Première partie








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Fortuné du Boisgobey

Double-Blanc

BeQ

Fortuné du Boisgobey

Double-Blanc

roman

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 892 : version 1.0

Du même auteur, à la Bibliothèque :

Le crime de l’omnibus

Le pouce crochu

La main froide

La voilette bleue

Double-Blanc

Édition de référence :

Paris, E. Plon, Nourrit et Cie, 1889.

Première partie



I


L’ancien Opéra, incendié il y a quinze ans, n’avait ni façade imposante, ni escalier monumental, mais les vieux abonnés le regrettent. On y voyait moins d’étrangers et l’acoustique y était meilleure.

On y donnait aussi des bals masqués plus amusants que ceux d’à présent.

Le carnaval de 1870 fut joyeux et la nuit du samedi gras de l’année terrible, la salle de la rue Le Peletier regorgeait de monde. On s’écrasait dans les couloirs, on s’étouffait au foyer et les loges étaient bondées.

Aux premières, à droite, il y en avait une où on menait grand bruit. Les jeunes qui l’occupaient étaient montés à un formidable diapason de gaieté, et ce nid de viveurs élégants attirait les chercheuses d’aventures, comme la lumière attire les chauves-souris.

À tout instant, s’ouvrait et se refermait la porte qui donnait sur le fameux corridor, si magistralement mis en scène par les frères de Goncourt, au premier acte de Henriette Maréchal.

C’était un incessant va-et-vient de dominos de toutes les couleurs.

Quelques loups de dentelle abritaient peut-être de vraies mondaines en rupture de salons du high-life, mais la plupart cachaient mal des visages de demoiselles trop connues, et ces messieurs n’étaient pas venus au bal pour se faire intriguer, comme on disait jadis.

En ce temps-là, il n’y avait déjà plus que les collégiens et les provinciaux pour jouer à ce jeu démodé.

Dans la loge numéro 9, on remplaçait l’intrigue par une pantomime expressive, et les femmes qui s’y risquaient savaient à quoi elles s’exposaient. Elles partaient chiffonnées, mais non pas fâchées, et elles ne craignaient pas d’y revenir après une excursion dans les couloirs où on ne les respectait pas davantage.

Sous cette loge tapageuse, venaient de danser les clodoches, alors en pleine vogue, et le chef de la bande s’était mis à faire la quête. Dans son bonnet tendu, à bout de bras, il avait récolté une pluie d’or et il s’en allait recommencer plus loin ses exercices, en les dédiant à d’autres amateurs de contorsions.

Il n’était resté qu’un individu, costumé en troubadour de pendule, vêtu d’une tunique abricot et coiffé d’une toque à créneaux.

Celui-là n’avait pas figuré dans le quadrille privilégié. Il avait bien essayé de s’y mêler, mais les autres l’avaient rudement repoussé. N’est pas clodoche qui veut et les titulaires de l’emploi ne se souciaient pas d’admettre un intrus au partage des bénéfices. Ces drôles ne travaillaient pas pour l’amour de l’art et le bal de l’Opéra leur rapportait gros à cette époque où les riches avaient encore le louis facile.

Le troubadour évincé avait l’air si triste et il regardait si humblement les semeurs de pourboires que l’un d’eux le prit en pitié, un grand brun que les grimaces des clodoches n’avaient pas déridé et qu’avaient laissé froid les agaceries des belles de nuit qui, les unes après les autres, s’étaient assises près de lui.

La dernière venue, une blonde en domino blanc, ne lui avait rien dit encore, mais elle n’avait pas quitté la place, pendant qu’il se demandait, en examinant le troubadour mélancolique : Où donc ai-je déjà vue cette figure-là ?

Il ne voulait pas l’interpeller du haut de la loge, mais tirant de sa poche une pièce de vingt francs, il la montra au piteux personnage qui s’empressa de tendre ses deux mains jointes pour la recevoir.

Le pauvre diable n’était ni un ingrat, ni un incrédule, car après avoir fait un signe de croix, il leva sur son bienfaiteur des yeux baignés de larmes.

Un travesti de bas étage qui pleure de joie au bal masqué, c’est rare, mais le signe de croix stupéfia le bienfaiteur qui ne put pas s’empêcher de dire, assez haut pour que sa voisine l’entendît :

– Est-ce que ce gars-là serait de mon pays ? Il n’y a guère qu’en Bretagne que les pauvres remercient Dieu, quand on leur fait l’aumône.

