Entre deux verticales de myosotis entrelacés, un cliché noir et blanc ceint d’ovale doré pend au mur de la chambre bleue de grand’mère, au Bel Event Boursouflé








télécharger 320.61 Kb.
titreEntre deux verticales de myosotis entrelacés, un cliché noir et blanc ceint d’ovale doré pend au mur de la chambre bleue de grand’mère, au Bel Event Boursouflé
page6/8
date de publication30.01.2018
taille320.61 Kb.
typeDocumentos
ar.21-bal.com > loi > Documentos
1   2   3   4   5   6   7   8
en cul de poule, signe d’éminente distinction : du gros rouge sucré où trempaient des écorces d’orange d’avant-guerre, conservées pieusement dans un bocal hermétiquement caoutchouté, pour une pingre imitation de Quinquina, versé dans des verres à liqueur minuscules, à demi pleins, pour économiser encore.
Doudette requinquinée nous contait les faits saillants de sa grise jeunesse. Surtout ceux, telluriques, du copain de La Fresnaye qui grattait avec son frère Pierre aux avions Latham de Caudebec. Fou d’aviation, il ruinait son père, riche marchand de machines agricoles, en achat de pièces pour un aéroplane qu’il construisait seul, rêvant de répandre son modèle dans le grand public comme les automobiles Panhard. Il peinait à le faire décoller. Le grand frisson parmi les demoiselles fresnaytiques, outre la coiffure garçonne, c’était d’essayer avec lui son zinc au risque de s’y rompre les os. Il raflait ainsi les plus belles filles du canton même si, au dernier moment, elles se dégonflaient de se confier à sa carlingue et à ses mains expertes en mécanique et pilotage. Les jeunots, les badauds se rassemblaient dans le pré et l’engin mis en marche, l’hélice hésitante s’emballait, après de longues pétarades immobiles, toussotements et crachotements, un beau jour, ça y était, la machine s’ébranlait, cahotait de plus en plus vite sur les taupinières, chacun craignant qu’il se brise à chaque motte mais, ouais, il s’élevait juste avant les barbelés, battait des ailes, Doudette et la foule poussaient des oh ! le copain, sous son casque en cuir et ses grosses lunettes, rivé sur son manche à balai, battait son record, plus de trois cent mètres sans escale mais l’engin était chaque fois ratiboisé à l’atterrissage, il devait infatigablement le reconstruire. Les familles se plaignaient des risques. Il reprenait et améliorait frénétiquement son projet quand le père sur un coup de rogne mit un triste jour le bel oiseau à la casse, tant il craignait d’y laisser fortune et descendance !
Après le dîner, la famille s’installait pour de longues parties d’un immense jeu de dada, ersatz de champ de course disposé sur le tapis de cachemire, avec de fins coursiers en plomb, des haies, des obstacles et le frisson corrupteur du sweepstake qui ruine les familles. Le grand père et Doudette secouaient passionnément leurs dés, se chipotaient les points, accumulaient les mises de haricots blancs, remis religieusement en fin de partie dans la boîte en fer de petit Lu pour le prochain jour de l’an ou l’extrême disette. Les pièces de cinq centimes trouées étaient réservées à la sébile du curé, à la cathédrale dont ils m’assuraient qu’elle était un « joyau gothique » à cause de ses « dentelles de pierre » et où les bigotes me traînaient le dimanche matin, voulant en contrebande sauver mon âme cependant que le cher mécréant purgeait son pêché d’athéisme au stalag.

