L’homme à l’étui








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Anton Tchekhov
L’homme à l’étui




BeQ

Anton Tchekhov

L’homme à l’étui

Traduit du russe par Denis Roche

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Classiques du 20e siècle

Volume 7 : version 2.0

Du même auteur, à la Bibliothèque :

Les trois sœurs

Ma femme

Voisins

Un drame à la chasse

Le moine noir

Ma vie

L’homme à l’étui

Nouvelles

Édition de référence :

Paris, Librairie Plon.

L’homme à l’étui


Dans la grange de l’ancien du village1 de Mironôssitskoé, tout au bout du pays, deux chasseurs attardés s’installèrent pour la nuit. C’était le vétérinaire Ivane Ivânytch et le professeur de lycée, Boûrkine.

Ivane Ivânytch avait un nom de famille assez étrange : Tchîmcha-Guimalâïski, mais, comme ce double nom ne lui allait guère2, on l’appelait simplement dans tout le district par son prénom et son patronyme.

Ivane Ivânytch demeurait dans un haras, près de la ville, et était venu à la chasse pour prendre l’air. Le professeur passait tous les étés chez le comte P... et se trouvait dans le pays comme chez lui.

Les chasseurs ne dormaient pas ; Ivane Ivânytch, grand vieillard maigre, à longues moustaches, fumait sa pipe près de la porte de la grange, éclairé par la lune, et Boûrkine, étendu en dedans, sur le foin, était invisible dans l’ombre.

Les deux hommes avaient raconté diverses histoires. Entre autres, ils avaient dit que la femme de l’Ancien, Mâvra, personne vigoureuse et pas sotte, n’était jamais sortie de son village natal et n’avait jamais vu ni la ville, ni le chemin de fer. Ces dix dernières années, elle restait tout le jour assise sur le four et ne sortait de sa maison que la nuit.

– Qu’y a-t-il là d’étonnant ? demanda Boûrkine. Il est beaucoup de gens, solitaires par nature, qui, comme l’écrevisse, aux goûts érémitiques, ou l’escargot, tâchent de se cacher dans leur carapace... Sans aller plus loin, il y a environ deux mois mourut dans notre ville un certain Bièlikov, mon collègue, professeur de grec. Vous avez certainement entendu parler de lui. Il était remarquable en ce qu’il ne sortait jamais, même quand il faisait très beau temps, qu’avec son parapluie, ses caoutchoucs et un pardessus ouaté.

Son parapluie avait un fourreau, sa montre, un étui de peau grise, et son canif, quand il le tirait pour tailler son crayon, était aussi dans un étui. Il semblait que son visage lui-même fût dans un étui, parce qu’il le cachait sans cesse dans son col relevé.

Il portait des lunettes fumées, un gilet de laine, mettait du coton dans ses oreilles, et, quand il prenait une voiture, il faisait relever la capote. Bref, on remarquait en cet homme le désir irrésistible et constant de s’envelopper d’une carapace, de se faire pour ainsi dire un étui qui l’isolât et le protégeât des influences extérieures.

La réalité l’effrayait, l’irritait, le tenait en perpétuel émoi. Et c’est peut-être pour justifier son effroi, son dégoût du réel qu’il vantait constamment le passé et l’inexistant. Les langues anciennes, qu’il enseignait, étaient en somme pour lui comme ses caoutchoucs et son parapluie grâce à quoi il s’abritait de la vie réelle.

– Ah ! disait-il d’une voix douce, combien sonore et belle est la langue grecque !

Et, à l’appui de ce qu’il disait, fermant l’œil et levant le doigt, il prononçait : Anthropos !

Sa pensée, Bièlikov tâchait de l’abriter, elle aussi, dans un étui. Seuls étaient nets pour lui les circulaires et les articles de journaux où l’on interdisait quelque chose. Quand les circulaires défendaient aux élèves de sortir dans la rue après neuf heures du soir ou que quelque part on s’élevait contre l’amour physique, cela c’était clair, déterminé. « C’est défendu, il suffit ! » Dans la permission ou le congé, il y avait pour lui quelque chose de suspect, de vague et d’incomplet. Lorsqu’on donnait l’autorisation d’ouvrir en ville un cercle dramatique, une salle de lecture, ou une salle de thé, Bièlikov hochait la tête et disait à voix basse :

– Évidemment c’est bien ; tout cela est parfait ; mais pourvu qu’il n’arrive rien !