– Vous êtes Breton, monsieur ? demanda vivement la blonde.

Sa voix était douce ; son ton était celui de la bonne compagnie, et maintenant elle disait : « vous » au jeune homme qu’elle avait tutoyé d’abord.

Tout étonné de ce changement, il allait se décider à lui répondre. Un de ses compagnons s’en chargea, un gros garçon à la mine réjouie, qui s’écria :

– Un peu qu’il l’est !... Breton bretonnant, mon ami Hervé... noble comme un Rohan, brave comme feu Duguesclin et sociable comme un sanglier de la forêt de Rennes..., je vais te le présenter... Hervé Le Gouesnach, seigneur de Scaër, Trégunc et autres lieux... âgé de vingt-sept ans... orphelin de père et de mère... propriétaire foncier... châtelain de plusieurs manoirs couverts d’ardoises... et d’hypothèques... Te voilà renseignée, ma petite Double-Blanc...

» Je t’appelle Double-Blanc parce que, excepté toi, il n’y a ici que des dominos noirs... Tu me fais l’effet d’être gentille... Veux-tu souper avec moi ?

– Avec vous, non, dit nettement la jeune femme.

– Tu aimerais mieux souper en tête-à-tête avec Hervé... pas la peine, ma chère. Tu perdrais ton temps. Il va se marier.

– Déjà ! murmura la blonde.

– Parfaitement... et si tu savais contre qui...

– Assez ! interrompit le grand brun.

– Oh ! ne te fâche pas !... cette enfant m’intéresse et j’ai bien le droit de lui crier : casse-cou !... Je ne suis pas Breton, moi : mais je suis très sérieux... mes autres amis aussi... et j’invite la petite à grignoter avec nous quelques écrevisses, au Grand-Quinze.

– Merci, monsieur, je n’y tiens pas, répond le domino blanc.

– Des manières, alors !... Madame est une femme du monde !... Fallait le dire !

Et le joyeux garçon se rejeta sur une errante qui venait d’arriver et qui l’accueillit beaucoup mieux.

La blonde n’avait pas cessé de regarder Hervé et elle finit par lui dire, en baissant la voix :

– Je voudrais vous revoir.

– Me revoir ?... à quoi bon ? Je vais me marier... mon ami vient de vous le dire... et je ne suis pas disposé à faire la fête.

– Je n’y suis pas plus disposée que vous, mais je vous connais depuis longtemps et je vous cherche depuis un an. Je vous ai aperçu dans cette loge et je n’y suis entrée que pour vous parler.

– Eh bien !... parlez-moi ! et si vous voulez que je vous écoute, commencez par m’apprendre votre nom et comment vous me connaissez.

– Mon nom ne vous renseignerait pas sur ma personne. Tout ce que je puis vous dire, c’est que vous m’avez rencontrée... autrefois... en Bretagne... et que vous vous souviendriez peut-être de moi si je vous montrais ma figure.

– Montrez-la-moi donc !

– Ici ?... non... je ne veux pas.

– Alors, je ne la verrai jamais, car je vais quitter le bal, et il est probable que, de ma vie, je n’y remettrai les pieds.

– Ni moi non plus, mais si je savais où vous demeurez à Paris, je pourrais vous écrire.

– Vous pourriez même venir chez moi, et je n’y tiens pas.

– Oui, je comprends... Vous craignez que ma visite ne vous compromette... Vous avez tort... Je ne suis pas ce que vous pensez, et puisque vous refusez de me donner votre adresse, je me contenterai de vous donner la mienne.

» Prenez ceci, je vous prie, dit la blonde, en glissant dans la main d’Hervé une enveloppe cachetée à la cire.

Et sans lui laisser le temps de se récrier, elle sortit de la loge.

– Tiens ! dit le gai compagnon qu’elle avait rebuté, voilà le Double-Blanc qui décampe. Tant mieux !... cette farceuse appartient évidemment à l’espèce des demi-castors... la pire de toutes... ni chair ni poisson... ni cocotte ni femme du monde. Elle a essayé de nous la faire à la pose, mais avec moi, Ernest Pibrac, ça ne prend pas, et j’espère bien que tu ne vas pas courir après elle. Tu souperas avec nous.

