Quelques mots au lecteur








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V


J’étais réveillé ; j’essayai inutilement de me rendormir.

La pendule sonna huit heures.

Je me levai.

Je comptai l’or versé par Alfred sur le tapis : il y avait un peu plus de sept mille francs.

Je mis le tout sur la cheminée, dans une coupe de bronze ; puis je m’habillai. Je descendis, et, comme maître et domestiques se couchaient, je sellai moi-même un cheval, et j’allai faire un tour de promenade.

Je rentrai vers dix heures.

En rentrant, je trouvai Georges, qui me dit que son maître désirait dormir jusqu’à midi, et me faisait prier de m’installer dans son cabinet, et de faire le préfet, si cela pouvait m’amuser.

Mon déjeuner était prêt.

Je déjeunai.

Pendant que j’étais à table, on vint me dire qu’une dame désirait parler à M. Alfred de Senonches.

Je renvoyai le domestique demander le nom de cette dame.

Il revint en disant que c’était madame de Chamblay, et qu’elle venait pour affaire de préfecture.

Une curiosité me prit. Je me rappelai qu’Alfred m’avait chargé de son intérim ; nous avions parlé de madame de Chamblay la veille. Je dis au domestique de la faire passer dans le cabinet officiel.

Je jetai les yeux dans la rue ; elle était venue dans un élégant coupé attelé de deux chevaux. Le cocher était en petite livrée.

Je sortis de la salle à manger, et, en traversant l’antichambre qui conduisait au cabinet, je vis un second domestique à la même livrée que le cocher.

Il avait accompagné sa maîtresse à l’intérieur.

Ce coupé, ces chevaux, ces domestiques, indiquaient bien qu’effectivement madame de Chamblay venait pour affaire, et qu’il n’y avait aucune indiscrétion à moi à user de la procuration qui m’était donnée.

Je rentrai dans le cabinet. Une femme était assise à contre-jour.

Sa mise était d’une simplicité et d’une distinction parfaites ; c’était ce que l’on appelle une matinée en taffetas gris-perle ; le chapeau, moitié paille d’Italie, moitié taffetas de la même couleur que la matinée, n’avait pour tout ornement que quelques épis de folle avoine et de bluets.

Une voilette de dentelle noire couvrait la moitié du visage, que madame de Chamblay laissait dans la pénombre.

Elle se leva en m’apercevant.

– M. Alfred de Senonches ?... demanda-t-elle avec une voix harmonieuse comme un chant.

Je la priai par un geste de se rasseoir.

– Non, madame, lui dis-je, mais un de ses amis, qui a le bonheur, ce matin, de tenir sa place, et qui s’en félicitera toute sa vie, si, dans ce court intérim, il peut vous être bon à quelque chose.

– Pardon, monsieur, dit madame de Chamblay en faisant un mouvement pour se retirer ; mais ce que je venais demander à M. le préfet (et elle appuya sur le mot) était une faveur que seul il pouvait m’accorder, en supposant même qu’il me la pût accorder. Je reviendrai plus tard, lorsqu’il sera libre.

– De grâce, madame ! lui dis-je.

Elle se rassit.

– Si c’est une faveur, madame, et s’il peut vous l’accorder, pourquoi ne pas me prendre pour intermédiaire ? Doutez-vous que je ne plaide chaudement la cause dont vous daigneriez me-charger ?

– Pardon, monsieur, mais j’ignore même à qui j’ai l’honneur de parler.

– Mon nom ne vous apprendra rien, madame, car il vous est parfaitement inconnu. Je m’appelle Maximilien de Villiers ; je n’ai cependant pas le malheur de vous être tout à fait aussi étranger que vous croyez. J’ai été présenté hier à M. de Chamblay. J’étais à côté de lui à table ; nous avons beaucoup causé pendant et après le repas ; j’ai été invité par lui à l’ouverture de la chasse à votre château de Bernay ; et, sans me permettre de vous faire une visite, je comptais avoir aujourd’hui même l’honneur de vous porter ma carte.

