Au fil de sa biographie s’inscrivent ses œuvres








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La fin du monde’’

(1935)
Comédie en cinq actes
Cela fait vingt ans que le duc de Troarn, réfugié dans son vieux château familial, ne paie pas ses impôts. C’est que ce royaliste opposé au régime de la IIIe République, considérant que verser le moindre centime à l’État équivaudrait à «la fin du monde», a décidé de le priver de ses deniers, qu'il a de toutes façons dilapidés depuis longtemps, et de vivre des biens que lui procure encore son domaine. Mais, un jour, le gouvernement, soucieux de remplir ses caisses, décide d'envoyer un huissier à sa porte, et il doit bien se rendre à l’évidence : il va devoir trouver un moyen pour payer ses dettes…

Affolée, la marquise d'Aumont de Chambley survient, suivie de son vieux complice, Mgr Le Landier, évêque plus intéressé par la chair en tous genres que par les versets de la Bible. La marquise n'a qu'une idée dans la tête : marier le duc à une bigote, dotée d'une rente impressionnante. L'évêque a un plan plus amusant : transformer le château en maison d'hôtes payants ; mais pas n'importe lesquels, rassure-t-il tout de suite le duc de Troarn qui, pour ne pas entacher la réputation de la lignée, se ferait passer pour M. Gibelin, régisseur. Le temps de teinter son noble accent d'intonations campagnardes, Troarn-Gibelin voit déjà arriver ses clients, dont l'étrange monsieur Gaston, qui ressemble étrangement à l'assassin d'un fait divers... Les surprises commencent.
Commentaire
Vaudeville désopilant où se mêlent personnages truculents, suspens et coups de théâtre, la pièce semble n’avoir d’autre but que de divertir. Mais, en fait, Sacha Guitry y assène quelques petites remarques acérées, des réflexions gratinées, notamment sur la politique, la religion, le sexe.... Il dépeint, avec son charme, son élégance, son esprit et son oeil malicieux, ce qui est une «fin du monde» pour ce duc hautement conservateur, qui aime les femmes, de préférence belles et pas intelligentes, et déteste qu'on lui change ces bonnes vieilles valeurs qui veulent qu'un valet reste un valet. Parmi quelques-unes des perles «traditionnalistes» que la pièce nous sert, relevons : «La réaction, c'est l'action d'un corps sur un autre corps, madame. Donc, pour bien faire l'amour, ne le faites qu'avec des réactionnaires !» ou la réplique finale : «Si j'accepte d'être conservateur (en l'occurrence d'un musée)? Mais je le suis de naissance !»

Le 28 septembre 1935 eut lieu une avant-première au Théâtre Georges-Leygues à Villeneuve-sur-Lot. Le 1er octobre, la première eut lieu au Théâtre de la Madeleine. Suivirent cent soixante dix-sept représentations, jusqu’au 1er mars 1936.

La pièce est encore montée aujourd’hui, ainsi en 1966, au Théâtre de la Madeleine ; en 2011, à Bruxelles.

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Le 8 décembre, Sacha Guitry participa à la première séance de télévision au Conservatoire des Arts-et-Métiers.

Il publia :

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‘’Mémoires d’un tricheur’’

(1935)
Roman
Un jeune garçon, parce qu’il a volé huit sous dans la caisse paternelle, est privé de champignons. Or ceux-ci étaient vénéneux : quelques heures plus tard, il est le seul survivant d’une famille de douze personnes. Placé comme groom dans un restaurant de Caen, puis à Trouville et à Paris, il raconte ses débuts, ses succès et, enfin, son admission comme croupier au casino de Monte-Carlo. S’étant marié avec une joueuse, il imagine avec elle un plan qui, tout en ne demandant qu’un peu de doigté de la part du croupier, leur permettrait de s’enrichir à la roulette. Or, dès le premier soir où ce plan est mis en action, il ne réussit pas un seul des coups qu’il se proposait d’entreprendre ; sa femme, qui jouait selon le plan préétabli, perd toute leur fortune, et, suprême malheur, il est mis à la porte pour avoir fait sortir, par malchance, le zéro quatre fois de suite. Le voici donc sur le pavé, pour ne pas avoir su tricher ! Il décide alors de devenir tricheur professionnel, et c’est sa vie en cette qualité que les ‘’Mémoires’’ relatent : vie heureuse et opulente, jusqu’à ce qu’une rencontre fasse de lui… un joueur honnête, qui, comme tout joueur qui se respecte, se ruine. Il finit ses jours employé dans une fabrique de cartes à jouer !
Commentaire
Le texte est délicieux, libre, truculent, moralement et politiquement incorrect. On y lit :

- «L'homme qui thésaurise brise la cadence de la vie en interrompant la circulation monétaire

- «L'argent n'a de valeur que quand il sort de votre poche. Il n'en a pas quand il y rentre

Sacha Guitry fait l’apologie du jeu pour le jeu, c’est-à-dire, finalement, de l’égocentrisme et de l’orgueil, car la folie du joueur, c’est de croire qu’il peut gagner sur le hasard, qu’il peut être, de ce fait, maître du monde. Le tricheur s’aperçoit finalement que le vrai bonheur de jouer, c’est de ne pas tricher, et que perdre est beaucoup plus excitant.

Le livre fut illustré de dessins de l’auteur.

La même année, il fut, à Londres, traduit en anglais : ‘Memoirs of a cheat’’.

