Essai sur l' art, de l' Antiquite a nos jours








titreEssai sur l' art, de l' Antiquite a nos jours
date de publication25.12.2016
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Federico Zeri

Dans Ie jardin de I'art

Essai sur l' art, de l' Antiquite a nos jours

Traduit de l'italien par Soula Aghion

Collection Galerie dirigee par Patrick Maurit~s

Rivages


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Saint Pierre ass is

Vne conviction erronee, plutOt frequente chez ceux dont la profession ne se situe pas dans Ie domaine de l'histoire de l'art, consiste a penser que les grands artistes du passe ont ete etudies de fac;;on satisfaisante, et qu'on peut se fier aux traites rediges a leur sujet pour affiner ses propres connaissances. Cela est un leurre dont il est faci.1e de prouver l'inanite. L'histoire de l'art suit parfois certains criteres qui sont a la remorque de modes et de tendances, dont les motivations sont multiples et complexes.

II advient ainsi, par exemple, qu' on voit se multiplier force articles, livres, congres et expositions sur Nicolas Poussin, alors qu'un des plus grands genies de la sculpture de tous les temps, Amolfo di Cambio - qui occupe dans les arts plastiques une position assez proche de celle de Giotto dans la peinture - reste en dehors du fait de masse, et ne suscite pas ce flot d'essais, d'interventions, de volumes luxueux, de catalogues raisonnes dont s'enrichit sans cesse la bibliographie des noms a la une.

Celui qui, actuellement, desirerait en savoir plus long au sujet d' Amolfo, doit se referer a une publication d' Angiola Maria Romanini, un volume qui, tout compte fait, n'est qu 'une compilation modeste, denuee de contributions originales, et qui brille surtout par la disinvolture avec laquelle sont liquides, sans une discussion approfondie et sans interventions soutenues par une connaissance authentique des faits, certains problemes d'importance qui gravitent autour de la personne de ce tres grand sculpteur.

En confirmation de cette deplorable et superficielle methodologie (si toutefois on peut appliquer ce terme en l'occurrence), il suffit de relire Ie passage qui conceme une des reuvres les plus reputees et les plus illustres de tous les temps, la statue en bronze de saint Pierre dans la basilique du Vatican. ~ L' auteur du lamentable ouvrage souscrit a I' attribution de cette statue a Amolfo, selon une hypothese qui, si eUe pouvait posseder une ombre de vraisemblance il y a cinquante ans (quand on en etait encore a l'aube des etudes sur la sculpture de la fin du XlIIe siecle), apparait aujourd 'hui
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18. Saint Pierre.

Rome, basilique Saint-Pierre.
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entierement inconsistante, et se trouve dementie par l'analyse stylistique et par les preuves documentees.

II ne s' agit pas ici d' entrer dans Ie vif de la question philologique. En revanche, il me faut relever la synthese admirable, fort bien etayee, que Margherita Guarducci a proposee du probleme, du point de vue de I 'histoire de la statue, dans Ie numero 16 de la revue archeologique Xenia.

Connue dans Ie monde entier comme epigraphiste, Margherita Guarducci a reconstruit les episodes, souvent romanesques, de la figure representee. II en resulte qu'il s'agit d'une reuvre du debut du Ve siecle, c'est-a-dire de l'epoque de l'empereur Honorius, plus de huit siecles avant Amolfo, chose qui est suggeree d'ailleurs par l'evidence stylistique.

L'histoire du precieux bronze (qui s' entre lace parfois avec les faits marquants de l'Eglise de Rome), doit etre accompagnee (une fois son attribution a la haute epoque admise) d'une recherche iconographique. Pourquoi Ie saint est-il represente assis ? Meme cet etat renvoie a I' epoque suggeree par Margherita Guarducci, c'est-a-dire a l'epoque de la reaction paienne contre Ie christianisme, qui est soutenu avec toujours plus de determination par les empereurs, mais se trouve accuse (par la vieille aristocratie romaine et par les milieux intellectuels lies a la tradition), d'etre une forme religieuse pour les analphabetes, les superstitieux et les ignorants denues de toute finesse, education ou culture.

La reponse a cette reaction est caracteristique de la mentalite de I' epoque, dont les expressions figuratives se fondent surtout sur des repertoires symboliques, facilement comprehensibles des lecteurs, meme les plus avertis. Vers la fin du monde antique, les philosophes etaient representes en chaire (dans certains cas les omements du siege indiquaient Ie courant auquelle personnage appartenait). C'est pourquoi l'apotre Pierre est montre en qualite de philosophe, c'est-a-dire assis.

