Entre deux verticales de myosotis entrelacés, un cliché noir et blanc ceint d’ovale doré pend au mur de la chambre bleue de grand’mère, au Bel Event Boursouflé








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titreEntre deux verticales de myosotis entrelacés, un cliché noir et blanc ceint d’ovale doré pend au mur de la chambre bleue de grand’mère, au Bel Event Boursouflé
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Les deux jeunes institutrices esseulées étaient prises en charge par un fringant lieutenant qui, casquette vissée sur ses mèches lustrées, comme le Gabin de la Bandera Anabella en belle Schlaoui, n’écoutait que son courage pour les protéger de son torse avantageux et bombé, ainsi que fit alors notre armée française toute entière.
J’adorais la ferme et le paysan bougon me prit en amitié. Je partais avec lui dans les champs qui s’arrêtaient net au dessus de la mer miroitant ses moutons, sous les rafales d’un vent tiède qui sentait l’iode et inclinait les pommiers vers l’est. J’avais le droit de grimper en haut de la charrette à foin et de flatter de la main les flancs suant du percheron, et même, en dépit de ses dents énormes qu’il découvrait en riant comme Fernandel, de passer la main sur des naseaux tellement doux qu’ils caressaient joliment la paume. Il soulevait ses grosses babines pour happer délicatement les bouquets de trèfles que je lui tendais et, derrière ses œillères, son bon gros regard humide de reconnaissance disait merci, la vie de bourrin n’étant pas toujours rose. Le vent tiède ondulait les céréales déjà hautes et je me pris de passion pour les foisons de trèfle cultivé, à cause de l’odeur forte quand une fois coupé la fermentation monte à la tête comme un calva ; jalousant les bêtes, on aurait bâfré de ces fleurs rouges sur le vert sombre des feuilles rondes dont les tiges frisées exprimaient la fécondité normande qui était en nous, peut-être aussi par réminiscence de cette légende du trèfle à quatre feuilles, si rare qu’il porte bonheur; même si c’est des craques, toute ma vie je le chercherai. Les vaches si braves raffolaient de la friandise et allongeaient démesurément le cou, tirant des langues plus épaisses que chez le boucher, balançant la tête d’un air entendu, en rythme lent, pour chasser les grosses mouches de leurs naseaux tandis que leurs veaux avides happaient la main et la tétaient comme s’ils voulaient ne pas nous la rendre.

Mai quarante demeure l’ivresse des champs de trèfle gras, du vent marin doré de soleil, une fringale de plénitude, nourrie du trouble puissant de la mer invisible et proche, à la brisure du plateau sur les falaises d’Octeville.
 Après quelques soirées exquises dans la vaste salle de la ferme où l’esprit protecteur et prospecteur des aviateurs pétillait avec le cidre bouché, distrayant les dames de l’imminence horrible, nous fûmes un peu mitraillés. Je nous revois courir tête baissée de la ferme vers l’abri, une mince tranchée recouverte de plaques de tôle épaisses, puis, blottis, contaminés par l’angoisse adulte, les boules nous prenaient à la stridence des Stukas en piquet, nos yeux fixaient les trous de la plaque par où s’écoulait une poussière fine irradiée d’un rayon de soleil, guettant la balle qui pouvait y passer, signal troublant de cette mystérieuse fin de tout que les adultes nommaient la mort.

Nos aviateurs envolés, nous assistâmes indemnes, plus curieux que terrorisés, cachés derrière une haie, à l’irruption du premier side-car envahisseur. Du haut d’un talus, bravant les rumeurs, nous vîmes ces guerriers de l’étrange, sanglés dans leurs imperméables caoutchoutés vert sombre, une plaque métallique ovale barrait leur poitrine, symbole nickelé d’une menace précise. Ils nous balancèrent, impassibles, des plaques de chocolat que nous ne touchâmes pas, de crainte d’être empoisonnés. Ils ne tuèrent personne. Maman garda ses tout petits seins. Nous étions occupés.
Nous revînmes rue du Bois au Coq. Elle grouillait d’uniformes vert de gris qui occupaient les maisons vides. Dans notre Grand Champ, ils installèrent une batterie de trois énormes canons marins sous des filets de camouflage. Nous contemplions ces merveilles de technique, monstres huilés, resplendissants et redoutables, dont le long nez se relevait et pivotait à toute vitesse quand le serveur moulinait sa toute petite manivelle. Quand ils s’entraînaient, un fracas épouvantable déchirait les tympans, on serrait fort les deux mains sur les oreilles mais chaque coup de canon flanquait un choc au cœur, dans tous les muscles et même les os.
Des rumeurs circulaient, à cause des canons, le quartier allait être totalement évacué! Boivin le boulanger et Bideau l’épicier ne rentraient pas. Il n’y avait strictement plus rien à manger. Le pain qu’il fallait aller chercher au diable avec des heures de queues souvent vaines, était, faute de levure, aussi plat que la planche du mitron, immangeable, on n’en finissait pas de le mâchouiller. Les Fridolins, privés de progéniture, nous prirent en affection jusqu’à nous faire sauter sur leurs genoux, « brout kadet », traduit en Chleuh ! Ils nous achetèrent avec du pain noir carré, un peu acide, auquel on s’habitua vite, des ronds de saucisson et du saindoux. C’était la fête à Bideau, ils vidaient les imprenables bocaux de la vitrine et nous gavaient de bombasses acidulés, on se barbouillait les lèvres de zan et les réglisses enroulés en spirale nous faisaient chier tout noir. On était tout le temps avec eux. Collabos du ventre, rien moins. La guerre et la défaite commençaient par une fête de feu de dieu, une liberté à s’en faire péter la sous-ventrière, comme disait Albert, quand avant-guerre il usait en fin de repas d’un style d’artilleur rabelaisien, afin d’émoustiller les dames.
Ayant trouvé dans la cave un fût de Monbazillac, ils en remontaient de pleins brocs en zinc auxquels ils s’abreuvaient à la régalade, la tête en arrière, ça leur coulait sur la vareuse, ils se bourraient la gueule en songeant aux vertes rives de la Spree, remerciant le Führer de cette félicité œnologique. Un après midi, dans le salon des Bideau en exode, complètement pété, l’un d’eux déchargea son revolver dans le carillon vitré accroché au mur dont le tintement philistin l’exaspérait. Après ce champ du cygne mélodieux mêlé de déflagrations, il se tut éternellement, c’était rigolo comme du Wagner, en même temps, les coups de pétard foutaient la trouille..
Dans l’école maternelle Flavigny réquisitionnée, nous allions suivre les cours d’éducation libertaire offerts gratos par la guerre. Nous leur piquâmes un broc de Monbazillac, et, à tour de rôle, bûmes à notre tour à la régalade plus qu’à satiété, répudiant nos années de végétarisme forcé et assumant notre Œdipe. C’était vachement sucré. On partait aspiré sur un rail oblique vers le toit des maisons jusqu’à la croix du Sacré Cœur au bout du clocher. La rue, d’en haut, devenait bizarre et lilliputienne. Ma première cuite à six ans. On choura puis s’empiffra un kilo de muscats qui combla nos fringales. Passée l’euphorie titubante qui faisait se gondoler les Teutons, j’allais gerber rue Condorcet, épandant au caniveau une composition grenat vermillon assez fauve qui me protégea un temps du raisin et de l’ivrognerie. Pillant Bideau, nous serrâmes d’énormes cigares que je goûtai après les grands, au troisième teuf, je gerbai derechef, retournant mes viscères défaites, vacciné vingt ans contre les havanes. Ainsi s’octroient tôt des lambeaux de vertu.

