Entre deux verticales de myosotis entrelacés, un cliché noir et blanc ceint d’ovale doré pend au mur de la chambre bleue de grand’mère, au Bel Event Boursouflé








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titreEntre deux verticales de myosotis entrelacés, un cliché noir et blanc ceint d’ovale doré pend au mur de la chambre bleue de grand’mère, au Bel Event Boursouflé
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bonnes femmes, morte d’amour pour lui, elle tient sa boutique, elle a une grosse poitrine », quand il disait aimablement à Louise : « qu’elle était plate comme une limande sole ». Cet André était sa nouvelle passion, Don Juan dans la cinquantaine, réformé, un rien cynique, un rien blasé qui, me disait-elle, n’avait pas moins de cinq maîtresses simultanées mais elle ne l’en aimait pas moins et souffrait le martyr entre chaque jeudi. Je le rencontrai, il me déplut, s’appuyant sur sa canne sculptée, il grisonnait aux tempes et ne supportait pas les gamins. Il m’octroya quelques mots sarcastiques qui m’horripilèrent. Qu’est-ce qu’elle lui trouvait ? Il était cultivé, me dit-elle, aimait Puccini, Tino Rossi, Sacha Guitry, si spirituel, et plus généralement les arts, jusqu’au Puvis de Chavannes de la Bibliothèque municipale, il avait même lu Théophile Gauthier et Montherlant, et, bien qu’un peu pétainiste voire antisémite, sa conversation était piquante, ce dont Louise raffolait.
Le cher absent continuait de recevoir ponctuellement ses colis et cartes-lettres et les photos touchantes de Louise et des gars qui lui procuraient un chaud réconfort, entre deux parties d’échec et trois entraînements au saut en hauteur pour devenir prof de gym à son retour.
Mon initiation au spectacle devait se borner aux chapeaux verts quand maman Louise m’emmena un dimanche après midi au théâtre des Arts voir « les Mousquetaires au couvent ». Des lumières mauves et roses vous transportaient au septième ciel avec l’héroïne qui jetterait bientôt sa cornette aux orties. Pendant des semaines ensuite, émerveillé par ces splendeurs, je chanterais : « J’ai de la bedaine, je suis l’abbé Bridaine hai hai hai hai hai haine, bon enfant et bon vivant… » ou quelque chose d’approchant, en revoyant fasciné, les décors grandioses, les fenêtres en ogives s’éclairant de rose à l’extérieur quand il fallait dire que le soleil se lève, l’attendrissante nonnette priait tandis que ses fringants mousquetaires balayaient le sol à grands coups de feutre à plumet avant de la faire évader, les feintes qui tombaient juste là où on les attendait et le duo d’amour contrarié, à chialer. L’opérette, le théâtre, c’était magique !
Dès le mois de mai, l’enchantement du printemps nous submergeait. D’un verger à l’autre le miracle de l’épanouissement pommier remplaçait les splendeurs de la neige et la lourde couette où la campagne s’assoupissait. Je ne sais quand il faut dater cette conquête normande du paysage, de la haie, du pré, de la pomme qui substitua aux étripages et dévastations Vikings cette générosité à l’œil mais rarement mise en scène jardinière fut mieux réussie. Blancheur des virginités et rose des naissances répandues à profusion sur les prés de rapport témoignaient que l’ardeur au gain cauchoise ne déniait l’altruisme, le moindre vilain galvaudant au delà des haies sans barguigner à chacun sa beauté. La famille valorisait pieusement le cadeau, après Boudin, chaque génération y allait de son aquarelle, chaumière et pommiers fleuris, avec ou sans vaches, plus cotées. Notre voisine, la dame Berthet, toujours alitée avec son cancer que maman me décrivait comme une horrible araignée sous la peau qui rongeait ses chairs, au fond de son immense et sombre villa, son mari désolé à son chevet, peignait furieusement la malheureuse l’explosion vitale des pommiers en fleurs, en série. Louise finit par acheter une de ses croûtes malgré nos lazzis. « Sans cœur », pestait-elle.

A la fin du siècle, cette civilisation est morte, on ne boit plus de cidre, on ne remplace plus les pommiers, le miracle annuel s’est tu. Restent les croûtes, indéfectibles.
En mai, l’extraordinaire jardin de Bel Event captivait nos enthousiasmes. Pris de soudaine passion petite filiale, je rejoignais Gaby et y passais tous mes loisirs. A l’ouest, le gazon des lapins recelait un saule pleureur dont les branches tombant jusqu’au sol fabriquaient une cabane où s’isoler délicieusement avec un bon bouquin pendant que grand’mère s’égosillait à t’appeler pour essuyer la vaisselle ou convoquer à table, dans un anglais de chiqué dont Gaby lycéen moquait l’accent déplorable : « a touboul ! a touboul ! », sans que ça nous presse, pour ce qu’il y avait à grailler !