Rester une heure dans cette halle à courants d’air où ça pue l’encens et le cierge mouché, s’asseoir, se lever, s’agenouiller sur une barre en bois qui fait mal au genou, sans savoir jamais pourquoi et à quel moment, ne pas bouger, écouter la voix de fausset du prêtre, ceint de son étole douteuse, lancinant un grégorien chevrotant, baragouinant son latin de cuistot et balançant sa loupiotte à fumerolles, s’étouffer sous l’avalanche des grandes orgues, cet accordéon frimeur où économiser la main gauche en pianotant des pieds, fuir des yeux les pisseuses toiles sulpiciennes, les candélabres mochtingues, les tentures passées qui pendouillent, les Christ au regard pâmé, au rictus de faux cul, les saintes nitouche anémiées, lisses comme des réclames de cirage Cavaseul. La Doudette comptait dans sa dèche les têtes sans chapeau et calculait tout en priant qu’ils découvrent enfin son impasse. Tout cela me tuait, j’étais confusément de la contrée du grand-père Léon, laïc invétéré, qui les traitait en douce de culs bénis malgré les offuscations feintes de Louise, un rien pascalienne.
Par beau temps on faisait des ballades dans la ville jusqu’au pénitencier où, à l’extérieur des cellules, des planches obliques empêchaient les tôlards de regarder par la fenêtre quand la libre Doudette nous faisait admirer l’Eure et les heures s’écoulant et, depuis le pont s’agiter les grandes herbes aquatiques qui pouvaient, disait-elle, quand vous y nagiez, vous attraper par les jambes et vous noyer. Ou, interminablement, le nez collé au chemin de terre à l’affût du moindre caillou, suivre grand père Arsène jusqu’à l’hypothétique camp romain de la forêt qu’il fallait déduire d’un vague talus rectiligne bouffé par les frênes en s’extasiant de la découverte, sans avoir la moindre bricole à ramener, rien que des glands.
Louviers était le prototype de ville petite-bourgeoise, médicamenteuse, nulle, chiante, cafardeuse, kafkateuse. A fuir sous tous les prétextes dès que plus grand. Bonheur inattendu, elle se dotera d’un Maire anarchiste qui en fera une jolie bourgade fleurie, et l’Eure une rivière de rêve. Faut jamais désespérer de l’Histoire.

Je ne sais plus pour quel grave motif, peut-être Louise était-elle malade, indisponible, ou s’occupait-elle des filles de sa sœur décédée, elle m’inscrit un trimestre à l’école de Louviers sur un boulevard planté de platanes. Je tombais parmi des potaches qui me semblaient aussi gris que la ville, bâtis d’une autre chair, translucides comme de la gelée anglaise ou une colonie de vers blancs, des cours goudronnées sans le moindre bigarreautier, peut-être même des acacias, des classes aux tables sans taches, des radiateurs de chauffage central aux verticalités inquiétantes, des maîtresses blousées, parfaites et impersonnelles, de hauts placards fermés à clé. Elles nous faisaient ramasser puis peindre des feuilles de platanes jaunies, crissant de poussière urbaine, mauvais fac-similé campagnard. Je m’ennuyais des broussailles de poils qui sortaient des narines du père Cousin. A peine commençais-je à m’y faire, on me ramena à Franqueville, à mes potes, à mes vaches.