Peu de temps apres, Paul deviendra I' Apotre des gentils, et sera honore par une basilique grandiose erigee par les empereurs et omementee d'une grande mosaique offerte par la soeur d'Honorius, Galla Placidia. Pour Paul aussi on recourut aux schemas symboliques figuratifs, raison pour laquelle ses traits furent calques sur ceux du philosophe par excellence de la fin du monde antique, a savoir Plotin, si c' est bien lui, comme il Ie semble, qui apparait dans une serie de portraits du Ille et IVe siecle, lesquels annoncent l'aspect attribue a Paul par la suite.

La periode qui va de Constantin le Grand a Romulus Augustulus (c'est-a-dire du debut du IVe jusqu'a la fin du Ve siecle), a ete d'une importance decisive pour nombre de formules figuratives et, en general, culturelles. C'est aussi une periode sur laquelle les etudes n' abondent guere, en particulier pour ce qui est de la topographie de la colline du Vatican lorsque Ie paganisme touche a son terme. S'il est vrai, comme Ie soutient Margherita Guarducci (et comme je Ie pense) que les restes de saint Pierre furent conserves et veneres en un point situe

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exactement au-dessous de l'actuelle confession de la basilique du Vatican, il est aussi indeniable qu'a l'epoque du Bas-Empire la colline du Vatican ait ete Ie centre des cultes orienta lis ants de redemption et de resurrection, Cybele, Attis et Mithra. Ce n'est pas par hasard que dans au moins deux villes de l'empire (parmi lesquelles Lugdunum, Lyon aujourd'hui), Ie quartier des cultes orientaux s'appelait Vaticanum.

Parmi les sept degres de l'initiation mithriaque, le plus eleve etait celui du

Pater Patratus. Et si l'abreviation de ce titre etait Papa (pape) ? roger pearse pater patratus et toger pearse pater patratus mythras et Fetiales pater patratus et 1Cor4 Pater Patratus et mithraism and catholic cult (Jehova) Et s'il avait pour siege la colline du Vatican ? Ce sont des hypotheses, mais des hypotheses non denuees de vraisemblance. Je ne serais nullement surpris si l'on decouvrait un jour que l' actuelle chapelle Sixtine (dont on ne sait strictement rien quant a ses origines et aux raisons qui imposerent de la situer a I' emplacement qu' elle occupe), couvre l'espace qui etait celui de la grotte du culte mithriaque.

Du reste, c'est une chose connue que Ie 25 decembre, jour de Noel Gour que ne mentionnent ni les evangiles ni les textes les plus anciens du christianisme), marquait, depuis une epoque bien anterieure a notre ere, le jour de la naissance de Mithra. Pour revenir a l'iconographie de saint Pierre, il est singulier, et c'est Ie moins qu' on puisse dire, qu 'un des personnages de la trinite mithriaque,

~ c'est-a-dire Ayon (dont la position est analogue a celIe du Pere dans la theologie chretienne), soit represente avec deux attributs tres specifiques, deux cles et un coq, attributs qui passeront ensuite a l'iconographie reservee a saint Pierre. rpearse/mithras cult et http://www.strangenotions.com/exploding-mithras-myth/ et Dan Brown - refuting-mithras-myth-parallelism-to-christianity/

Ce s~nt, ainsi que nombre d'autres du meme ordre, des questions qu'on a encore peu fouillees et qui font partie d'un probleme unique, d'une evidence fondamentale. II s'agit de savoir avec precision si la Divinitas de Constantin, a laquelle fait allusion par exemple l'inscription sur l'arc de triomphe, a ete, en premier lieu, Ie christianisme, ou s'il ne s'agit pas plutot d'une entite syncretique, dans laquelle etaient fondus Apollon, Mithra, Ie Soleil et Ie Christ, une entite etablie au nom de la sauvegarde de la Roma Aeterna. II existe de nombreux indices qui vont dans ce sens ; il semble aussi vraisemblable que Constantin ait par la suite demele d'un tel amalgame Ie christianisme veritable, se convertissant et acceptant Ie bapteme.

