Quelques mots au lecteur








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III


Ah ! cher ami, j’avais besoin de vous dire tout cela : j’ai beaucoup pleuré en vous écrivant, et cela m’a fait du bien.

Aussi vous tiendrai-je quitte des douloureux détails qui suivirent ceux que je vous ai donnés.

Le premier ordre qui sortit de ma bouche fut qu’on ne changeât rien à la chambre de ma mère.

J’y passai les jours qui suivirent sa mort. Le soir venu, j’allais au cimetière ; j’y restais une partie de la nuit, je revenais au château, j’entrais dans la chambre de ma mère, sans lumière, toujours !

Pendant les premières nuits, je dormis sur le fauteuil qui était resté au chevet du lit.

J’espérais que son ombre m’apparaîtrait.

Hélas ! il n’en fut rien...

Une chose me pesait surtout, plus qu’une douleur, une chose me pesait comme un remords.

Je songeais au temps que j’aurais pu passer près de ma mère et que j’avais passé loin d’elle ; à ces voyages inutiles, vides, creux ; à ce temps pendant lequel j’avais volontairement renoncé au bonheur de la voir, bonheur que j’eusse payé maintenant du prix que l’on aurait voulu.

Une chose me réjouissait cependant : c’était de sentir que mes larmes étaient intarissables et que la source qui les alimentait au fond de mon cœur était toujours prête à les faire jaillir au dehors.

Chaque fois que j’allais visiter sa tombe, je pleurais ; chaque fois que je rentrais dans sa chambre, je pleurais ; chaque fois que je rencontrais le prêtre ou le médecin, – le médecin surtout, – je pleurais.

Il me semblait que ma vie s’écoulerait désormais sans que je me reprisse à aucun des amusements de la vie. L’été se passa sans que j’eusse l’idée de monter à cheval, l’automne vint sans qu’il me prît fantaisie de chasser. Je n’avais pas même songé à rompre avec les connaissances féminines qui, à défaut de l’amour, en représentent la monnaie.

J’eusse cru commettre un sacrilège, le cœur plein de ma douleur comme il l’était, d’écrire à l’une de ces femmes, même pour lui dire : « Je ne vous écrirai plus. »

Il me semblait surtout que, mort de la mort de ma mère, mon cœur ne pourrait plus jamais aimer.

Cela dura quatre mois ainsi.

J’avais revu quelquefois le jeune médecin qui, hélas ! sans résultat avait soigné ma mère.

Il avait peu à peu pris sur moi une certaine influence : à force de me répéter que je devais faire un voyage, il me décida à quitter les Frières.

Mais, résolu à faire le voyage, je fus encore longtemps à me résoudre à partir.

Trois fois je partis, et trois fois je revins.

Il y avait encore des racines saignantes qui tenaient à cette chambre et à cette tombe.

Enfin, je m’éloignai ; – mais j’évitai de passer par Paris ; j’en étais à cette période où la douleur, n’ayant plus sous les yeux les objets qui l’entretenaient, ne veut pas de rivaux de ses souvenirs. J’en étais au besoin de la solitude.

J’avais résolu d’aller passer un mois ou deux en face de l’Océan, dans quelque petit port de la Belgique ou de La Hollande, là où je ne connaîtrais âme qui vive.

Je jetai les yeux sur une carte que je trouvai pendue dans une auberge de Péronne, et je choisis Blankenberghe, à trois lieues de Bruges.

Dieu merci, je serais là seul, bien seul.

J’étais parti à cheval pour ne me trouver, ni dans une diligence, ni dans un wagon, en contact avec aucun homme. Peu m’importait d’être un jour ou quinze jours en route ; – que m’en reviendrait-il quand je serais arrivé ?

Je m’arrêtais, non pas quand j’étais fatigué, – il me semblait que j’étais infatigable, – mais quand mon cheval était fatigué. Je ne m’informai pas même du nom des trois ou quatre villes où je couchai, et je ne m’aperçus que je franchissais la frontière que parce que l’on me demanda mon passeport.

J’avais couché dans un petit bourg à quelques lieues de Bruxelles, – comptant traverser cette ville sans m’y arrêter, et aller faire halte à quelque village au-delà, – lorsque, sur le boulevard du Jardin-Botanique, je m’entendis appeler par mon nom de baptême.

