Quelques mots au lecteur








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XLV


Zoé avait dit vrai, il faisait un brouillard à ne rien distinguer à quatre pas.

Il y a une certaine consolation, lorsqu’on a la mort dans l’âme, à voir la nature triste comme soi.

Grâce à un détour que le brave garçon me fit faire, nous longeâmes le cimetière au lieu de le traverser. Cinq minutes après, nous étions à la porte de la petite maison attenante à la serre.

Je regardai avec soin autour de nous ; nous étions bien seuls.

– Donne-moi la clef, dis-je à Gratien.

– Vous n’avez pas besoin de moi, monsieur Max ?

– Ce soir seulement, j’aurai besoin de toi, mon ami.

– Tout à votre service, comme vous savez. Vers quelle heure ?

– De neuf à dix heures... Au surplus, nous nous reverrons avant cela, sois tranquille.

– Au revoir alors, monsieur Max.

Il s’éloigna ; j’entrai et je refermai la porte derrière moi.

C’était bien le petit appartement que m’avait dit la comtesse. Hélas ! comme nous y eussions été heureux !

À la tête du lit, il y avait une porte ; elle était fermée en dedans. Je l’ouvris, elle donnait dans la serre.

Ainsi que me l’avait dit Zoé, la serre était pleine de ces fleurs d’automne qui sont le dernier adieu du soleil à la terre.

Je les saluai comme les fidèles compagnes d’Edmée ; elles allaient l’accompagner au tombeau, condamnées elles-mêmes à mourir comme elle, avant l’heure.

J’entendis crier un pas sur le sable du jardin. Ce pas, c’était celui de Zoé.

– Oh ! dit-elle, je m’attendais à vous trouver là.

– Eh bien, lui demandai-je, que se passe-t-il là-bas ?

– L’abbé Claudin est venu et prie près d’elle. Oh ! monsieur Max, si vous saviez comme elle est belle dans sa robe de satin blanc, avec ses longs cheveux déroulés ! on dirait une véritable sainte.

J’en étais arrivé à pleurer sans sanglots ; les larmes coulaient le long de mes joues, voilà tout.

– Il faudra que tu me donnes une paire de ciseaux, Zoé.

– Voilà justement les siens, monsieur Max, que j’ai apportés pour couper des fleurs ; vous les garderez.

Nous nous mîmes à cueillir les fleurs les plus belles ; chacune de celles que je cueillis emporta une larme de moi. Quand Zoé en eut plein son tablier :

– Vous n’avez rien à m’ordonner ? dit-elle.

– Non, Zoé ; seulement, tu t’approcheras d’elle à un moment où tu seras seule avec elle, et tu lui diras tout bas : « Il est là, il vous aime, et, cette nuit, il ira vous donner son dernier baiser. »

– Hélas ! dit Zoé, elle ne pourra pas m’entendre.

– Qui sait, mon enfant ? c’est un grand mystère que la mort.

– Oh ! quant à moi, monsieur, dit Zoé, je suis bien sûre que nous la reverrons un jour.

– Si nous sommes dignes d’aller où elle va, Zoé.

Je rentrai, la tête inclinée sur ma poitrine, et je tombai assis sur mon lit en murmurant :

– Ô mort ! mystère insondable, nuit sans étoiles, océan sans phare, désert sans chemin, es-tu la fin du temps ? es-tu le commencement de l’éternité ? Elle-même, l’éternité n’existe pas si elle a un commencement. Est-ce toi qui donnes ton secret à l’homme ? Est-ce l’homme qui devinera un jour ton secret ? Le jour où l’homme saura ce que tu es, ô mort ! l’homme sera l’égal de Dieu ! Voilà les deux êtres que j’ai le plus aimés au monde réunis dans ton sein, ô grande inconnue, ma mère et Edmée... Vous reconnaîtrez-vous là-haut, et le premier mot que soupireront vos deux âmes en s’abordant sera-t-il mon nom ? Il faut que tes portes soient forgées d’acier et de diamant, prison céleste, si ma mère n’est point revenue, et si tu ne reviens pas, mon Edmée, pour me dire : « Je t’aime toujours ! » Vous avez été, ô saintes femmes, et vous serez, je vous le jure, mes deux seules amours dans l’avenir, comme vous l’avez été dans le passé ; vous êtes deux lis auxquels je survis pour les arroser de mes larmes ; fleurs funèbres, vous êtes les seules fleurs de ma vie et votre angélique parfum est le seul que je respirerai ! Ô ma mère, ô Edmée, vous qui ne souffrez plus, vous qui savez, priez pour celui qui souffre et qui doute !