S'il en fut ainsi, cela explique comment la religion chretienne, qui emergea

seule et victorieuse, a conserve certains elements de la periode syncretiste, elements qui en aucune maniere n'alterent ou ne modifient Ie sens du message chretien, sa portee, ses structures essentielles. D'autre part, l'etemite de Rome, la Roma Aeterna de Maxence (vaincu par Constantin dans la bataille du Pont Milvius Ie 28 octobre 312), a perdure jusqu'a nos jours grace au christianisme, que Constantin avait transforme de force d'opposition et de contestation en soutien de l'empire et de son universalite.


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Enigmes autour de la chapelle Sixtine

A l'epoque ou, mon diplome a peine obtenu, je m'attelai a l'etude, pouce par pouce, des musees et des palais du Vatican, la visite de la chapelle Sixtine constituait pour moi une sorte de dulcis in fundo. Arme de puissantes jumelles et d'un calepin, je prenais force notes concemant la structure architectonique, les fresques laterales, celles de Michel-Ange et, surtout, la signification iconologique et symbolique de l'ensemble.

Dans une note qui date de ces temps heureux, je trouve diverses questions que je m'etais alors posees : pourquoi la chapelle Sixtine est-elle situee en'tel lieu et pas ailleurs ? Qu 'y avait-il avant la construction que nous voyons aujourd'hui et qui fut erigee par Ie pape Sixte IV della Rovere vers 1480 ? De quelle epoque date Ie carrelage de type cosmatesque ? Serait-il celui d'une structure encore plus ancienne ?

Pourquoi la decoration a fresques de la chapelle, confiee tout au debut a Pietro Ie Perugin (qui s'etait entoure d'artistes ombriens comme lui), fut-elle par la suite commandee a un groupe de Florentins comprenant Botticelli, Ghirlandaio, Cosimo Rosselli, Biagio di Antonio ? Et pour quelle raison ce demier (dont la presence dans Le passage de la Mer Rouge est indeniable), n'est-il jamais mentionne dans les sources, in primis par Giorgio Vasari ?

A qui doit-on, pour ce qui est de la voute de Michel-Ange, son projet d'une extreme complexite, grace auquel on n'en finit jamais de decouvrir de nouvelles significations dans chaque pouce de la prodigieuse fresque ?

Le dessein de rediger une serie d'Etudes sixtines (ou Aenigmata Sixtinia), ainsi que j' entendais les appeler (pour moi Ie titre et I' etiquette constituent toujours le point de depart d'une entreprise), fut interrompu et jamais repris.

On m'avait prie d'accompagner dans sa visite des musees du Vatican, un singulier personnage d'origine balte, je ne me souviens plus s'il etait d'Estonie ou de Lituanie. Amateur passionne de Mme Blavastsky, de Gurdjieff, de Rudolf Steiner, il parcourait les salles pontificales comme si quelque chose de terrifiant devait se produire d'un instant a l'autre. En fait, comme il me Ie revela au cours

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de notre visite a la chapelle Sixtine, il considerait Ie catholicisme non comme une religion, mais plutot comme une perversion a arriere-fond diabolique.

Pale, Ie visage encadre d'une barbe d'un noir de jais, il soutenait que l'un des disques de porphyre du carrelage cosmatesque obstruait un passage, lequel, selon lui, n'etait ouvert que lors des conclaves (quand les cardinaux s'isolent dans la chapelle pour elire Ie pape). L'ouverture, pretendait-il, communiquait avec des regions infemales d'ou parvenait Ie nom du futur souverain pontife.

Ie ne tins pas grand compte du fait que ce diabolique personnage etait pare (selon les vues du deprimant theosophe) d'un bonnet phrygien de couleur rouge. Ce detail, tombe dans l'oubli, me revint toutefois a l'esprit peu de temps apres, lorsque je fis la connaissance d'un celebre erudit, un chercheur dans Ie domaine des religions orientales qui prospererent dans I' empire romain avant Ie IVe siecle. Ie l'avais rencontre par hasard dans une librairie de Paris ou je m'etais rendu en vue d'acquerir un texte rare sur Mithra, de Franz Cumont, rare bien que d'un prix modique. II Ie desirait aussi, mais ce fut moi qui l' obtins. En depit de cet accrochage nous nous liames d'amitie et, lorsqu'il vint a Rome, il me revela une foule de choses interessantes.