– Peut-être ; mais on étouffe ici, et je vais respirer un peu.

– Dans les corridors ?... Il y fait encore plus chaud... Avoue donc que tu as envie de rattraper la blonde... Bonne chance, mon cher !... tu nous trouveras chez Verdier... à la Maison d’Or... à trois heures... j’ai retenu le cabinet du fond.

Ernest n’avait pas vu son camarade recevoir et empocher prestement l’enveloppe ; s’il l’avait vu, il n’aurait pas manqué de se moquer de lui et il y aurait eu de quoi, car cette coureuse masquée ne valait probablement pas qu’on la prît au sérieux.

Mais Hervé de Scaër n’était pas Breton pour rien et quelques années de vie parisienne ne l’avaient pas guéri des naïvetés de son enfance. Il croyait encore à bien des choses que ses nouveaux amis blaguaient impitoyablement. L’inconnu l’attirait et il n’hésitait jamais à se lancer dans une aventure, sans se demander où elle le conduirait.

Il avait pourtant de bonnes raisons pour être prudent, car après beaucoup de sottises coûteuses, il touchait au port du mariage et il allait franchir gaiement le pas solennel qui sépare la vie de garçon de la vie conjugale. Il s’agissait de sauver les terres qui lui restaient de son patrimoine, fortement ébréché par ses folies de jeunesse, et de plus, sa future était charmante.

Mais, s’il tenait à retrouver la blonde, ce n’était pas, comme le croyait son ami Pibrac, pour se passer une dernière fantaisie avant d’enchaîner sa liberté. Il ne savait même pas si elle était jolie, et d’ailleurs il était fort blasé sur les bonnes fortunes d’occasion, car il ne comptait plus ses succès dans tous les mondes et il les méritait.

Ce gentilhomme armoricain plaisait à toutes les femmes avec ses grands yeux noirs pleins de feu, sa haute taille, son air mâle et sa tournure élégante ; sans parler de son esprit romanesque et de son caractère énergique.

Il n’en était donc pas à une conquête de plus ou de moins et le sentiment qui le poussait à suivre cette inconnue n’était qu’un sentiment de curiosité.

Elle affirmait l’avoir vu en Bretagne et il n’avait pas perdu le souvenir d’une rencontre qu’il y avait faite autrefois dans des circonstances inoubliables : une femme qui s’était montrée à lui, un soir, sur une grève déserte. Et il se demandait si ce n’était pas cette femme qui venait de lui apparaître encore au bal de l’Opéra.

La supposition n’avait pas le sens commun, mais son imagination faisait des siennes et il s’était mis en tête de savoir à quoi s’en tenir.

Il se promettait bien d’ouvrir la lettre mystérieuse qu’elle lui avait laissée, mais il voulait d’abord la rejoindre, à seule fin de la questionner.

Pibrac et les autres viveurs ne seraient plus là. Elle ne refuserait pas de s’expliquer en tête-à-tête.

La rejoindre, ce n’était pas facile au milieu de cette foule qui obstruait le corridor des premières. Hervé, cependant, ne désespérait pas d’apercevoir le domino blanc qui la signalait de loin ; mais il eut beau se jeter au plus épais de la cohue, il n’aperçut que des femmes encapuchonnées de noir, et bientôt il se trouva pris dans une poussée de déguisés venant de la salle, repoussé, ballotté et finalement collé contre la muraille.

En jouant des coudes, il parvint à se dégager et il songeait à se réfugier au foyer, lorsqu’il sentit qu’on le tirait par les basques de son habit.

En se retournant pour envoyer une bourrade au malotru qui s’accrochait à lui, il vit que c’était l’homme qu’il avait tout à l’heure gratifié d’un louis, et, à sa grande stupéfaction, ce pauvre diable lui dit :

– Excusez-moi, monsieur Hervé, si je me permets de vous parler.

» Vous ne me reconnaissez pas, je le vois bien, reprit humblement le troubadour, en ôtant sa toque à créneaux.

– Non, pas du tout, dit Hervé de Scaër, et pourtant il me semble que je t’ai déjà vu quelque part.

– Vous m’avez vu en Bretagne, quand je menais les chèvres brouter dans la lande de Rustéphan. Vous ne vous souvenez pas de moi, mais vous devez vous souvenir de mon père, Baptiste Kernoul... il a longtemps servi le vôtre.