On frappa à la porte extérieure ; j’hésitai d’aller ouvrir ; qui pouvait avoir affaire à moi dans un pareil moment ? D’ailleurs, nul ne savait que je fusse là.

– Ouvrez, monsieur Max, dit la voix de Gratien ; c’est moi.

J’allai ouvrir ; du moment que c’était Gratien, il venait de la part de la mort et je n’avais pas besoin de lui demander ce qu’il voulait.

– Monsieur Max, me dit-il, votre ami M. Alfred de Senonches est chez moi.

» – Va lui annoncer que je suis ici, a-t-il dit ; s’il veut me voir, il m’enverra chercher ; s’il peut se passer de moi, il restera seul.

» Je suis venu sans lui dire où vous étiez. Ai-je eu tort de venir ?

– Non, mon ami, non, m’écriai-je. Va lui dire que je l’attends et amène-le.

Gratien partit tout courant.

Cinq minutes après, il revint avec Alfred. J’attendais celui-ci à la porte ; je me jetai dans ses bras et l’entraînai dans la chambre.

– Pleure, mon pauvre ami, pleure ! dit-il ; une mine de larmes est bien autrement riche et utile qu’une mine de diamants. C’est le soleil qui fait les diamants ; c’est Dieu lui-même qui fait les larmes ; seulement, il en est avare ; heureux ceux à qui il les donne !

– C’est toi, mon ami ! c’est toi, mon cher Alfred ! m’écriai-je.

– Sans doute, c’est moi. Cette nuit, je ne pouvais pas dormir ; tu comprends, tout ce que tu m’avais raconté me trottait par l’esprit. Sans que cela y paraisse, je t’aime beaucoup, Max.

Je lui serrai la main.

– J’ai sonné, j’ai fait réveiller Georges, j’ai fait mettre le cheval au coupé, je me suis dit :

» – Je vais aller à Bernay ; s’il n’est rien arrivé, ce sera tant mieux, et je reviendrai sans rien dire. Si le malheur qu’il craignait est arrivé, au contraire, eh bien, Max ne sera pas obligé de pleurer seul dans les bras d’un paysan.

» J’ai appris l’affreuse nouvelle, j’ai laissé à tes premières douleurs la religion de la solitude ; puis je suis venu chez Gratien en lui disant :

» – C’est moi ; s’il veut de moi, j’irai ; s’il n’en veut pas...

» Mais, je te l’avoue, je comptais bien que tu en voudrais...

» Oh ! mon ami ! mon ami ! je puis t’aider dans les caprices de ta douleur ; je puis, par ma présence, motiver ta présence ici. Nous sommes venus ensemble, tu comprends, c’est le hasard qui nous amène tous deux ; je mets ma carte et la tienne chez M. de Chamblay, et, ce soir, nous assistons à la messe mortuaire, nous accompagnons le cercueil jusqu’au dernier moment, ce que tu ne peux pas faire seul, et ce qui, au bout du compte, est encore une consolation.

– Merci, merci, m’écriai-je ; cela me serait impossible ; mais, sois tranquille, je lui dirai adieu le dernier ; sois tranquille, je la verrai après eux tous.

– Maintenant, que penses-tu de cette mort-là, en conscience ?

– Elle est naturelle, mon ami ; son mari n’avait rien à espérer de sa mort ; d’ailleurs, tu le sais, elle l’avait prévue.

– Et de cette inhumation si rapide ?