Au sud de la barrière en croisillons vert, les premiers fruits à venir étaient les rangs de fraises sur leur lit de paille, juste avant l’enclos des lapins et le poulailler adjacent, difficile de se limiter aux rouges qui étaient sucrées et goûteuses. La grande ère d’été claironnait en juin l’apogée des bigarreaux, sur deux arbres généreux, faciles à grimper, où rester des heures à s’empiffrer. Grand’mère, sans y croire, nous demandait de siffler sans arrêt pour que nous n’attrapions pas des coliques en détournant trop de fruits du panier d’osier. On n’allait pas abandonner Gaby et moi cette profusion aux merles que les papiers alu et les épouvantails, coiffés des vieux melons de Léon, n’effrayaient plus. Délices des famines enfin compensées! Ensuite, la fête ne cessait plus, les baies prenaient la relève, groseilles, framboises, cassis, puis les prunes mûrissaient, reine-claude et vertes bonnes et des rouges, d’avoine, difficile d’attendre mais, mûres, elles étaient quand même plus sapides ! Les cerises à confitures et liqueurs, un peu aigres. Et les abricots moins juteux mais si parfumés. Je délaissais copains et Mohicans et revendiquais la férule de grand’mère mais boudais ses desserts ingénieux : je ne quittais plus le jardin, prêt, Jésuite, à toutes les bassesses, sarcler, biner, voire répandre du fumier à la fourche. Les pêches juteuses vous dégoulinaient sur le menton, les jaunes abricot ou, plus finement aristocratiques, les blanches à la chair subtile dont la tante Madeleine savait si bien rendre le velours de la peau dans ses délicats pastels mais c’était autre chose de les croquer en vrai, le menton dégoulinant de jus. Est-ce qu’on ne préférait pas, à la fin de l’été, les poires dont les deux allées du potager étaient bordées, les william parfumées, les beurres fondantes, les comices et même dans le gros arbre tout au fond, les frustes poires à cochon, horriblement acides et dures mais inépuisables et bien sûr les pommes, dans le verger attenant, juste avant la minuscule cuvette en contre bas de la briqueterie désaffectée du voisin, le doucereux fermier Bidault mais les arbres greffés par le grand-père, trop jeunes, ne donnaient que quelques fruits, trop facilement dénombrables ? On en oubliait le rationnement, les tickets pour le sucre, découpés au ciseau et précieusement enfermés à clé dans le tiroir du dressoir en merisier, que grand’mère échangeait soupçonneusement chez Caudroy pour des demi livres en poudre qu’on bâfrait à pleines paumes, avant qu’elle ne fasse ses confitures paradisiaques dans ses grandes bassines en cuivre où on avait le droit de racler la mousse blanche très sucrée, avant qu’elle ne remplisse de pots clos de paraffine les étagères du dressoir normand en merisier. Grand’mère fermait les yeux devant nos fringales qui s’en prenaient l’hiver venu aux pommes tentatrices étalées sur le clayonnage de la buanderie et dont nous refaisions les rangs au fur et à mesure de nos grivèleries jusqu’au dernier carré de Waterloo qui nous vaudrait une algarade sinon Sainte Hélène.
Le terrain devant la maison vers la route nationale, à l’abri d’une clôture moderne, en ciment blanc découpé de frustes arabesques comme on en voit aux gares de campagne, était le domaine de grand’mère et de ses fleurs inlassablement déplantées, replantées, soignées, bouturées et que nous l’aidions à désherber. Nous aimions les dahlias, les roses, les pavots, les gueules de loup, les monnaies du pape, les forget me not, moins que ses fruits toutefois. Le jardin d’agrément longeait somptueusement la façade maçonnée et l’allée dont le sable rouge provenait de la briqueterie en activité dont nous allions contempler un peu plus loin sur la route de Mesnil-Esnard, en contre bas, les petits wagonnets trimballer leur charge de glaise comme dans les mines d’or de nos bandes dessinées, cependant que la très haute cheminée crachait ses volutes noires, quand du bois avait été livré. Le surplus de sable rouge était sur notre tas réservé, nous y découpions des architectures souterraines, reprises des pages illustrées du Larousse, les dédales de la pyramide de Kheops, avec descente à la crypte, tombeau secret, piège aux barbares ou la ligne Maginot, ses casemates et voies ferrées souterraines, infranchissable quand on ne la contourne pas.
A côté du Bel Event, une villa bizarre nous intriguait : une mystérieuse forêt vierge, des branches partout, des allées pleines d’herbes hautes, à l’opposé de chez grand’mère. Elle était habitée par une vieille fille, mademoiselle Mauger, qu’on voyait rarement traverser le village, d’une démarche lente et majestueuse, avec, été comme hiver, la même houppelande d’un beige incertain qui lui descendait au bas des pieds, sous un chapeau fané comme les fleurs qui l’ornaient, d’un marron passé, comme ses longues jupes. Elle avait de la moustache et de grosses lunettes, ce qui faisait rire. Derrière elle chez Caudroy, je perçus comme elle puait. Les copains la brocardaient et lui faisaient de loin un cortège carnavalesque. Elle vivait seule dans un taudis dont on brûlait de découvrir l’intérieur. Institutrice en retraite mais d’école libre, grand-père Léon tenait ses distances. Elle donnait des leçons à ceux que ne rebutait pas l’odeur. Gaby la voyant s’éloigner sur la route m’entraîna dans une expédition dans la jungle explorer ses fenêtres mais les carreaux étaient tellement sales qu’on n’y voyait goutte. La porte de la cuisine céda sous la poussée, l’odeur était atroce car une douzaine de chats chiaient et pissaient partout, des semaines de vaisselle étaient entassées dans l’évier, j’ose pas vous causer des vatères qui n’avaient plus de chasse d’eau, elle collectionnait sa merde, enveloppée dans le « Journal de Rouen » collabo enfin utile, dans des seaux entassés dans l’arrière cuisine où, peu à peu desséchée, elle ne puait plus tant. Le comble était la chambre où ses copines les araignées d’élevage avaient rejoint les poutres apparentes d’un dais princier de toiles continues à larges volutes qui constituaient une manière de faux plafond et la protégeaient définitivement des mouches ! Face au lit trônait un portrait de couple grand format, photographie pâlie d’un dragon à l’uniforme chamarré avant le bleu horizon de 1914, au bras d’une beauté, coiffée d’une immense capeline et d’un long manteau cintré qui rappelait la houppelande pisseuse. Gaby décida qu’il devait s’agir de son fiancé mort dans les tranchées. Gênés, nous fîmes une retraite rapide et gardâmes longtemps avec ce souvenir les poux et de puces que grand’mère traita à la Marie-rose. Le garde champêtre retrouva quelques mois plus tard la vieille demoiselle parmi ses chats affamés, décédée depuis plusieurs jours sans que le voisinage ne s’en soit aperçu.