Maman me tire par la main dans la rude montée dominée par le haut mur de briques du Fort de Tourneville. Une côte interminable où je peine car il n’y a plus de tramways. J’entends derrière des coups de feu insolites puis le bruit des bottes cadencées qui me font serrer les fesses et presser le pas. Il nous rattrape car, malgré la pente, il marche au pas, l’orphéon militaire. L’air auparavant si calme se remplit dans son moindre replis d’un fracas de cuivres qui hache le silence. Les détonations parviennent à mon niveau, je me serre contre maman, m’accroche à sa main. Ce ne sont pas des coups de feu mais la grosse caisse, énorme cylindre qu’un batteur très cambré tient comme un ventre immonde qu’il frappe à grands coups de maillet, la tête projetée en arrière, comment son képi peut-il ne pas tomber ? Je sens au flot irraisonné de ma panique comme je suis petit, comme ils sont terrifiants. Je suis « occupé ». Il faudra la Libération et le jazz des Noirs pour me réconcilier avec la grosse caisse.

Chapitre III
Nous sommes de plus en plus occupés. Les Fridolins ont réquisitionné chez nous la chambre des époux pour y loger le fringant lieutenant Adolf Midleman. Il y prend ses quartiers, nous refoulant au salon où maman s’est fait un lit de fortune quand il dort dans le lit paternel, sous le cosy corner et la Gitane républicaine que maman, rassurée par son libéralisme, a bientôt ressorti du placard pour affirmer sa culture face à l’envahisseur. Harpiste à la Philarmonie de Berlin, il est cultivé, charmant, spirituel. Louise craque vite pour le balai roux qui lui pousse sous le nez, son pain de son, son saindoux, ses gewurtz. Père de deux blondinets dont il porte l’effigie sur le cœur, on joue les ersatz, il nous prend en affection, nous laisse jouer avec la dague un peu ridicule qu’il traîne au côté, suspendue par une chaînette brodée d’or ou avec sa casquette chamarrée à la toiture convexe que nous coiffons jusqu’aux oreilles en grimaçant devant le miroir du vestibule. Il nous prête son harmonica. Après maman, nous l’appelons vite par son diminutif, Dodo. Il conseille maman pour l’exécution de « la marche goth sur les ruines du Havre », ou turque sur celle d’Athènes, je ne sais plus, du divin Amadéus. Ils jouent à quatre mains, jusqu’à du Liszt, très difficile, il tourne les pages des partitions de Louise en frôlant ses bouclettes, critique ses interprétations de Chopin : dans une ballade, butant toujours sur le même passage ardu où ses doigts trop courts manquent certains accords, elle a collé ensemble les deux pages ingrates pour pouvoir jouer devant les amis sans perdre la face. Sacrilège ! Dodo pousse une grosse colère. Il décolle les feuilles à la vapeur, ruinant la partition.
Il se désole de perdre à canonner un temps qui eut été si précieux en arpèges. Il se console en en faisant bientôt sur le dos délicat de Louise. Une douce amitié naît. Elle chérit chez Dodo ce qui manquait à Albert l’artilleur, raffinement, sensibilité, romantisme. L’occurrence guerrière incarne les folles pages de Colette ou de Louÿs. Louise, dont les parents enseignaient à Ry, lisait madame Bovary lisant Walter Scott et éprouvait comme elle des élancements d’âme rabroués par la mesquinerie quotidienne, la meule éducative, les maternités et le pragmatisme logique d’Albert l’algébriste. Elle migre désormais vers les élégies anciennes, chevauchées, serments, romantisme et pâmoisons, Sarah Bernard, Lamartine, Rostand, Pierre Loto, lieutenant de vessie, eût dit Albert en veine canonnière.
Avions-nous Gaby et moi surpris des tendresses ? Le voisinage  jasait-il ? Louise fragile, partagée entre félicité et culpabilité, a-t-elle éprouvé le besoin de se libérer et d’acheter notre silence ? Je ne sais plus. Je sais que nous savions. Et portions ce secret trop lourd, adorant notre mère, avalant ces intrusions de corps étrangers dans le cocon cimenté, marchandant inconscient ce secret contre des libertés supplémentaires ou des insolences, sans jamais transgresser.
Nous contemplions l’idylle d’un œil curieux sinon complice : avec Dodo, on avait à bouffer, du pain noir et des charcutailles, c’était préférable à l’absence totale de comestible. Il jouait avec nous, il était adopté. Albert se coltinait de lourds blocs de marbre gelés dans une carrière des Sudètes, il risquait d’y laisser la peau de ses mains. Il n’avait rien à bouffer hormis les tartines que la femme du contremaître, ancien sympathisant communiste, lui filait en douce des kapos. Une Europe nouvelle s’esquissait. Louise, dès qu’elle reçut son adresse lui envoya la lettre mensuelle autorisée, affectueusement enflammée sur ce papier glacé où le nombre de lignes était compté, une carte-lettre, dont la fermeture triangulaire se glissait dans une fente après pliage pour faciliter le travail de la censure qui tamponnait au coin un aigle noir … et puis des colis, dès qu’elle le put et qu’elle eut des douceurs à y mettre. Une photo de photographe, sensuelle et triste, les yeux perdus d’amour gitan, une mèche frisée coquette sur son front pour qu’Albert puisse faire baver les gefangenen avec en légende écrite de son écriture ornée :

«  Bon courage, mon chéri !..

Avec tout mon amour,

Louise »

Elle écoutait Alberte imiter yeux révulsés, mi-clos, Lina Margy : « J’attendrai la nuit et le jour, j’attendrai toujours, ton retour ». Artiste, elle excellait aux deux rôles. Ainsi s’installait-on dans une drôle de guerre et d’occupation.
Sans nos locataires, en dépit d’un entraînement poussé au jeûne végétarien, on aurait crevé de faim et de froid. L’hiver quarante fut terrible. Il y avait des tickets de rationnement mais les Bideau, les Boivin se gobergeaient à la campagne et ne rentraient pas. Dans les autres quartiers, on ne servait que les clients connus et encore. Je ne sais plus ce qu’on mangeait, de la farine de châtaignes où les épiciers rajoutaient de la sciure de bois pour faire le poids, des blettes, c’est-à-dire de l’herbe, des glands grillés pour un caoua imbuvable. On n’avait ni bois ni charbon pour chauffer la maison glaciale. Le Havre s’ouvre sur un étroit hinterland, de soixante degrés, un sixième de circonférence, les fermiers plus rares étaient d’autant plus cauchois, le prix de leurs œufs astronomique. Les Allemands de toute façon raflaient tout. Louise revenait de longues tournées à vélo son cabas vide. Nous étions trop petits pour obtenir au partage des expéditions de la bande à Montgeon autre chose que des branchages incombustibles.

J’ai le souvenir précis, au creux de l’hiver, d’un après-midi mortifère au cours duquel, maman Louise m’avait assis sur la table de la cuisine pour éviter le contact des pieds sur le carrelage glacé, et recouvert de toute la laine que contenait la maison, de ses robes, châles et fichus, des grosses chaussettes d’alpinisme de papa, elle me frottait, affolée, le dos et les pieds gelés, soufflant son haleine tiède sur mes mains glacées. En hypoglycémie, je grelottais de longues heures comme si j’allais m’éteindre…
Nos amis anglais se rappelèrent à notre bon souvenir et bombardèrent la batterie voisine. Ca tombait tout près, les murs bougeaient, la DCA claquait, on entendait ensuite des éclats d’obus déchirer le toit terrasse. Nous étions morts de trouille et inondions ensuite nos lits la nuit. La guerre n’est pas tous les jours rigolote.
Résistance, jalousie, ou cupidité, les remous de l’âme dès six ans, sont impénétrables. Je fauchai l’harmonica de Dodo et le planquai dans le lit-cage qui ne servait plus, mon repaire de l’arrière cuisine. Replié dans ses ferronneries blanches, il figurait un étrange véhicule sur roulettes où m’enserrer dans le matelas plié en quatre et, coincé, m’imaginer bien protégé dans un sous marin, un cockpit ou un tunnel secret conduisant aux gisements aurifères. Enfermé dans mon délit, je démentais mordicus et Louise dut retourner la maison pour découvrir ma planque. Dodo était furieux, après tout le bien qu’il avait prodigué à la famille ! L’harmonica était son ultime lien avec la musique. Il lui serait bien utile au front de l’Est où, à ses corps et âmes défendant, il était illico convoqué!