Je m’inclinai en ajoutant :

– C’est un homme d’une grande distinction que M. de Chamblay, madame.

– D’une grande distinction, oui, monsieur, c’est vrai, répondit-elle.

Et, en répondant, madame de Chamblay poussa, ou plutôt laissa échapper un soupir.

Je profitai du moment de silence qui se fit à la suite de ce soupir pour jeter un regard sur madame de Chamblay.

C’était une femme de vingt-trois à vingt-quatre ans, plutôt grande que petite, à la taille évidemment mince et flexible, sous le mantelet large et flottant de sa matinée ; elle avait des yeux d’un bleu d’azur assez foncé pour qu’au premier abord ils parussent noirs, des cheveux blonds tombant à l’anglaise, des sourcils bruns, des dents petites et blanches sous des lèvres carminées, qui faisaient encore mieux ressortir la pâleur de son teint.

Dans tout l’ensemble du corps se révélait un air de fatigue ou un sentiment de douleur annonçant la femme lasse de lutter contre un mal physique ou moral.

Tout cela me donnait le plus grand désir de connaître la cause qui amenait madame de Chamblay à la préfecture.

– Si je vous interrogeais, madame, lui dis-je, sur le motif qui me procure l’honneur de votre visite, vous croiriez peut-être que je veux abréger les instants où j’ai le bonheur de jouir de votre présence ; cependant j’ai hâte, je vous l’avouerai, de connaître en quoi mon ami pouvait vous être utile.

– Voici toute l’affaire, monsieur : il y a un mois, le tirage à la conscription a eu lieu ; le fiancé de ma sœur de lait, que j’aime beaucoup, a été désigné par le sort pour partir ; c’est un jeune homme de vingt et un ans, qui soutient sa mère et une plus jeune sœur ; en outre, s’il ne fût point tombé à la conscription, il allait épouser la jeune fille qu’il aime. Cette mauvaise chance fait donc tout à la fois le malheur de quatre personnes.

Je m’inclinai comme un homme qui attend.

– Eh bien, monsieur, continua madame de Chamblay, le conseil de révision se rassemble dimanche prochain ; M. de Senonches le préside ; un mot dit au médecin réviseur, mon pauvre jeune homme est réformé, et votre ami a fait le bonheur de quatre personnes.

– Mais le malheur de quatre autres, peut-être, madame, répondis-je en souriant.

– Comment cela, monsieur ? me demanda madame de Chamblay étonnée.

– Sans doute, madame ; combien faut-il de jeunes gens pour le canton qu’habite votre protégé ?

– Vingt-cinq.

– A-t-il quelque motif de réforme ?

Madame de Chamblay rougit.

– Je croyais vous avoir dit, balbutia-t-elle, que c’était une faveur que je venais demander à M. le préfet.

– Cette faveur, madame, – excusez la franchise de ma réponse, – est une injustice, du moment où elle pèsera sur une autre famille.

– Voilà où je ne vous comprends pas, monsieur.

– C’est cependant bien facile à comprendre, madame. Il faut vingt-cinq conscrits ; supposez qu’en ne faisant aucune faveur, un soit bon sur deux ; le nombre monte à cinquante, et le numéro 51 est sauvegardé par son chiffre même ; me comprenez-vous, madame ?

– Parfaitement.

– Eh bien, que, par faveur, un de ces vingt-cinq jeunes gens qui doivent partir ne parte pas, le cinquante et unième, qui était sauvegardé par son numéro, part à sa place.

– C’est vrai, dit madame de Chamblay en tressaillant.

– J’avais donc raison de vous dire, madame, repris-je, que le bonheur de vos quatre personnes ferait le malheur de quatre autres personnes, peut-être, et que la faveur que vous accorderait mon ami serait une injustice.