J’adorais mes amies les vaches. A cause de la bonne chaleur et de l’odeur grasse de l’étable, fumier, bouse et purin, du goût du verre de lait tiède sorti droit du pis crémeux, parfois même des doigts des filles de ferme qui nous arrosaient du jet direct pendant le sacerdoce de la traite sur le tabouret à trois pieds. Seau penché plein, transfert, filtrage, broc de vingt litres en alu au tintement inoubliable quand ils brinquebalaient dans les remorques, mesure en bois dans mon pot d’alu. Les vaches de Chemin avaient le cul crotté, les Grisel un peu moins, les Leroux pas du tout, ainsi mesurait-on la richesse supposée mais on soupçonnait les Chemin, Cauchois grippe-sous, de cacher leur jeu en rajoutant de la crotte pour ruser le fisc. Elles avaient des prénoms féminins et une bonne gueule affable, le regard protecteur et le naseau prompt à happer la poignée de foin sans le moindre merci qu’une rumination entendue. Je les appelais par leur petit nom, la Roussette, la Lucienne, la Julie et on se comprenait à demi mot. Roulant les R, je disais en terroir aux filles en roulant mollement mes « r » : « Tiens bon la rridelle, Marrie, la Julie va courri ! » J’adorais les chiens, la chienne noire de chez Grisel que je caressais et qui se frottait je ne sais pourquoi sur mon innocent zizi et ça me faisait drôle.
Mais mon grand amour fut Tob, le chien des Rousselin qui se barrait par les trous de la haie pour venir remuer la queue à ma sortie d’école puis m’accompagner à travers le pré Leroux, où il fallait franchir les barbelés quatre fois, une pour la grand rue, deux pour la sente qui coupait le pré en deux, une quatrième pour accéder à la route nationale, soit en dessous à plat ventre sauf quand l’herbe était mouillée, dans ce cas au milieu en soulevant d’une main le barbelé et le coinçant à celui du dessus mais le pull-over restait tout le temps accroché par le haut, soit en escaladant les quatre fils et sautant du haut, le cartable une fois balancé. A la rentrée de septembre, ça valait le jus car des dizaines de pommiers saupoudraient une constellation de couleurs, de goûts et de parfums, les rouges très sucrées, les ridées un peu sûres, les vertes plutôt acides, avec des parfums de violette, d’écorce ou de citron, la chair tantôt tendre, tantôt farineuse, tantôt juteuse, tantôt ferme à déchirer les gencives, certaines à même pas essayer, trop dégueus ! Avec Dédé Rosset, on s’en foutait impunément des ventrées. Y en avait tellement ! Moins subtiles que les pommes à couteau, elles n’étaient la récompense d’aucun effort, tout juste se baisser voire lever la main pour cueillir à la branche !
Tob courait devant, jappait et rapportait les branches mortes que je lui lançais. Il savait aussi chanter de longues mélopées mais jamais à la mort, juste pour exprimer son amitié comme un bon ménestrel de chien ratier qu’il était. Il aimait se faire caresser car les Rousselin étaient des brutes qui le rassasiaient en coups de pompes, il me léchouillait la tronche et le trou des oreilles jusqu’à plus soif, me regardait de ses bons yeux sensibles, se couchait sur mes pieds quand je lisais contre le poêle. On ne se quittait plus, il courait en forêt loin devant débusquer les musaraignes, je le sifflais comme grand père son cocker, six coups saccadés et le septième qui décline, et il rappliquait ventre à terre, sautant jusqu’au menton, griffant mes joues en adorable maladroit, on partageait le soir la soupe au lait avec du pain trempé, un bonheur ! Puis, au bout d’une année fusionnelle, les Rousselin se souvinrent qu’ils étaient les propriétaires du clebs et l’enchaînèrent, il gueula des mois. J’étais en deuil. Il ne me reconnaissait même plus et faillit me mordre. Les épiciers !