Les infractions de toute sorte, les écarts, les violations des règles le jetaient dans l’abattement, alors même que cela semblait ne le concerner en rien. Si l’un de ses collègues arrivait en retard à un office religieux ou si le bruit courait de quelques farces de collégiens ; si l’on rencontrait le soir, tard, une surveillante de classes avec un officier, il s’agitait beaucoup et disait toujours : « Pourvu qu’il n’arrive rien ! »

Aux réunions pédagogiques, il nous fatiguait tous par sa circonspection, ses défiances et ses conceptions proprement d’« homme à l’étui ». Si l’on disait que les lycéennes et les lycéens se conduisaient mal, faisaient beaucoup de bruit en classe : « Ah ! pourvu, s’écriait-il, que la direction n’en sache rien ! pourvu qu’il n’arrive rien !... Mais si l’on renvoyait Pétrov, l’élève de seconde, ou Iégôrov, celui de quatrième, comme ce serait bien !... »

Et que croyez-vous ? Avec ses soupirs, ses plaintes, ses lunettes fumées sur son petit visage pâle, – tout juste un petit museau de taupe, – Bièlikov nous opprimait tous ; nous cédions. On donnait une moins bonne note à Pétrov et à Iégôrov, et, au bout du compte, on les chassait...

Bièlikov avait l’étrange habitude de visiter nos demeures. Il arrivait chez l’un de nous, s’asseyait et se taisait, comme s’il observait quelque chose. Il restait assis ainsi une ou deux heures en silence, et repartait. Il appelait cela « entretenir de bonnes relations avec ses collègues ». Évidemment, venir chez nous, et y rester assis était, pour lui, pénible ; il n’y venait que parce qu’il regardait cela comme un devoir de camaraderie. Nous, ses collègues, nous le craignions. Et le proviseur le craignait aussi. Songez donc : nous étions tous des gens habitués à penser par nous-mêmes, profondément convenables, élevés d’après Tourguénièv et Chtchédrine, et, malgré cela, ce petit bonhomme, qui ne quittait jamais ni ses caoutchoucs, ni son parapluie, tint en haleine, pendant quinze ans, tout le lycée.

Le lycée, ce n’eût été rien : il y tenait toute la ville ! Nos dames n’organisaient pas de spectacles le samedi : elles craignaient qu’il ne l’apprît ; le clergé, devant lui, se gênait pour faire gras et jouer aux cartes. Sous l’influence d’un homme comme Bièlikov, on se mit, en ville, ces dix ou quinze dernières années, à avoir peur de tout. On craignait de parler haut, on craignait d’envoyer des lettres, de faire des connaissances, de lire des livres, d’aider les pauvres, d’apprendre à lire et à écrire...

Ivane Ivânytch, voulant dire quelque chose, toussota, se mit à allumer sa pipe, regarda la lune, puis il prononça, en espaçant les mots :

– Oui, des hommes réfléchis, convenables, lisant Chtchédrine, Tourguénièv, toute sorte de Buckle, et autres ; et ils se soumettaient, enduraient tout !... Voilà ce qui en était...

Bièlikov, poursuivit Boûrkine, habitait dans la même maison que moi, sur le même palier ; nos portes étaient face à face ; nous nous voyions souvent et je connaissais sa vie intime. Chez lui, c’était la même histoire : robe de chambre, calotte, persiennes, verrous, toute une kyrielle de protections, de prohibitions, de restrictions et de : « Ah ! pourvu qu’il n’arrive rien ! »

Le maigre lui faisait mal, et, faire gras, cela ne se pouvait pas ; on n’eût pas manqué de dire que Bièlikov n’observait pas les jeûnes. Alors il mangeait de la persique frite au beurre, nourriture qui n’était pas maigre, mais que l’on ne pouvait pas dire non plus être du gras. Il n’avait pas de servante, redoutant que l’on ne pensât du mal de lui. Il avait pour cuisinier un bonhomme de soixante ans, ivrogne et à moitié fou, nommé Afanâssy, qui, ayant jadis été ordonnance, savait faire un peu de cuisine. Afanâssy se tenait d’habitude près de la porte, les bras croisés, marmottant toujours la même chose en poussant un profond soupir :

– Il y en a beaucoup de ceux-là aujourd’hui !...

