Littérature québécoise








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Premières saisons


Ce fut un temps bien rude et plein d’âpres angoisses,

Que les commencements de ces belles paroisses

Qu’on voit s’échelonner aujourd'hui sur nos bords.

Quand, du haut du vaisseau qui s’ancre dans nos ports,

Le voyageur charmé se pâme et s’extasie

Au spectacle féerique et plein de poésie

Qui de tous les côtés frappe ses yeux surpris,

Il est loin, oui, bien loin de se douter du prix

Que ces bourgs populeux, ces campagnes prospères

Et leurs riches moissons coûtèrent à nos pères !

Chez nous, chaque buisson pourrait dire au passant :

Ces sillons ont moins bu de sueurs que de sang.

Par quel enchaînement de luttes, de souffrance,

Nos aïeux ont conquis ce sol vierge à la France,

En y fondant son culte immortel désormais,

La France même, hélas ! ne le saura jamais !

Quels jours ensanglantés ! quelle époque tragique !

Ah ! ce fut une race à la trempe énergique

Que les premiers colons de ce pays naissant.

Ils vivaient sous le coup d’un qui-vive incessant :

Toujours quelque surprise, embûche, assaut, batailles !

Quelque ennemi farouche émergeant des broussailles !

Habitants égorgés, villages aux abois,

Prisonniers tout sanglants entraînés dans les bois !...

Les femmes, les enfants veillaient à tour de rôle,

Tandis que le mari, le fusil sur l’épaule,

Au pas ferme et nerveux de son cheval normand,

Semeur de l’avenir, enfonçait hardiment

Dans ce sol primitif le soc de sa charrue.

Et si, l’été suivant, l’herbe poussait plus drue

Dans quelque coin du pré, l'on jugeait du regard

Qu’un cadavre iroquois dormait là quelque part.

Un jour, d’affreux brigands une bande hagarde,

Auprès d’un petit fort que personne ne garde,

Barbares altérés de pillage et de sang,

S’élance tout à coup des buissons, en poussant

Je ne sais quel horrible et strident cri de guerre.

Les habitants du fort, qui ne soupçonnaient guère

Le farouche Iroquois embusqué si près d’eux,

Croyant pouvoir courir ce risque hasardeux,

Pour travailler aux champs, avaient eu l’imprudence

De laisser tout un jour leurs logis sans défense.

Et voilà que le fruit de dix ans de sueurs

Va tomber au pouvoir de ces lâches tueurs.

Mais Jeanne Hachette est là !

L’héroïne si chère

À la France, chez nous c’est Jeanne de Verchère !

Elle n’a pas quinze ans. Voyant de toutes parts

L’ennemi la cerner, elle monte aux remparts.

Chaque porte est bien close, et les armes rangées

Dans chaque bastion sont là toutes chargées.

Elle prend un mousquet, met en joue et fait feu...

Un homme tombe, un autre encore, et peu à peu

Les sanglants agresseurs, pris d’une rage folle,

Sous le canon qui tonne et la balle qui vole,

Interdits, et croyant voir leurs rangs décimés

Par une garnison de soldats bien armés,

Laissent morts et mourants, et battent en retraite !

Hélas ! en feuilletant ces pages, l'on s’arrête

À des drames beaucoup plus froids et plus navrants.

D’où viennent ces clameurs et ces cris déchirants ?

C’est un bourg tout entier surpris dans la nuit noire

Par quinze cents bandits, et – lamentable histoire –

Aux horreurs d’un massacre incroyable livré.

Par la haine et le sang le regard enfiévré,

De tous côtés la horde infernale se rue.

On égorge partout, dans les lits, sur la rue ;

On poignarde, on fusille, on écartèle, on fend

Le crâne du vieillard sur le corps de l’enfant ;

On déchire le ventre à des femmes enceintes ;

De leur mère, arrachés aux suprêmes étreintes,

On jette en pleins brasiers les petits au berceau ;

Et puis, quand le village est réduit en monceau

De débris calcinés et de cendres rougies,

Pour assouvir leur soif d’effroyables orgies,

Les démons tatoués s’en vont en tapinois

Recommencer plus loin leurs monstrueux exploits.

Ô France, ces héros qui creusaient si profonde,

Au prix de tant d’efforts, ta trace au nouveau monde,

Ne méritaient-ils pas un peu mieux, réponds-moi,

Qu’un crachat de Voltaire et le mépris d’un roi !
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