Chapitre VI

Juste après Caudroy, un marvelous cottage sans étage, perpendiculaire à l’ancienne rue de Paris, s’ouvrait en contrebas sur un vaste jardin de roses. Il abritait un frère et sa sœur anglo-français, Elisabeth et William Quaker, lovely and fashionable. N’ayant pu fuire en quarante, ils jouaient les invisibles en attendant le débarquement. Ils étaient les grands amis de la fille Cousin qui faisait son apprentissage d’arracheuse de dents sur mes molaires cariées par le manque de vitamine, me coinçant sur son fauteuil à bascule pour torturer à la grosse fraiseuse mes nerfs à vif, pis qu’un film d’épouvante. Louise trouva chez eux un écho à sa culture. Elisabeth avait lu Les hauts de Hurlevent et adorait Véronique de Messager. William ne songeait qu’à pousser Louise sur l’escarpolette cependant que sur Radio-Paris elle écoutait, songeuse, Mistinguett lancer : «  J’ai bien peur, cré pétard, d’avoir le feu quéque part ! »
Un autre gisement de l’intelligentsia franquevillaise possédait un peu plus loin sur la même rue une longue bâtisse à pans de bois, ancien corps de ferme qui montait doucement vers un verger de succulentes pommes à couteau et, au delà, sur les champs de blé qui se perdaient vers la vallée de Saint Aubin Epinay où coulaient l’Aubette et où résidaient mes cousines qu’avaient bien de la chance de disposer d’une vraie rivière qui coulait en sous-sol d’usines textiles abandonnées. Au fond du verger, un wagon des tramways servait de tonnelle où je jouais les watmen. Un couple de dames frôlant la cinquantaine s’y aimaient jalousement. Jacqueline, mince et autoritaire, portait des cheveux noirs et courts à la Suzy Solidor quand son amie de cœur, Lucie, débonnaire, blonde et potelée, éprouva vite, fredonnant les chants de Bilitis, un penchant pour Louise, m’adoptant avec la même infinie gentillesse, me goinfrant à l’occasion de ses divines pommes à couteaux.
Le fils de Jacqueline, trentaine dynamique, avait créé dans les anciennes étables, un atelier de jouets en bois découpés, repris des héros de Disney, qu’on traînait sur une planche à roulettes. Les usines de jouets ayant peu ou prou fermé, il avait la clientèle du Printemps et des Nouvelles Galeries de Rouen. De grosses machines, des rabots mécaniques, des scies à ruban ronronnaient dans une chaude odeur de sciure où je me sentais à l’aise. L’aînée des Loerch, le cordonnier qui habitait une maisonnette juste en face au bout d’une allée en mâchefer, la belle Thérèse, petite de taille mais munie d’une superbe poitrine et d’une voix de soprano admirable, peignait en vocalisant l’air des clochettes les Mickey à roulettes, me passant à l’occasion le pinceau pour que je m’y exerce mais c’était pas facile, je débordais trop des lignes du dessin. Ses petits frère et sœur étaient chez Cousin, son frère aîné, un costaud avenant, à l’usine d’incinération où il pelletait dix heures du charbon dans la chaudière par quarante cinq degrés, descendant quotidiennement ses huit litres de rouge, aussitôt incinérés dans son foie quasi - industriel.
Ces dames résolurent d’affirmer leur féminisme et de briser la grisaille de l’occupation en offrant aux villageois un spectacle de leur crû. Vu la rareté du mâle, elles dégottèrent une comédie surabondant en rôles féminins. Pas moins de quatre sœurs, des vieilles filles qui accueillent à Dunkerque leur jeune et pétulante cousine Arlette, orpheline sans le sou dont le père, horreur et mélo, s’est trucidé et le frère exporté au Soudan. Les répétitions de « Ces dames aux chapeaux verts », en trois actes et, par l’exiguïté des moyens, au décor unique, se prolongèrent des semaines. La fille Cousin jouait Arlette, quand Elisabeth, Louise et ses copines Lucie et Paulette, les quatre sœurs : Telcide, Jeanne, Rosalie et Marie. William, Jacques de Fleurville, le beau parti qu’Arlette subornera à la dernière scène, enfin le fabricant de jouets et fils de Jacqueline, Ulysse Hyacinthe, le sympathique professeur qui draguait la jeune Marie. Je vécus quelques mois dans les coulisses théâtrales comme un comparse, me mêlant aux intrigues de la scène et des coulisses, parmi chiffons et essayages, dans un délicieux univers féminin, rendant service, faisant répéter son texte à maman, apprenant à les entendre les répliques, connaissant par cœur les chutes, les bons mots et le dénouement heureux des deux mariages, prenant partie dans les débats de la mise en scène, m’extrayant du train-train campagnard jusqu’à l’épiphanie de la représentation unique dans la salle Caudroy que j’avais aidé à balayer et qui, débarrassée de ses pressoirs, rondins et charrettes, sentait encore la bourrée et le cidre quand, elle fut bondée le jour dit de villageois endimanchés, au grand dam du curé dont on vidait les vêpres clairsemées. J’étais abominablement fier de Louise qui brûlait les planches en tenant le rôle de l’amoureuse mélancolique, plus sentimentale tu meurs, sans qu’elle ait beaucoup à forcer son talent. Un triomphe.

