Quelques mots au lecteur








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XLII


Cette lettre nous était arrivée le 31 octobre ; nous avions donc encore vingt-quatre heures à passer à Courseuilles, cette halte adorable que je venais de faire sur la route du ciel.

Pour nous quitter le plus tard possible, il avait été convenu que, le lendemain, nous partirions de Courseuilles ensemble dans une voiture de louage, que nous calculerions notre temps de manière à arriver à Caen pendant la nuit, c’est-à-dire vers six ou sept heures du soir ; qu’un demi-kilomètre avant Caen, je descendrais de voiture ; qu’Edmée continuerait son chemin vers Bernay, et que, moi, je prendrais la poste pour Évreux. Le lendemain, nous partîmes vers trois heures ; je baisai, les uns après les autres, tous les meubles de cette pauvre chambre d’auberge, comme pour prendre congé d’eux ; n’étaient-ils pas des amis, mieux que des amis, des confidents ?

Je ne pouvais me décider à quitter cette chambre ; j’y rentrai deux fois pour lui dire adieu. Là, un mois et demi avait passé pour nous avec la rapidité d’une heure.

Trois quarts d’heure après notre départ, nous arrivions à la Délivrande. Je fis arrêter la voiture devant l’église ; nous descendîmes tous deux ; pendant qu’Edmée faisait sa prière, je glissai deux louis dans la main du sacristain pour que deux cierges brûlassent chaque jour devant la Vierge pendant tout le mois de novembre.

Riez de ma superstition, si cela vous plaît, mon cher poète ; mais, si jamais vous passez par les angoisses que j’ai éprouvées, peut-être serez-vous plus superstitieux encore que moi.

Nous repartîmes. Gratien conduisait, ayant près de lui, sur la banquette de devant, la vieille Joséphine ; Edmée et moi, nous étions au fond, Edmée appuyée à mon bras et à mon épaule.

Le moment où je me séparai d’elle fut un des plus douloureux de ma vie. Figurez-vous, mon ami, la situation d’un homme qui aime de toutes les puissances de son âme, qui sait laisser l’objet de ses amours sous le coup d’un danger terrible, quoique inconnu ; qui, sentant battre un cœur contre le sien, une main serrer sa main, des lèvres presser ses lèvres, se dit tout bas, sans oser éclater en sanglots : « C’est peut-être la dernière fois que je sens battre ce cœur ; c’est peut-être la dernière fois que cette main presse la mienne ; ce baiser que me donnèrent ses lèvres est peut-être son dernier baiser ! »

Et cependant je la quittai.

Il est vrai que je restai écrasé à la même place ; que, ne pouvant me tenir debout, j’allai, tout chancelant, m’appuyer contre un arbre, et que, quand la voiture eut disparu dans la nuit, je tombai anéanti, me roulant sur l’herbe et pleurant.

Au bout d’un instant, j’entendis mon nom prononcé près de moi ; je levai les yeux.

Celui qui avait prononcé mon nom, c’était Gratien.

Edmée avait passé sa tête par la portière, elle m’avait vu, dans l’ombre, appuyé à l’arbre, et elle avait envoyé Gratien pour savoir de mes nouvelles.

– Oh ! dis-je au brave garçon, est-ce que je puis la voir encore une fois ?

– Sans doute, me dit-il ; elle change de chevaux et de voiture à l’hôtel d’Angleterre.

– Alors, viens, viens, lui dis-je, que je la revoie, ne fût-ce qu’une seconde.

Et je m’élançai vers la ville.

Gratien avait peine à me suivre ; il faisait nuit, par bonheur ; on m’eût pris pour un fou échappé de l’hospice du Bon-Sauveur. J’entrai dans la cour de l’hôtel d’Angleterre ; la voiture qui nous avait amenés était dételée, on mettait des chevaux à une espèce de cabriolet ; la vieille Joséphine était assise sur mes malles.