J'appris ainsi, par exemple, que la colline du Vatican constituait du temps de l'empire Ie centre des cultes de Cybele et de Mithra, a tel point que, dans certaines villes, Ie quartier ou se situait la grotte de cette divinite redemptrice avait pour nom Vaticanum (comme a Lugdunum, aujourd'hui Lyon).

II m'enseigna aussi les sept degres de l'initiation mithriaque, dont Ie plus eleve (a son avis) correspondait a une fonction semblable a celle de I' eveque chretien, et son nom etait Pater Patratus, c'est-a-dire pape, et il m'assurait qu'a Rome Ie pape de Mithra residait aux Hortis Vaticanis.

A cours d'une visite a la Bibliotheque vaticane, il me demanda si je connaissais l'origine de ce qui est l'attribut Ie plus apparent dans les images de saint Pierre, a savoir les deux cles. Ie l'ignorais, et il me designa alors tout pres

~ de la deux statues provenant d'un sanctuaire mithriaque qui representaient Ayon, Ie Dieu-pere pour ainsi dire de cette theologie, lequel non seulement est muni de deux enormes cles, mais a un coq a ses pieds, autrement dit l'animallie par une antique tradition au Prince des Apotres.

Ce n'est pas pour rien que Ie clocher de l'ancienne basilique vaticane etait surmonte, avant sa demolition au XVle siecle, d'un enorme coq de metal. Du reste, ajouta-t-il, les liens entre christianisme et mithriacisme se signalaient aussi par Ie jour de Noel, Ie 25 decembre, que deja des siecles avant la venue du Christ on considerait comme Ie jour de la naissance de Mithra, la divinite munie du bonnet phrygien rouge.

Ie ne vais pas m'attarder ici pour vous rapporter ses conclusions. II etait convaincu que l'actuelle chapelle Sixtine occupe Ie lieu meme de la plus importante grotte mithriaque de Rome, la ou celebrait Ie Pater Patratus

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19. Statue d'Ayon.

Rome, Bibliotheque vaticane .

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(hypothese bien seduisante mais, pour la verifier, il faudrait proceder a une investigation archeologique sous Ie niveau actuel de ce prodigieux monument).

Par la suite, je me consacrai a la lecture de tout ce qui avait trait a Mithra, la Magna Mater, Attis, Sabazios, aide et conseille en cela par Ie plus eminent specialiste en la matiere, Ie Hollandais Maarten Vermaseren. A mesure que je m'enfonc;;ais dans ce mysterieux et inquietant pantheon, je demeurais si fascine que j'en oubliais mes recherches sur la chapelle Sixtine, et sur toutes ces interrogations qu'elle suscitait.

En comparaison d'inoubliables moments, tel celui de la visite du sanctuaire de Mithra a Ptui en Slovenie et Mithra a Ptui (l'antique Petovium), etudier la Sixtine me paraissait etre une perte de temps, un rabachage de choses banales deja vues et apprises. Ie me suis trouve il y a quelques jours dans l'obligation d'y retoumer (1986), sur l'insistance de quelques amis, grace auxquels j'ai pu monter sur l'echafaudage des restaurateurs et examiner de pres la voute de Michel-Ange, finalement soumise au nettoyage.

Puis-je dire que l'reuvre des restaurateurs m'a paru etre excellente ? Ne serai-je pas, en vertu d'une telle affirmation, lynche par ceux qui crient au scandale, insinuant que la pellicule des fresques se trouve de la sorte horriblement ecorchee, au point de laisser des images de Buonarroti une espece de cadavre sans forme?

II fallait s'attendre a l'explosion d'une telle campagne avide de scandales, du fait meme qu' en sup prim ant les seculaires fumees, poussieres et taches graisseuses, Ie nettoyage annihile l'image de l'eminent artiste que l'on s'est habitue a considerer comme etant l'authentique. Mais l'examen direct du resultat permet d' assurer que rien n' a ete deteriore, que l' on procede avec d'infinies precautions, sans meme attaquer la premiere et plus ancienne couche de salissures : il suffit d'observer les tons des endroits peints en blanc.

II en ressort ainsi un texte figuratif d 'une telle puissance qu' on ne parvient pas a Ie commenter en termes appropries. Le genie, incomparable, de MichelAnge, s 'y exprime dans chaque millimetre, et certaines parties, comme les grandes lunettes, sont de veritables et imprevisibles revelations.