A l’automne, au début de la guerre, grand-père brassait encore. La cérémonie durait deux jours. Le premier, il fallait broyer les rasières de pommes du verger proche ou les rasières achetées à Bidault. Gaby et moi avions le droit, consécration, de tourner la grosse chignolle en regardant les pommes déchiquetées gerber dans le seau comme un vomis contraint. Le lendemain, les lourdes pièces du pressoir remontées, les seaux de pommes broyées étaient précipités dans le cylindre énorme de baguettes parallèles régulièrement espacées, fermé, quand il était plein, par de grosse poutres. Grand-père emmanchait alors sur al tête de vis un long bras de bois que les adultes faisaient tourner en marchant en rond pour faire descendre le couvercle sur la vis en bois du pressoir et là, miracle, tout en bas, un filet de jus suintait, puis, régulier, un fil abondant coulait, gras et tout doré du bec verseur dans des seaux, transvasés ensuite dans les barriques de la cave, où il était interdit de descendre durant la fermentation qui faisait autour de la bonde une grosse mousse blanchâtre, car le gaz carbonique pouvait être mortel! Mais le jus tout frais, lui, était vivifiant, sucré, odorant, concentré de vie, de nature, de campagne, de bonheur normand, élixir bien portant, bon vivant. Mais, t’en buvais trop, t’attrapais la chiasse. Avec le marc de pommes rougi par l’oxydation, les potes confectionnaient des pièges à oiseaux avec une lourde porte grillagée soutenue par une badine, elle-même munie d’une ficelle, quand les grives picoraient le marc, il fallait, planqués, tirer prestement la ficelle et estourbir les oziaux, mais le plus souvent, futés, ils avaient déjà foutu le camp.
Après, Léon remplissait les bouteilles pour le cidre bouché, enfonçait le bouchon avec une machine à levier et l’entortillait de fil de fer pour contenir la pression. Aux fêtes, pof ! coup de pétard et marque au plafond ! comme le caractère du grand père. Paraît, que, quand ça fermentait trop fort, la bouteille pouvait même exploser ! Danger ! En 43, y avait plus de pommes !
Le paradis garanti, c’était deux fois par an de partir pour la journée avec grand-père Léon à Montmain voir ses sœurs. Deux délicieuses grand’tantes, Adrienne et Marie. La première était veuve et son fils était le dernier de la tribu à demeurer agricole, riche toucheur de bœufs à Mesnil Raoul, que Louise n’aimait trop parce qu’il avait essayé de la tâter, ado. Tante Adrienne avait une petite maison forestière en lisière sur une cour plantée comme il se doit. Nous arrivions fourbus de Franqueville après un périple de plusieurs heures, à pied, avec le cocker fou de joie à flairer autant de pistes de gibier, à travers les plaines à blé du Faux, puis, au nord, les vallons d’une forêt sans fin, où Léon retrouvait à l’automne ses gisements de trompettes de la mort, de girolles, de bolets et de vesce de loup, ceux qui font un nuage blanc quand on marche dessus, m’expliquant le danger mortel - tu te rends compte, mortel - des annamites phalloïdes aux couleurs splendides et autres sauvages à la traîtrise concupiscente et vénéneuse. Le trottinement derrière les grands pas était épuisant mais le monde inconnu des chasseurs, ces vieux amants de la nature, me passionnait. Il m’enseignait le nom des arbres d’après la forme des feuilles et les rugosités du tronc, les chants d’oiseaux dont je me rappelais seulement celui de la fauvette couturière répétant à satiété : « apportes moi une aguille et du fil et je te coudrais un manteau !» ce qu’elle sifflait très vite et decrescendo avec un rebond à la fin, du moins à ce qu’il disait. J’attends toujours le manteau. Après des heures de sous bois, vanné, je n’y croyais plus et pile ! on se retrouvait miracle devant la même petite barrière en bois disjoint, sans cadenas, qu’il suffisait de pousser un peu pour être au verger de la parentèle dans une rapide osmose où l’herbe était la même que sous les bois, un peu de forêt dans le pré, un peu du pré dans la forêt : on était chez tante Adrienne, une soixantaine fondant de bonté et de générosité : formidable de faire tout ce trajet et de découvrir que cette petite vieille souriante, ridée comme une reinette, à la peau si douce, au tablier à fleurs bleu marine, qu’on avait un peu oubliée depuis l’an passé, vous désignait comme un de se proches, comme un peu d’elle-même, avec quatre bécots mouillés sur la joue, elle nous réadmettait dans la gens ! L’immuable cidre bouché, après explosion, avec ses bulles piquotantes pompait de la gaieté et Tante Adrienne servait à son frère sous alimenté de grosses tartines de beurre salé sur du pain fermier à large tranche, avec le goût un peu acide de la levure, et des fruits, des confitures maison sapides, des noisettes de la forêt proche. Un petit tour voir les doux lapins me permettait de vérifier en douce si quelques framboises n’avaient pas été oubliées dans le potager. Et, après le café, la goutte, avec pour le loupiot un canard, une pierre de sucre dans le calva, corrosif et valorisant. Sur la route du retour les guiboles en goguettes s’emmêlaient les genoux.