– Laisse-les faire. Plus tôt elle sera descendue dans son caveau mortuaire, plus tôt je la reverrai.

– Alors, je comprends.

Il me prit la main.

– Max, dit-il, tu n’as pas de mauvais dessein sur toi ?

Je secouai la tête en signe de dénégation.

– Dieu m’a fait la grâce de pleurer beaucoup, lui dis-je.

– Remercie Dieu, alors. Maintenant, que fais-tu de moi ?

– Écoute, je te donne la liberté jusqu’à six heures du soir ; à six heures du soir, tu te trouveras chez Gratien ; j’ai une chambre chez lui ; cette chambre donne sur l’église et sur le cimetière. De cette fenêtre, on voit tout. De là, j’assisterai à tout. J’aurai besoin de ta main pour la serrer, de ton épaule pour y appuyer ma tête ; je t’y attendrai ; une fois Edmée descendue au caveau, nous nous dirons adieu, et tu me donneras ta parole de repartir pour Évreux.

– Et toi, la tienne, que je n’aurai pas à me repentir de t’avoir laissé seul.

– Tu l’as déjà.

– Alors, au revoir ! Tâche de pleurer le plus que tu pourras ; on ne pleure jamais assez ; la misanthropie est faite des larmes qui sont restées dans le fond du cœur.

Et, m’embrassant une dernière fois, il sortit.

On eût dit que Zoé attendait le départ d’Alfred pour entrer.

– Te voilà, Zoé ? lui dis-je.

– Oui, répondit-elle ; c’est au tour de Gratien ; je ne sais pas comment il aura le courage... Moi, je n’ai pas pu rester, il me semble que chaque clou me serait entré dans le cœur. Mon Dieu, s’écria-telle en sanglotant, est-il donc possible qu’il soit si possible de se débarrasser d’elle !

– Qu’apportes-tu là, Zoé ?

– Ah ! tenez, c’est pour vous, c’est la dernière robe qu’elle avait mise, celle qu’elle avait hier pour aller vous voir. Personne ne s’en souciera que vous et moi ; seulement, si je la prenais, moi, ils diraient que c’est pour la robe et non pour elle.

Je pris la robe des mains de Zoé, ou plutôt je la lui arrachai.

– Oh ! donne, donne, lui dis-je.

Et je plongeai ma tête dans les plis du satin, encore tout imprégné de son suave parfum.

– Oh ! Zoé, lui dis-je, que tu es bonne de penser ainsi à moi ! Oh ! oui, oui, quand j’aurai le courage de revenir ici, je veux vivre au milieu de tout ce qui lui aura appartenu, de tout ce qui l’aura touchée.

– Oh ! ce ne sera pas difficile ; M. le comte n’y tient pas, allez ; il a dit à M. l’abbé Claudin :

» – Vous pouvez prendre tout ce que vous voudrez pour l’église et pour l’hôpital.

» Le fait est qu’on peut faire des nappes d’autel avec ses dentelles, la pauvre martyre !

Nous restâmes plus d’une heure ainsi à parler d’elle ; le temps s’écoulait. La nuit vint.

– C’est pour six heures, me dit Zoé ; où irez-vous pendant ce temps-là, monsieur Max ?

– J’irai chez toi ; de ta chambre, je verrai passer le convoi.

Zoé rentra au château : je regagnai sa maison par un détour. J’entendais de confuses rumeurs dans le cimetière et à la porte de l’église... Ils étaient encombrés par les pauvres des environs, auxquels elle avait l’habitude de faire l’aumône et qui avaient appris sa mort.

Je montai à la chambre et me mis à la fenêtre. L’église était illuminée comme pour une fête ; c’était une fête, en effet : celle de la mort. Comme la veille, une lumière brûlait dans sa chambre. La veille, c’était une bougie ; à cette heure, c’était un cierge.

Le malheur de toute ma vie était dans ce changement, si peu important en apparence.

Les cloches de l’église sonnèrent, et je vis passer des ombres devant les rideaux ; un surcroit de lumière se fit dans la chambre. On venait enlever le corps.