Pour un historien de I' art, la lecture des fresques nettoyees, outre qu' elle signale une proximite assez etroite avec Ie Tondo Doni (qui, a son tour, vient de recouvrer sa splendeur d'origine), repond a une vaste serie de questions, de problemes et d'interrogations, qui regardent une grande partie de la peinture du XVI< siecle, de Pontormo a Rosso, du grand manierisme au classicisme du XVII", et meme a Blake. Quiconque a eu la hardiesse d' entreprendre cette reuvre risquee et impopulaire devrait etre salue par des applaudissements et des encouragements.
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Dernieres lueurs de l' empire

Le cas de l'archeologue norvegien Hans Peter l'Orange confirme une fois de plus comment la veritable science et Ie savoir profond - ainsi que les changements radicaux dans la vision du passe qu'ils entrai'nent - s'accroissent et se deroulent dans l'ombre, a l'abri du tapage publicitaire, loin des feux de la rampe, contrairement aux personnages de la sous-culture qui en recherchent Ie soutien.

II peut arriver aussi qu' au bout de longues decennies vecues dans Ie silencieux hortus conclusus de ses travaux, un grand savant modifie brusquement Ie registre de son existence, se lanc;;ant volontiers dans les mondanites et devenant un acteur qui joue son propre personnage. Mais meme dans des cas pareils (un exemple retentissant a ete celui de Bemard Berenson), ce qui reste valable de ses recherches correspond a ce qui fut realise dans sa periode, concedez-moi Ie terme, monacale.

Hans Peter l'Orange ne connut pas de tels derapages. Ne a Oslo en 1903, il mourut octogenaire, apres avoir ete professeur a 1 'universite de la capitale norvegienne et avoir fonde, en 1959, l'Institut de Norvege a Rome. Ceux qui l'ont approche personnellement (moi-meme je l'ai vu deux fois), etaient frappes par son extreme reserve, sa parole mesuree mais precise, et pourtant il avait en main tous les atouts pour acceder aux plus hautes cimes de la gloire intemationale.

En une cinquantaine d'annees d'activite, ses ecrits (publies en cinq langues) ont profondement modifie notre vision de la fin de l' Antiquite et du haut Moyen Age. Ce qui frappe dans ces ecrits (en particulier nous autres Italiens, harceles comme nous Ie sommes par les logogriphes syntactiques, les presomptions litteraires et les fumeuses contorsions ideologiques de nombre de nos phares en matiere d'art antique et non antique), ce qui frappe, c'est l'extreme simplicite de l'exposition -la simplicite du savoir authentique et de la bonne consciencealliee a une prodigieuse capacite de synthese historique.

Et cela, a la lumiere des faits economiques, des donnees sociales, de la legislation, des evenements d'histoire diachronique ; mais sans Ie recours a ce

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marxisme vulgaire qui, dans certains petits cerveaux de notre archeologie nationale, est venu se substituer a l'autre clavis universalis (pour ne pas dire ouvre-boite), qu'est l'idealisme crocien.

Un des principaux textes de l'Orange se trouve a present (1985) publie par la Iaca Book: L' Empire romain du III' au lVe sil!cles, formes artistiques et vie civile. L'edition que j'eus entre les mains il y a plusieurs annees, lorsque je Ius ce livre fondamental, etait publiee par la Princeton University Press en 1965, traduit de l' reuvre originale en norvegien parue a Oslo en 1958. II s' agissait d 'un petit volume de 131 pages a peine, illustrations comprises. L' edition italienne en a fait un livre somptueux de 208 pages, grand format, pourvu d'un riche appareil iconographique.

Outre une introduction due a Antonio Giuliano, I 'un des plus eminents chercheurs en archeologie de l'Italie d'aujourd'hui, Ie volume comporte aussi un essai de l'Orange sur la portion vegetale de l'Ara Pacis et sur la bonne fortune qu' elle connut meme au Moyen Age.

En relisant Ie texte, on en confirme la valeur, meme si actuellement, en 1985, la vision politique de l'auteur se ressent de ses experiences personnelles et des connaissances propres a une generation determinee. Dans la periode de profonds bouleversements suivis d'une restructuration, il saisit une desintegration de la societe traditionnelle de l'empire, Ie Principat, lequel cede a un nouvel ordre : l'absolutisme.

A la lumiere de ce qui s' est passe au siecle ou nous sommes, on est en droit d'affirmer qu'a l'etat autoritaire succede, avec la restauration de la seconde moitie du IIIe siecle, un etat totalitaire.

