Quelques mots au lecteur








titreQuelques mots au lecteur
page2/48
date de publication24.12.2016
taille1.1 Mb.
typeDocumentos
ar.21-bal.com > histoire > Documentos
1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   48

I


De la Martinique, Port-Royal,

7 novembre 1856.

Du moment qu’il m’est permis de donner signe d’existence, il est juste que ce soit à vous, mon ami, que je me révèle et que je raconte les événements qui m’ont conduit ici.

La mort de la personne la plus intéressée à mon silence permet que je vous raconte des choses qui, tant que cette personne vivait, devaient être enveloppées du mystère le plus profond.

Les dernières nouvelles que vous reçûtes directement de moi, ce fut la lettre où je vous disais : « Ma mère est morte ! Plaignez-moi ! »

Comme ce que je vous écris ne sera probablement jamais lu que de vous, laissez-moi vous parler tout à mon aise de ma pauvre individualité.

Est-ce confiance en vous ? est-ce orgueil de moi ? Je n’en sais rien ; mais il me semble que je vais faire pour vous, au point de vue de l’anatomie du cœur, ce qu’un homme dévoué à la science ferait pour un médecin, en lui disant : « J’ai été atteint d’une maladie douloureuse et profonde, j’en ai guéri ; ouvrez-moi tout vivant, afin que vous voyiez les traces de cette maladie. Vide manus, vide pedes, vide latus ! »

Mais, pour que vous me compreniez, cher ami, il faut que vous me connaissiez bien.

Ma seule science est, je crois, de me connaître moi-même, et, en cela, j’ai suivi le précepte du sage, ƴvɷɵʈ τɞϰvτɵv. Je vais vous mettre de moitié dans ma science.

Quand je vous rencontrai pour la première fois à Compiègne, j’avais vingt-cinq ans – je suis de 1811 ; quand je vous vis pour la dernière fois à Dreux, j’en avais trente et un ; lorsque je perdis ma mère, j’en avais trente-cinq.

Laissez-moi vous dire d’abord ce qu’était ma mère pour moi. – Tout.

Mon père, colonel d’un régiment de lanciers, faisait, à la suite de l’empereur, la campagne de Russie ; ma mère, qui, tous les matins, venait m’embrasser dans mon berceau, mouilla un matin son baiser de larmes.

Mon père avait été tué à Smolensk ; elle était veuve, j’étais orphelin. J’étais fils unique ; elle se consacra tout entière à moi.

C’était une femme tout à fait supérieure que ma mère, par le cœur surtout ; elle résolut donc de ne confier à personne ma première éducation, la plus importante de toutes, celle qui porte les fleurs.

Selon les fleurs sont les fruits.

Ma mère pouvait, sans l’aide de personne, m’apprendre à lire, à écrire ; elle pouvait me donner les premiers éléments d’histoire, de géographie, de musique et de dessin.

Elle était, dans ce dernier art, nièce et élève d’un homme à qui l’on a rendu justice après sa mort, mais qui faillit mourir de faim de son vivant, – de Prudhon.

Le premier souvenir que j’aie de ma mère est celui d’une femme vêtue de noir et d’une grande beauté.

Elle avait trente ans quand mon père mourut ; elle était mariée depuis six ans : une sœur aînée était morte.

Je ne me rappelle pas l’avoir jamais vue ou entendue rire ; – seulement, elle souriait en m’embrassant ou en me grondant. C’était à moi de faire la différence de ces deux sourires.

Ma mère était pieuse, non pas aux hommes, mais aux monuments et aux dogmes.

Elle m’inspira le respect des choses symboliques surtout.

Je ne crois pas avoir jamais parlé haut dans une église. Je ne crois pas avoir passé près d’une croix sans la saluer.

Cette religion des images me valut souvent de singulières plaisanteries de la part de mes camarades de plaisir.

Je n’y répondais pas.

Quant aux prêtres, ma mère me laissa toujours penser d’eux ce que je pensais des autres hommes, c’est-à-dire les juger d’après leurs actes. Loin d’être pour elle un être privilégié, le prêtre était un homme qui, ayant contracté de plus grandes obligations que les autres hommes, les devait scrupuleusement tenir.