William, qui avait déjà pressé maman sur scène ne la lâchait plus. Me relevant un soir, je la surpris dans la salle à manger sur ses genoux dans une attitude plutôt tendre qu’ils rectifièrent aussitôt, les répétitions étant achevées. Un autre soir, me doutant d’une anomalie dans les rapports amicaux et, résolu à ne pas me laisser piquer mon bien, je les suivis, invisible comme un trappeur de l’Arkansas sur la piste des caribous, plongeant dans le fossé tandis qu’ils s’éloignaient d’un marronnier, d’une étreinte l’autre, de notre maison et de la sienne, vers la plaine déserte, il la serrait de près sur les gros troncs en lui roulant des palots. J’étais assez bouleversé. C’était plutôt détestable, cela m’abîmait un peu. Je lui fis une scène le lendemain, elle joua les victimes, me dit qu’il l’embêtait et me promit de rompre. Mon amour propriétaire se rengorgea. Non mais tout de même !
Pour éloigner mes soupçons, tous les jeudi après-midi, elle allait à Rouen s’acheter des chaussures, bien que son armoire en fut pleine. Avec les restrictions, la quête s’avéra difficile. Pour que je l’absolve, elle devait me ramener le jeudi soir « La Grande Aventure », épatant hebdomadaire de bandes dessinées où me passionnaient celles du grand chef Cerf Agile, de l’inquiétant sorcier Œil de Scorpion et leurs démêlés avec les Sioux, beaucoup plus sauvages que les Delaware, allez savoir pourquoi ? Je le compris en remarquant un jour que le support de la magnifique coiffe de plumes du chef des méchants était décoré d’un motif qui multipliait les croix gammées, j’en éprouvai illico une complicité ardente avec l’auteur si courageux qui, à la barbe des Totos, n’hésitait pas à…. J’adorais aussi l’Américain et sa moto intelligente qu’il appelait d’une pression sur la boucle de sa ceinture à chaque nouvel imbroglio périlleux, pour qu’elle rapplique toute seule à fond la caisse en bousculant les méchants et le sauvant prestement, un Américain, suivez mon regard ! Quand maman, dans ses fredaines, oubliait de ramener l’illustré, elle passait un fichu quart d’heure !
Afin de ne pas me laisser vaguer je ne sais où, elle décida, plutôt que de s’en imposer la corvée, de me faire donner des leçons de piano chaque jeudi après-midi par la sœur d’un de ses courtisans, Hainigue, violoniste replet et bon musicien, avec qui elle esquintait, entre deux marivaudages, une sonate du pauvre Beethoven. La sœur, étique, me plaisait encore moins, d’abord parce qu’elle était bigleuse et moche et qu’elle habitait au diable, au Mesnil-Esnard et que je mettais une heure et demie à m’y rendre, autant pour le retour, en traînant un ridicule cartable spécial pour les partitions, les potes croisés se payaient ma fiole. Son long nez et ses cheveux filasses me firent prendre le piano en grippe. Comme elle chantait faux, elle m’apprenait le solfège sans la mélodie des notes en battant sèchement la mesure et récitant « et un et deux et trois et quatre », tapant avec sa baguette sur le bois du piano ou laissant battre, pour s’économiser, l’horrible métronome qui m’assoupissait comme à une séance d’hypnotisme. Je ne répétais jamais ses gammes, et, un an après, je jouais péniblement, à la fête du cours, une pasacaille de JSB à deux mains, devant un parterre de peigne-culs et pimbêches qui se confondaient avec le papier Jouy violacé. Dès lors, j’abandonnai. Je préférais entraîner ma bande à brandir flèches et javelots, et à hurler en Apaches dans les prairies à vaches ou le bois de la Garenne, ou, quand il pleuvait, passer de longues heures à faire s’entretuer mes soldats de plomb à coups d’obus Solido.
Dans une exploration jamais achevée, je découvrais chacune des maisons du village, connaissant chaque famille par son nom, curieux de voir un peu comment ils vivaient, comment c’était du dedans, le ciré des meubles, l’odeur de la soupe, la chaleur des fourneaux. En face chez moi, après Berthet, en descendant, on avait donc Pigot qui redeviendra maire en 44. Ensuite, venaient les Dupart, une famille ouvrière et nombreuse chez qui Solange, deux ans plus âgée, une de mes concurrentes, préparait le certif chez Cousin. Son frère, de mon âge, plus fruste, fort comme un turc, était mon prof de baby foot chez Dutronquoy, Christian, le grand frère menuisier, SFIO depuis que le père, ancien coco, s’était suicidé après le pacte. Leur sœur sans âge, retardée, m’inquiétait. La morve au nez, elle promenait inlassablement un paquet de chiffons sales dans la poussière du logement en me fixait de ses yeux morts et baragouinant des syllabes sans liens. J’allais chez eux faire du trapèze, jusqu’à me planter une fois de plus sur les genoux dans un rétablissement manqué : épanchement de synovie, genoux gros comme ça, crainte d’une énième rechute en reptation : je devenais un expert de la marche à pied, avec un style foudroyant, que je perfectionnerais longtemps à la puberté en décalquant muet d’envie les démarches hollywoodiennes et chaloupées des Bogard, Gable, Wayne, Grant ou Cooper.
Plus bas, les Choquart, second cantonnier vis-à-vis de l’autre, l’esprit aussi délié : la mère - quatre enfants-, levait des yeux révulsés au ciel en déclarant à Louise qu’elle ne pourrait malheureusement pas faire le petit ravisé un moment espéré pour fêter le retour du cher absent enstalagué « car les Allemands l’avaient piqué pour ».
