Entre deux verticales de myosotis entrelacés, un cliché noir et blanc ceint d’ovale doré pend au mur de la chambre bleue de grand’mère, au Bel Event Boursouflé








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titreEntre deux verticales de myosotis entrelacés, un cliché noir et blanc ceint d’ovale doré pend au mur de la chambre bleue de grand’mère, au Bel Event Boursouflé
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inextinguible!
Cousin nous fit le samedi récupérer au grenier de la mairie-école dans les vieux lampions des retraites aux flambeaux les culs de bougie des fêtes d’avant guerre. Tout un après midi nous vit tremper chacun notre ficelle dans un corps de pompe à vélo rempli du précieux et bouillant suif qui se transforma après une longue cérémonie processionnelle en une longue bougie pour chacun. Avec des chutes de papier crépon et de la farine cuite en guise de colle, on bricola des lampions pour une squelettique retraite aux flambeaux où nos loupiottes pendaient misérables au bout d’une branche de noisetier, escortés par Louise, conduits par deux clairons et un tambour récupérés eux aussi dans le grenier républicain, on galocha, à pince deux heures durant, jusqu’au Bel Event et retour, c’était bath ! Il avait pas plu. Libres, nous étions enfin libres !
Nous assiégions les cuisiniers Ricains, au château jusqu’au terrain d’aviation de Boos où ils avaient creusé une nouvelle piste, ramenant la terre en un haut monticule qui nous servit longtemps de forteresse à prendre et à déprendre à coups de boules de glaise qu’on n’avait qu’à ramasser par terre. Il y avait même le cadavre d’un piper cub qui s’était viandé à l’atterrissage et on jouait à piloter dans son cockpit en bidouillant les commandes et les cadrans et ronronnant de la bouche le bruit du moulin et des mitrailleuses ! Les potagers étaient pillés car les libérateurs manquaient de légumes frais et de crudités que nous échangions au début contre leurs biens rares, chocolat, fringues et cigarettes mais le commerce se tarit bientôt, certain d’entre nous, jugeant insuffisant les termes de l’échange, nous firent mauvaise réputation en pillant les cabines de camions jusqu’aux tentes, les GIs nous virèrent bientôt à coups de lattes. On s’en revenait de plus en plus piteux, traînant sur des kilomètres notre cargaison de poireaux, de chicorée et de céleri-rave inéchangée. Mon apprentissage de la carrière commerciale fut encore déçu. Les Ricains s’intéressaient surtout aux grandes sœurs, montées sur échasses, habillées court, le front surmonté de coques de cheveux énormes ou plus timidement ceint de bandeaux noués sur le devant, ils leur offraient les tentations inouïes de Max Factor Hollywood, des bas nylon et des dessous fripons mais, à condition d’en être pourvu, le métier d’entremetteur demande de l’entregent.

J’aurais pu à la limite négocier Louise qui, à trente quatre ans exposait bien davantage que de beaux restes mais, sentant les libérations prochaines, elle s’était fait de nécessité vertu et reprenait le chemin d’une austère abstinence. La mère de mon copain Blondel, exhibait une trentaine épanouie dans l’ancien dépôt de bois et charbon, juste après le champ Chemin, au dessus de l’ancienne briqueterie du garde champêtre Loriot où on n’avait pas le droit de jouer. Son mari, maquereau épisodique et bizarre, la laissait traiter à domicile un beau lieutenant d’ébène du château tout proche, et la maison regorgeait de boîtes de conserves en tout genre dont je profitais à l’occasion, surtout les ananas au sirop. Sa fille Denise avait fait une très jolie communiante sous sa cloche de dentelle qui ne laissait dépasser que les pointes troublantes de ses mignons escarpins blancs, une brune délicieuse de dix ans tout juste, très raffinée, à mon grand regret reprise par les beaux parents un peu guindés qui voulaient la soustraire à l’ambiance déplorable quand les garçons s’entassaient, eux, à quatre dans une chambre qui puait la pisse.