Chez tante Marie, un peu plus loin dans Montmain, c’était l’Assomption. Elle aussi victime de la grande guerre, femme sans homme, quelle pitié, tellement adorable ! Secrétaire de mairie, elle constituait, avec le curé et le maire, bistrot rue Beauvoisine, le cerveau du village. Elle habitait un ancien corps de ferme, avec étables, remises, vielles charrues, carrioles, pressoir, tout ça désaffecté, un fastueux terrain de jeux dans une immense cour plantée de pommiers, l’herbe plus rase que chez Adrienne et fertile en bouses car les vaches du fermier contigu, le père Engrand, venaient y paître. J’y séjournais une semaine ou deux, à Pâques ou aux vacances d’été, partageais sa grande salle commune où les crêpes sautaient au dessus de l’âtre qui sentait bon la suie et la forêt qui brûle.
Elle bordait le soir dans le lit paysan haut sur pattes, mes draps râpeux, sous l’énorme édredon où s’enfouir, sur la table de nuit coiffée de marbre un peu disjoint, un broc pour la toilette et sa cuvette de faïence blanche, semée des chardons bleus, en dessous, le pot de chambre assorti qu’on descendait le matin avant le bon sourire de la tante et le petit déjeuner odorant, du vrai café, pas des glands ou de l’avoine grillée, des confitures en veux-tu, du gros pain fermier à volonté, elle insistait toujours pour que j’en reprenne afin de me refaire de bonnes joues, disait-elle. On bouffait copieux, c’est elle qui distribuait les tickets dans la commune. Les Rouennais du marché noir étaient trop loin pour piller, les Allemands quasi - inconnus. J’allais jouer dans la ferme Engrand avec Michel, le fils, qui avait mon âge. Le père aux champs, la ferme nous appartenait, nous dénichions les œufs de poules, les gobions parfois, farfouillions au grenier, chahutions sans fin dans la paille des granges, juchés sur le siège métallique conduisions pour de rire rouleaux, herses et moissonneuses ou revenions des champs, cuisant au soleil étendus tout en haut sur les gerbes de blé du chariot. Avec l’aide du père Engrand, je montais à crû, sur Bijou, son gros percheron noir, chevauchant depuis le Canyon of Chelly vers le rio Colorado pour la Longue Marche des Navajos.
Tante Marie allait à la messe mais me foutait une paix royale, tout juste si Michel me débaucha pour un après midi cinématographique du curé, furieusement pétainiste et papal, une histoire de sainte petite fille d’œuverier saoulographe qui battait la malheureuse. Confite en cierges, elle se collait des cailloux dans la godasse, s’ensanglantant les panards pour la rédemption du vieux qui s’adonnait au syndicalisme et au gros rouges. Elle passait par bien des affres, prenait moultes baffes jusqu’à l’apothéose Pie douze où son vieux honteux de géniteur revenait à confesse et lâchait syndicat et picrate, dans un message d’une clarté toute patronale! Ca me mettait mal à l’aise car je ne sais quoi de désir rabroué, de polissonnerie maritale me troublait dans ses voiles et son regard tamisé si le discours bigot me révulsait d’instinct.

Je dois néanmoins confesser une crise religieuse à dix ans. Revenant de l’école Cousin, le long de la grille du château, je fus saisis un jour d’un grand trouble conceptuel. Doutant de mon athéisme congénital, je sentis d’un coup une présence formidable par devers moi, je n’étais plus seul mais habité, un panthéisme insidieux m’envahissait par traîtrise, je vis des images saintes dans les entrelacs de branchage et les mouvances nuageuses, saints Cumulus et Cumulo-Nimbus. Faut dire que la pression était forte, c’était la première communion au village, j’étais le seul à ne pas la faire, tous mes potes, même les plus pauvres, lutinaient les gonzesses chaque jeudi dans la sacristie, et, à les en croire, ne suçaient pas que leur hostie, dès que le curé avait le dos tourné. D’ailleurs c’était patent dans le village qu’il s’envoyait en l’ait avec une ménagère esseulée, entre chemins de fleurs et sacristie. Ils crânaient avec leur costard à pantalon long flambant neuf quand je traînerais encore, dure punition du Très Haut, des années en culottes courtes. Et je ne cause pas des appareil de photo, stylo, montre dont ils me narguaient. Les quilles, elles, s’enfouissaient sous leurs voiles et dentelles, mieux cachées plus désirables, surtout la petite Grisel avec ses yeux d’ange du ciel, ange radieux et ses anglaises qui breloquaient hors du voile, Lucifer et tentation!