La chambre à coucher de Bièlikov était petite comme une boîte. Son lit avait des rideaux. En se couchant, il remontait le drap sur sa tête ; il avait chaud, il étouffait ; le vent ébranlait les portes fermées, hurlait dans la cheminée ; de la cuisine venaient des soupirs, des soupirs lugubres ; et il tremblait sous sa couverture.

Il avait peur qu’il n’arrivât quelque chose, peur qu’Afanâssy ne l’égorgeât, peur que les voleurs ne vinssent, et, toute la nuit, il avait des rêves agités. Le matin, quand nous nous rendions ensemble au lycée, il était pâle et triste ; on voyait que le lycée grouillant, où il se rendait, lui faisait peur, rebutait tout son être, et qu’il était pénible à un homme solitaire par nature de cheminer avec moi.

– On fait tant de bruit dans nos classes, me disait-il, tâchant de trouver une explication à ce qu’il ressentait de pénible. C’est effrayant !

Or, pouvez-vous vous figurer cela, ce professeur de grec, cet homme dans un étui, fut sur le point de se marier...

Ivane Ivânytch se retourna vivement dans la grange et dit :

– Vous plaisantez ?

– Oui, si étrange que ce soit, répéta Boûrkine, il fut sur le point de se marier. Un nouveau professeur d’histoire et de géographie, un certain Kovalénnko, Mikhâil Sâvvitch, Petit-Russien, venait d’être nommé chez nous. Il arriva, accompagné de sa sœur, Vârénnka. Il était jeune, grand, brun, avec des mains énormes, et l’on voyait, rien qu’à son visage, qu’il avait une voix de basse. Et, en effet, sa voix semblait sortir d’un tonneau : bou-bou-bou...

Vârénnka n’était plus très jeune : la trentaine. Elle aussi, grande, svelte, des sourcils noirs, des joues rouges. Bref, non pas une demoiselle, mais « de la confiture » ! Et fort éveillée, bruyante, chantant sans cesse des chansons petites-russiennes, riant aux éclats. Pour la moindre chose, son rire sonore éclatait : ha ! ha ! ha !

La première connaissance un peu approfondie avec les Kovalénnko se fit à la fête du proviseur. Au milieu des professeurs sévères, ennuyeux, restant là comme par obligation, nous vîmes tout à coup surgir des vagues une nouvelle Aphrodite. Elle se tient les mains aux hanches, rit, chante, danse... Elle chante avec sentiment : Viiout vîtry (Les vents mugissent1), puis une romance, et encore, encore une autre ; elle nous ravit tous, y compris Bièlikov. Il s’assit auprès d’elle et lui dit en souriant avec douceur :

– La langue petite-russienne rappelle par sa douceur et son agréable sonorité le grec ancien.

Flattée, elle se mit à lui raconter avec sentiment et conviction qu’elle possédait au district de Gadiatche une ferme, que sa maman l’habitait, et qu’il y mûrissait des poires, des melons et des aubergines, gros comme ça...

Nous l’écoutions et, tout à coup, une même idée nous vint à tous.

– Il serait bien de les marier, souffla la femme du proviseur.

Nous nous rappelâmes soudain que notre Bièlikov n’était pas marié, et il nous sembla étrange de ne pas nous en être avisés plus tôt, et d’avoir perdu de vue cet important détail de son existence.

Que pensait-il des femmes, et comment considérait-il cette question quotidienne ? Cela, auparavant, ne nous avait pas du tout intéressés. Peut-être n’admettions-nous même pas l’idée qu’un homme portant par tous les temps des caoutchoucs et dormant sous une courtine puisse aimer.