Dès que le train de Rouen fut rétabli, Gaby partit à Franqueville, où il pouvait bouffer les rares patates que les doryphores épargnaient au potager du grand père, les fruits de saison, les radis vitaminés, le demi-litre de lait octroyé par les fermiers rapaces auprès de qui Léon, dans sa morgue pédagogique, ne condescendait à quémander, préférant peau sur les os garder, lui, moustache en crocs, jadis si bon vivant. « Il aurait cru déchoir », commentait grand’mère, un peu critique car son imagination ne suffisait plus à inventer des menus avec rien.
Le Grand Reich substitua dans les pantoufles d’Albert un nouvel ambassadeur mieux typique, le capitaine Nesbach. L’adultère prit en galon ce qu’il perdait en romantisme. Ventru, rugueux, moustachu, il n’avait ni la finesse ni le charme du regretté Dodo. Un nazi pur sucre de betteraves poméranes, claquant ses courtes bottes noires, éructant pour couvrir le bruit un Heil Hitler à chaque fois qu’il pétait, ses culottes de cheval en oreilles d’éléphants l’attirant irrésistiblement vers les profondeurs de l’enfer comme une toupie foreuse. Mais, pain de son, saindoux et charcutaille, Louise sacrifia aux mêmes faiblesses maternelles et alimentaires. Rebâtissant un ersatz familial, le sanglier hirsute me faisait à l’occasion sauter sur ses genoux, prut kadet, en m’assénant : « Zébazdien, quinze ans, dravailler dans mon usine en Allemagne », chouette programme qu’il n’eut le temps de concrétiser, grâce à une promotion touristique en juin 41 sur les rives du Pripet.
Louise adressait régulièrement ses lettres d’amour mensuelles à son cher prisonnier, maintenant au stalag X B, proche de Hanovre où, moins durement traité, il prépara quatre ans durant une évasion toujours remise, travaillant son anglais, son algèbre et ses échecs, pour le cas où il rentrerait un jour dans la mère patrie. Il fit même du théâtre avec un sociétaire de la Comédie Française qui lui fit dans un Hamlet de fortune jouer, faute d’un meilleur casting et à cause de ses beaux yeux bleus, Ophélie, un rôle assez court et un peu mouillé, avec une perruque en filasse sur fond de nénuphars. Louise l’évoquait avec fierté à ses collègues. Il testa la voix opportuniste de la « relève », se rapprochant d’un avocat hâbleur et pétainiste qu’il délaissa quand il eut vérifié les limites égoïstes de son entregent.

Maman écrivait au Bel Event : « J’ai encore eu de drôles d’émotions à propos des Allemands la semaine dernière, la tempête et les bombardements m’auraient suffi !… Je vous raconterai mais tout s’est « tassé ». Gaby sait-il encore quelques mots d’allemand ? »… Autre nouvelle : « Alberte qui lave désormais le linge de 17 Allemands, est remplacée par la petite bonne Lili ». Difficile d’économiser le mot obsédant sa culpabilité.

Chapitre IV

Le grand père Léon, rescapé des tranchées de 1917, se doutait-il du fatal danger encouru par la vertu patriotique de sa fille ? Celle-ci s’ennuyait-elle de son fils aîné, la campagne promettait-elle de meilleures opportunités au marché noir voire aux cadeaux des fermiers parents d’élèves ? Dans ces temps rogues, la famille sentit le besoin de se ressouder. Profitant du départ en retraite de l’institutrice de Notre Dame de Franqueville ( par Boos), dont le mari un peu plus jeune, le père Cousin, garderait les grands, Louise obtint son changement et prit les petits dans une classe unique. Nous emménageâmes à la rentrée 1941 dans une villa récente sur la route de Paris, bordée d’une allée de puissants marronniers, environnée de prés ceints de barbelés où paissaient les vaches du fermier Chemin. Surmontant un garage, elle était pourvue du chauffage central, sans combustible et d’un vaste potager qui pourrait suppléer aux carences du commerce. De l’autre côté de la nationale, ouvertes au sud, des villas cossues s’alignaient où nombre de citadins s’étaient réfugiés. L’école était située à l’extrême est, en limite de la commune sœur ennemie, Saint Pierre de Franqueville. Quarante ans plus tard, les deux villages se sont mis à la colle, éclipsant la vierge sous le patronyme condensé de Franqueville-Saint Pierre qui couvrit la destruction du paysage normand et de sa sensibilité féminine, remplaçant les cours plantées et les venelles par d’horribles pavillons m’as-tu-vu, du bitume, des auto-bloquants surmontés de candélabres montmartrois.
Le Bel Event grand paternel était à l’extrême ouest, en limite de Mesnil Esnard où s’arrêtait deux kilomètres plus tôt le tramway venant de Rouen par la côte de Bonsecours. Gaby était élevé par les grands parents chez qui nous allions souvent en fin de semaine. Notre maison se situait à mi-chemin de l’école et du grand-père.

Je me tenais avec Louise dans une communauté fusionnelle. Sa fragilité la menait à partager à peu près tout avec moi, me prenant, assurait-elle, à sept ans, pour son petit homme ! Jugez la boursouflure ! Nous crevions de froid ensemble, jeûnions ensemble, pataugions ensemble dans la neige fondue, épanchions, intarissables, nos explorations, nos rencontres, nos soucis, ses coups de cœur, ses avis sur le tout Franqueville où chacun connaissait chacun. Louise passa quatre ans à flirter patriotiquement avec l’élément mâle qui, loin de l’ Allemagne, ne gelait pas ses cataractes sentimentales. Dans les interstices, elle copinait successivement avec toute dame lisant un peu et causant beaucoup, passant, par cycles éternellement recommencés, de la grande passion à la lassitude, au froid, à la bouderie puis à la détestation.
Le village, sis sur le plateau argileux, ne comptait que trois mares et aucun cours d’eau, pas même un ruisseau, ce qui de tout temps rendit à mes yeux sa poésie bucolique inaccomplie, en dépit des six fermes encore en activité, et des semi - paysans qui, travaillant sur le port ou à l’Electro -câble d’Amfreville-la-Mivoie, trayaient trois vaches et moissonnaient deux parcelles de blé. La voie romaine est-ouest dont le grand père me montra au delà de Franqueville la trace de blés nettement moins hauts prolonger à l’est la rectitude, définissaient, avec la nouvelle route de Paris où roulaient les convois allemands, les montants d’une manière d’échelle reliée par trois rues comme barreaux, entrelacés à la diable par des chemins de terre dont l’irrespect pour l’orthogonalité n’était pas le moindre charme et entre lesquels alternaient les prairies et les culs de jardins, l’envers des façades sur la grande rue où alternaient les intimités de villas ostentatoires avec les masures de familles nombreuses ou les rangées de raves et de poireaux du maraîcher. Le barbelé se substituait lentement aux haies vives, quelques rares bosquets survivaient, les jardins étaient abondamment plantés comme les prairies à vaches dont les pommiers perpétuaient la fabrication du cidre. Près de l’école, le château Louis XIII, occupé par les Verts de gris avant qu’ils ne se ruent à l’est, recelait dans son parc de haute futaie, une des trois mares, la seule à posséder une île reliée par un pont de bois un peu pourri, d’un accès difficile par les trous du grillage sans cesse rebouchés par un gardien rébarbatif qui pourchassait nos rares et aventureuses expéditions.