Ca me passa aussi vite, je retombais solidement sur mes pieds dans la bonne glaise matérialiste et la morgue sceptique confortée par Louise et Léon ne me quitta plus : si y a un dieu, qu’est-ce qu’y a derrière, qui tire ses ficelles ? l’infini c’est l’infini. Le néant, rien.
Une fois par semaine, le frère de Léon, l’oncle Joseph, tendre comme un bon bifteck, avec, lui aussi, de puissantes bacchantes à la retrousse mais le teint fleuri pivoine, faisait sa tournée à Montmain. Boucher, sa petite carriole attelée en bois avec une capote en toile qu’on baissait par beau temps portait les commandes à domicile. Depuis son commerce d’Auzouville-sur-Ry, il parcourait les routes de canton, livrant escalopes, steaks et bœuf modes dans les fermes cossues, jolis bâtiments de briques de deux étages, au milieu du pré planté où paissaient de sages bovidés, environnés d’un jardin soigneusement fleuri, avec presque toujours une allée de dahlias, des roses trémières, une vigne en espalier et son raisin mûrissant.
Il m’embarqua un jour à Montmain et m’emmena à Auzouville. Les clientes venaient à notre rencontre, issues d’une campagne d’opérette, adorables et bien élevées, les poches de leurs tabliers bleus regorgeant de pommes à couteau, de noix et noisettes, des adeptes de la mystérieuse tribu de la Bonté Infinie Marie et Adrienne. Je passais une semaine de vacances de rêve dans la boucherie, admirant comme Joseph et son commis découpaient avec précision, sans jamais se blesser une phalange, leurs énormes quartiers de bœuf sanguinolents. La plus belle semaine de ma vie. Je mangeais de la viande tous les jours dans des repas campagnards plantureux en chantant avec Dranem : « Ah les p’tits pois, les p’tits pois, les p’tits pois, c’est un légume bien tendre, bis…, ça ne se mange pas avec les doigts ! », avec les grimaces ad hoc qui faisait rire mon cousin plus jeune et surtout sa sœur, l’exquise cousine Arlette dont je rêve encore. Elle incarna la pure beauté cauchoise avec son visage allongé, sa blondeur de paille d’août, ses yeux de pervenche ensoleillée, un teint lumineux de crème fraîche légèrement teintée de grillotte aux pommettes. Je rêvais d’elle sous une haute coiffe d’Argentan en dentelle empesée. Elle avait perdu son papa cheminot dans un bombardement et le deuil imprimait sur son visage une précoce gravité qui me ruinait l’âme. Je ne compris pas plus tard quand je la revis passé vingt ans, mariée, mère de famille, toujours singulièrement droite, pure, belle et transparente, comment nous avions pu ne pas vivre ensemble. On joua passionnément à des tas de jeux de père et de mère, d’instit ou de docteur, j’essayais de la gagner à ceux de la Prairie des Comanches, la ceignant au front d’un ruban planté d’une plume de coq en l’imaginant mate et brune comme une squaw. Nous nous comprenions fidèlement. Mon cœur de dix ans battait à rompre. On se promit le mariage. L’oncle Joseph nous emmena en pèlerinage à Ry, où les grands parents enseignèrent des générations de Brayons et où Flaubert situe son Emma imaginaire dont une lecture ultérieure me donnerait les clés des battements de cœur chaotiques de Louise. Nous cheminâmes, nous tenant par la main, le long de sa rivière argentée et de la place des comices où chercher la boutique d’Homais, sous le porche joliment menuisé de l’église où Louise avait été mariée par Léon qui, m’avait-elle conté, joyeux violoneux, mena le cortège endimanché sur les chemins creux entre les pommiers en fleurs, image de bonheur absolu peut-être déçu le soir même par la hâte albertine.

A la fête patronale, un gars de ferme fin bourré sema la terreur en brandissant une énorme branche de pommier avec laquelle il voulait se venger sur les villageois du hasard malheureux de sa naissance. Nous nous enfuîmes avec la foule apeurée mais, arrière garde des fuyards, je protégeai sa retraite, prêt à l’ultime sacrifice.

Chapitre VII

Il fallut réintégrer Franqueville et ses privations. Nous avancions vers l’été 44. Le Débarquement avait enfin eu lieu. A n’y pas croire, on serait un jour débarrassé des Teutons ! Grand-père Léon guettait le facteur pour avoir des nouvelles improbables de son fils chéri, toujours coincé en Algérie où il était devenu journaliste mais le courrier ne passait plus. C’pauv’ Jean était derechef soudé au diffuseur de la TSF quand il n’allait pas bosser aux PTT de Rouen, remontant parfois à pied par le raidillon de la côte de Bonsecours, faute de tram ! On cachait tante Madeleine à chaque fois qu’un uniforme pointait et il n’en manquait pas sur la route de Paris : la tante avait un nez très busqué et sa sœur craignait qu’ils ne la prissent pour une Juive, elle filait donc au moindre Allemand par la porte du garage puis, derrière la niche à Tom, dans le verger, sous son châle de laine, galochait dans les champs pour se murer dans sa chambre chez les Bidault qui, trois cents mètres en retrait, n’avaient jamais vu d’occupants. La famille a toujours démenti toute filiation juive mais qu’est-ce qu’elle en sait ? Leur vive intelligence m’a toujours attiré. Je n’ai jamais cessé de recruter chez eux amis et amantes. Un colporteur entreprenant, profitant de la moisson, n’aurait-il pu jadis saupoudrer un peu de ses gènes à la lignée? Version plus rigolote, impénétrable à tout test de falsifiabilité.