Puisant un jour avec son frère Robert dans une boîte de soldats de plomb nous y trouvâmes un écusson émaillé « VN », volontaires nationaux, grand-père, interrogé, me dit qu’ils s’agissait d’une secte de Croix de feu d’avant-guerre, sombrée depuis dans la collaboration, à qui se fier ?
On put enfin aider à la proche victoire. Il s’agissait de ramasser les jerrycans vides que les conducteurs ricains abandonnaient le long des routes, causant des pertes à l’effort de guerre pour achever le monstre nazi. Une émulation malade nous saisit, je traquais le bidon dans le moindre fossé, le moindre bosquet, jusqu’à les tirer de la mare Thierry ou les piquer dans les camions pour être prem’, voire se perdre dans les forêts de Saint Adrien et de Saint Aubin Epinay, la trouille au ventre car d’après la rumeur, elles recelaient encore d’irréductibles Nazis des bois qui y vivaient cachés et prêts à vous découper en tranches. On entassait les bidons à l’école où le père Cousin les pointait. Champion du jerrycan, je reçus un bout de papier signé du général Eisenhower qui me fit honte quelques années plus tard quand je jouais la pièce « Go home ! » devant les foules prolétariennes de 1952 qui devaient arracher, selon le mot d’ordre de ce farceur de petit père des peuples, « le drapeau de l’indépendance nationale des mains de la bourgeoisie décadente », suivant l’exemple de nos frères polonais et hongrois. Youpi ! On ramassait avec les Dupart et les Modo toutes espèces d’obus, de grenades et d’explosifs pour faire des pétards improvisés comme en quarante et on se payait à plat ventre dans les champs des explosions fortiches en enfouissant un tas de balles explosives de mitrailleuse récupérées sur un avion abattu vers Belbeuf !
Des batailles féroces, parfois au couteau, opposaient les Noirs à leurs compatriotes blancs qui les méprisaient et dont maman disait qu’ils étaient racistes, un peu comme les Allemands avec les Juifs. Dédé Rosset avait vu l’un d’eux branler son zizi énorme sur un élastique de chambre à air tendu sur un arbre. Les Noirs étaient affamés de contacts avec la population civile, surtout si féminine et jeune. Les vieilles biques colportaient des horreurs, des histoires de viol mais les jeunes délurées n’étaient pas insensibles à leurs muscles, leur éclatante dentition et leurs gadgets civilisés.