Une autre mare faisait face à l’école où le chœur facétieux des batraciens contestait le débit sirupeux du maître par les longues après midi d’été ou accompagnaient d’un rythme balien nos litanies arithmétiques. La troisième était la mare Thierry, emplie de joncs, située dans un creux, pas loin du Bel Event du grand père qui nous apprit à y pêcher la grenouille avec une ficelle cachant – prémonition – d’un chiffon rouge une cruelle épingle à nourrice ouverte. Je ne me souviens pas d’en avoir attrapé une seule. Pas plus que d’adhérents à la jeunesse communiste dans mes ingrates années cinquante ! L’hiver on y patinait des heures sur la glace, risquant à la fonte de faire craquer la mince couche du bord et de se retrouver le pied dans la flotte gelée au risque de noyade et d’hydrocution.
L’hiver était une calamité, il faisait froid et on ne se réchauffait jamais. Les pieds surtout dérouillaient. Les ultimes brodequins de cuir d’avant-guerre firent long feu. Leur succédèrent d’extraordinaires inventions dans l’ersatz où excellait un artisanat réinventant un Moyen âge cordonnier. Tant qu’il subsista un peu de cuir, nous eûmes droit à une mince couche clouée directement sur les semelles de bois des galoches, garnies, pour éviter une usure trop rapide, de clous qui faisaient des étincelles quand on frottait du pied les gravillons goudronnés, puis, même les clous disparurent.
La neige divine, richesse octroyée, transfigurait violemment un paysage qui soudain exultait de joie, «  étalant sa nappe blanche sur la plaine endormie, dans les ténèbres rien ne bruit… » disait pourtant le chœur écolier, dans ses basses monocordes et sinistres. Elle effaçait veuleries et salissures, rides et crevasses d’un impeccable fond de teint, luminescent maquillage, hypostase de virginité, exaltation d’un blanc impérial, rosi du moindre rayon blafard, mais les pieds n’y restaient pas longtemps à l’abri de la flotte. Passée l’euphorie vivace des batailles de boules où les poumons se consumaient délicieusement d’air glacé, les chaussettes une fois trempées, les orteils glaçaient longuement, mettant des heures à se réchauffer car le régime calorique, accusant ses déficiences, provoquait des engelures, qui gonflaient, devenaient rouges et douloureuses surtout si on approchait trop vite trop près les pieds du calorifère porté au rouge. 1942 vit l’apparition d’invraisemblables galoches, semelles de bois, extérieur en raphia tressé qui remplaçait le cuir. Fourrées d’une peau de lapin, elles gardaient délicieusement le pied au chaud tant qu’elles n’étaient pas détrempées. La course à pied devenait un luxe ridicule. Elles ne duraient pas un mois, la raphia pourrissant partait en lambeaux, abandonnant les orteils au gel. Pour sortir en ville et cérémonie, apparurent des escarpins à semelles bois découpées pour faciliter la démarche muscadine, articulées par des papiers collés et qui pinçaient la plante des pieds. Par bonheur, elles étaient foutues à la première flotte, le simili-cuir du dessus était de carton vernissé. On revenait aux galoches. Le père Cousin, notre instituteur, ne quittait pas ses tinettes qui protégeaient ses chaussons : des sabots au dessus de cuir fruste et inusable qui lui durèrent la guerre et faisaient craindre ses coups de pieds au but.
On se gelait donc, malgré les gants inlassablement tricotés par la tante Madeleine, ses passe-montagne et ses grosses chaussettes si chaudes, aussi longtemps qu’elle put acheter des jolies pelotes de couleur chez Caudroy ou de l’écru sentant le suint et à la réputation de confort imbattable. Sinon, infatigable, elle détricotait les pulls pour refaire des moufles, les cache-nez pour faire des cols roulés aux pulls échancrés et ainsi de suite. Je devais tendre mes deux bras en l’air pour qu’elle me les emprisonne de laine bouclée, sidéré d’assister au gâchis de la destruction trop aisée des mailles, à toute vitesse, quand l’art du tricot que grand mère m’enseignait faute de petite fille, semblait si besogneux, si difficile à maîtriser, point de mousse et point de riz, je passe une maille, j’en rattrape deux, et je cause pas du jacquard avec cornes de cerf et branches d’épicéa. Cela produisait, dans une immobilité engourdie de bien-être, des fourmillements grimpant à la nuque et s’irradiant au dos, accessoirement, des écheveaux qu’il faudrait laver pour les défriser et retricoter Pénélope jusqu’à la fin de la guerre, le retour des guerriers absents et des beefsteaks saignants.
On n’arrêtait pas d’avoir le rhume, la toux, la grippe, l’angine, la fièvre montait, chouette, il fallait rester au lit, relire ses vieux bouquins, maman aux petits soins, un break dans la litanie scolaire. Expiation, des bouillons insipides allégeaient encore les menus introuvables. L’angoisse, c’était le bleu de méthylène dont on vous barbouillait les amygdales à s’extirper la tripaille, l’inhalation au pérubore qui brûlait la joue et asphyxiait, les cuisants cataplasmes qui cramaient la poitrine, pis, les sinapismes bourrés de poivre, intolérables, voire à la limite, les ventouses allumant leurs mèches de coton sous les petits globes de verre collés à la peau, qui laissaient des ronds violets après avoir pompé votre sang, pour un peu des sangsues ! Tout cet attirail d’Inquisition sans qu'aucun mieux jamais n'en résulte. Et on ne bouffait plus du tout, soi-disant pour faire baisser la fièvre quand c’est les autres qui raflaient vos rations. On avait quand même envie que ça se termine. Je trempais mes engelures du bout des doigts dans des eaux tièdes au permanganate, elles se coloraient en violet et souvent envenimaient, faute de vitamine et de crudités, disait maman Louise dans son souvenir naturiste, le pus giclait, l’ongle sautait, douloureusement. On me mettait une poupée sur le doigt attaché au poignet par une ficelle, ça me rendait intéressant en classe.
Dans la grande cuisine chauffée par la cuisinière vert foncé, bourrée de rondins, ses plaques au rouge, les quatre aiguilles, jusqu’à six pour les reprises compliquées, s’agitaient merveilleusement dans le soir sous les doigts habiles des deux sœurs, je ne les quittais du regard, rythmés par le déclic de la grosse horloge normande de Saint Nicolas d’Aliermont, dont nous rassuraient les paniers de fleurs artistement sculptées dans le noyer et, dans le ventre creusé d’une vitre, le balancier énigmatique, pleine lune de cuivre, qui ne cessait de repasser sous sa vitre en nous clignant un éclair doré qui reflétait le lustre rustique monté par grand mère selon un croquis de « La veillée des chaumières » : des dizaines de bobines de fil vides montées sur une tige de laiton, témoignage des centaines de boutons de culotte recousus sur les futes à Léon. Chacune des quatre lampes protégée par des tissus à fleurettes, froncés à la base. A moins que les poids ne soient descendus tout en bas, grand père prenait alors dans son gousset sa clef minuscule, ouvrait le cadran et remontait gravement le mécanisme, relativisant l’écoulement infini, rendant à l’homme ses pouvoirs prométhéens sur le temps subjectif. La famille se figeait en tableau de De Hooch et ne se réanimait que le tic tac repris, scandé par les coups redoublés du carillon décomptant les heures, au beau son de campagne, rien à voir avec celui des Bidault, un petit coup pour les demies, même aux insomnies.