Vous avez, mon ami, perdu au moins une fois dans votre vie un être aimé. Alors, vous savez combien sont poignants tous ces détails mortuaires et avec quelle violence ils vous font jaillir les larmes des yeux.

Au moment où je voyais les premiers cierges apparaître sur le perron, je sentis une main qui se posait doucement sur mon épaule. C’était celle d’Alfred.

Je lui serrai la main sans dire une parole ; toutes mes facultés étaient concentrées sur cette porte par laquelle elle allait sortir pour la dernière fois.

Enfin parut le cercueil. Il était précédé des enfants de chœur, de la croix du prêtre et porté par les pauvres.

Je vis alors seulement, et à la lueur des cierges, l’immense quantité de monde qui attendait dans la cour du château.

– Tu vois si elle était aimée ! dis-je à Alfred.

Le cortège funèbre se mit en marche ; le comte de Chamblay conduisait le deuil. Autour de lui étaient quelques-uns des amis avec lesquels, deux mois auparavant, nous ouvrions si heureusement la chasse.

Sur ces deux mois, j’avais eu six semaines de bonheur ; il est vrai que c’était d’un bonheur inconnu à la terre.

À mesure qu’il se rapprochait de l’église, le cortège se rapprochait aussi de moi ; mais, comme la chambre d’où je le voyais venir n’était point éclairée, nous pouvions tout voir sans être vus. Je me jetai dans les bras d’Alfred.

– Ami, murmura-t-il, les anciens disaient : « Ils sont aimés des dieux, ceux qui meurent jeunes. »

– Oui, répondis-je, mais ceux qui leur survivent ?

Le cortège traversa le cimetière et entra dans l’église.

– Veux-tu y venir ? me dit Alfred. Il y a tant de monde que nul ne fera attention à nous.

– Viens ! lui dis-je en l’entraînant.

Nous descendîmes et nous nous cachâmes dans un coin obscur, près de la porte. Je tombai à genoux.

Alfred resta debout, me cachant de l’ombre de son corps.

Je ne sais combien de temps dura l’office des morts ; j’étais abîmé dans ma douleur.

Alfred me prit par-dessous l’épaule et me souleva.

– Il est temps de sortir, dit-il.

Je lui obéis comme un enfant ; mes jambes tremblaient, tout mon corps était secoué de mouvements convulsifs.

Alfred m’entraîna derrière un massif sans feuilles, mais assez épais cependant, joint à l’obscurité, pour nous cacher à tous les regards. La pierre qui couvrait l’escalier du caveau était soulevée, et l’on voyait, de ses profondeurs, sortir un rayon de lumière ; la porte en était donc ouverte.

On déposa le cercueil au haut de la dernière marche ; là, on fit la dernière prière et les dernières libations ; puis le prêtre et les porteurs descendirent dans le caveau.

M. de Chamblay et ses amis restèrent debout à l’ouverture.

Au bout d’un instant, j’entendis le grincement de la serrure ; les porteurs sortirent les premiers, puis le prêtre reparut à son tour. On enleva les étais qui soutenaient la pierre ; elle s’abaissa et, en s’abaissant, recouvrit l’ouverture. M. de Chamblay dit quelques paroles pour remercier les assistants ; il reprit le chemin du château, accompagné de quelques amis ; la foule se dispersa ; quelques pauvres restèrent plus longtemps que les autres à prier près du tombeau ; bientôt ils le quittèrent un à un, et nous restâmes seuls dans le cimetière, Alfred et moi, comme Hamlet et Horatio.

La mort venait de baisser le rideau sur le drame de la vie.

– Et maintenant ?... me dit Alfred.

– Maintenant, lui répondis-je, c’est à mon tour ; on me l’eût disputée vivante, personne ne songera à me la disputer morte.

Nous nous embrassâmes. Je promis à Alfred de lui écrire de la première terre que je toucherais en quittant la France ; je le mis dans son chemin pour retourner à Bernay, et je montai dans ma chambre.
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