Les alertes se faisaient plus fréquentes. Des avions en rase-mottes piquaient sur les convois  dès qu’ils quittaient l’abri de l’allée des marronniers. Nous assistions à la débandade des fiers guerriers qui devenaient au fil des jours moins sanglés, plus débraillés, les muscles du visage quittant la fixité de la morgue pour un effondrement intérieur impossible à masquer. Ils avaient creusé tout au long de la route nationale, chaque deux cent mètres d’étroites tranchées ouvertes, profondes de deux mètres où ils plongeaient au moindre vrombissement d’un chasseur. En juillet, les alliés approchaient, très loin, de vagues roulements de canon en attestaient.
Juste devant Bel Event, nous étions une cinquantaine à glaner dans un champ les épis de blé laissés par la moissonneuse. Il fallait ensuite décortiquer les grains de blé, souffler les débris de paille, puis moudre les grains dans le moulin à café aux mâchoires dûment réglées à la bonne distance. On obtenait une farine complète, qui, avec du lait faisait d’excellents bouillies de son pour le repas du soir.

Soudain un Spitfire piqua sur nous et commença de mitrailler. Les plus hardis des glaneurs firent de grands gestes joyeux des bras qui voulaient signifier : « Nous sommes Français, des civils, nous sommes de votre bord, ne tirez pas ! » ce que les pilotes devaient voir puisqu’ils étaient si près mais le retour du fracas de la mitrailleuse déclencha la panique, nous nous ruâmes de toutes nos jambes vers les abris chleux où nous sautâmes, nous blottissant au fond, épousant le froid du fond glaiseux. Trois avions maintenant menaient un ballet assassin. Recroquevillé au fond de la tranchée, le ventre noué de peur panique, je vis passer dans l’encadrement, juste au dessus, tout près, le gros ventre fuselé d’aluminium scintillant, modernité magnifique, d’un appareil qui reprenait de la hauteur après son piqué et je sentis, comme quatre ans plus tôt à Octeville, la figuration physique du choc des balles explosives déchiquetant ma poitrine qui auraient tout aussi bien pu mettre un terme à tout ça.

Ils s’en furent. Ca n’avait duré que quelques minutes qui valaient une éternité. Nous vîmes sur la route de Belbeuf, à l’extrémité du champ des glaneurs, une voiture militaire allemande fumante, délestée de ses occupants. Dès lors on ne sortit plus du Bel Event.
Les évènements se précipitaient, des rumeurs contradictoires circulaient sur l’avance des alliés ou les contre-offensives allemandes. Un flot continu d’épouvantails hétéroclites coulait désormais, inoffensif, devant notre barrière. Nous contemplions à travers les barreaux, les tristes hères d’une déroute abyssale, «désarmés, incertains qu’on avait habillés pour un autre destin ». Incroyable essor et décadence des destinées humaines. Ces monstres froids, cette arrogance, cette invincible discipline qui tenait lieu d’éthique, cette mécanique d’êtres supérieurs, étalaient sans vergogne la défaite et le délabrement. Fregolis tragiques aux uniformes sales et dévastés, rapiécés de haillons ridicules, drapés dans des châles noués, abrités de la pluie par des toiles cirées de cuisine serrées par des ficelles, déguenillés, sans armes, sans casques, titubants, harassés, hagards, le menton mangé d’une barbe de huit jours, poussant hébétés comme d’autres quatre ans plus tôt à l’exode, des poussettes d’enfants où s’entassaient quelques dérisoires rapines de survie, leur désarroi s’exprimait autant dans l’accoutrement que par le regard dévasté. Ils n’étaient plus menaçants et appelaient la pitié. Ils avaient à peine la force de s’abattre terrorisés dans le fossé quand surgissaient des chasseurs américains. Ils se relevaient avec des lenteurs de vieillard et reprenaient leur migration de cour des miracles processionnaire. Grand père Léon qu’avait fait la Marne s’apitoyait mais, en même temps, il était rudement jouasse.
Ils n’étaient pas tout à fait inoffensifs. Un après midi, une auto mitrailleuse défonça la jolie barrière blanche et imprima ses chenilles dans le sable rouge de l’allée aristocratique, ravageant les pensées et les poids de senteur de grand’mère puis, sous les yeux bouleversés de grand-père, vira sur une chenille vers la niche de Tom qui échappa par miracle, le cou tendu par sa chaîne raccourcie, à l’écrabouillage dans un aboiement étranglé, ils défoncèrent la clôture du verger puis foncèrent dans la plaine des Bidault, au delà du château d’eau, à la rencontre des chars américains. L’incident suscita longtemps des commentaires : nous étions tous en vie, sans pouvoir même remercier le bon dieu puisque tous athées. Les batteries de DCA de la Côte Sainte Catherine canonnaient maintenant en tir tendu au dessus de nos têtes, tentant d’enrayer l’avance des chars alliés au de là de Boos, avec un boucan épouvantable. Les libérateurs ne devaient pas être loin, contre toute logique ils arrivaient de l’est, après avoir traversé la Seine en amont.