– Il a plus de quarante ans, et elle en a trente... il me semble qu’elle le prendrait, expliqua la femme du proviseur.

Que ne fait-on pas, par ennui, chez nous en province ? Que de choses inutiles, absurdes ! Et cela parce qu’on n’agit pas du tout comme il faut. Voyons ! quel besoin avions-nous de marier ce Bièlikov, que l’on ne pouvait pas même se figurer marié ? La femme du proviseur, celle du censeur, et toutes les dames du lycée se ranimèrent, et même elles embellirent, comme si elles eussent tout à coup trouvé un but à leur existence.

La femme du proviseur loua une loge au théâtre et nous y vîmes Vârénnka, rayonnante, heureuse, maniant un grand éventail, et, à côté d’elle, Bièlikov, petit, recroquevillé, comme si on l’eût tiré de chez lui avec des tenailles. Je donne ensuite une petite soirée, et les dames exigent que j’y invite Vârénnka et Bièlikov. Bref, la machine était lancée. Il se fit que Vârénnka ne répugnait pas à ce mariage. Vivre avec son frère n’était pas très gai pour elle ; ils ne savaient passer leurs jours qu’à discuter et à se disputer. En voici un exemple : Kovalénnko, dans la rue, va, grand et mal bâti, avec sa chemise brodée, une mèche sortant de sa casquette et lui tombant sur le front, tenant dans une main un paquet de livres et, dans l’autre, un gros bâton. Sa sœur le suit, portant aussi des livres.

– Tu n’as même pas lu ça, Mikhâîl ! dit-elle très haut, avec animation ; je te dis, je te jure que tu ne l’as pas lu du tout !

– Moi, je te dis que je l’ai lu ! crie Mikhâîl, frappant le pavé de son bâton.

– Ah ! mon Dieu, Mînntchik1 ! Pourquoi te fâches-tu ? Ce n’est qu’une discussion de principes.

– Je te dis que je l’ai lu ! crie Kovalénnko encore plus fort.

Chez eux, dès qu’il y avait un étranger, c’était une mousqueterie. Une pareille vie ennuyait apparemment Vârénnka. Elle voulut son chez-soi, et elle dut songer à son âge. Ce n’était plus le moment de choisir ; elle épouserait n’importe qui, même un professeur de grec. Il faut avouer que la plupart de nos jeunes filles épouseraient qui que ce fût uniquement pour se marier. Toujours est-il que Vârénnka marqua à notre Bièlikov une préférence manifeste.

Et Bièlikov ? Il allait chez Kovalénnko comme il venait chez nous. Il arrivait là, s’asseyait et ne disait mot. Il se taisait, et Vârénnka lui chantait Viiout vîtry, ou bien le regardait de ses yeux noirs, puis tout à coup éclatait de rire.

Dans les choses de l’amour, et particulièrement dans le mariage, la suggestion joue un grand rôle. Tout le monde, ses collègues et les dames se mirent à convaincre Bièlikov qu’il devait se marier, qu’il n’avait plus que cela à faire dans la vie. Nous le félicitions tous à ce sujet et lui disions d’un air sérieux toute sorte de banalités. Nous lui disions, par exemple, que le mariage est un acte grave. Vârénnka, en outre, n’était pas mal, était intéressante ; elle était fille d’un conseiller d’État et avait une ferme. Et, surtout, c’était la première femme qui lui eût montré de la tendresse, de la bonté...

Il perdit la tête et décida qu’en effet il devait se marier.

– Il aurait fallu alors, dit Ivane Ivânytch, lui enlever ses caoutchoucs et son parapluie.

– Figurez-vous que ce fut impossible. Il mit sur sa table la photographie de Vârénnka et il entrait sans cesse chez moi pour me parler d’elle et de la vie de famille, et me dire que le mariage est un acte sérieux. Il allait souvent chez Kovalénnko, mais ne changeait en rien son genre de vie. Bien au contraire, la résolution de se marier produisit sur lui un fâcheux effet : il maigrit, pâlit et sembla s’enfouir plus profondément dans son étui.