– Vous avez raison, monsieur, dit madame de Chamblay en se levant, et je n’ai plus qu’une prière à vous adresser.

– Laquelle, madame ?

– C’est de mettre la démarche que je viens de risquer si malencontreusement sur le compte de la légèreté de mon esprit, et non sur celui de la défaillance de mon cœur. Je n’avais point réfléchi, voilà tout. Je n’avais vu qu’une chose : sauver un pauvre enfant nécessaire à sa famille. Cela ne se peut pas, n’en parlons plus. Il y aura quatre malheureux de plus en ce monde, et, sur la quantité, il n’y paraîtra pas.

Madame de Chamblay secoua une larme qui tremblait comme une goutte de rosée aux cils de sa paupière, et, après m’avoir salué, elle s’avança vers la porte.

Je la voyais s’éloigner avec un profond serrement de cœur.

– Madame, lui dis-je.

Elle s’arrêta.

– Seriez-vous assez bonne, à votre tour, pour m’accorder une faveur ?

– Moi, monsieur ?

– Oui.

– Laquelle ?

– De vous asseoir et de m’écouter un instant ?

Elle sourit tristement et reprit sa place sur son fauteuil.

– Je serais inexcusable, madame, lui dis-je, de vous avoir parlé si brutalement, si je n’avais à vous proposer un moyen de tout concilier.

– Lequel ?

– Il y a des commerçants, madame, qui vendent de la chair morte : cela s’appelle des bouchers ; il y en a qui vendent de la chair vivante : j’ignore le nom de ceux-là, mais je sais qu’ils existent ; on peut acheter un homme à votre protégé.

Un sourire d’une tristesse profonde glissa sur les lèvres de madame de Chamblay.

– J’y ai pensé, monsieur, dit-elle ; mais...

– Mais ?... répétai-je.

– On ne peut pas toujours se passer le luxe d’une bonne action. Un remplaçant coûte deux mille francs, monsieur.

Je fis un mouvement de tête.

– Si ma fortune était à moi, continua madame de Chamblay, je n’hésiterais pas ; mais ma fortune est à mon mari, ou plutôt est administrée par mon mari, et, comme ma sœur de lait n’est absolument rien à M. de Chamblay, je doute qu’il me permette de disposer de cette somme.

– Madame, lui demandai-je, permettriez-vous à un étranger de se substituer à vous et de faire la bonne action que vous ne pouvez faire ?

– Je ne vous comprends pas, monsieur ; car je ne suppose pas que vous m’offriez d’acheter un remplaçant à mon protégé.

– Pardon, madame, insistai-je en voyant qu’elle faisait un mouvement pour se lever ; seulement, veuillez m’écouter jusqu’au bout.

Elle reprit sa place.

– Sur un serment, ou plutôt sur une promesse que j’avais faite à ma mère, je n’ai jamais joué ; cette nuit, mon ami Alfred de Senonches m’a forcé de lui confier cent francs pour les faire valoir. Avec ces cent francs, il en a gagné six ou sept mille, dont une portion à votre mari, probablement. Cet argent du jeu qu’Alfred m’a compté ce matin, je n’ai consenti à le recevoir qu’en le consacrant d’avance à une ou plusieurs bonnes actions. Dieu a pris note de cet engagement, puisqu’il vous envoie ce matin, madame, pour que je fasse à l’instant même l’application de ma promesse.

Madame de Chamblay m’interrompit, et, se levant de nouveau :

– Monsieur, dit-elle, vous comprenez, n’est-ce pas, que je ne puisse accepter une pareille offre ?