Autre alerte, quatre SS en uniforme noir, une tête de mort en insigne, tapent au soir des coups violents à la porte. Panique, radio Londres vite changé de longueur d’onde, tante Madeleine fuyant en sabots par le couloir du fond et la buanderie jusqu’à chez Bidault. Ils entrent, sans un regard, rien moins que civils, que vont-ils nous faire ? Ils se débarrassent de leur épouvantable fourniment, baïonnettes, Lüger, mitraillettes, grenades à manche, s’allongent sur la table à manger et, exténués, s’endorment aussitôt. Ils repartent aussi vite le matin venu. Ca pue le fauve.
Maman résolut de quitter le Bel Event et sa route nationale, trop exposés, pour se réfugier chez madame Sentos, la couturière qui réparait ses robes, sa dernière confidente dont le fils était dans sa classe quand sa sœur Claudine, une brune émaciée aux traits fins, au long nez et cheveux noirs, dans la mienne. Leur ancienne ferme de deux étages en brique, au centre d’une vaste cour plantée, possédait une cave solide. A trois cent mètres derrière chez nous, elle s’ouvrait au sud sur le chemin en terre reliant le café Dutronquoy à la mare Thierry, et au nord, sur l’étroite sente des culs de jardins où j’avais si peur par nuit noire qu’un fantôme ou un brigand quelconque issu des haies épaisses et proches me saisisse par les tifs ou me morde au foie. Nous nous installâmes chez les Sentis et c’était rigolo de changer d’habitude, de camper, de déjeuner avec Serge et Claudine, nous rassurant de la forte solidarité d’une famille brièvement érigée, nombreuse comme celle, enviée, des Gagneux, Vitis ou Cauchois. Comme l’énervement de l’attente nous empêchait de dormir sur les matelas de fortune, Gaby, malgré l’interdiction formelle, montait de temps en temps dans la cuisine du rez-de-chaussée aux nouvelles, pour être le premier à prévenir du moindre évènement.
A peine réveillé le matin du dernier jour d’août, il se précipita aux fenêtres et cette fois redescendit aussitôt en hurlant : « ils arrivent, ils arrivent ! » Agglutinés aux vitres de la cuisine, on aperçut au bout de l’allée, des ombres derrière les pommiers et la haie, par la grille d’entrée assez distinctement une file indienne de soldats lourdement harnachés que la qualité et la couleur claire de l’uniforme à camouflage distinguaient absolument des feldgraus. Les Américains étaient là ! D’un seul coup la vie mutait. Nous jaillîmes de la cave, les drapeaux tricolores recousus en douce furent brandis glorieusement, on se serra heureux contre la barrière de bois, on se hasarda même à leur proposer des pommes. Ils nous regardaient d’un air dur, sans le moindre élan de fraternisation. Les mecs faisaient la guerre et c’était pas forcément rigolo, il arrivait qu’on meure. L’un d’eux nous fit signe de nous éloigner, il nous dit en français avec un drôle d’accent campagnard de regagner la maison, que ça allait péter. Mais nous étions trop hystériques à vouloir remplir nos yeux, admirer, palper nos libérateurs en s’inventant une joie énorme. Après quelques minutes de cette euphorie univoque, une mitrailleuse se mit à crépiter tout près, du côté du monument aux morts, sur la vieille rue où la Wehrmacht les attendait. La progression s’arrêta net et ils se collèrent aux haies. La rafale était si proche, son bruit si sèchement métallique qu’instantanément nous nous souvînmes que nous étions en guerre et que c’était le front : le salut fut une fuite éperdue dans l’allée et la bousculade pour nous engouffrer dans la cave!

La canonnade dura la nuit, nous bénissions les épaisses voûtes au dessus de nous, avec l’angoisse de voir surgir des SS en haut de l’escalier balancer une grenade pour se venger de notre patriotisme précoce.
Au petit matin, nous vîmes au loin sous les marronniers de la route nationale les automitrailleuses, les camions et une longue file de GIs, nous courûmes à travers les prés les acclamer. Superbement harnachés, accompagnés d’une armada d’engins tout neufs, les cow-boys chaloupaient vers Rouen, dans un modernité décontractée et familière. Nous secouâmes les pommiers, remplîmes des paniers pour nos libérateurs, beaucoup plus détendus que les avant gardes de la veille. Mâchant le leur, ils nous filaient des chewing-gums et de curieux bombasses acidulés en ronds percés comme des centimes et double emballage efficace, des biscuits militaires au goût inédit, du chocolat et même des pipes parfumées, Lucky, Camel ou Philip Morris. Louise et la dame Sentos toute en beauté n’en finissaient pas de se faire bécoter par les héros qui cherchaient à saisir leurs lèvres sans ralentir la marche tandis qu’elles leur plantaient des roses aux casques et aux fusils. Un énorme matériel militaire déferlait sans relâche, des jeeps découvertes avec des gradés décontractés, le battle dress relax, la casquette de guingois, leur drôle de casque sans rebord, vachement moderne, parfois même en plastique. D’énormes GMC bâchés, avec la même silhouette de beauté utilitaire et proche. Des chars Sherman, aérodynamiques, au moteur huilé comme des horloges, pas bruyants comme ceux des Chleux. Nos amis martiens ou tout comme. Qu’est-ce qu’on se sentait à l’aise dans ce décors ! Trop de fric, ils jetaient tout et n’importe quoi, gaspillaient leur luxe sous nos yeux sous-développés. De près, on en finissait pas de gober leurs multiples gadgets, couteaux à 53 lames, torches qui vous embrasaient la nuit un marronnier tout entier, bas nylon pour la tendresse, préservatifs blancs qui traînaient partout et dont on faisait, concupiscents, des ballons, la radio sur les camions, les blousons à fermeture éclair avec un soufflet derrière, les impers en fine gabardine à large ceinture comme dans les films de gangsters. L’euphorie !