Pour améliorer leur image, faire la nique aux Blancs, se rapprocher des Français qu’ils sentaient plus ouverts, les Noirs du château organisèrent un bal dans la salle Caudroy. Libération oblige, le tout Franqueville féminin s’y rendit, ultime liberté avant le retour des gefangenen barbeaux. Débordant la petite scène, un formidable orchestre de jazz nous accueillit, pas moins de quinze musiciens, armés de cuivres étincelants et d’une batterie monumentale, ils déclenchèrent une mécanique de pulsations irrépressibles qui soulevait de terre et dégelait les tempéraments les plus placides : impossible de résister, pris à notre spontanéité on ne pouvait qu’être contaminé par le rythme et laisser se ruer en nous les flots enthousiastes des cuivres discordants. Quelle joie pétante ! Quelle découverte ! On n’avait jamais entendu ça, un vacarme aussi dynamique, aussi séduisant. Louise la classique se défendait mollement mais, déjà avant-guerre, elle adorait se trémousser sur un fox-trot. Cependant, rien à voir avec les joyeux collégiens de Ray Ventura, les zazous ou les accompagnements sautillants de Charles Trénet ou de Jean Sablon, c’était une fureur sympathique, une allégresse victorieuse qui collait généreusement à l’atmosphère du moment où les dames avaient été si longtemps privées de joies, de fêtes et de danses. Une musique de sauvage disait la mère Cousin mais quelle belle et irrésistible sauvagerie du cœur et des sens ! Quand les cuivres se déchaînèrent, j’ai cru que la fragile toiture du hangar à Caudroy allait céder. Les oreilles prisonnières de cette cacophonie magique, nous nous regardions, petits blancs largués découvrant l’Amérique, le Progrès, le Bonheur, souriant comme des séraphins apercevant le Bon Dieu au travers des nuages. Après un moment de latence, de premières filles se risquèrent et furent aussitôt galamment prises en main par les immenses gaillards au teint d’anthracite dans des uniformes de draps fins impeccablement repassés. Ils dansaient avec un sens vital du rythme, une souplesse qui nous éblouissaient : des maîtres! Quelques donzelles, jupe courte plissée et corsage échancré, suivirent un apprentissage accéléré, les bras puissants les firent virevolter aux basses martelées du boggie, les plus athlétiques faisaient des passes compliquées, projetant au plafond la mignonne, la faisant pivoter autour de l’épaule, la minuscule Loerch s’envolait aux guirlandes. Les filles gloussaient d’effroi et de plaisir mêlés, leur jupe retroussée laissait découvrir à nos yeux preneurs les fines jambes, les cotillons brodés, les culs rebondis sous culottes petits bateaux! On se bouchait les oreilles pour la grosse caisse et la trompette mais c’était tellement triste la vie quand les tympans ne pétaient plus. Une fête à tout casser. Ils furent d’une correction absolue. Ils allèrent jusqu’à nous jouer une Marseillaise jazzie sur laquelle on pouvait encore danser.
Louise se fit souvent inviter, surtout pour des blues langoureux mais, devant les yeux du tout Franqueville, en tout bien tout honneur, attentive à repousser son cavalier à distance réglementaire, le cher absent resurgirait bientôt! Terminés les jeudis libertaires ! Je m’essayais maladroitement, le rythme me grignotant des pieds jusqu’aux épaules, avec ma petite Grisel et les fi’ Sentos ou Delamare, regardant comment s’y prenaient les Noirs, tentant de copier avec application la cadence, le déplacement des pieds tout en pilant ceux des cavalières, les mouvements des bras qu’on n’osait développer à fond, et, hors d’atteinte, le vrai main à main calculé, quand il faut faire passer la fille sous le bras, ou qu’elle s’enroule autour du sien, puis se déroule, tout ça avec un déhanchement qui fasse naturel et les pieds gardant le rythme, jamais une faute un loupé, ou encore le slow plus facile où on fait du surplace en serrant tout près sa cavalière comme les adultes, le genou explorateur, un peu inconfortable pour l’équilibre mais vachement bath! Après on se demandait entre mecs : « T’as senti ? – Senti quoi ? – Bah, senti, quoi! » Avais-je senti ? Un peu tôt à onze ans. Le morceau le plus chouette était « ambiance », « in the mood », tout le monde en redemandait de l’ambiance, de la mélodie en boucle qui monte jusqu’au délire des trompettes, trombones et saxophones hurlant tous ensemble mais pas n’importe comment. Et les solos de batteries! Plein les ouïes! Fabuleux, comment le mec s’y reconnaissait avec ses douze bras de Vichnou agités entre toutes ses caisses claires ou obscures, les cymbales, les clochettes, les balais frottés, le puissant poum poum de la grosse, qui nous fracassaient la tête d’un plaisir inusité, pour bouger ça bougeait, autre chose que le pas de l’oie de la wehrmacht. Quelle vie! Quelle nouveauté !
Avant la normalité du temps de paix où les énergies seraient obsédées par la pénurie et le retour des conformismes, des Gitans de passage renouvelèrent le cadeau des Noirs et offrirent à leur tour un bal au beau sexe qui accourut s’estourbir aux sueurs odorantes et violons fous. Ces dames, dans l’euphorie grisante, oublièrent les préventions habituelles contre les étameurs, truqueurs de chevaux à la paille imbibée de cidre et razzieurs de poulaillers. On ne retint d’eux que la crasse aristocratique, les cordes inspirées longuement migrées depuis les Indes, les progressions charnelles, l’extase débondée. Si les danses furent moins athlétiques et les rythmes moins frénétiques, le sentiment, la chaleur des sens déferlèrent encore sans retenue. Ils jouaient comme les Noirs sans partition, embrasant les âmes villageoises de combustions sensuelles, d’appel téméraire à s’embarquer pour Cythère dans des roulottes sentimentales. Ils improvisaient éperdument sur leur violon qu’ils tenaient n’importe comment, debout, couchés, dans le dos, sur la tête, sans jamais la moindre fausse note, tenant la mélodie dans des cadences enflammées, n’égarant jamais le contrepoint, menant les progressions nostalgiques et sanguines jusqu’à l’au delà des passions. Le tango fit fureur, des bruns magnifiques à la chevelure plaquée et à la mince musculature tendue comme boyau de chat se saisirent des plus belles gaillardes et les firent chavirer, les reins ployés, les cheveux jusqu’au sol, les décolletés s’ouvraient, les corolles des jupes tourbillonnaient, les perruques secouaient leurs boucles dans les derniers rayons de liberté féminine avant le retour de la morne, de la norme et de nos malheureux prisonniers. Cette musique là, comme la précédente, était loin de madame Hainigue, héhun hédeu héhun hédeu, néant hideux, sa révélation touchait au centre de gravité, entre chair et âme.
Mon nouveau et inséparable copain de cœur, Titi Romain, de mère cauchoise, de père manouche et mécano sédentarisé, avait amené sa cousine, tout autant romanichelle, que nous fîmes, besogneux, l’un et l’autre valser, jusqu’à voir la salle Caudroy tanguer et le parquet nous manquer, la trop jolie Moune, comme nous impubère mais dont la peau était si légèrement ourlée, si adorablement bistrée, la sinuosité des lèvres si douce, les yeux de jais si tendrement ardés, qu’elle devrait bien me signifier une ère nouvelle.
1945 n’attendait plus que les dernières victoires et le retour des pères fouettards. Je devrais bientôt entrer à mon tour en septembre au Lycée Corneille et Gaby m’apprenait, protecteur, la première déclinaison latine, rosa, rosé, la rose. Louise et moi nous réjouissions, libérés comme les autres patriotes, de la fin prochaine de nos libertés, vaguement inquiets de l’intrusion espérée dans l’allée marronnière qui allait dénouer la fusion, troubler nos acquis libertaires et le déroulé des émois romantiques.


FIN




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