Je ne puis vous rendre la sensation douloureuse que j’éprouvai.

Je piquais mon cheval – pour fuir – lorsqu’on me barra le chemin.

C’était Alfred de Senonches, un de mes bons amis ; seulement, vous le savez, mes bons amis eux-mêmes, dans la disposition d’esprit où je me trouvais, m’étaient insupportables.

Cependant, j’avais été tellement lié avec celui-là, que le coup en fut adouci, quand je le reconnus.

Il était premier secrétaire d’ambassade à Bruxelles, et je n’avais pas été étranger à la rapidité de sa carrière.

Il me fit questions sur questions ; je lui montrai le crêpe de mon chapeau.

Il me serra la main.

– Je comprends, me dit-il ; pauvre ami, plus tard !...

– Oui, plus tard, lui dis-je, j’aurai grand plaisir à te revoir.

– Tu ne veux pas t’arrêter chez moi ?

– Je ne m’arrête pas à Bruxelles.

– Où vas-tu ?

– Où je serai seul.

– Va ! dit-il, tu es encore trop malade pour qu’on te soigne ; seulement, souviens-toi de ceci : c’est qu’une grande douleur est un grand repos, et que tu sortiras de ta tristesse plus fort que tu n’y es entré.

Je le regardai avec étonnement.

– Aurais-tu été malheureux ? lui demandai-je.

– Une femme que j’aimais m’a trompé.

Je le regardai et je haussai les épaules.

Il me semblait impossible qu’aucun amour pût faire souffrir ce que j’avais souffert.

– Et maintenant ? lui dis-je.

– Maintenant, je joue, je fume, je bois, et suis très heureux ; je crois qu’on va me faire préfet. – Alors, tu comprends bien, il ne manquera rien à mon bonheur.

Cette fois, je le regardai avec tristesse.

Se pouvait-il donc qu’il y eût un homme plus malheureux que moi ?

Il lut dans ma pensée comme si j’avais parlé tout haut.

– Mon cher Max, dit-il, outre vingt autres sortes de douleurs dont je ne te parle pas, – il y a la douleur triste, – c’est la tienne, – puis il y a la douleur amère, – c’est la mienne. Je veux bien changer ; mais, si tu m’en crois, ne change pas. Adieu ! tu viendras me voir dans ma préfecture, n’est-ce pas ? Tu seras chez moi comme chez toi, et je te laisserai pleurer tout à ton aise... pourvu que tu me laisses rire. As-tu du feu pour allumer mon cigare ? Parbleu ! j’oubliais que tu ne fumes pas.

Et, accostant un homme du peuple qui fumait dans une pipe d’écume de mer, il alluma son cigare et remonta vers Schaerbeek en poussant sa fumée et en me faisant des signes de tête.

Je le suivis des yeux jusqu’à ce que je l’eusse perdu de vue.

Puis je continuai mon chemin, remerciant Dieu de m’avoir envoyé cette douleur sainte au lieu d’une douleur profane.

Deux jours après, j’étais à Blankenberghe.

Trois mois, je restai en face de l’Océan, c’est-à-dire de l’infini.

Tous les jours, j’allais, en suivant les bords de la plage, m’arrêter dans un endroit près duquel avait, quelques jours avant mon arrivée, échoué un bâtiment.

Cinq hommes qui le montaient avaient péri d’abord ; c’était la machine humaine qui avait été la première détruite.

La coque du navire avait été jetée à la côte avec une telle force, qu’elle s’était, pour ainsi dire, incrustée dans le sable.

Le premier jour où je visitai le navire naufragé, il avait encore un mât debout, son beaupré et la plupart de ses agrès. Comme nous étions en plein hiver, la mer ne cessait point d’être mauvaise.

Chaque jour, je trouvais le bâtiment désemparé de quelques-uns des agrès que je lui avais vus la veille.

Aujourd’hui, c’était une vergue ; demain, c’était un mât ; après-demain, le gouvernail.

Comme fait une troupe de loups sur un cadavre, chaque vague, mordant sur la carcasse du bâtiment, en enlevait un morceau.

Bientôt il fut complètement rasé.

Après les œuvres hautes, vint le tour des œuvres basses.

Le bordage fut brisé, puis le pont éclata, puis l’arrière fut emporté, puis l’avant disparut.