Succédait la ferme Chemin, puis Dutronquoy puis, Delamare, déjà nommés, le garagiste, et ses trois filles, une belle postière, sa sœur, copine d’école, enjouée et retorse et une mignonne de quatre ans. Deux maisonnettes à jardinet de petits vieux sans enfant, puis le maréchal ferrant, rival défait du précédent dont le négoce ne finira même pas la guerre, mais qui sous son tablier de cuir eut le temps de m’offrir le spectacle de la forge, du soufflet, de l’enclume, du cheval maintenu la patte en l’air et de son sabot fumant, puant la corne brûlée sous le fer rouge, martelé ensuite à grands coups précis. Juste après, l’huissier dont le précieux gamin qui allait à l’école libre, pour ne pas se mélanger, condescendit à partager ses jouets, le temps que maman explore l’huissière et se fâche avec elle. Enfin, la ferme Grisel et mon amie de cœur. En face, le boucher sans viande. Après, commençait Saint-Pierre, des champs et, de l’autre côté le château, les grands arbres, le gardien, sa mare et son île.
L’autre rive de la route de Paris, après les marronniers, sur la côte où on s’agrippait au cul des camions poussifs pour se faire remorquer en patins à roulettes et qu’il fallait vite lâcher avant que sur le plat ils ne reprennent de la vitesse, comportait, en alternance, les maisons de riches et de très pauvres, le menuisier et ses fils, longilignes basketteurs et, juste après la masure des Gagneux, la minuscule échoppe du coiffeur où une vieille page de journal épinglée au mur montrait la photographie historique d’une Simca cinq qui, après un accident juste en face, s’était retrouvée projetée, intacte, de la route sur le toit de l’échoppe qui descendait très bas. Mémorable ! Mis à part sa tondeuse épuisée qui pinçait les cheveux du cou, j’aimais le coiffeur qui me faisait frissonner de délicieux gratouillis dans la nuque, le rien d’eau de Cologne sous les pattes pour le coup de rasoir affûté et s’il coupait vraiment l’oreille ? Il me faisait parler ; gonflé comme un jeune coq, je faisais rigoler la clientèle parmi les fragrances épaisses de violette, œillet et lilas émanant des grosses bouteilles multicolores dont il me proposait tout le temps les frictions mais maman trouvait ça trop cher, j’avais juste le billet de cinq francs plié en quatre dans la poche de la culotte!
Louise, avec son standing d’instit encore coté à l’époque, m’emmena en visite chez divers bourgeois du patelin dans les villas cossues des marronniers ou après Bel Event, au bout d’allées compliquées, gardées par des chiens énormes. Ils tenaient des commerces à Rouen, étaient propriétaires, rentiers ou avocats. Il y avait rarement des enfants. On n’y allait qu’une fois. Je devais nettoyer mes mains, mes ongles, le trou de mes oreilles et même les pieds des fois que j’aurais une luxation et qu’il faudrait me déchausser. Suivaient des exhortations angoissées : «- surtout tu te tiens bien ». Il fallait donc rester assis, regarder le plafond et son lustre ostentatoire, son reflet dans le miroir assorti, s’ennuyer en entendant le bruit mou des paroles insipides, sourire niaisement et faire le beau quand ils parlaient de vous, ce qui heureusement n’arrivait qu’au début et ne durait pas. Pourvu qu’elle ne me fasse pas réciter ses conneries : «  Je suis haut comme la table, souvent je pleure et je rage, etc. » ou l’histoire de la biche qui brame au clair de lune pasqu’elle a perdu son petit faon, prononcez fan ! j’aurais l’air fin ! Ils papotaient des privations, des bombardements et du front russe. Le pire, c’était de se mettre à table, prendre le thé où je ne sais quoi, gaufrettes et sirop d’orgeat. Louise ne se souciait guère de mes manières de table sauf en de rares accès de fureur aristocratique où elle anticipait le désastre. Je bâfrais comme mes potes quand leurs parents me mettaient une assiette de soupe, chez Nono ou Dédé, raclant ma cuiller sur le fond de l’assiette creuse pour ne rien laisser de la délicieuse soupe de poireaux aux patates et au beurre, léchant l’assiette sans jamais encourir de foudres. Je ne parvenais, dans le « monde », à rattraper mon retard, la timidité m’engourdissait les doigts et je ne sus jamais si c’était le couteau ou la fourchette dans la main droite ou l’inverse, comment éduquer sa main gauche à ne pas trébucher dans l’entrée buccale pour renverser la crème au chocolat sur la chemisette fraîchement lavée repassée, où c’est qu’on posait l’ustensile ? contre l’assiette, dans l’assiette, sur la nappe, sous la chaise ? J’avais juste retenu, trouvant ça drôle, que les aristocrates levaient le petit doigt en tenant les ustensiles, tous mes effort visaient à atteindre cette performance, croyant qu’elle remplacerait l’amas des normes abstruses, ce qui n’arrangeait rien, côté dégâts.
Sur la route de Mesnil - Esnard, on alla chez les Grindel, qu’avaient patère, porte parapluie et miroir au cadre de ferronnerie compliquée dans l’entrée pour vérifier l’angle du chapeau, le niveau de la voilette et la poudre aux joues ou aux yeux, des gâteaux secs, un chien assez sympa et un cousin Paul, Parisien qu’avait mal tourné, poète et communiste, rendez compte ! Il avait d’après eux écrit le poème le plus court du monde : « Tiens, un chien ! » Ca rimait.
Comme il lui était impossible de tenir sa langue et pour m’aider à tenir la mienne en me faisant son complice, Louise m’emmenait parfois à Rouen. Elle ne put s’empêcher de passer devant le magasin d’antiquités, au coin de la rue Ganterie et de la rue des Carmes. Au fond, une dame assez jeune et plutôt moche s’affairait, « elle s’appelle Reine, c’est une de ses
1   2   3   4   5   6   7   8