– Kernoul !... le vieux garde de la forêt de Clohars ?... Comment ! c’est toi, le gars aux biques, comme on t’appelait là-bas !... On m’avait dit que tu étais parti pour la pêche à Terre-Neuve et que tu y avais péri dans un naufrage.

– Ils croient ça chez nous et ce n’est pas moi qui leur apprendrai qu’ils se trompent, car je ne reviendrai jamais au pays.

– Pourquoi donc ?

– Ah ! notre maître, je n’ose pas vous le dire... et pourtant...

Le colloque fut interrompu par une nouvelle poussée et, voyant qu’il n’y aurait pas moyen de le reprendre dans ce couloir tumultueux, Hervé se mit à fendre la foule, après avoir fait signe au chevrier de le suivre. Cet homme l’intéressait depuis qu’il savait son nom ; il tenait à entendre son histoire et rien ne l’empêchait de l’écouter à loisir, puisque le domino blanc avait disparu ; mais il ne se souciait pas que ses amis le surprissent causant familièrement avec un clodoche, et il eut l’idée de l’emmener à la buvette, au troisième étage des loges.

Là, il ne rencontrerait certainement personne de son monde et, en effet, il n’y trouva guère que des déguisés sans élégance, de ceux que l’administration du bal payait pour danser.

En 1870, on usait déjà de ce moyen d’entretenir la gaieté dans la salle.

Les deux Bretons prirent place à une table poisseuse et le seigneur de Scaër fit apporter un carafon d’eau-de-vie. Il comptait que l’alcool délierait la langue de son compatriote et il n’avait pas tort.

Le gars aux biques vida coup sur coup plusieurs petits verres et, quand il les eut absorbés, il n’attendit pas que son ancien maître l’interrogeât.

– Ah ! monsieur Hervé, soupira-t-il, c’est le bon Dieu qui m’a poussé à venir ici cette nuit.

– Le bon Dieu ?... Tu y crois encore ?

– Si j’y crois !... Oh ! oui... Vous me demandez ça, parce que vous me voyez habillé en mardi-gras. Ah ! notre maître, ce n’est pas pour m’amuser que je me suis mis ce pouillement sur le dos. Si vous saviez...

– Pour que je sache, il faut que tu me renseignes. Conte-moi tes affaires. Et d’abord, pourquoi as-tu quitté le pays ?

» J’espère bien que ce n’est pas parce que tu as fait un mauvais coup.

– Non... je n’ai rien à craindre des gendarmes... et, ma foi ! j’aime autant vous dire tout de suite la vérité... je suis parti de votre ferme de Lanriec parce que..., parce que j’étais amoureux.

– Amoureux, toi !... et de qui ?... d’une pâtouresse ?

– Oh ! non !... je ne les regardais seulement pas les pâtouresses... mais, vous rappelez-vous ?... Il y a trois ans... vous étiez encore au château... il passa une troupe de Bohémiens qui jouaient des comédies...

– Parfaitement... ils donnaient des représentations sur la grande place de Concarneau. J’ai assisté à la première.

– Ils y sont restés toute une semaine.

– Je ne les ai vus qu’une fois, la veille de mon départ pour Paris, mais je me souviens très bien qu’ils avaient avec eux une très jolie fille, qui dansait en jouant des castagnettes.

– Eh bien ! c’est elle qui m’a tourné la tête.

– Et tu as abandonné tes chèvres pour la suivre ?

– Oui... à pied... et avec six francs douze sous dans ma poche... Je marchais derrière leur carriole et, le soir, je couchais dessous... mais je n’osais pas leur parler et je vivais de croûtes de pain. Au bout de huit jours, le chef de la bande me proposa de me nourrir si je voulais m’engager comme paillasse...

– Et tu t’empressas d’accepter ?

– Oui... pour rester avec Zina.

– Ah ! elle s’appelait Zina... elle en avait bien l’air... toutes les Bohémiennes s’appellent Zina... et tu lui as plu ?

– Dans les premiers temps, elle ne pouvait pas me regarder sans me rire au nez... plus tard, elle a eu pitié de moi, comme on a pitié d’un chien qu’on a ramassé dans la rue... et puis enfin... petit à petit, elle s’est attachée à moi, et tout d’un coup... un jour que j’avais empêché le maître de la battre... elle m’a demandé si je voulais l’épouser.