– Varvâra Sâvvîchna1 me plaît, me disait-il avec un faible petit sourire confus, et je sais que chacun doit se marier, mais... tout cela est arrivé si vite, voyez-vous !... Il faut réfléchir.

– Réfléchir à quoi ? lui dis-je. Mariez-vous, voilà tout !

– Non, le mariage est un acte sérieux. Il faut d’abord en considérer les obligations prochaines, les responsabilités... pour qu’ensuite il n’arrive rien. Cela me tourmente tellement que je n’en dors plus les nuits. Et, je l’avoue, j’ai peur. Elle et son frère ont de drôles de façons de penser. Ils raisonnent, étrangement ; puis elle a un caractère très vif : l’épouser, et ensuite tomber dans quelque histoire !

Et il remettait toujours sa demande, au grand dépit de la femme du proviseur et de toutes nos dames. Il en pesait toujours les obligations prochaines et les responsabilités ; néanmoins, il se promenait presque chaque jour avec Vârénnka, croyant peut-être que, dans sa situation, c’était chose nécessaire. Et il venait me parler de la vie de famille. Il eût fait, selon toute vraisemblance, sa demande et contracté un de ces mariages inutiles et bêtes comme en contractent chez nous des milliers de gens, par ennui et oisiveté, si, tout d’un coup, n’eût éclaté un « formidable scandale1 ».

Il faut vous dire que le frère de Vârénnka avait, dès le premier jour, pris en haine Bièlikov et ne pouvait plus le voir.

– Je ne comprends pas, nous disait-il en haussant les épaules, je ne comprends pas comment vous supportez ce mouchard, cette tête répugnante ! Ah ! messieurs, comment pouvez-vous vivre ici ? dans cette atmosphère suffocante, dégoûtante. Êtes-vous vraiment des professeurs, des maîtres ? Vous êtes des coureurs de rangs. Ce n’est pas ici un temple de la science, mais un consistoire, et cela sent l’aigre comme dans la guérite d’un agent. Non, chers collègues, je vais rester encore quelque temps ici, puis je me retirerai dans ma ferme, où je pêcherai les écrevisses et instruirai les Petits-Russiens. Je m’en irai, et vous, restez ici avec votre Judas ! Qu’il crève1 !

Ou bien il éclatait de rire, riait aux larmes, tantôt d’un rire grave, tantôt d’un rire aigu et glapissant, et me demandait, en ouvrant les bras :

– Qu’a-t-il à venir chez moi ? Que lui faut-il ? Il reste assis à me regarder...

Kovalénnko avait même surnommé Bièlikov en petit-russien : « Pincemaille ou l’araignée2. »

Aussi évitions-nous, on le conçoit, de lui dire que sa sœur allait épouser « Pincemaille l’araignée ». Et, lorsqu’un jour la femme du proviseur lui suggéra qu’il serait à propos de donner sa sœur en mariage à un homme aussi sérieux et aussi grandement estimé de tous que Bièlikov, Kovalénnko fronça les sourcils et grogna :

– Ça ne me regarde pas ; qu’elle épouse même un reptile. Je n’aime pas à me mêler des affaires d’autrui !

Maintenant, écoutez ce qui arriva.

Je ne sais quel plaisant fit une caricature représentant Bièlikov avec ses caoutchoucs, son pantalon relevé, son parapluie ouvert, Vârénnka à son bras, et, au-dessous, la légende : « L’Anthropos amoureux. » La ressemblance était, je vous le dis, surprenante. L’artiste devait y avoir passé plus d’une nuit, car tous les professeurs des lycées de garçons et de filles, ceux du séminaire, tous les fonctionnaires en reçurent chacun un exemplaire. Bièlikov eut aussi le sien.

La caricature produisit sur lui la plus effroyable impression.

Un dimanche, le 1er mai, nous sortions ensemble de la maison, et nous avions convenu, entre professeurs et élèves, de nous rassembler près du lycée et d’aller ensemble dans les bois. Nous sortons ; Bièlikov était vert, plus sombre qu’un nuage.