Bel Event était une vraie maison, autrement que la moche villa des marronniers, sœur jumelle de celle du proprio, l’horrible père Fouchard, commerçant en retraite, portrait craché de Noël Roquevert, qui draguait grossièrement Louise en l’appelant « ma petite dame » avec un ricanement cochon et des mains chercheuses,  ce qui l’insupportait. La salle commune de Bel Event, ni cuisine, ni salle à manger mais les deux à la fois était, comme dans les fermes, aussi vaste que sa table ronde. Le buffet de la cuisine, sculpté rustique, sentait bon le vieux pain, le souvenir de biscuit et les confitures, car grand’mère ne cessa jamais d’en faire avec les fruits du jardin ou les mûres qu’on allait cueillir avec grand père Léon au cours d’immenses promenades sur les chemins de terre, avec le chien Tom, enfin déchaîné.
Un vaisselier de bois clair exposait les richesses de l’héritage cauchois, de belles assiettes joliment décorées, quelques Vieux Rouen, un plat à barbe avec l’encoche pour le menton, des chinoiseries, et une étonnante création de grand’mère, cette artiste, disait sa fille : des assiettes blanches à l’origine, sur lesquelles elle avait minutieusement collé des découpages de vieux timbres de couleurs qui composaient des fleurs et des animaux de basse-cour en simili faïence. Au mur, les éclats de soleil captifs du cuivre, une bassinoire pour tiédir les lits l’hiver, une poêle à longue queue pour faire sauter les crêpes à la Chandeleur, une fontaine étincelante à accrocher au mur comme dans les cours de ferme, avec une scène rurale en bas relief, et, devant la fenêtre où le givre traçait d’exubérantes arabesques qu’on effaçait en soufflant dessus l’haleine venue du fond de la poitrine et qui, imaginations naturelles, reconstituaient tout aussitôt leurs folles efflorescences, la collection de pots de cyclamens, du mauve au rose, amoureusement soignés et inlassablement reproduits par les deux sœurs dans des pastels au nuancier subtil !
Chacun occupait une place tutélaire, la tante Madeleine, coincée entre table vaisselier, tricotait sans un mot, pour ne pas exciter l’allergie léonine à son léger râle d’emphysème qu’elle calmait par des cigarettes d’eucalyptus que nous lui piquions pour fumer en douce malgré leur goût un peu fade. Grand’mère, affairée dans l’arrière cuisine, rangeait ou préparait les repas. Tonton Jean dit Pé-gars disputait au grand -père le coin de l’horloge où reposait le poste pour détecter, tous volets fermés, la main sur le bouton des fréquences, leur tête collée au diffuseur, l’autre oreille aux aguets si des fois des Chleuhs allaient survenir, la voix brouillée de radio Londres, les chansons satiriques de Pierre Dac : «  Radio-Paris ment, radio Paris ment, radio Paris est allemand ! » qui ramenait sur le visage angoissé du tonton l’humanité d’un bon sourire et les offensives russes sur le Ladoga, passé à la moulinette du brouillage nazi. Ils chipaient une vague phrase puis discutaient longuement des suites stratégiques d’El Alamein où peut-être l’oncle Serge, réfugié en Algérie après son héroïque campagne de France au seizième zouave, et dont on n’avait plus de nouvelles, était aux première loges, risquant sa vie pour la France libre. Il plantait des petits drapeaux sur une carte soigneusement repliée au dos du paravent chinois, dans la salon, salle de musique et de réception, verres de couleur, bibliothèque vitrée, aquarelles de Léon, Marie et Madeleine, violons et piano de palissandre désaccordé, casse-tête tonkinois ramenés par l’ancêtre colonel, jeu d’échec et croix de guerre remise par Napoléon au lointain capitaine sur la Bérésina. Personne n’y allait en hiver, le chauffage central étant de puis belle lurette en panne, faute de boulets ou d’anthracite.

Nous étions fascinés par les étranges messages personnels et leur frisson de mystère qui nous faisaient espérer sans cesse. Lequel allait enfin nous dire qu’ils avaient débarqué ? « Gaston a bien reçu les œillets mauves de tante Yvonne » «  sur le parvis les lapereaux se mangeront frais », conclus par les quatre coups de la cinquième de Ludwig Van, V V V V, chaque fois la victoire !
En 1942, on y a cru, préparant des bagages, stockant quelques rares provisions. Dieppe est tout près, ils seront là demain matin, dit Léon. Il survenait enfin un bouleversement, toutes disciplines et résignations enfin levées pour des destins héroïques comme on en lit dans les livres. Partir sur les routes, braver les dangers, doubler de taille et de muscle, sympathiser avec les baroudeurs, énumérer les lames de leur couteau suisse, voir le sang couler, délicieuse trouille, l’ennemi arrogant, humilié, démultipliant l’orgueil du vainqueur. Mais, décimés, les Québécois sacrifiés ont rembarqué aussi vite. Il faudrait attendre que Churchill laisse s’épuiser les Soviets deux ans encore.
Mes convictions s’étaient dans ce climat complètement retournées malgré le « Maréchal nous voilà », qu’on me fit chanter à l’école en 1941 et, dans les nouveaux manuels pétainistes, les pieuses images du village français du « retour à la terre », curieusement semblables aux affiches d’une certaine « force tranquille », quarante ans plus tard, grande pitié de l’imagination politique, un clocher noyé dans les frondaisons d’un vallon arboré, les toits rouges serrés sous sa houlette, des sillons bien peignés, sans le moindre rapport avec la planéité désolée de notre plateau de Boos. Il fallait être désormais gaullistes, avec la France libre, les Américains, les Russes et détester les Verts de gris. Avec grand père Léon, nul n’avait intérêt à trop s’écarter de la route qui venait en direct de Douaumont.
Il nous avait tiré du grenier les bouquins de Hansi d’avant 14 « mon village à l’heure allemande » et je brûlais d’amour pour Gretel, la bédide alsacienne zous za coiffe noire qu’obbrimait l’horrible instit à la brosse brussienne, aux lunettes zerglées d’azier. Louise aurait pu chanter le menton levé « ma mamelle est française », n’était la modestie de ses petites loches que je découvrais matin et soir dans la promiscuité de la cuisine chauffée où on se déloquait, un peu déçu de les comparer avec celles de la République de Delacroix sur les barricades du Larousse en deux volumes. Ses amours étaient désormais antinazis et ne s’intéressaient qu’aux planqués, réformés, Anglais déguisés, résistants au STO, prisonniers non déclarés, purs Arvernes et Véliocasses. Ah ! si qu’on avait pu casser du Goth ! Morbecs, nous nous taisions mais n’en pensions pas moins. Chacun sur son tabouret de coin carré, cané, un coussin adoucissant les montants orthogonaux du dossier de barres de bois travaillées en sphères contiguës, Gaby et moi lisions Bibi Fricotin, ou la collection des Illustrations, colonnes de porteurs nus leur fardeau sur la tête et boa pendant du baobab, anticipations scientifiques sur des villes futuristes, trottoirs roulants, hélicoptères individuels criblant le ciel des grands boulevards! Bientôt, admis en sixième, le frangin réviserait son latin, sous l’œil vigilant des grands parents, et, un rien jaloux, du mien. Le lycée, à Rouen !
Grand’mère usait d’un génie normand pour nous faire croire aux pires moments de restriction que nous honorions les rites d’une alimentation cossue. Elle rusait avec les tickets des cartes d’alimentation, troquant contre des suppléments de viande le tabac de Léon, ascète brimé, dont la collection de pipes restait tristement accrochée au dessus du tabouret d’angle, les courbes, les sculptées, les en terre ou en écume dont la nicotine, quand on les suçaient pour jouer au grognard, infectaient longtemps le palais de leur jus amer. Elle s’arrangeait malgré nos fringales pour ôter les plats avant qu’ils ne soient achevés, salades de betteraves ou de carottes finement hachées, notre job sur la râpe où, à la fin c’est le bout des doigts qui passe en salade. Les grands jours, un des lapins si doux dans leur HLM grillagé et serti de foin, qui, craignant leur fatal destin, creusaient des tunnels libérateurs sous les parois de la cage mobile, et laissaient sur la pelouse des cercles d’herbe rase comme autant de signaux martiens constellés de crottes noires. Solidaires ou sadiques, on en laissait s’échapper un par une porte mal refermée pour le plaisir de la chasse au travers de l’immense jardin potager, bienheureux le plongeur aux choux qui bloquait sous sa pogne la douce fourrure d’un Jeannot au cœur palpitant, la terre mouillée était alors aimable à nos paumes. Le spectacle du grand père assommant d’un coup de sa lourde main la nuque d’un malheureux puis, après avoir précisément sectionné le tour des pattes et de la tête, retournait d’un coup comme un gant la peau en exhibant l’écorché sanguinolent, nous horrifiait sans qu’on puisse détacher les yeux de cet apprentissage de la cruauté. Accrochées à la porte du garage, les peaux attendaient la chiche offrande du « Peau de lapin peau pi», qui, répétant sa rengaine si remarquablement lamentable, en trimbalait des monceaux sur son vélo au guidon de course relevé en forme de taureau picassien. Avec la guerre, grand mère gardera ses peaux pour nous fabriquer des gilets ou renouveler l’intérieur des chaussons aux semelles bois.
Le plus souvent nous ingérions ses gratins de bettes, cette herbe insipide qui faisait volume et pas cher sans nourrir son homme, et les patates aux trois cents modes d’accommodement, souvent gelées, germées, molles, vertes ou noires, en purée sans beurre ou frittes sans huile, parfois, délice, au four avec la peau, « en robe de chambre ». Avec les quelques légumes du jardin qu’il fumait avec les tinettes familiales vidées cérémonieusement dans le trou du fond de potager après un cortège lugubre où il trimbalait avec le tonton la barre supportant le récipient maudit et bienfaiteur dont la puanteur nous partageait entre l’horreur et le fou – rire.