– Et tu as dit : oui ?

– J’ai été trop content. C’est le vieux chef qui nous a mariés... dans une lande, entre Ploërmel et Paimpont... en cassant une cruche... à la mode de Bohême...

– Et tu t’es passé de monsieur le maire et de monsieur le curé, toi, un gars du pays de Cornouailles !

– Oh ! je sais bien que j’ai mal fait, et si j’avais pu rentrer à Trégunc, j’aurais été trouver monsieur le recteur pour nous marier à l’église.

– Bon ! mais je suppose qu’elle t’a planté là, ta Bohémienne.

– Mais non, monsieur Hervé ; elle est toujours avec moi.

– Alors, vous demeurez ensemble ?

– Depuis six mois. Elle est tombée malade pendant la foire de Saint-Cloud et le patron l’a renvoyée de la troupe... Je ne pouvais pas l’abandonner... elle n’a plus que moi pour la soigner... et je ne la guérirai pas... elle s’en va de la poitrine... mais je resterai avec elle jusqu’à la fin...

Alain s’arrêta. L’émotion lui coupait la parole. Il pleurait.

Hervé fut touché, et au lieu de sourire de la mine ridicule du troubadour larmoyant sous sa toque dont le plumet lui retombait sur les yeux, il lui dit doucement :

– Je te plains, mon pauvre gars... et je suis tout prêt à t’aider.

– Merci, monsieur Hervé ! Vous venez de m’empêcher de me détruire, car s’il m’avait fallu rentrer sans argent, je serais peut-être allé me jeter à l’eau. Vous m’avez donné vingt francs et je pourrai acheter ce que le médecin a ordonné pour Zina.

– Tu feras bien, mais, avec un louis, on ne va pas loin. De quoi vivez-vous, toi et ta malade ?

– Elle travaille pour une maison de broderie... pas beaucoup, parce qu’elle n’en a plus la force.

– Comment ! elle travaille !... une fille de bohémiens !

– Elle n’est pas de leur race. Ils l’ont volée, toute petite.

– Bien ! un roman !... quel âge a-t-elle ?

– Un an de moins que moi... et si j’étais à Trégunc, je tirerais au sort l’année prochaine.

– Alors, elle va mourir à dix-neuf ans !... c’est bien triste... Ah ! çà, j’espère bien que tu n’es pas aux crochets de cette malheureuse ?

– Oh ! monsieur Hervé, vous ne croyez pas ça. J’aimerais mieux crever de faim... et si j’avais un bon état, je vous jure qu’elle ne manquerait de rien. Mais voilà !... avant de la connaître, je n’avais jamais rien fait que de garder mes chèvres dans les landes... C’est encore heureux que monsieur le recteur de Trégunc m’a appris à lire et à écrire... quand je pense que moi qui aimais tant à servir la messe, je suis figurant au Châtelet !...

– Et pourquoi, diable ! t’es-tu fait figurant ?

– Pour gagner trente sous par soirée. Nous n’avons plus que ça pour vivre, Zina et moi, car, depuis un mois, elle n’a pas d’ouvrage.

Hervé n’avait pu écouter sans être ému cet exposé de la situation présente du gars aux biques, mais il doutait encore de l’exactitude du récit de ce Cornouaillais qui, à l’en croire, était venu échouer sur un théâtre de Paris, après avoir suivi une troupe de saltimbanques.

Ces aventures-là n’arrivent guère aux pâtres de la basse Bretagne, et Hervé se promettait de vérifier les faits, avant d’assister sérieusement ce compatriote dévoyé.

Il commença par lui poser une question.

– Il n’y a pas de sots métiers, dit-il, et autant celui-là qu’un autre, puisqu’il te nourrit... mais je m’étonne de te voir au bal de l’Opéra, pendant que ta femme est si malade. Tu ne devrais pas avoir le cœur à la joie.

– Oh ! non, s’écria Kernoul, et je vous prie de croire que je ne suis pas venu ici pour m’amuser. J’avais entendu dire au théâtre que les clodoches rapportaient de l’argent plein leurs poches... j’ai pensé que j’en ferais bien autant qu’eux... Au
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