– Que les gens sont mauvais, méchants ! dit-il, les lèvres tremblantes.

Il me fit même pitié. Soudain, figurez-vous, comme nous cheminions, arrive à bicyclette Kovalénnko, et, derrière lui, sa sœur, également à bicyclette, fatiguée, rouge, gaie, joyeuse.

– Nous prenons les devants, crie-t-elle. Il fait si beau, si beau que c’est à ne pas le croire !

Et tous deux disparurent. De vert, mon Bièlikov devint blanc. Il semblait pétrifié. Il s’arrête et me regarde...

– Permettez, me dit-il, qu’est-ce donc ?... Ai-je la berlue ?... Est-il convenable à des professeurs de lycée et à des femmes d’aller à bicyclette ?

– Qu’y a-t-il là d’inconvenant ? demandai-je. Qu’ils roulent à leur gré.

– Mais est-ce possible !... s’écria-t-il, étonné de mon calme. Que dites-vous là ?

Et il fut si stupéfait qu’il ne voulut pas aller plus loin ; il rentra chez lui.

Le lendemain, tout tremblant, il se frottait sans cesse les mains nerveusement. On voyait à son visage qu’il allait mal. Il quitta sa classe, ce qui ne lui était jamais arrivé. Il ne dîna pas. Sur le soir, il se vêtit chaudement, bien qu’il fît un temps d’été, et se rendit lentement chez Kovalénnko.

Vârénnka était sortie, son frère était seul.

– Asseyez-vous, je vous en prie, dit Kovalénnko, d’un ton froid et fronçant les sourcils.

Son visage était ensommeillé ; il venait de faire la sieste après dîner ; il était de fort mauvaise humeur. Bièlikov, après une dizaine de minutes de silence, commença.

– Je viens vous dire ce que j’ai sur le cœur ; ça me pèse ! Quelque Pasquin m’a dessiné sous un aspect ridicule avec une personne qui nous est proche à tous les deux. Je considère comme un devoir de vous assurer que je n’y suis pour rien !... Je n’ai donné aucun sujet à cette moquerie ; loin de là, je me suis toujours conduit en homme parfaitement convenable !

Kovalénnko resta assis, refrogné et silencieux. Bièlikov attendit un peu et reprit doucement, d’une voix triste :

– Et j’ai aussi quelque chose à vous dire : je suis depuis longtemps professeur, tandis que vous ne faites que débuter, et, comme votre ancien, je crois devoir vous prévenir. Vous allez à bicyclette ; c’est là une distraction tout à fait inconvenante pour un éducateur de la jeunesse.

– Et pourquoi donc ? demanda Kovalénnko d’une voix grave.

– Mais cela demande-t-il donc une explication, Mikhaïl Sâvvitch ! N’est-ce pas compréhensible ? Si le maître monte à bicyclette, que reste-t-il à faire à ses élèves ? Ils n’ont plus qu’à marcher sur la tête. Et du moment que ce n’est pas autorisé par une circulaire, cela ne se peut pas. Hier j’ai été épouvanté. Lorsque j’ai vu votre sœur, je n’en croyais pas mes yeux : une femme ou une demoiselle, c’est horrible !

– En somme, que désirez-vous ?

– Je ne désire qu’une chose : vous prévenir, Mikhâîl Sâvvitch ! Vous êtes jeune, vous avez l’avenir devant vous ; il faut vous conduire très, très prudemment ; et vous prenez trop de libertés ! Oh ! comme vous en prenez ! Vous portez des chemises brodées ; vous circulez continuellement en ville, tenant on ne sait quels livres, et, maintenant, la bicyclette ! Que vous et votre sœur montiez à bicyclette, le proviseur le saura, et cela ira jusqu’au curateur... Qu’y a-t-il là de bon ? Quoi de bon dans tout cela ?

– Que ma sœur et moi allions à bicyclette, cela ne regarde personne ! s’écria Kovalénnko, devenant pourpre. Celui qui se mêlera de mes affaires privées ou de celles de ma famille, je l’enverrai à tous les diables !