Les pantalons de Léon qui avait perdu trente kilos sur son embonpoint bon vivant d’avant-guerre, rattrapés par les bretelles, faseyaient comme une voile par calme plat, les crocs de sa moustaches en berne de deuil, ses pommettes saillaient sous le bitos délavé et la peau de ses joues flasques pendaient comme ses vestes trop amples, au point qu’il se coupait chaque matin avec le rasoir à main repassé longuement sur sa lame de cuir à notre grande admiration, il n’avait même plus la pierre pour arrêter le sang de couler. Il se rasait donc de moins en moins, autre ascèse jusqu’à la Libération.

Grand’mère enrichissait ses soupes à la crème du lait, ce luxe, une de nos attributions étant de soigneusement verser du broc d’aluminium le trois quart de litre quotidien décerné par la ferme Delamare, dans un large plat où il reposait la nuit, puis de soigneusement racler au matin avec une cuiller qu’il ne fallait trop enfoncer sous peine de ramasser du liquide, pour la déposer dans le ramequin réservé à cet usage, une variante consistant à ramasser la peau du lait bouilli déjà polymérisée. Avant que la soupe du soir ne soit servie, le cérémonial exigeait que chacun reçoive dans l’assiette creuse une minuscule flaque de crème comme un raffinement nécessaire. Grand’mère confectionnait elle-même ses pâtes quand, rentrant de chez ses sœurs de Montmain, Léon ramenait une précieuse douzaine d’œufs, elle étalait longuement la nappe farineuse sur une planche et taillait ensuite les fines lamelles qui avaient beaucoup plus de charme dans leur irrégularité que les spaghettis bêtement répétitifs de la fabrication industrielle. Aux pires moments, les fameux rutabagas, superbement indigestes, propres aux concours de pets avec Gaby, les topinambours vomitifs et les lentilles à graviers, la farine de marrons à la sciure, plus rarement des petits poids qu’on écossait en en chipant les plus tendres qui sont sucrés sous la langue, et des haricots secs qui séchaient dans le cellier sur des claies, à côté de la récolte de pommes à couteau qui, sans nos larcins, aurait duré tout l’hiver. Grand’mère ramassait vite les plats inachevés et accommodait le lendemain les restes à l’huile au vinaigre ou à la crème susdite, nous servant deux ou trois mini-entrées de légumes froids en minuscules portions, des maisonnettes de riz aux artistes incrustations de cornichons, des haricots verts disposés en arborescences artistes sur la sardine rescapée baignant dans son jus, des patates du chef marinées dans leur huile de colza, les poids chiches dans leur garniture de biscottes râpées, les ultimes flageolets dans leur robe hivernale de saindoux : le souvenir du luxe de l’ancienne vie civilisée était ainsi maintenu coûte que coûte par ces temps barbares. Le sucre même le sucre se faisait rare et Léon tentait la culture des betteraves, consommées en entrées crues ou cuites ou, dûment essorées en mélasse, elles fournissaient, avec les minuscules pilules de saccharine, le substitut psychologique aux pierres Bouchon de Nassandre des temps heureux.
Grand’mère se heurtait en février mars à d’inextricables problèmes de « soudure », quand, les réserves étant épuisées, le jardin ne rapportait pas encore, au moment où calories et vitamines manquaient le plus. Les Rouennais en vélo raflaient avec leur pognon tout ce que les Fridolins n’avaient pas prélevé, faisant fructifier un juteux marché noir. Grand père vitupérait l’égoïsme cauchois des paysans qui s’enrichissaient de nos fringales.

Grand’mère tenta même de fabriquer le savon manquant en faisant interminablement bouillir des feuilles de lierre pour une odeur épouvantable et un piètre résultat.
Elle prit en main mon incurable ignorance, quand à sept ans, arrivant du Havre et des vicissitudes de l’occupation, j’avais accumulé les retards dans l’acquisition des bases de la culture humaniste. En un tour de ses fermes mains, elle m’apprit à lire grâce aux milliers de bougres qui y étaient passés sans même qu’elle s’en serve, son autorité laissait peu d’espace à l’esquive des rudesses d’apprentissage. Je peinais. Elle maintenait la férule. Puis, d’un coup, tout s’éclaira, je sus lire et ne m’extirpais plus des bouquins qui constituaient alors la seule source de distraction avec la chasse aux mouches mais grand’mère nous apprenait aussi à ne pas faire de mal aux animaux, ni aux humains d’ailleurs et ses stricts principes moraux, jansénistes sans Bon Dieu, son exemple de sainte laïque, nous enracinèrent cette sotte ingénuité qui nous fit la vie durant la proie de truands casuistes la main sur le cœur, partout croisés. Les tables de multiplication, les divisions, Charlemagne, le vase de Soissons, le chêne de Saint Louis et la poule au pot, pliant dans un masochisme étale, je ne sus résister à son austère pédagogie, tandis que Gaby, sous les coups d’archets du grand père, beuglait un contrepoint de pleurs aux horribles crissements du petit violon qui avait déjà servi à torturer ses oncles. Les voies qui mènent à l’art sont imprévisibles.
Grâce à ce rattrapage, je pus m’insérer dans la classe de maman, aux pupitres continus et parallèles, sur toute la largeur de la classe, vissés au sol, avec des sièges au minuscule dossier de bois massif sur un socle en fonte, jusqu’au dernier rang des irréductibles, les grands de quinze ans qui ne savaient pas lire, souvent les gars de l’Assistance qui tiraient leur ego du précipice en chahutant, déglinguant doucement la pauv’ Louise, qu’aurait jamais du endurer ce turbin si dur, jusqu’à déprime. Sale gosse, j’en rajoutais, pour me disculper du soupçon d’être pistonné.