– Où est-elle ? lui demandai-je.

Le ton dont je lui adressai cette question, la pâleur de mon visage, effrayèrent la bonne femme.

– Oh ! mon Dieu, qu’est-il arrivé ? demanda-t-elle en joignant les mains.

– Rien, lui dis-je, absolument rien ; seulement, où est-elle ?

– Au premier, à la chambre n° 3.

Je ne fis qu’un bond jusqu’à l’escalier ; une porte était entrouverte à l’entrée du corridor ; à travers l’entrebâillement, j’aperçus Edmée écrivant à une table.

– C’est moi, lui dis-je du corridor, pour ne point l’effrayer par ma brusque apparition.

Elle m’ouvrit ses bras.

– Je te sentais venir, dit-elle, et je m’étais interrompue d’écrire. Pauvre fou ! ajouta-t-elle en m’essuyant le front, crois-tu que je ne t’aie pas vu quand la voiture a disparu, crois-tu que je ne t’aie pas vu tombant et te roulant au pied de l’arbre ?

– Comment m’as-tu vu quand je ne voyais plus la voiture, cachée à la fois par la descente de la route et par l’obscurité ?

– Avec les yeux du cœur, cher Max bien-aimé.

– C’est donc vrai, que tu vois ? c’est donc vrai ? m’écriai-je. Mon Dieu ! mon Dieu !

Il y avait un accent tellement désespéré dans mes paroles, qu’Edmée se jeta à mon cou et s’y suspendit comme un enfant à celui de sa mère.

– Écoute, me dit-elle, depuis quelque temps, je ne te reconnais plus ; tu as quelque douleur que tu me caches.

– Non, non, m’écriai-je.

– Attends, laisse-moi te dire. Je suis à toi, rien qu’à toi, mon ami ; que veux-tu de moi ? Ordonne, j’obéirai.

Un instant, je fus près de lui dire : « Je veux te prendre, je veux t’emporter, je veux te disputer à la mort » ; mais je songeai aux conséquences terribles de la disparition d’une femme de la condition de madame de Chamblay.

– Rien, lui répondis-je en réunissant toutes mes forces ; je voulais te voir encore une fois, je voulais encore une fois te dire adieu. Ah ! si ta double vue te révélait quelque chose, si tu sentais le danger approcher de toi, appelle-moi, au nom du ciel, appelle-moi ! En attendant, cette lettre ?...

Je lui montrai la lettre commencée.

– Pourquoi faire, puisque te voilà ?

– Oh ! non, tout ce qui me vient de toi m’est précieux ; au moment où l’on va se quitter, on n’échange jamais assez de souvenirs.

Je pris la lettre, dont une page seulement était couverte ; je la froissai dans ma main, je la pressai contre mes lèvres, je la mis sur mon cœur.

– Plus tard, quand je serai loin de toi, je la lirai, lui dis-je.

– Et tu y verras ce que je te dis quand tu es là, mon bien-aimé : je t’aime, je t’aime dans ce monde, je t’aimerai dans l’autre ; je t’aime dans le temps et dans l’éternité.

Des pas retentirent dans l’escalier ; Gratien parut.

– La voiture de madame la comtesse est prête, dit-il.

– Puis-je rester dans cette chambre après que tu l’auras quittée ? demandai-je à Edmée. Elle est tout embaumée de ton parfum, je serai encore avec toi.

– Et moi qui croyais l’aimer plus qu’il ne m’aimait, dit-elle.

Et, avec un charmant sourire :

– Max, ajouta-t-elle, je m’avoue vaincue ; es-tu content ?

Oh ! oui, sans le serpent qui me mordait le cœur, oui, j’eusse été content, oui, je me fusse cru le roi de la création.

– Va, lui dis-je, va, je n’aurais pas le courage de me séparer de toi. Seulement...

– Quoi ?

– Malgré la présence du comte au château, je passerai la journée du 8 novembre près de toi, caché chez Gratien.