Elle mettait le prêtre qui ne remplit pas ses devoirs au même rang que le négociant qui ne remplit pas ses engagements.

Seulement, à son avis, pour le négociant, il n’y avait que faillite ; pour le prêtre, il y avait banqueroute.

Vous connaissez le château des Frières, mon ami ; vous y êtes venu, et l’épigraphe même de ce manuscrit vous prouve que j’y ai reconnu votre signature.

C’est un château du XVIIe siècle, s’élevant au milieu d’arbres qui datent de la même époque.

Ma première enfance, jusqu’à l’âge de douze ans, s’y écoula. Jamais ma mère ne me dit une fois : « Max, il faut travailler ! » Elle attendait toujours que je le lui demandasse.

– Que veux-tu faire ? me disait-elle alors.

Et, presque toujours, je choisissais moi-même la leçon que je voulais prendre.

Ma mère m’avait habitué à ce que mes heures de travail fussent, au contraire, mes heures de récréation. Elle ne me faisait pas apprendre l’histoire, la géographie, la musique ; elle me les apprenait.

Jamais de leçon apprise par cœur ; elle me racontait un fait historique, ou me faisait la description d’un pays.

Ce qu’elle m’avait dit se gravait dans mon esprit, et ce qu’elle m’avait dit la veille, je le lui redisais le lendemain.

Elle me jouait un air sur le piano, et il était rare que je ne lui jouasse pas, le lendemain, le même air.

Vous comprenez, n’est-ce pas, mon ami, que nous passions ainsi du simple au composé ?

Les difficultés venaient à leur tour, et elles étaient si bien échelonnées selon ma force, que je ne les reconnaissais pas pour des difficultés, et que je les surmontais sans les avoir vues.

Quant au dessin, je l’appris seul. – Dès mon enfance, ma mère me mit un crayon entre les mains, en me disant :

– Copie !

– Quoi ? lui demandai-je ; que veux-tu que je copie ?

– Tout ce que tu voudras : cet arbre, ce chien, cette poule.

– Mais je ne sais pas.

– Essaye !

J’essayai. – Les premiers essais furent absurdes ; puis, peu à peu, la forme se dégagea du bloc, l’embryon parut, le contour vint, puis les ombres, puis la perspective. – Vous vous êtes étonné souvent, je me le rappelle, de ma facilité à faire un croquis.

– Quel a été votre maître de dessin ? me demandiez-vous.

Je répondais :

– Personne.

Ingrat que j’étais ! J’avais eu deux maîtresses patientes et tendres : ma mère et la nature.

Jamais je n’eus les terreurs ordinaires aux enfants. La nuit ou le jour m’étaient parfaitement indifférents. Un cimetière m’inspirait du respect, jamais de la crainte.

En somme, je n’ai jamais bien su ce que c’était que la peur.

L’habitude que ma mère m’avait laissé contracter d’errer dans le parc, aussi bien pendant l’obscurité que pendant le jour, m’avait familiarisé avec tous les bruits de la nuit. Je connaissais le monde des ténèbres comme celui de la lumière, le vol de l’engoulevent comme celui de l’hirondelle, le pas du renard comme celui du chien, le chant du rouge-gorge et du rossignol comme celui du linot et du chardonneret.

Vous m’avez dit souvent :

– Pourquoi n’écrivez-vous pas ? pourquoi ne faites-vous pas de vers ?

Et je vous répondais naïvement ou orgueilleusement, comme vous voudrez :

– Parce qu’en vers, je n’écrirais jamais comme Victor Hugo ; parce qu’en prose, je n’écrirais jamais comme Châteaubriand.

Mais ce n’était point la poésie qui me manquait, cher ami : c’était la forme. J’avais le cœur et non la main ; je sentais, mais j’hésitais à rendre ma sensation.

Vous voyez que j’ai fini par m’y mettre, puisque je vous envoie deux cent trente pages de mon écriture.

