop de peine à vous rejoindre.

Elle s’était levée et avait pris mon bras ; Zoé accourut à elle.

– Vous partez, madame la comtesse ? demanda la jeune femme.

– Oui, répondit-elle.

Puis, posant sa main sur sa tête :

– Reçois, ma pauvre enfant, dit-elle, le souhait d’une femme qui t’aime comme une sœur, mieux encore, comme une mère. Sois heureuse ! La Providence vous a donné le premier et le plus solide élément d’un bonheur durable : un amour mutuel. Heureux ceux-là qui, la main dans la main, peuvent dire, le jour où le prêtre les bénit au nom du Seigneur : « Seigneur, nous nous aimons ! »

Elle embrassa Zoé au front, tendit la main à Gratien, prit congé des autres invités par une inclination de tête, fit signe à Joséphine de nous suivre, et sortit en s’appuyant à mon bras.
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