Le repas avalé, il fallait aller se coucher, après avoir fait traîner le balancier de l’horloge au delà du permis, en essayant de se faire oublier car grande était l’angoisse de retrouver les draps glacés, presque humides, dans la chambre bleue sans chauffage qui donnait sur le couloir vers les waters à courants d’air auxquels on accédait par un monumental escalier mais on avait droit à un pot de chambre sous le lit qu’il fallait vider au matin quand on ne s’était pas oublié dans les draps. Grand maman veillait au respect de la règle et, après avoir tiré une brique brûlante du four de la cuisinière, l’enveloppait du « Matin » de l’avant veille, bassinait notre lit commun, les pieds au moins se réchauffaient un peu après une bonne heure de combat contre le froid, nous grelottions longuement le drap au dessus de la tête pour économiser les calories et tenir à distance les fantômes dont les armoires regorgeaient et même le dessous du lit malgré ses boules de cuivre censées les exorciser et les démonstrations rationalistes de grand mère qui nous déjouquait en dépit du froid pour qu’on constate de visu l’inanité des paniques.
Je contemplais derechef mon horrible portrait sfumato de bébé joufflu et teigneux ou, juste à côté, l’immense pastel de la jeune anglaise, si jolie, si courtoise, à peine fanée, un peu étonnée d’être suspendue là au travers des siècles, dans sa foisonnante robe blanche à dentelles, serrée d’une haute ceinture mauve, le large bonnet assorti, ceint d’un ruban rose, laissait s’échapper les flots d’une chevelure rousse joliment bouclée, des gants sombres remontaient jusqu’aux coudes, ses grands beaux yeux d’azur très pâle nous fixaient avidement, suppliant que nous l’arrachions à son cadre pour partager nos rêveries et nos jeux. Personne ne savait qui elle était ni d’où elle venait. Elle ne vint jamais jouer.
De temps en temps, une auto allemande, reconnaissable à son moteur à essence quand l’indigent gazogène dénonçait l’indigène, projetait de ses phares sur le mur de la chambre les stries des persiennes qui déformaient leurs parallèles en décrivant ses murs jusqu’à disparaître derrière nos têtes au plus fort du ronronnement motorisé, comme une triste invitation au voyage à nous autres, paralytiques bloqués aux tiédeurs, aux terreurs du lit. Puis le bruit du moteur, étouffé, déclinait longuement vers Rouen délivrant le curieux message de félicité protégée de l’avant sommeil.

Ou bien, très loin, vague et familière menace, un gros avion isolé bourdonnait, gros insecte faussement pacifique, le récit lentement décroissant d’une mission obscurément guerrière mais bonhomme, contribuant longuement à l’engourdissement confortablement ambigu où nous gîtions : un aviateur allié agissait quelque part pour nous, un dieu vaguement inconséquent.
Dans notre pavillon des Marronniers, la retraite hivernale, bien plus exiguë, se réduisait à la minuscule cuisine surchauffée, propice à la fusion mère-fils. Gaby au Bel Event, je disposais de Louise pour moi seul. Nous nous entendions à merveille, avec, comme dans les grandes passions, des crises violentes, quand je l’envoyais bouler avec des vulgarités de cour de récré. Elle me faisant son confident et complice. Elle était dans sa cyclothymie plutôt adorable quand j’étais, dans mon excès de liberté, souvent insolent. Nos brouilles se dissipaient vite. Nos câlins le dimanche matin dans le lit encore chaud avant la fraîcheur de la chambre sans chauffage s’éternisaient. Nous avions de lourds secrets à partager. Son autorité jaillissait sporadique, à la manière d’un geyser privé de conviction. Ca n’arrivait pas souvent qu’elle osât me dérouiller. Physiquement, elle avait quand même le dessus. Une fois, elle me traîna par les cheveux de la cuisine à la chambre, j’en revenais pas, c’était pas de jeu.

J’étais fier de maman si belle, de l’alignement classique des dents bien plantées ensoleillant son visage de camée et le sourire fatal, un peu élargi aux coins de la lèvre supérieure pour en montrer le plus possible, comme Gaby Morlay en couverture de Cinémonde, regard brumeux, sourcils longs, fournis, noirs et arqués que je lui interdisais d’épiler jusqu’au trait ridicule de minceur affectée qu’exigeait la mode, de sa chevelure sombre qu’elle bouclait longuement le jeudi matin avec son fer à friser sur le poêle au rouge afin que quelques accroche-cœur lui mangent le front. L’amour romantique est légèreté et mélancolie, c’est connu. Quand elle n’était pas déprimée, elle était très gaie, plus encore quand elle était amoureuse, ce qui arrivait tout le temps.

Et d’une sentimentalité sans bornes dont elle m’imbiba.

Son talent de pianiste y aidait. J’écoutais religieusement sa belle manière, pas trop technique mais tellement sensible, de jouer Chopin, ça valait le catéchisme où mes copains sacrifiaient leur temps libre. Pas seulement les records de vitesse de la valse du p’tit chien qui court après sa queue, qu’était rigolote mais surtout les trucs nostalgiques, les valses, qui accompagnaient si exactement la bonne tristesse des logis abrités, les illusions des petites âmes bien propres d’intéresser les autres sans besogne ingrate, ou, conquérantes, les bouffées d’enthousiasme des mazurkas, avec la légende autour qu’elle me racontait, les amours, Georges Sand son amante-mère, mante amère dont la « Petite Fadette » m’était tombée des mains, plus encore, la liberté, la Pologne bafouée, à cheval sabre au clair dans le dolman flottant, ça m’est resté longtemps. J’étais à ses pieds, Râ la grenouille fascinée, dans un état second, près d’être avalé. Délicieusement les rêveries prises doucement par les tifs s’évaporaient dans le salon et ouvraient des nirvanas. J’oubliais pois chiches et engelures. Il y avait les seconds maîtres Bach, Mozart, « la marche turque sur les ruines d’Athènes », Beethoven qu’elle révérait mais jouait moins, la pathétique ou Kreutzer, dures. Dieu se nommait Chopin, le vice Dieu, Grieg et sa chanson de Solweg, ne pas confondre avec le solfège, si chiant. Tout se mêlait agréablement, la joliesse de maman et les mélodies sensuelles, le miracle de ses mains sur les touches et son sourire de m’avoir fait plaisir, le coin des lèvres cette fois sans apprêt.
Dès mon arrivée dans la cuisine, la porte de la salle à manger glaciale bien fermée, le boudin de tissu bloqué en bas contre les courants d’air, je me glissais doucement vers l’asphyxie dans mon poste de pilotage, ma cabine de capitaine Nemo, la chaise coincée entre la table et le poêle où je me faisais doucement cuire le dos pour m’engourdir, léviter et sublimer, toute empirie et individualité interrompues, aux mirages de la transcendance romanesque, un bouquin aux mains, souvent le même, relu sans cesse car les ressources des deux bibliothèques furent vite épuisées, les classiques viendront plus tard. Ils étaient, une dizaine, mes amis sans épines caractérielles, toujours dévoués, qui m’emmenaient sur leurs ailes, dérivant mon imagination vers des nuées de bonté et de témérité, les bibliothèques vertes, James Oliver Curwood que je préférais, contre l’avis de Gaby qui essayait de m’éviter ces enfantillages, à London, où je ne retrouverais pas, même dans les terribles Croc Blanc ou Michael, chien de cirque, trop réalistes et adultes, l’extase à m’identifier dans les grands froids canadiens, bien pis que les nôtres, où tout gelait, même l’haleine, avec « Bari chien loup » ou les « Nomades du nord », l’ourson et le chiot attachés ensemble pérégrinant dans la forêt hudsonienne.
Madame Thérèse, la cantinière des sans-culotte d’Erckmann-Chatrian, eut longtemps mes faveurs, jusqu’à perler une larme, toujours au même passage, quand elle va être fusillée par les Blancs, juste avant qu’in extremis les Bleus ne radinent, baïonnette au canon, Marseillaise aux lèvres et tout le toutime. Les inépuisables Jules Verne en bloc, parfois dans leur grande édition rouge et or aux gravures saisissantes, l’île mystérieuse et Michel Strogoff, le faux aveugle miraculé par la vaporisation de ses larmes, les bijoux de la Begum, le château de Karpathes qui foutait les boules avec ses apparitions fantomatiques mais que la science expliquait et Cinq semaines en ballon. Puis je découvris la bibliothèque de l’école située au fond de la classe qui cachait derrière ses vitres les dos recouverts du même papier d’emballage où une main appliquée avait tracé les titres ornés, rarement empruntés. Affamé, j’osais au hasard tirer de sa poussière le plus gros volume, Assolant et son capitaine Corcoran, amoureux de Sita, fille du Maharadjah et sa panthère noire apprivoisée, m’ensorcelèrent et m’apprirent comment être anticolonialiste au 19e siècle, aux dépens des Anglais. Me tomba entre les mains, cadeau de Noël 42, un autre capitaine, De Bournazel, Saint-cyrien, héros colonialiste français celui-là, j’en convins quatre ans plus tard, taratata, cocorico, sur son alezan caracolant, sa gandoura immaculée le protégeait des balles, bien pratique à la guerre, face aux vilains Rifains qui lui tiraient dessus quand il leur apportait la vierge Marie, la vaccination et l’eau courante, et puis « In Saada », pareil, même perversité, le bon petit collabo algérien de l’oasis, noir d’origine, descendant d’esclave enlevé par les Touaregs qui aidaient les bons libérateurs français contre le sauvage Abdel Kader, le Tombouctou de René Caillé, le Congo de Savorgnan de Brazza, tellement plus sympa que l’horrible Stanley, « doctor Levingston I suppose ? ». Les chemins de l’idéologie sont tortueux et gros de toutes les résurgences. On m’offrit en étrennes « Les contes et légendes de la Norvège du sud » et autres « Mythologies du Péloponnèse » qui me laissèrent d’un marbre antique. Je sniffais ma meilleure dope aux « Trappeurs de l’Arkansas », souvenirs vécus de Gustave Aimard, grand format écrit en lettres minuscules sur papier fin, suivi du « Feu dans la prairie », un mois de lecture garanti, frissons en sus, vachement anti-colonialiste, je ne faisais guère la différence, ici les méchants étaient blancs et américains, trafiquants, tueurs de bisons, vendeurs d’alcool, les gentils, le trappeur français ça va de soi et les tribus Delaware, Pawnee, Pied Noirs, Sioux, splendides, les chefs avec leurs blazes de choc, Petit Nuage, Bison biaisé, Castor retors, Bec de lièvre et Œil de perdrix, tomahawks et tepees, squaws et grand Wacondah, coiffes de plumes jusqu’aux chevilles. J’en ramassais de corbeaux dans les champs, piquais un bandeau à Louise et y plantais le symbole pour des grands jeux interminables où je déversais sur mes copains, pantois, mon imagination naissante qui restituait en vrac les souvenirs de lecture mêlés. Les prairies barbelées nous tenaient lieu de savane, les pacifiques laitières de bisons, les Fridolins abstraits de tribu ennemie.
Comme nos Indiens se torturaient eux-mêmes pour demeurer impassibles sur le poteau adéquat face à l’ennemi, avec Gaby on tenta de se cramer le doigt avec une allumette mais, sous la douleur, il se dégageait avant combustion. Leur absolue droiture, si rare dans le petit commerce des cours d’école et au delà, nous gagnait l’échine en la raidissant d’incorruptible vertu. Jamais se dégonfler, jamais cafeter, jamais tromper, protéger les orphelines, surtout si mignonnes. Je les relisais en boucle, j’en perdais la couverture, apprenant comment ramper bien à plat sans se faire voir, comment se tirer d’affaire dans la Prairie en feu : tout con, suffit de faire un contre-feu. Comment allumer un foyer en frottant deux bois secs, escrime-toi ! Un convoi allemand approche-t-il? colle ton oreille au goudron, tu sens les vibrations ! d’où vient le vent ? mouille ton doigt c’est du côté le plus frais!
Je ne m’extirpais de ma loge que pour remettre trois rondins dans le mien, de feu, pour qu’il parachève la cuisson de la peau du dos tandis que maman, les doigts gourds, bastaguait Chopin sur son Pleyel. Je replongeais aux délices, cette fois de Quentin Durward, le jeune Ecossais de Walter Scott amoureux de la belle Juive Esther dont les cheveux cuivrés frisés descendaient jusqu’au bas du dos, au service des magouilles retorses de Louis XI, roi génial qui reconstruisait la France en adorant les médailles de son chapeau, comme on sait, et flanquant son faux-cul de conseiller La Palue dans une cage de fer en son château de Loches.