similaire:

Entre deux verticales de myosotis entrelacés, un cliché noir et blanc ceint d’ovale doré pend au mur de la chambre bleue de grand’mère, au Bel Event Boursouflé iconDe ‘’À la recherche du temps perdu’’
«principes» de sa grand-mère et ceux de sa mère, tandis que son père avait une conduite arbitraire. Sa grand-mère, qui avait ses...

Entre deux verticales de myosotis entrelacés, un cliché noir et blanc ceint d’ovale doré pend au mur de la chambre bleue de grand’mère, au Bel Event Boursouflé iconRoman de Marie-Claire blais
«dressée, vindicative», elle reste dans sa chambre, où elle laisse se dérouler sur le mur «la majesté de ces silencieuses visions»,...

Entre deux verticales de myosotis entrelacés, un cliché noir et blanc ceint d’ovale doré pend au mur de la chambre bleue de grand’mère, au Bel Event Boursouflé iconNécessaire à écriture Art Déco en bakélite, en coffret
«Faisan doré» Sujet en régule doré sur terrasse en marbre (restauration), Long. 47,5 cm

Entre deux verticales de myosotis entrelacés, un cliché noir et blanc ceint d’ovale doré pend au mur de la chambre bleue de grand’mère, au Bel Event Boursouflé iconN icolas Krabal
«Grain de Sels» aux Photobloggies Awards dans la section Meilleur blog photo noir & blanc

Entre deux verticales de myosotis entrelacés, un cliché noir et blanc ceint d’ovale doré pend au mur de la chambre bleue de grand’mère, au Bel Event Boursouflé iconSeul le bruit du ressac entrait distraitement dans la chambre où...

Entre deux verticales de myosotis entrelacés, un cliché noir et blanc ceint d’ovale doré pend au mur de la chambre bleue de grand’mère, au Bel Event Boursouflé iconAtelier informatique en decloisonnement
...

Entre deux verticales de myosotis entrelacés, un cliché noir et blanc ceint d’ovale doré pend au mur de la chambre bleue de grand’mère, au Bel Event Boursouflé iconLa France, en forme longue la République française, est une république...
«Liberté, Égalité, Fraternité», et son drapeau est constitué de trois bandes verticales respectivement bleue, blanche et rouge. Son...

Entre deux verticales de myosotis entrelacés, un cliché noir et blanc ceint d’ovale doré pend au mur de la chambre bleue de grand’mère, au Bel Event Boursouflé iconFourniture, installation, maintenance et supervision de bornes de...
«grappe» par la suite sur le modèle d’une «borne mère» et de plusieurs «bornes filles». Le type de charge offert pourra être différent...

Entre deux verticales de myosotis entrelacés, un cliché noir et blanc ceint d’ovale doré pend au mur de la chambre bleue de grand’mère, au Bel Event Boursouflé iconÀ rome, dans les nuits de pleine lune avec massimo
«8 et demi» de Federico Fellini. Je cite des images en noir et blanc pour une raison précise que j’expliquerai plus tard

Entre deux verticales de myosotis entrelacés, un cliché noir et blanc ceint d’ovale doré pend au mur de la chambre bleue de grand’mère, au Bel Event Boursouflé iconLe Parisien
«Le Noir», devenu «Le Blanc». Loin de toute démagogie facile ou militantisme agressif, l’humour plein d’humanité de Souria Adèle...








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
ar.21-bal.com