Bièlikov pâlit et se leva.

– Si vous le prenez sur ce ton-là, je ne puis continuer, dit-il. Je vous prie de ne jamais parler ainsi des chefs en ma présence. Vous devez vous comporter avec respect envers les autorités.

– Ai-je donc dit quelque chose de mal à leur endroit ? demanda Kovalénnko, le regardant avec colère. Laissez-moi en repos, s’il vous plaît. Je suis un honnête homme et ne veux pas parler avec un monsieur tel que vous ! Je n’aime pas les mouchards.

Bièlikov, s’agitant nerveusement, remit vite son manteau, avec une expression d’effroi. C’était la première fois de sa vie qu’il entendait de pareilles grossièretés.

– Vous pouvez dire ce que vous voudrez, fit-il en sortant sur le palier. Je dois seulement vous prévenir que quelqu’un nous a peut-être entendus, et que, pour que l’on ne déforme pas nos propos et qu’il n’en résulte rien, je suis obligé de transmettre à Monsieur le proviseur un aperçu de notre conversation... dans ses grandes lignes. Je suis contraint de le faire.

– Transmettre ? Va transmettre ça !

Kovalénnko le saisit par l’arrière de son col et le poussa. Bièlikov roula en bas de l’escalier avec un bruit de caoutchoucs. Bien que l’escalier fût long et raide, il dégringola jusqu’en bas sans se faire de mal. Il se releva et se tâta le nez pour voir si ses lunettes étaient intactes.

Mais, juste au moment où il dégringolait, Vârénnka survint avec deux dames. Elles demeurèrent en bas à regarder. Et cela fut pour Bièlikov plus terrible que tout le reste.

Il aurait mieux valu, lui parut-il, se rompre le cou et les deux jambes que d’être ridicule. Maintenant toute la ville allait savoir ! Cela arriverait aux oreilles du proviseur, du curateur... – Ah ! pourvu qu’il n’arrive rien ! – On ferait une nouvelle caricature et il finirait par recevoir l’ordre de donner sa démission...

Quand Bièlikov se releva, Vârénnka le reconnut, et, voyant sa figure drôle, son pardessus froissé, ses caoutchoucs, ne comprenant pas ce qui s’était passé, supposant qu’il était tombé tout seul fortuitement, elle ne se retint pas et partit d’un éclat de rire qui retentit dans toute la maison.

– Ha ! ha ! ha !

Et ce « ha ! ha ! ha ! » roulant, tourbillonnant, décida tout, mariage et vie terrestre de Bièlikov ; il n’entendit plus ce que dit Vârénnka ; il ne vit plus rien. Rentré chez lui, il enleva immédiatement sa photographie de sa table, puis il se coucha... et il ne se releva plus.

Trois jours après, Afanâssy entra chez moi demander s’il ne fallait pas envoyer chercher un médecin parce qu’il arrivait quelque chose à son maître. Je me rendis chez Bièlikov. Couché derrière son rideau, sous sa couverture, il se taisait. Aux questions il ne répondait que oui ou non ; nul autre son. Auprès de son lit, Afanâssy allait et venait, sombre, rembruni, soupirant profondément, sentant la vodka comme un cabaret.

Au bout d’un mois, Bièlikov mourut. Nous allâmes tous à son enterrement : tous, c’est-à-dire les deux lycées et le séminaire.

Dans son cercueil, il avait une expression douce, agréable, même gaie, comme s’il fût content d’avoir été enfin mis dans un étui dont il ne sortirait jamais. Il avait atteint son idéal !

Et, comme en son honneur, le jour de son enterrement, le temps fut gris et pluvieux. Nous avions tous des caoutchoucs et des parapluies. Vârénnka assista, elle aussi, aux obsèques, et, quand on mit le corps en terre, elle pleura quelques larmes. J’ai remarqué que les Petites-Russiennes pleurent ou rient aux éclats : elles n’ont pas l’humeur intermédiaire.