J’aurais bien aimé être Quentin, Ivanhoé, Œil de Lynx et Michel Strogoff.
Avec maman sous les marronniers, la bouffe fut longtemps aussi hasardeuse, le seul rituel que nous offrait la campagne était les trois quarts de litre de lait rationné à la ferme Grisel dont j’aimais la charmante petite dernière aux yeux de myosotis qui me rendait dans les chaudes pénombres des étables mes serrements de main éperdus. Tantôt on déchiquetait ce qu’on avait de pain pour une soupe délicieuse, hyper sucrée, tantôt avec des farines plus ou moins honnêtes on faisait la bouillie du soir, dans le meilleur des cas, flocons d’avoine ou maïzena. La gageure qui m’était impartie était, pendant mes lectures, la surveillance dans mon dos d’un élément décisif de notre survie vespérale, empêcher le lait de monter et, brutale mutation du quantitatif en qualitatif, de se répandre furieusement sur les anneaux du poêle, gâchant irrémédiablement le repas, il y avait bien l’anti-monte-lait, cette plaque cylindrique annelée qui dansait joyeusement la gigue quand la crue menaçait, mais il fallait rappliquer dare-dare, abandonner Pieds Agiles et langues fourchues au milieu du gué ou de la danse du scalp pour se retourner brutal à cent quatre vingt degrés et pousser la castrole au risque de tout flanquer par terre, sinon c’était foutu, désastre de la tare enfantine, mieux indémaillable que les bas introuvables de maman. Je confectionnai un jour un dessert surprise de mon invention, une tarte riche de toute nos pauvretés, farine de blé glané broyé au moulin à café, un œuf et tout ce que comptait le buffet désertique en matière de résidus d’ingrédients, traces de chocolat, cannelle et poivre vert, ultimes raisins de Corinthe. Doré au four, ce fut un truc très dur, vaguement sucré, à peu près immangeable mais dont, après les compliments maternels qui firent le tour du bled, je ne me montrais pas peu fier.

Le repas du midi était moins évident, il recopiait le régime patate-nouille, auquel par bonheur historique, papa dans sa prémonition nous avait longuement entraînés avant-guerre avec son naturisme obstiné : toutes les variétés de poids chiches, conserves avariées, bouillons cube de synthèse, soupes aux citrouilles fadouilles, les jours fastes un œuf à la coque avec mouillettes sans beurre, sur le plat sans crème, en omelette avec plus de patates que d’œuf et de la ciboulette quand il en tombait du ciel. Louise faisait cultiver le jardin par Gagneux, le cantonnier, malgré son blaze le plus pauvre du village chez qui, défi maternel à la mère Cousin pincée du scandale, nous fûmes reçus car il était, me confia-t-elle à voix basse, l’unique partageux de Franqueville et méritait de ce fait une certaine complicité secrète et d’avant guerre. Il nous traita, fier et hilare, serrant de près la maîtresse d’é, la touchant aux épaules de ses grosses pattes caleuses sous les yeux délavés de sa ménagère et de la nichée autour de la table en bois brut dans une fête de crêpes arrosées d’un cidre plus décapant que du Miror pour les cuivres. Il nous cultiva des patates, des fèves et des topinambours dont je me fis une indigestion historique mais dont les tiges convenaient à merveille au lancer des sagaies algonquines.
Le midi, on alternait la double demie heure de marche à pied qui nous laissait une petite heure pour cuire et dévorer la chiche bouffe, avec, en bons prolos, la gamelle amenée le matin que nous faisions réchauffer sur le Godin de la classe, absorbant tristement nos fayots sans quitter la puanteur scolaire. Autant dire qu’on avait souvent faim, bien que le volume de nos estomacs se fût doucement proportionné aux rigueurs du temps.
Une des crises majeures devait en advenir. Louise, dans la fraction de ses amours empruntée à Pénélope, accumulait sous clé dans le buffet art déco en bois clair quelques pauvres friandises destinées au colis mensuel auquel le
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