Longtemps encore un fragment du beaupré resta pris par ses cordages.

Enfin, pendant une nuit de tempête, les cordages se rompirent et le mât fut emporté.

Le dernier vestige du naufrage avait disparu sous l’effet de la vague, sous l’aile du vent...

Hélas ! mon ami, je fus forcé de m’avouer à moi-même qu’il en était ainsi de ma douleur : comme ce navire échoué, dont chaque jour emportait une épave, chaque jour en emportait un débris. – Enfin, vint le moment où rien n’en fut plus visible au dehors, et, de même qu’à la place où avait été le bâtiment naufragé, il ne restait plus rien, là où s’était engloutie ma douleur, il ne restait plus qu’un abîme.

Cet abîme, qui le comblerait ?

Suffirait-il de l’amitié, ou faudrait-il l’amour ?

Je revins en France.

Ma première visite fut au château des Frières.

En voyant la façade aux fenêtres fermées, en voyant la chambre où était morte ma mère, en voyant la tombe où elle dormait, je retrouvai les larmes que je croyais taries.

Pendant les premiers jours, je repassai à travers les amères délices de mon ancienne douleur.

On me montra sur la muraille la trace, laissée par vous, de la visite que vous m’aviez faite.

Je vous reconnus, quoique votre nom n’y fût pas.

J’avais trop présumé de ma douleur en revenant aux Frières : elle n’était plus assez forte pour que j’y restasse. Je sentis que ces endroits sacrés allaient devenir pour moi ce qu’est l’église pour le prêtre. J’allais m’habituer aux lieux saints.

Je sentis le besoin de quitter cette demeure dont, quatre mois auparavant, j’avais eu tant de peine à m’arracher.

Seulement, au lieu de la quitter cette fois les yeux pleins de larmes et la gorge pleine de sanglots, je la quittai la gorge serrée et les yeux secs.

Je retournai de moi-même à ce Paris que j’avais cru un jour ne jamais revoir.

Paris vivait toujours de sa vie multiple, agitée, fiévreuse, inquiète, insouciante, égoïste, – brisant, dans ce mouvement quotidien ; entre les dents de cette roue gigantesque à laquelle s’engrène le monde, les intérêts, les existences, les positions sociales, les trônes, les dynasties. – Il en était à réaliser votre procès Morcerf avec le procès Teste, et les empoisonnements Villefort avec les assassinats Praslin.

Je ne sais si mon absence, si ma douleur, si mon isolement, si mon contact avec les flots, les vents et les tempêtes, avaient mis en moi une intuition de l’avenir ; mais il me sembla que, dans tout ce chaos moral, je devinais quelque chose de sombre et d’insondable, quelque Maelstrom politique, où toute une époque allait s’engloutir.

Je voyais, comme une vision de Patmos, flotter dans les vagues de l’air ce vaisseau qui porte la pensée et le progrès et que l’on appelle la France ; je le voyais, ayant bonne mer sous sa quille, bonne brise dans ses voiles, essayer de naviguer sans cesse contre le vent. Je voyais au gouvernail ce puritain morose, cet historien rigide, cette âme sèche, dont un pauvre vieux roi, auquel échappaient la valeur des hommes et l’intelligence des choses, avait fait son pilote, et je me rappelais ce qu’un jour le duc d’Orléans, cet esprit si juste et si appréciateur, m’avait dit de lui : « C’est un homme qui nous met des sinapismes, quand il nous faudrait des cataplasmes ».

Et, en effet, M. Guizot mettait des sinapismes à la France, dont le système nerveux était déjà exaspéré.

J’étais tout étonné de voir les choses comme avec une double vue.

Si le duc d’Orléans eût vécu, j’eusse été à lui et je lui eusse dit : « Est-ce moi qui me trompe, et ne voyez-vous pas ce que je vois ? »

Mais il dormait dans son tombeau de famille à Dreux ; lui, du moins, il était sûr de ne pas être exilé de cette France qu’il aimait tant.

Quant à moi, que m’importait ! je n’aimais plus rien.

Je pensai à deux hommes, à vous d’abord, puis à Alfred de Senonches.

Vous étiez occupé de la fondation d’un théâtre ; cela vous jetait dans un ordre d’idées bien éloigné du mien.

Au point de vue de l’art, votre œuvre était bonne et belle, je vous laissai tout à votre œuvre.

Je m’informai d’Alfred de Senonches ; il était préfet à Évreux.

Je ne voulais pas arriver chez lui comme un hôte : je passais et le venais voir en passant. Le reste dépendrait de l’accueil qu’il me ferait.

Si je n’étais pas content de lui, j’irais ailleurs.

J’arrivai un matin à la préfecture.

Je demandai M. le préfet.

On me répondit que M. le préfet était énormément occupé et ne recevait personne.

Je répliquai que je ne venais pas pour le déranger, que j’étais un de ses amis, que je passais par Évreux, où je ne comptais rester que deux heures et que je priais qu’on lui remît ma carte seulement.

L’huissier se décida.

Une seconde après la porte s’ouvrit.

C’était Alfred de Senonches en personne, bousculant l’huissier, l’appelant idiot, parce qu’il ne m’avait pas reconnu.

– Vous auriez cependant dû reconnaître à la tournure de monsieur, à la coupe de son habit, à la forme de sa carte, que monsieur n’était pas de mes administrés, et que je devais, par conséquent, avoir du plaisir à le recevoir. – Ne faites plus, à l’avenir, de ces erreurs-là, entendez-vous ?

Et, me jetant le bras autour du cou, il m’entraîna dans son cabinet.

– Ah ! dit-il, te voilà ! Je t’attendais un jour ou l’autre ; mais je n’espérais pas que j’aurais la chance de t’avoir aujourd’hui. Tu as du bonheur, mon cher Max : tu arrives un jour de conseil général ; je traite demain toutes les sommités du département de l’Eure. – Es-tu à la recherche d’orgueilleuses incapacités, d’incommensurables vanités politiques, de nullités fastueuses ? Éteins ta lanterne, Diogène ; tu as trouvé, non pas ton homme, mais tes hommes.

– Il me semble, au contraire, lui dis-je, que j’arrive dans un mauvais moment et que je te dérange ; tu avais défendu ta porte, tu t’étais enfermé seul et tu mesurais la gravité des événements qui nous menacent.

– Moi, mon ami ? Et pourquoi diable veux-tu que je m’occupe de ces niaiseries-là ? J’ai une vingtaine de mille livres de rente en bien-fonds, que les événements, si graves qu’ils soient, ne m’enlèveront jamais ; je suis né garçon, j’ai vécu garçon et je mourrai probablement garçon. Une maîtresse a failli me faire brûler la cervelle en me trompant. Juge un peu ce qui serait arrivé si elle eût été ma femme ! Il est vrai que, si elle eût été ma femme, elle eût eu cette excellente raison à me donner : « Je ne pouvais pas vous quitter » ; tandis que l’autre avait cette raison-là et n’a pas eu l’idée de la mettre en pratique. Les femmes sont si capricieuses ! – De sorte que... Mais que me disais-tu ? Je n’en sais plus rien.

– Je te disais que tu t’étais enfermé seul en défendant ta porte.

– Ah ! oui, c’est vrai ; je m’étais enfermé et j’avais défendu ma porte pour faire le menu de mon dîner.

– Ah ! ah !

– Oui ; tu comprends bien que ce n’est pas pour les grossières mâchoires qui vont le dévorer que je prends cette peine ; c’est pour moi. On n’est pas de l’école politique des Romieu et des Véron sans avoir une certaine responsabilité morale à l’endroit de la nourriture. On n’a pas connu Courchamp et Montrond sans s’être fait une réputation de gourmet. – Noblesse oblige ! – Je vais donner à mes braves conseillers un dîner dans le genre de celui de Monte-Cristo à Auteuil, – moins les sterlets du Volga et les nids d’hirondelle de la Chine. Quand il s’est agi pour moi de passer de la carrière diplomatique à la carrière administrative, je me suis dit qu’il me faudrait encore, malgré toute mon intelligence, dix ou douze ans pour être ministre à Bade, ou chargé d’affaires à Rio-Janeiro, tandis qu’une fois nommé préfet, je me faisais nommer député, et qu’une fois nommé député, je me faisais nommer ce que je voudrais ; j’ai donc mieux aimé être préfet, et je l’ai été, comme tu le vois. Alors j’ai obtenu de ma digne mère qu’elle me fît cadeau, non pas de ma part d’héritage, Dieu m’en garde ! – j’aime bien mieux que mon argent soit entre ses mains que dans les miennes, je suis toujours sûr d’en avoir – mais qu’elle me fît cadeau de son cuisinier. Ah ! mon cher Max, par bonheur, j’avais dix ans de diplomatie ! Qu’on me charge d’obtenir de l’Angleterre qu’elle rende l’Écosse aux Stuarts, de la Russie qu’elle rende la Courlande aux Biren, de l’Autriche qu’elle rende Milan aux Visconti, de la Prusse qu’elle rende les frontières du Rhin à la France, j’y réussirai ; – mais entreprendre une seconde fois la conquête de Bertrand, – jamais !

– Ce grand homme s’appelle Bertrand ?

– Oui, mon ami ; je te présenterai à lui un jour qu’il sera en belle humeur. – Tâche de te rappeler, comme souvenir de voyage, un plat inconnu ; et dotes-en son répertoire. – Bertrand, comme Brillat-Savarin, fait plus de cas de l’homme qui découvre un plat que de celui qui découvre une étoile ; car des étoiles, dit-il, pour ce à quoi elles servent et pour ce que l’on connaît, il y en a toujours assez.

– C’est un grand philosophe que Bertrand.

– Ah ! mon ami, je dirai de lui ce que Louis XIII dit, dans Marion de Lorme, de l’Angely :

 

Si je ne l’avais pas pour m’amuser un peu !...

 

Mais je l’ai, par bonheur ; demain, tu goûteras de sa cuisine. En attendant, que vas-tu faire ? Voyons !

– Mais, mon ami, je comptais passer, t’embrasser et m’en aller.

– Où cela ?

– Je n’en sais rien.

– Tu mens, Max ! tu en es à cette période de la douleur qui a besoin de distractions ; tu as pensé à moi ; et tu es venu à moi, merci ! Oh ! sois tranquille, la distraction ne sera pas folle ; elle ne heurtera pas les angles encore tant soit peu obtus de ta douleur ; car, je le vois bien, les angles aigus ont disparu. Vivent les douleurs honnêtes, loyales et dans la nature ! elles se calment lentement ; mais elles se calment. Vivent surtout les douleurs sans ressource ! on ne les oublie pas, mais on s’y habitue. – Rappelle-toi les vers que Shakespeare met dans la bouche de Clodius, essayant de consoler Hamlet :

 

But you must know, your father lost a father,

That father lost his ; and the survival bound,

In filial obligation, for some term...

...... to do obsequious sorrow.

 

Ici, mon cher Max, tu trouveras cette distraction grave qui ressemble tellement à l’ennui ; qu’il faut être très fort pour s’apercevoir qu’elle n’est que sa sœur, et, quand cette distraction-là ne te suffira plus, tu me quitteras, et tu suivras celle qui sera en harmonie avec la situation de ton cœur. Sois tranquille, si tu ne t’en aperçois pas, je te préviendrais ; moi, je m’en apercevrai, je suis médecin en douleur.

– Pourquoi ne te guéris-tu pas toi-même, alors, pauvre ami ?

– Mon cher Max, Laënnec, qui a inventé les meilleurs instruments d’auscultation pour les maladies de poitrine, est mort de la poitrine. Maintenant, je ne te demande pas d’avouer si j’ai tort ou raison. Je te dis : J’ai, à une lieue d’ici, sur les bords de l’Eure, une charmante maison de campagne que je loue pour le moment, mais qu’à la première révolution j’achèterai. – J’y rentre tous les soirs ; comme je t’attendais, tu y trouveras ton pavillon tout préparé.

Il sonna ; je voulus faire une observation : un signe de la main m’imposa silence.

L’huissier entra.

– Faites mettre le cheval à la voiture et dites à Georges de conduire monsieur à Reuilly, puis de revenir me chercher à cinq heures.

L’huissier sortit.

– Quand ma journée sera finie, ajouta Alfred.

– Et ta journée va se passer ?...

– À compléter ma carte, mon ami ; c’est la première affaire véritablement sérieuse qui me soit tombée sous la main depuis que je suis préfet. Tu comprends qu’il ne faut pas que je la manque.

Cinq minutes après, j’étais sur la route de Reuilly.
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