– Aussi, madame, répliquai-je, n’est-ce point à vous que je la fais. Vous me signalez où est la douleur que je puis guérir, où sont les larmes que je puis essuyer. J’y vais, je guéris cette douleur, j’essuie ces larmes ; vous n’avez aucune reconnaissance personnelle à me vouer pour cela. À la première quête que l’on fera pour une famille pauvre, pour une église à rebâtir, pour un emplacement de tombe à acheter, j’irai à mon tour chez vous, je vous tendrai la main, vous y laisserez tomber un louis, et vous m’aurez donné plus que je ne donne aujourd’hui, madame, puisque vous m’aurez donné un louis qui vous appartiendra, tandis que je donne, moi, deux mille francs que le hasard (un mot de vous me fera dire la Providence) a mis en dépôt entre mes mains.

– Vous me donnez votre parole d’honneur, me dit madame de Chamblay d’une voix émue, que cet argent vient de la source que vous m’indiquez ?

– Je vous en donne ma parole d’honneur, madame ; je ne mentirais pas, même pour avoir le droit de faire une bonne action.

Elle me tendit la main.

Je pris et baisai respectueusement cette main.

Au contact de mes lèvres, elle frissonna et se retira légèrement.

– Je n’ai pas le droit de vous empêcher de sauver une famille du désespoir, monsieur, me dit-elle ; je vous enverrai mon protégé, ou plutôt sa fiancée : le bonheur du pauvre garçon sera plus grand lui venant par elle.

Cette fois, ce fut moi qui me levai.

– Deux fois je vous ai retenue, madame, lui dis-je, et maintenant je m’empresse de vous rendre votre liberté.

– Ne m’en veuillez pas d’en profiter pour aller annoncer à mes pauvres affligés une bonne nouvelle. Vous allez faire le bonheur de toute une famille, monsieur ; Dieu vous le rende !

Je m’inclinai, et j’accompagnai madame de Chamblay jusqu’à la porte de l’antichambre, où, comme je l’ai dit, l’attendait son domestique.

Resté seul, je me trouvai dans une singulière situation d’esprit, ou plutôt de cœur.

D’abord, après avoir refermé la porte sur madame de Chamblay, je demeurai debout près de la porte, sans savoir pourquoi je demeurais debout, ni précisément à quoi je pensais.

Je pensais à ce qui venait de se passer, et j’étais sous l’empire d’un charme puissant.

Sans me rendre compte de la cause, je me sentais dans un état de bien-être physique et moral que je n’avais jamais éprouvé.

Il me semblait qu’un équilibre inconnu venait de s’établir entre toutes mes facultés.

Tous mes sens avaient acquis un degré d’acuité qui semblait les rapprocher de la perfection.

Je me sentais heureux, sans que rien dans ma vie fût changé qui semblât me promettre le bonheur.

J’eus comme un remords ; car je m’étais dit, à la mort de ma pauvre mère : « Plus jamais je ne serai heureux ! »

Et voilà que je pensais à cette mort, non plus avec la douleur primitive qu’elle m’avait causée, mais avec une mélancolie sereine qui fixait mon regard au ciel.

Mes yeux furent éblouis par un rayon de soleil.

– Ô ma bonne mère, ma mère adorée ! demandai-je à demi-voix, est-ce toi qui me regardes ?

En ce moment, un léger nuage passa sur le rayon du soleil, qui reparut plus brillant.

On eût dit que c’était l’ombre de la mort qui passait entre lui et moi.

Ce rayon de soleil, c’était un sourire : je le saluai en souriant, et je revins m’asseoir dans le fauteuil que j’avais occupé en face du fauteuil de madame de Chamblay, resté vide.

Et, là, je passai à rêver une des plus douces demi-heures de ma vie.

Je fus tiré de ma rêverie par le domestique d’Alfred, qui m’annonça qu’une jeune fille vêtue en paysanne normande me demandait.

Je devinai que c’était la sœur de lait de madame de Chamblay, qui venait me remercier.

Je donnai au domestique l’ordre de l’introduire, et, quand il l’aurait introduite, d’aller prendre deux mille francs dans la coupe de bronze qui était sur ma cheminée, et de me les apporter.
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