– Viens-y le 7 au soir, et, quoi qu’il arrive, j’irai t’y voir un instant.

– Oh ! tu me le promets, n’est-ce pas ?

– De toute mon âme.

– Alors, va-t’en ; je reste consolé, sûr de te voir une fois encore.

– Ami, dit-elle en me regardant et en secouant son front soucieux, je te le répète, tu sais quelque chose que tu ne veux pas me dire ; mais qu’importe ! je t’aime, tu m’aimes ; le reste est dans les mains de Dieu.

Elle me baisa au front et sortit.

Je demeurai seul, écoutant le bruit de ses pas qui s’éloignaient, le bruit de sa robe soyeuse qui allait s’affaiblissant. J’étais resté assis sur le même siège où, un instant auparavant, elle m’avait enveloppé de ses bras. Comme je le lui avais dit, en fermant les yeux, j’aurais pu croire encore qu’elle était là.

En la suivant, mon cœur se fût déchiré au moment du départ, et qui sait si je ne me fusse pas jeté sous les roues de la voiture qui l’entraînait loin de moi !

Je restai donc immobile au même endroit où elle m’avait quitté, j’entendis le bruit de la voiture qui passait sous la grande porte de l’hôtel en faisant trembler les vitres.

– Au revoir, murmurai-je, en attendant que je te dise adieu !

Le bruit s’éteignit.

À mesure que s’affaiblissait le bruit, mon cœur se serrait ; j’avais quitté Edmée trois fois au lieu d’une : une fois sur la route, une fois dans ma chambre, enfin cette dernière fois, où le bruit des roues de sa voiture s’était éteint. En voulant adoucir la séparation, je l’avais rendue plus douloureuse.

J’avais cru pouvoir rester dans cette chambre et y passer la nuit ; au bout d’une demi-heure, je sentis que la chose me serait impossible ; j’avais besoin d’air et de mouvement.

Séparé d’elle par quelques lieues seulement, j’avais besoin de mettre un plus grand espace entre nous ; tant qu’il y avait possibilité de la voir avant que son mari arrivât, je ne répondais pas de moi.

D’après ce qu’elle m’avait dit, sans doute M. de Chamblay aurait-il besoin d’argent pour la quitter de nouveau ; je devais aller à Paris, arranger toutes mes affaires avec M. Loubon, pour que le comte pût prendre chez celui-ci les sommes dont il aurait besoin.

J’avais sur moi mon passeport, qui ne me quittait jamais ; j’allai à la poste, je louai un cabriolet et pris des chevaux.

Je courrais la poste toute la nuit ; la fatigue physique tuerait, ou, du moins, adoucirait peut-être la douleur morale.

J’étais à Rouen pour le premier départ du chemin de fer ; j’étais à Paris avant midi.

Il m’avait semblé, à l’une des stations, reconnaître M. de Chamblay dans un train qui croisait le nôtre.

Au lieu de m’en assurer, je détournai la tête ; cet homme me causait un suprême dégoût.

S’il pouvait partir avant le 8 ! si, pendant cette fatale journée, je pouvais ne pas quitter Edmée !

Mais, il l’avait dit, il revenait pour huit jours. N’importe ! je courus chez M. Loubon. M. Loubon avait cent mille francs à la disposition de M. de Chamblay.

Je présumai que le joueur n’avait pas besoin de plus que cela.

Cette assurance reçue, je me trouvai n’avoir plus rien qui me retînt à Paris ; je fis quelques achats qui me prirent ma journée ; si le malheur dont j’étais menacé arrivait et que je n’en mourusse pas, il était évident que je quitterais la France.

J’augmentai mes armes de deux fusils et d’une carabine, je me fis confectionner un nécessaire de voyage ; cela me prit la journée du 3 novembre.

Le soir, j’essayai d’aller à l’Opéra ; avant la fin de l’ouverture, j’avais quitté la salle.