Seulement, comme le Métromane, je m’y suis mis tard. Lorsque j’eus atteint l’âge de onze ans, ma mère comprit qu’il était temps que je passasse aux mains des hommes.

L’éducation, à son avis, n’était complète qu’à Paris ; or, comme elle ne voulait pas me quitter, elle se décida à venir habiter Paris.

Elle me mit au collège Henri IV et se logea rue de la Vieille-Estrapade, afin que je pusse venir passer auprès d’elle mes jours de congé.

Or, il m’arriva une chose unique peut-être dans les fastes du collège : c’est que, pendant sept ans que j’y restai, je n’eus pas un jour de retenue.

Je savais que ma mère m’attendait.

Les vacances venues, nous nous sauvions, ma mère et moi, aux Frières.

Oh ! c’étaient les véritables joies, celles-là, quand je revoyais tous mes amis de jeunesse – meubles, chiens, arbres , ruisseaux.

Dès mon enfance, ma mère m’avait mis un fusil entre les mains ; mais, en même temps, elle m’avait mis moi-même entre les mains du garde – homme adroit et prudent, qui fit de moi, comme vous l’avez pu voir, un assez bon chasseur.

Vous savez que c’est au collège Henri IV que je fis la connaissance de notre pauvre duc d’Orléans, chez lequel nous nous rencontrâmes.

1830 arriva : son père devint roi, lui prince royal ; j’étais de ses plus intimes. Il me fit venir et me demanda ce qu’il pouvait faire pour moi.

Je lui avouai franchement que jamais mon esprit ne s’était arrêté sur une ambition quelconque. J’avais été l’enfant heureux par excellence ; pourquoi ne continuerais-je pas à marcher dans cette voie de bonheur où j’étais entré ?

Je lui dis, au reste, que je le remerciais de ses bontés pour moi et que je consulterais ma mère.

Je rentrai et je racontai à ma mère ce qui venait de se passer.

– Eh bien, me demanda-t-elle, que décides-tu ?

– Rien, ma mère ; quel est votre avis ?

– Je vais peut-être te tenir un singulier langage, me dit-elle ; mais je parlerai selon ma conscience et selon mon cœur.

Il y avait dans l’accent de ma mère une certaine solennité, à laquelle elle ne m’avait pas habitué.

Je relevai la tête et la regardait.

Elle sourit.

– J’ai, jusqu’à présent, été pour toi une femme, mon ami c’est-à-dire ta mère ; laisse-moi pour un instant, être un homme, c’est-à-dire ton père.

Je pris ses deux mains, que je baisai.

– Parlez, lui dis-je.

Elle resta debout. J’étais assis, j’avais la tête appuyée sur ma main, les yeux fixés sur la terre.

J’écoutais sa voix, qui semblait celle de Dieu venant d’en haut.

– Max, me dit-elle, je sais qu’il existe une espèce d’axiome social qui dit qu’il faut que l’homme embrasse et suive une carrière quelconque. Je suis une bien faible créature, une bien pauvre intelligence pour réagir, fût-ce contre un préjugé ; mais je crois avant tout qu’il faut que l’homme soit honnête homme, évite le mal, fasse le bien. Notre fortune est parfaitement indépendante ; j’ai quarante mille livres de rente ; – à partir d’aujourd’hui, tu en as vingt-quatre. Je m’en réserve seize.

– Ma mère !

– C’est assez pour moi... Avec vingt-quatre mille livres de rente, un jeune homme doit toujours être en position de prêter mille ou quinze cent francs à un ami qui en aurait besoin. Si j’ai besoin de mille ou quinze cents francs, je m’adresserai à toi, mon ami.

Je secouai la tête, mais n’osai la relever.

J’avais des larmes plein les yeux.

– Quant à l’état que tu dois embrasser, c’est une affaire de vocation et non de calcul. – Si tu avais le génie, je te dirais : « Sois, peintre ou poète » – ou plutôt tu le serais sans que je te le disse ; si tu avais le cœur froid et l’esprit subtil, je te dirais : « Sois homme politique » ; si nous avions la guerre, je te dirais : « Sois soldat. » Tu es un bon cœur et un esprit juste ; je te dis tout simplement : « Reste toi et à toi. » Il y a peu de carrières où il ne faille pas prêter serment ; je te connais, le serment que tu auras prêté, tu le tiendras ; s’il arrive un changement de gouvernement, tu donneras ta démission, et ta carrière sera brisée... Avec quarante mille livres de rente... – Je fis un mouvement. – Tu les auras un jour ; en attendant, avec vingt-quatre mille livres de rente, un homme qui sait bien dépenser son argent n’est pas un homme inutile ; tu voyageras ; les voyages sont le complément de toute éducation intelligente, je sais bien que cela me fera de la peine de te quitter ; mais je serai la première à te dire : « Quitte-moi. » Solliciter ou accepter une place du gouvernement quand on a une fortune indépendante, c’est voler cette place à quelque pauvre diable qui en a besoin. L’homme qui aura la place qu’on t’a offerte fera peut-être, avec cette place, le bonheur d’une femme et de deux ou trois enfants. S’il y a une révolution, et que tu croies que ta raison, ton éloquence ou ta loyauté puissent être utiles à ton pays, choisis bien ton parti, pour ne jamais le renier ou le trahir, et offre à ton pays ta loyauté, ton éloquence ou ta raison. Si une invasion menace la France, offre à la France ton bras, et si, avec ton bras, elle demande ta vie, donne-les lui tous deux sans penser à moi. Je ne suis, moi, que ta seconde mère ; la femme enfante, non pour elle, mais pour la patrie. L’homme qui a de mauvais instincts, l’esprit pervers, le cœur corrompu, cet homme a besoin d’être dirigé par un devoir quelconque. L’homme simple, loyal et droit ne reçoit point son devoir tout fait ; il le fait lui-même. Au reste, réfléchis, tu as le temps ; pèse mes paroles : ce sont des conseils et non pas des ordres.

Je baisai les mains de ma mère avec une respectueuse et reconnaissante tendresse, et, dès le lendemain, j’allai remercier le duc d’Orléans de ses bontés ; mais, en le remerciant, je lui dis que, ne me sentant de vocation décidée pour aucune carrière, je désirais demeurer libre et indépendant.

Il resta d’abord étonné de rencontrer un refus, lui qui était fatigué de repousser des demandes ; mais, après avoir réfléchi un instant :

– Avec le caractère que je vous connais, dit-il, peut-être avez-vous raison ; je ne vous demande donc plus qu’une chose, c’est de me garder votre amitié.

Puis il ajouta, avec le charmant sourire que vous savez :

– Tant que j’en serai digne, bien entendu !
1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   48

similaire:

Quelques mots au lecteur iconSalon de la Radio en quelques mots

Quelques mots au lecteur iconLe Colisée en quelques mots …
«énorme»,mais c’est le quart de ce que pouvait accueillir le «Circus Maximus»

Quelques mots au lecteur iconNom de l’entreprise, en quelques mots
«Grenelle de l’environnement» dans la filière bâtiment, dispositions qui touchent l’ensemble des corps d’état

Quelques mots au lecteur iconEn particulier les sonnets ''France, mère des arts'' [page 31]
«J'ai passé l'âge de mon enfance et la meilleure part de mon adolescence assez inutilement, lecteur, mais, par je ne sais quelle...

Quelques mots au lecteur iconNote : les numéros suivis d’un h sont des hors-série tous les bateaux...

Quelques mots au lecteur iconNote : les numéros suivis d’un h sont des hors-série tous les bateaux...

Quelques mots au lecteur iconNote : les numéros suivis d’un h sont des hors-série tous les bateaux...

Quelques mots au lecteur iconRecherche le sens des mots suivants : tribut – adoptif culte –dévider
«le film» de l’histoire, j’ai pu le raconter avec mes mots ce qui va m’aider à mieux comprendre le texte

Quelques mots au lecteur iconNote : les numéros suivis d’un h sont des hors-série tous les bateaux...

Quelques mots au lecteur iconNote : les numéros suivis d’un h sont des hors-série tous les bateaux...








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
ar.21-bal.com