Je confesse qu’enterrer des gens comme Bièlikov est un grand plaisir. En revenant du cimetière nous avions des figures abattues et tristes : personne ne voulait laisser paraître son sentiment de plaisir, – pareil à celui que nous éprouvions jadis, en notre enfance, lorsque nos parents partaient de la maison et que nous courions une ou deux heures au jardin, savourant notre entière liberté. Ah ! la liberté, la liberté ! Même une allusion, le faible espoir qu’elle puisse exister donne des ailes à l’âme, n’est-ce pas ?

Nous revînmes du cimetière en une bonne disposition d’esprit. Mais il passa à peine une semaine que la vie reprit comme avant, aussi dure, aussi fatigante, aussi absurde : une vie non pas défendue par circulaire, mais pas permise entièrement non plus. Et ce ne fut pas mieux. On avait en effet enterré Bièlikov, mais combien restait-il encore d’hommes dans leur étui ?... Combien y en aura-t-il encore ?

– Oui, c’est précisément cela ! dit Ivane Ivânytch en allumant sa pipe.

– Combien y en aura-t-il encore ? répéta Boûrkine.

Le professeur sortit de la grange. C’était un homme de petite taille, gros, entièrement chauve, avec une barbe noire descendant presque jusqu’à la ceinture. Deux chiens sortirent avec lui.

– Cette lune, quelle lune ! dit-il en regardant le ciel.

Il était déjà minuit. On voyait à droite tout le village. La longue rue se prolongeait sur près de cinq verstes. Tout était plongé dans un calme et profond sommeil. Pas un bruit. On avait même peine à croire que la nature pût être aussi paisible.

Lorsqu’on voit, par une nuit de lune, la large rue d’un village avec ses isbas, ses paillis, ses saules endormis, l’âme s’apaise. Déchargée, parmi les ombres de la nuit, du travail, des soucis et du chagrin, elle est, dans son repos, douce, triste et belle ; et il semble que les étoiles elles-mêmes la regardent avec une tendre caresse, qu’il n’existe plus de mal sur la terre et que tout y est bien.

À gauche, au bout du village, commençait un champ. On le voyait s’étendre jusqu’à l’horizon, et dans tout son espace, inondé de clair de lune, pas un mouvement non plus, et pas un bruit.

– Oui, c’est précisément cela, répéta Ivane Ivânytch. Et lorsque nous vivons en ville à l’étroit, manquant d’air, lorsque nous écrivons des papiers inutiles et jouons au vinnte1, n’est-ce pas là un étui ? Et vivre toute notre vie au milieu des oisifs, des plaideurs acharnés, des femmes bêtes et futiles, dire et entendre toute sorte d’inepties, n’est-ce pas là aussi vivre dans un étui ? Tenez, si vous voulez, je vais vous raconter une histoire instructive.

– Non, dit Boûrkine ; il est temps de dormir. À demain.

Tous deux entrèrent dans la grange et se couchèrent dans le foin. Ils commençaient à s’endormir quand tout à coup on entendit des pas légers, top, top... Quelqu’un marchait près de la grange, faisait quelques pas, puis s’arrêtait et une minute après recommençait : top, top... Les chiens se mirent à gronder.

– C’est Mâvra, dit Boûrkine.

Les pas cessèrent.

– Voir et entendre mentir, dit Ivane Ivânytch en se retournant dans le foin, et encore être traité d’imbécile parce que l’on supporte ce mensonge, parce que l’on supporte les injures, l’humiliation, que l’on n’ose pas déclarer nettement que l’on est du côté des gens honnêtes et libres, et mentir soi-même et sourire : tout cela pour une bouchée de pain, pour un coin de foyer, pour le moindre petit rang valant un liard, – non, on ne peut plus vivre ainsi !

– Ah ! ça, c’est une autre question, Ivane Ivânytch, dit le professeur. Allons, dormons !

Dix minutes après, Boûrkine dormait. Ivane Ivânytch ne cessait de se retourner et soupirait. Ensuite il se leva, ressortit, et, s’étant assis près de la porte, il alluma sa pipe.

(1898).
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