II est toujours dangereux de faire des comparaisons entre differents moments de l'histoire, mais il ne faut pas oublier que, dans l'immense crise economique, sociale, religieuse et culturelle qui ebranla l' empire romain de 230 a 270 environ, vinrent s'entremeler des ferments d'identite nationale dans plusieurs des nombreux peuples places sous la domination de Rome. C' est Ie cas de Victorin et de Tetricus dans les Gaules, suivi plus tard par Carausius en Bretagne, sans parler d'Odenath et de Zenobie a Palmyre.

Que ces personnages soient definis comme des usurpateurs, ou qu'on les baptise d'un autre nom, reste Ie fait qu'ils furent incites par des forces centrifuges et axees sur Ie detachement du corps de l' empire, selon des modes similaires a ceux qui, dans I' empire russe entre Ie XIXe et Ie XXe siecle, conduisirent a la secession de la Pologne, des trois Etats de la Transcaucasie, de la Finlande et des Etats baltes.

Tant dans la Rome d' Aurelien, de Diocletien, de Constantin, que dans la Russie de Lenine et de Staline, la restauration de l'empire s'est manifestee par une restructuration etroitement centralisee de l'appareil etatique, la suppression des autonomies locales, Ie contrOle de fer sur les idees et leur circulation,
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l'organisation en infrastructure ideologique d'un systeme religieux ou laique qui, de menace revolutionnaire, se trans forme en instrument de pouvoir. (Vedi Erdogan oggi )C'est ce qui s' est produit avec Ie christianisme a Rome et avec le marxisme en Russie.

Mutatis mutandis, le parallele n'est pas abusif, meme en considerant que les fondements premiers de la societe et de la culture russes deriverent de ceux de la Rome restauree et soumise au totalitarisme dans sa version finale et la plus complete, a savoir la Constantinople byzantine.

Mais sur ce sujet on pourrait ecrire un enorme volume. Mieux vaut relever comment la peri ode entre Ie IIIe et Ie IVe siecle, qui dans l' acception commune passe pour etre Ie declin, voit au contraire resurgir l'empire avec une vitalite stupefiante, propre a Ie faire exister pendant onze autres siecles : la chute finale du demier pan, la capitale de l'empire d'Orient, Constantinople, advient Ie 29 mai 1453.

Sur la transformation profonde que l'on releve en architecture et dans les arts figuratifs a l'epoque de la transition, Ie texte de l'Orange est vraiment lumineux, avec un tel foisonnement d'idees qu'on ne saurait en faire un bref resume, fftt-ce meme en pass ant. Mais ses points essentiels portent sur la predominance qu' acquiert progressivement I' effet d' ensemble sur la qualite du detail. Une predominance qui, combinee avec l'importance prise dans les edifices par la structure symetrique et par les proportions grandioses, se ressent du role toujours plus important qui revient a present au ceremonial, a l'etiquette de cour, au charisme symbolique dont se trouve investi I' empereur, lequel, a partir de Constantin, est l'intermediaire entre Dieu et l'empire.

II faut aussi faire remonter a la compos ante symbolique Ie declin du portrait naturaliste : sur les monnaies, les marbres et les porphyres, les traits de la physionomie cedent la place au geste, a l'attitude de la figure representee, aux attributs que celle-ci presente, de sorte que (au moins jusqu'au XIIIe siecle), tous les portraits des potentats se ressemblent, aussi bien a Constantinople que dans l'Europe occidentale (en raison de l'enorme influence exercee par l'empire d'Orient).

Enfin, c'est l'epoque ou Ie fait visible cede Ie pas a l'invisible, surtout dans le corps humain, qui n' est plus decrit selon les principes de I' anatomie, mais en tant que vehicule de la spiritualite, accentuee par la repetition (comme il en sera dans les mosaiques de Ravenne), ou par les litanies liturgiques.

Mais, je Ie repete, Ie texte de l'Orange est un texte d'une telle complexite qu'il merite d'etre lu avec une extreme lenteur et une attention soutenue. Ie donnerais Ie conseil de l'accompagner de l'examen du catalogue de la splendide exposition que l'on put voir au Metropolitan Museum de New York entre la fin 1977 et Ie debut de I' annee suivante, sous Ie titre Age of Spirituality.

L' exposition et Ie catalogue furent realises sous la direction de Kurt Weitzmann, un autre grand historien de I' art de la fin de I' Antiquite et du haut

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