Il m’était venu une idée : c’était d’emmener, à quelque prix que ce fût, un des meilleurs médecins de Paris ; mais que lui dirais-je ? la personne pour laquelle je le requerrais était pleine de vie et de santé ; sur quoi appuierais-je ma prière ? Sur une révélation magnétique, et, médicalement parlant, les médecins n’admettent pas le magnétisme.

Celui auquel je m’adresserais, quel qu’il fût, me prendrait pour un fou.

Je retournai toutes ces idées dans ma tête, pendant une nuit des plus fiévreuses que j’eusse passées de ma vie. Le matin, j’étais brisé ; mais nous étions arrivés au 4 novembre.

Je partis pour Rouen par le convoi de onze heures du matin. À Rouen, je retrouvai le cabriolet que j’avais loué à Caen ; j’y fis mettre des chevaux de poste ; le soir, j’étais à Reuilly.

Je devais être horriblement changé ; car, en m’apercevant, Alfred vint droit à moi en me disant :

– Tu souffres ?

– J’ai l’enfer dans le cœur, lui dis-je.

– M. de Chamblay est de retour depuis le 2.

– Je sais ; mais ce n’est point cela.

– Qu’est-ce donc, alors ?

– Oh ! tu n’y peux rien.

– Tu te trompes : je puis, si j’en connais la cause, partager ta douleur.

– Tu as raison, lui dis-je en me jetant dans ses bras ; mon cœur déborde. Oh ! mon ami ! mon ami !

Je lui racontai tout.

Je crus que le sceptique allait rire de mon désespoir ; je me trompais, il pleura avec moi.

– Tu aimes beaucoup cette femme ? me dit-il.

– Je te répondrais : « Plus que ma vie ! » que cela ne signifierait rien.

– As-tu résolu quelque chose ?

– Rien ; que veux-tu résoudre contre un danger inconnu ?

– Et ce danger, tu le crois réel ?

– Mon ami, les révélations d’Edmée ne m’ont jamais trompé ; ce danger, j’en suis sûr.

– Alors, il faut tout prévoir.

– J’ai tout prévu.

Et je lui dis toutes les précautions que j’avais prises.

Il examina mes lettres de recommandation, mes lettres de change, mon passeport.

Arrivé à mon passeport :

– Attends, dit-il, il est bon de prendre une précaution.

– Laquelle ?

Il sonna ; un domestique parut.

– Dites à mon secrétaire de m’envoyer un passeport en blanc.

Le domestique apporta l’imprimé.

– Mets-toi à cette table et écris ce passeport de ta main.

– Pourquoi cela ?

– Afin que, si tu avais quelque chose à y ajouter, l’adjonction fût de la même écriture.

J’obéis comme un enfant, sans savoir en quoi la chose pourrait m’être utile.

Puis, le passeport rempli, Alfred le signa et déchira l’autre.

– Es-tu religieux ? me demanda-t-il tout à coup.

– J’ai peur de n’être que superstitieux, lui répondis-je.

– Diable ! fit-il, voilà qui m’inquiète : les gens religieux ont, contre le désespoir, des ressources inconnues aux autres hommes. En tout cas, je suis bien aise de t’avoir envoyé à Bernay le curé du Hameau ; il te sera un appui et un consolateur, en supposant que tu aies besoin de secours et de consolation.

– Je le sais et je compte bien sur lui.

– Si je pouvais t’être bon à quelque chose, pauvre ami, je te dirais : « Je ne te quitterai pas » ; mais je te gênerais et voilà tout. Dans les circonstances suprêmes comme celles où tu te trouves, le meilleur est d’être seul et entièrement libre de sa volonté. Je ne te parle pas d’argent, et il est inutile de te dire que, si tu avais besoin de ma vie, je te la donnerais. Maintenant, souviens-toi que tu es homme et attends en homme les événements.

Et, me serrant la main une dernière fois, il sortit.
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