En 1936, Sacha Guitry adapta son roman pour l’écran, sous le titre ‘’Le roman d’un tricheur’’. Le film révéla qu’il avait l’étoffe d’un grand cinéaste, et est considéré par beaucoup comme son chef-d'œuvre. Son audace fut de le tourner presque entièrement en muet, un commentaire dit par lui escamotant tout dialogue (à l’exception d’un bref duo avec Marguerite Moreno) ; il fut ainsi l’inventeur de la «voix off», du film à la première personne. Orson Welles allait subir son influence pour ‘’Citizen Kane’’ et ‘’La splendeur des Amberson’’. Sous-estimé par la critique française, ce savoureux manuel d’immoralité appliquée fit les délices des Américains, et eut une influence durable sur des réalisateurs aussi divers qu’Orson Welles (qui le considérait comme son maître), Alain Resnais et François Truffaut.

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Après avoir tourné aux studios de Joinville ‘’Le nouveau testament’’, et, jusqu'au 15, joué le soir ‘’La fin du monde’’, le 16 janvier 1936, Sacha Guitry partit pour Gstaadt avec Jacqueline Delubac, et ils allaient y rester jusqu'au 5 février.

Le 15 février, au cinéma Marivaux, à Paris, eut lieu la première projection en exclusivité du film ‘’Le nouveau testament’’.

Fin juin-début juillet, aux studios d'Épinay, il tourna ‘’Le roman d'un tricheur’’ et ‘’Mon père avait raison’’.

Le 18 septembre fut projeté en exclusivité, au cinéma Marignan, le film ‘’Le roman d'un tricheur’’.

Il fit jouer :

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‘’Le mot de Cambronne’’

(1936)
Comédie en un acte et en vers
Le général Pierre Cambronne est à la retraite, vivant avec son épouse, Mary Cambronne, qui est Anglaise et ne connaît pas certains mots français, notamment celui de son mari, alors que tout le monde met de la malice à y faire allusion. Elle désire l'apprendre enfin, le presse de questions afin d'en connaître la signification. Mais le général se refuse à toute explication, et persiste à ne pas prononcer son fameux mot. Finalement, Adèle, une jolie servante, édifie Mme Cambronne en le proférant dans un instant de maladresse.
Commentaire
Il est exact que le général Cambronne avait, le 10 mai 1820, épousé une Anglaise, Marie Osburn, et que l’Angleterre passait en France pour le royaume de la pruderie pudibonde. L'idée qu’exploita la pièce était d’Edmond Rostand, qui en avait parlé à Sacha Guitry quelques années avant sa mort. Il écrivit donc la pièce en hommage au défunt, et, pour cette raison, s'imposa même d'en faire un texte en vers.

Si, sur ce thème, a priori scatologique et scabreux, Sacha Guitry réussit une savoureuse fête de l'esprit, si sa comédie est un régal, un délice, tout n'y est pas que fantaisie en costumes d'époque : selon son habitude, avec la clairvoyance du génie, il dit tout, en quelques répliques, sur le bonheur, les plaisirs de la vie, l'amour, l'enseignement et la politique, y lance plus d'un trait acéré sur la méchanceté ou la muflerie. En trois minutes, il brosse un tableau de la France et des Français, raccourci saisissant, qui demanderait des volumes aux historiens de métier. Admirablement typés, ses personnages prennent une consistance psychologique étonnante, chacun existe, de Mary Cambronne, femme au foyer pas tout à fait aussi gentille qu'elle voudrait le paraître, pas très fine, tatillonne et perturbée par le qu'en-dira-t-on, jusqu'à son beau militaire d'époux, qui a la nostalgie de l'exercice et du célibat, en passant par la préfète, incarnation même de la rosserie et du commérage, sans oublier la servante, qui ne dit pourtant qu'un mot (le bon !) mais sur laquelle le ménage Cambronne nous renseigne suffisamment.

Le 28 septembre, la pièce fut représentée en avant-première au Théâtre du Cercle Interallié, Sacha Guitry jouant évidemment le rôle du général, Marguerite Moreno, celui de sa femme. La première eut lieu le 2 octobre au Théâtre de la Madeleine.

Dès le 19 novembre, il tourna un film de 34 minutes, avec les quatre acteurs qui avaient créé la pièce sur scène. Les accessoires venaient du théâtre, et y retournèrent le soir même. La première eut lieu le 26 mars au cinéma Normandie.

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En 1936, Sacha Guitry donna encore :

- ‘’Le saut périlleux’’, drame en un acte qui fut joué à bord du navire ‘’Le Normandie’’, en rade de New York,

- ‘’Geneviève’’, comédie en cinq actes créée au Théâtre de la Madeleine le 2 octobre.

Le 10 novembre 1936, il commença le tournage de ‘’Faisons un rêve’’ aux studios de Billancourt.

Le 19 novembre, toujours aux studios de Billancourt, il tourna ‘’Le mot de Cambronne’’.

Le 27 novembre, au Colisée, fut projeté en exclusivité ‘’Mon père avait raison’’.

Le 31 décembre, au cinéma Le Marignan, fut projeté en exclusivité ‘’Faisons un rêve’’.

Le 1er janvier 1937, il accueillit l'année à la radio, par une tirade en vers qui parut le même jour dans ‘’Paris-Soir’’.

Le 15 février, il commença le tournage du film ‘’Les perles de la couronne’’ aux studios de Billancourt. