Quelques mots au lecteur








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XXI


» M. de Montigny était, en effet, au salon, dans une toilette irréprochable.

» Je ne jetai qu’un regard sur lui ; il me parut encore plus beau que d’habitude ; mais, je vous l’ai déjà dit, sa beauté même, ou plutôt son genre de beauté était pour beaucoup dans mon effroi.

» Lui, se leva, vint à nous, et, après quelques paroles qui retentirent sourdement à mon oreille et qui me parurent une permission demandée, il me baisa la main.

» Quoique ses lèvres eussent effleuré mon gant seulement, je me sentis frissonner par tout le corps.

» Dans les deux occasions où ses lèvres avaient touché, une fois mon front, l’autre fois ma main, j’avais ressenti une impression qui me rappelait ce que j’avais lu dans le livre des religieuses de Loudun, et ce que m’avait dit l’abbé Morin des sensations fébriles et presque enivrantes qui précèdent la possession.

» M. de Montigny s’aperçut de ma terreur : son sourcil se fronça légèrement ; mais madame de Juvigny se hâta de lui dire, en riant, quelques mots ; lui alors sourit à son tour, et, comme dix heures sonnaient à l’horloge de l’église :

» – Rien ne nous arrête plus ? dit-il.

» – Non, répondit madame de Juvigny, nous pouvons partir.

» Je regardai autour de moi pour chercher quelqu’un qui compatît à ma position, que je trouvais on ne peut plus malheureuse ; mais tous les visages souriaient, même celui de Zoé, qui, moins le bouquet blanc et la couronne d’oranger, était mise à peu près comme moi.

» Il est évident qu’au fond de son cœur, Zoé me trouvait très heureuse.

» On monta en voiture ; j’avais avec moi madame de Juvigny, Zoé et Joséphine.

» M. de Montigny nous suivait dans une seconde voiture, avec deux de ses amis.

» La noce se faisait sans aucun bruit, sans aucune fête. M. de Montigny, qui regardait le mariage civil comme le seul important, parce qu’il est le seul légal, avait renoncé, pour ne pas éveiller mes scrupules, au mariage devant le pasteur.

» Les voitures s’arrêtèrent à la porte de la mairie ; j’aurais marché à l’échafaud, que je n’eusse certainement pas été plus pâle et plus tremblante.

» Madame de Juvigny tira mon voile sur mon visage pour qu’on ne vît pas ma pâleur.

» Et cependant, ce n’était pas là ma crainte.

» La cérémonie s’accomplit sans que j’eusse la conscience de ce que je faisais ; on me souffla le mot oui, et, à la demande du maire : « Consentez-vous à prendre pour votre époux M. de Montigny », je répondis comme un écho inerte et monotone :

» – Oui.

» J’étais liée pour la vie.

» Mais, je l’ai dit, là n’était pas ma crainte ; ma crainte, mon effroi, ma terreur étaient de rencontrer à l’autel l’abbé Morin.

» Je descendis les degrés de la mairie comme un automate ; mais, en arrivant à l’église, je poussai une sorte de gémissement et je chancelai.

» Madame de Juvigny me soutint en me prenant par-dessous le bras, et, se penchant à mon oreille :

» – Êtes-vous folle, me dit-elle, et ne comprenez-vous pas que, maintenant, tout est fini ?

» Si je n’étais pas folle, j’étais au moins bien près de le devenir. Rien n’était fini pour moi, au contraire, et, si l’officiant était l’abbé Morin, je sentais qu’à sa vue je tomberais morte sur les dalles de l’église.

» Vous comprenez avec quelle angoisse je marchai vers la nef ; le chœur était encore vide, le prêtre attendait notre arrivée dans la sacristie. Nous nous agenouillâmes sur les coussins préparés pour nous. M. de Montigny se pencha vers moi et me dit, pour me rassurer sans doute, quelques mots que je n’entendis pas, m’étant, par un mouvement machinal, écartée de lui.

» Une seule voix m’était perceptible et parvenait jusqu’à mon cœur, qu’elle glaçait d’effroi ; elle murmurait à mon oreille ces mots terribles entendus au confessionnal : « Cet homme est un hérétique ; tu es perdue en ce monde et dans l’autre si tu lui appartiens. »

» La sonnette de l’enfant de chœur donna le signal de l’entrée du prêtre ; chacun de ses tintements retentissait dans ma poitrine ; j’écoutais, je ne voyais plus ; d’ailleurs, je n’osais pas regarder. J’entendis un pas jeune et léger ; en le comparant au pas lent et sombre de la veille, je commençai d’espérer. Au moment où le prêtre montait à l’autel, je levai les yeux : ce n’était pas l’abbé Morin, c’était le jeune vicaire qui lui avait succédé ; je respirai.

» Que vous dirai-je ? À partir de ce moment, au lieu de l’état d’angoisse et d’exaspération nerveuse dans lequel j’avais passé la nuit et la matinée, je tombai dans une espèce d’engourdissement. M. de Montigny eut un instant l’idée de m’offrir le bras pour sortir de l’église ; mais il me vit si pâle et si chancelante, qu’il fit un signe à madame de Juvigny et, comme j’étais entrée, je sortis appuyée sur elle.

» Dans l’état où j’étais, il n’y avait pas à me faire assister au déjeuner. Madame de Juvigny me conduisit à ma chambre, me chapitra longuement ; mais, de toute cette longue mercuriale, je n’entendis que ces mots :

» – Je vous tiens quitte du déjeuner ; mais soyez prête à descendre pour le dîner.

» Puis elle sortit.

» Mais, presque aussitôt, rouvrant la porte :

» – Si M. de Montigny venait vous voir, j’espère que vous ne feriez pas l’enfant comme vous le faites vis-à-vis de moi.

» Ces mots, presque menaçants, me tirèrent de mon apathie ; je m’écriai :

» – Oui, oui, je descendrai, madame ; mais qu’il ne vienne pas.

» Puis j’ajoutai en éclatant en sanglots :

» – Zoé, envoyez-moi Zoé, je vous en supplie !

» Madame de Juvigny s’éloigna, et je la vis hausser les épaules en s’éloignant.

» À peine fut-elle sortie, que, dans une espèce de mouvement de désespoir, j’arrachai de mon front ma couronne blanche, de ma poitrine mon bouquet d’oranger, et, couronne et bouquet, j’allai tout mettre au cou et au côté de ma petite Vierge ; puis, en m’inclinant pour baiser ses pieds, comme c’était mon habitude, je vis un papier qui débordait du socle sur lequel elle était posée.

» Je tirai le papier toute frissonnante, car personne n’entrait jamais dans ma chambre, et je lus :

» Rappelez-vous l’engagement que vous avez pris devant Dieu, de ne jamais appartenir à un hérétique. »

» Quoique l’écriture fût déguisée, je reconnus celle de l’abbé Morin.

» En ce moment, Zoé entrait. Je me jetai dans ses bras en criant :

» – Non, non, jamais !

» – Jamais, quoi ? me demanda-t-elle.

» – Jamais je ne serai à cet homme.

» Zoé se mit à rire. Ce rire, mêlé à mes larmes, m’exaspéra.

» – Toi aussi ! lui dis-je, toi aussi !

» – Mais, me répondit-elle, tu es à cet homme, puisque tu l’as épousé deux fois : une fois devant M. le maire, une fois devant M. le curé.

» – N’importe ! m’écriai-je ; devant ma Vierge sainte...

» Zoé se jeta à mon cou, fit plier mon bras étendu, coupa la parole sur mes lèvres, et, m’entraînant sur un sofa :

» – Pas de serment, Edmée, me dit-elle effrayée, pas de serment ; il ne faut faire, vois-tu, ma sœur bien-aimée, il ne faut faire de serments que ceux qu’on peut tenir.

» – Et qui m’empêchera de tenir celui-là ?

» – Lui ! Il est ton mari, il a tout droit sur toi.

» Je sanglotai en me tordant les bras.

» – N’as-tu pas entendu quand le maire t’a lu l’article du Code ?

» – Je n’ai rien entendu, m’écriai-je.

» – Il y a en toutes lettres, vois-tu, ma pauvre Edmée : « La femme doit obéissance à son mari. »

» – Oui, m’écriai-je ; mais les hommes ont beau ordonner, puisque Dieu défend, j’obéirai à Dieu.

» – À Dieu ? répéta Zoé en me regardant, à Dieu ? Et qui donc t’a dit que Dieu défendait à la femme d’appartenir à son mari ?

» – Lui, lui ! m’écriai-je.

» – Alors c’était lui, tu l’as vu : je ne m’étais pas trompée. Ah ! maudit homme, va !

» – De qui parles-tu ?

» – De l’abbé Morin, donc !

» – Silence ! lui dis-je en lui mettant la main sur la bouche.

» – Ah ! oui, je comprends, c’est pour cela qu’il est revenu de Bernay, c’est pour cela qu’il a pris dans le confessionnal la place du vicaire.

» – Qui te l’a dit ?

» – J’étais dans l’église quand tu y es entrée avec ma mère ; je priais pour toi, ma pauvre Edmée, demandant à Dieu de te donner tout le bonheur que tu mérites ; je l’ai vu passer, je l’ai reconnu, et j’ai deviné pourquoi il était venu.

» – Et pourquoi était-il venu ?

» – Pour rompre ton mariage s’il le pouvait, donc ! Tu sais bien qu’il voulait te faire religieuse, et puis, et puis...

» – Et puis quoi ?

» – Rien ; je m’entends... Ah ! vieux coquin !

» – Zoé ! m’écriai-je.

» – Edmée, reprit Zoé, crois à ce que je dis : ce n’est pas M. de Montigny, qui est un beau, loyal et honnête gentilhomme, que tu as à craindre ; avec lui, j’en suis certaine, moi, ton bonheur est assuré dans ce monde et dans l’autre.

» – Tais-toi ! puisqu’il m’a dit hier dans l’église, en face de Dieu, que, si je lui appartenais, j’étais perdue ; puisqu’il me l’a répété aujourd’hui, ici.

» – Ici ? fit Zoé.

» – Regarde !

» Je lui montrai le billet que j’avais trouvé sous le socle de ma Vierge.

» – Il sera entré par l’escalier dérobé qui donne sur le verger, ce matin, pendant que tout le monde était à l’église, murmura Zoé. Ce prêtre, ce n’est pas un homme, c’est un fantôme ; il ne marche pas, il glisse. Défie-toi de lui, Edmée, défie-toi de lui !

» Un frisson me passa par tout le corps ; je me rappelai les Vœux du baptême, je me rappelai mon évanouissement, je me rappelai la scène de la sacristie.

» Je sentis sur mes lèvres l’impression de ce baiser infernal qui m’avait tirée de ma léthargie.

» Tout cela m’écrasait sans m’éclairer.

» Je me jetai dans les bras de Zoé en m’écriant :

» – Zoé ! Zoé ! il n’y a que toi qui m’aimes ; ne m’abandonne pas.

» – Pauvre sœur ! me dit Zoé, tu sais bien que je suis à toi, que tu peux faire de moi tout ce que tu veux ; ordonne, et, pourvu que ce que tu me demanderas ne soit pas trop déraisonnable, j’obéirai.

» – Eh bien, écoute : l’abbé...

» Je m’arrêtai, le nom ne pouvait sortir de ma bouche.

» – L’abbé Morin, acheva Zoé.

» – Oui ; il m’a dit que, ce soir, mon mari oserait entrer dans ma chambre à coucher.

» – Sans doute, il l’osera, dit Zoé en riant ; il serait bien bête s’il n’osait pas.

» – Si tu ris, Zoé, non seulement je ne te dis plus rien, mais encore je ne te revois ni ne te pardonne de ma vie.

» – Voyons, je ne ris plus ; parle.

» – Eh bien, tu resteras avec moi, tu te cacheras dans ma chambre à coucher, tu m’aideras à me défendre contre cet homme, qui est le démon.

» – C’est encore l’abbé Morin qui t’a dit cela ?

» – Peu importe qui me l’a dit, cela est.

» – Eh bien, soit, cela est ; mais avoue que le démon est bel homme.

» – Oh ! mon Dieu, tu ne vois pas ce que je vois, moi.

» – Pauvre Edmée, je crois à ce que tu vois les yeux fermés, mais pas à ce que tu vois les yeux ouverts.

» – Eh bien, alors, regarde.

» Je pris le Paradis perdu de Milton, et montrai à Zoé cette gravure où l’archange, défiant Dieu, offrait, par les traits de son visage, une si parfaite ressemblance avec M. de Montigny.

» – Et qui t’a donné ce livre ? demanda Zoé.

» – Personne ; je l’ai pris dans la bibliothèque.

» – Hum ! fit Zoé, le diable est bien fin, et l’abbé Morin...

» Elle s’arrêta.

» – Quoi ? que veux-tu dire ?

» – Je veux dire que l’abbé Morin est plus fin que le diable, voilà tout.

» – La question n’est pas là ; tu resteras près de moi cette nuit, n’est-ce pas ?

» – Oui.

» – Tu me le promets ?

» – Je te le promets.

» – C’est bien, me voilà plus tranquille.

» Tout à coup je tressaillis.

» – Bon ! dit Zoé, te voilà plus tranquille et tu frissonnes.

» – Zoé ! Zoé ! m’écriai-je.

» – Eh bien, quoi ?

» – Il vient.

» – Qui ?

» – M. de Montigny.

» – Où cela ?

» – Je le vois.

» – Tu es folle !

» – Il monte l’escalier, il pousse la porte du grand salon ; je te dis que je le vois.

» – À travers les murailles ?

» Je saisis le bras de Zoé.

» – Entends-tu son pas ? lui dis-je.

» – En effet, j’entends un pas, répondit-elle ; mais qui te dit que ce soit le sien ?

» – Tu vas voir.

» Et nous restâmes toutes deux debout, écoutant, elle avec l’expression de la curiosité, moi avec celle de la terreur.

» On frappa doucement à la porte ; nous restâmes muettes toutes deux.

» – Peut-on entrer ? demanda une douce voix.

» – Réponds donc oui, mais réponds donc oui, dit Zoé.

» Je répondis oui d’une voix presque inintelligible en me laissant retomber sur le sofa.

» M. de Montigny entra.

» Il était impossible de voir une plus douce, plus noble et plus loyale figure.

» Zoé fit un mouvement, non pas pour sortir, je la tenais par sa robe, mais pour s’éloigner de moi.

» M. de Montigny vit le mouvement.

» – Restez, dit-il à Zoé ; mademoiselle Edmée – il appuya en souriant sur le mot mademoiselle – mademoiselle Edmée a été un peu indisposée ce matin, je crois, et a besoin d’une amie auprès d’elle. Quand je serai son mari, je ne céderai mon poste d’honneur à personne ; mais je ne le suis encore que de nom, et je viens seulement prendre de ses nouvelles.

» – Oh ! je vais mieux, beaucoup mieux, répondis-je vivement, espérant que cette assurance hâterait son départ.

» – Rien ne pouvait m’être plus agréable que cette assurance reçue de votre bouche, chère enfant de mon cœur, répondit-il ; me permettez-vous de m’asseoir un instant près de vous ?

» Je me reculai vivement ; mais, comme ce mouvement, qui avait pour but de m’éloigner, pouvait aussi bien s’interpréter par le désir de lui faire de la place, il l’interpréta ou parut l’interpréter du bon côté ; il s’assit près de moi.

» – Que disiez-vous, que faisiez-vous toutes deux ainsi ensemble ? de quoi parliez-vous ?

» – De rien, dis-je vivement.

» – Voilà un livre ; vous lisiez sans doute ?

» Et il étendit la main vers le Paradis perdu.

» – Ah ! continua-t-il, le poème de Milton ; il paraît que nous faisons des progrès en poésie, et que, de nos poètes nationaux, nous passons aux poètes étrangers. Je savais que vous parliez l’anglais ; mais j’ignorais que vous fussiez assez forte dans cette langue pour lire la poésie de Milton.

» – Nous ne lisions pas, monsieur, balbutiai-je.

» – Et que faisiez-vous ?

» – Nous regardions les gravures.

» Il ouvrit le livre.

» – Ah ! en effet, ce sont celles de Flaxman, dit-il ; le dessinateur, chose rare, est, cette fois, digne du poète.

» Il était tombé justement à la gravure où Satan défie Dieu, et où nous avions remarqué la ressemblance qui existait entre M. de Montigny et le prince des ténèbres.

» – Voyez, dit-il en me mettant sous les yeux cette gravure, qui me fit frissonner, n’est-ce point là l’idée que l’on peut se faire de la beauté de l’ange rebelle ? Ce front, ces yeux, cette bouche, tout l’ensemble de ces traits, n’est-ce pas l’expression de la témérité, du défi, de la menace, et ne sent-on pas qu’un pareil adversaire ne peut être renversé que par la foudre ?

» Zoé se mit à rire ; M. de Montigny la regarda avec étonnement.

» Ce regard avait le côté impératif de l’interrogation adressée du supérieur à l’inférieur.

» – Savez-vous, monsieur, ce que nous disions justement un instant avant que vous entriez ?

» Je joignis les mains ; Zoé fit semblant de ne pas voir mon geste.

» – Non ; dites-le-moi ; c’est la première chose que j’ai demandée en entrant. Que disiez-vous ? Aurais-je eu le bonheur que mademoiselle Edmée s’occupât de moi ?

» – Eh bien, nous disions que cet archange...

» – Zoé ! fis-je avec instance.

» – Ah ! ma foi, répondit Zoé, puisque j’ai commencé, laissez-moi dire.

» M. de Montigny l’encouragea d’un signe de tête.

» – Nous disions, continua Zoé, que cet archange-là, c’était tout votre portrait.

» M. de Montigny sourit.

» – Autant qu’un homme peut ressembler à un dieu, dit-il.

» – Vous appelez Satan un dieu ? m’écriai-je.

» – Il a été bien près de l’être, dit M. de Montigny.

» – Ah ! monsieur, répliquai-je vivement, êtes-vous bien sûr que ce que vous dites là n’est point un blasphème ?

» – Le blasphème est dans l’intention, chère enfant, répondit-il, et non dans les paroles ; quant à ma ressemblance avec Satan, elle me flatte infiniment.

» Je le regardai avec effroi.

» – Mais je ne puis accepter le compliment dans son entier ; les mains de Satan sont ornées de griffes avec lesquelles il entraîne ses victimes en enfer, et moi...

» Il tira le gant de sa main gauche.

» – Je n’ai pas de griffes, ou du moins elles ne sont pas encore poussées, ajouta-t-il.

» Le gant ôté laissa à découvert une main petite, blanche, effilée, presque une main de femme, au petit doigt de laquelle, comme pour faire ressortir sa blancheur, semblait fleurir, telle qu’un large myosotis, une des plus belles turquoises que j’aie vues.

» Mon regard, malgré moi, se porta sur cette main si blanche et si aristocratique, malgré moi s’arrêta sur la turquoise.

» – Bon ! dit-il en souriant, je crois pouvoir vous offrir un bijou qui vous fera plaisir, puisque vous l’avez regardé.

» Il tira la turquoise de son doigt.

» – Cette pierre, dit-il, si l’on en croit les traditions de la terre qui lui donne naissance, est douée d’une vie et d’une propriété à elle : sa vie, dit-on, s’identifie à celle de la personne qui la porte ; si cette personne est menacée d’un danger, son azur devient foncé ; si elle tombe malade, son azur pâlit ; si elle meurt, la pierre devient d’un vert livide et perd toute sa valeur. Sa propriété, dit-on encore, est de porter bonheur à la personne qui la porte. Il y a trois ans que je l’ai achetée à Moscou, d’un Tatar Mogol. Depuis ce temps, tout m’a réussi ; la dernière faveur que je lui dois, ma chère Edmée, est de vous avoir connue et d’être devenu votre époux. Elle a donc fait pour moi tout ce qu’elle pouvait faire. À votre tour d’être protégée par elle, et puisse-t-elle être aussi efficace pour votre avenir qu’elle l’a été pour le mien !

» En disant ces mots, il essaya de prendre ma main et de me passer la turquoise au doigt. Mais je retirai vivement ma main.

» Alors, s’adressant à Zoé :

» – Je vois bien, dit-il, qu’Edmée a encore à mon endroit quelques préjugés qui lui viennent de ma ressemblance avec Satan. Vous, Zoé, qui me paraissez un esprit fort, prenez cette bague, courez à l’église, trempez-la dans l’eau bénite, et, si elle ne se change pas en charbon ardent, si elle ne fait pas bouillir l’eau, c’est que je ne suis ni Satan, ni un de ses suppôts.

» Puis, se levant sans que je fisse aucun mouvement pour m’y opposer, il me prit la main, y appuya ses lèvres et sortit.
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