Nous rejoignîmes la vieille rue où d’autres surprises nous attendaient. Nos vrais libérateurs de la veille y étaient cantonnés : le régiment de la Chaudière des Canadiens Français, Québécois, Normands d’origine, nos cousins parlaient comme s’ils se moquaient de nous, avec un drôle d’accent de paysans de comédie, ils appelaient une auto un char et une saucisse dans du pain un chien chaud. Ils avaient peine à croire que mon grand père s’appelait Normand et la mère de ma grand’mère Pommier, sans compter les Mouton de la branche Prés Salés côté Coutances ! Ils me prirent en affection, comme s’ils retrouvaient un lointain parent abandonné, je ne le lâchais plus. Et, sensas, parmi eux je tombais naturellement sur un vrai Indien, y a qu’à moi que ça arrive, un Peau Rouge de Chicotimi sur le lac Saint Jean, teint cuivré, trappeur dans le civil. Je dus lui promettre de venir la guerre finie, quand je serais grand, le voir dans son site de chasse, plus grand que la Seine Inférieure toute entière, qu’il parcourait l’été dans sa canote pour pécher le saumon, l’hiver en traîneau à chiens pour relever ses pièges, renards blancs, zibelines, martres, loutres et castors. Il jaillissait vivant de mes livres préférés, Bari chien loup et les autres. Ce que je les aimais ! Mais ils repartirent aussi vite. Les grands bonheurs sont brefs.
Deux jours plus tard, de jeunes gars qu’on n’avait jamais vu, sortirent des greniers des carabines, se coiffèrent de calots piqués aux Ricains. Munis de brassards hâtifs où ils avaient tracé un malhabile « FFI », ils patrouillaient dans la vieille rue, volant au secours de la victoire. Ils s’en prirent, après avoir déniché d’ultimes Allemands, aux gueuses qu’avaient un peu couché germanique. Ces machos rudoyaient des filles splendides qu’ils n’auraient jamais pu toucher autrement, parfois les grandes sœurs de mes copains, l’éclatante Monique Modo et son énorme perruque noire bouclée, si gentille avec moi, longtemps mon idéal féminin avec ses seins proéminents aux naissances découvertes, sa bouche carmine, ses joues rebondies, son rire éclatant. Sa famille, un peu au dessus de chez nous, recevait le dimanche les jeunesses à Pétain avec leur grands béret noir. Son frangin que je reverrai vingt ans après, docker CGT, était de mes potes, ses sœurs de mon âge, les belles jumelles interchangeables, Gisèle et Mireille, ou Gireille et Miselle, je ne sais plus, devaient nous abuser longtemps, Gaby et moi, jouant de leur gémellité, reprenant le baiser inachevé du double où un des frères l’avait laissé dans d’interminables marivaudages et courses relais des langues apprenties.

Nos héros de fraîche date trouvèrent, entre Franqueville et Saint Pierre, cinq ou six malheureuses et les tondirent à ras, devant le monument aux morts ridicule avec son pioupiou cimenté s’élançant vers la Vierge Marie ou la République, va savoir, puis ils les promenèrent dans le bled, leur carabine à la bretelle! Horrible ! Gêné, je les approuvais mollement : des collabos, tout de même non sans me souvenir de nos aventures havraises! La mode des turbans fit alors fureur pour cacher les tonsures. Mais les vrais collabos, le maire nommé par Vichy, les mecs du marché noir, qu’est-ce qu’on leur faisait, hein ?

Deux ou trois de ces FFI s’engagèrent et firent bravement la campagne d’Alsace.
Au 11 novembre, Louise n’écoutant que son ardent patriotisme, nous fit répéter « Allons enfants et Sambre et Meuse », notre chorale célébra bien faux mais avec véhémence la liberté retrouvée de tondre les filles qui, les cheveux à peine repoussés, se précipitèrent aux bras des occupants de rechange, jusqu’à des Noirs, ma pauv’dame, tout ça pour des bas nylons, enrichissant l’ethnologie locale d’un splendide bébé café au lait.

Un ancien de la guerre de 14, les pointes de sa moustache tombée rebandant en croc grâce à la victoire récente, éructait les noms des pauvres bougres qui y étaient restés, cependant que le père Loriot, le vieux con de garde champêtre, qui nous cherchait des poux quand on pétait à coup de bitards les tasses de l’Edf sur les poteaux électriques pour avoir le plaisir de voir grimper les agents sur les poteaux en bois avec leur godasses à longues griffes métalliques, avait sortit du grenier de la mairie un vieux casque de pompier, lustré des heures au Miror, qui lui bouchait la vue et un sabre rouillé qui descendait sa ceinture au niveau du genou. Dans un garde-à-vous d’opérette, le menton levé aux nues, il aboyait après chaque nom d’héros un «  Mowochandonowe ! » en allongeant la lèvre inférieure comme pour gouléyer du calva, cela nous faisait scandaleusement gondoler dans ces tristes circonstances et on se répéterait, Gaby et moi, des années la macabre éructation chauvine, déclenchant chaque fois un fou rire,
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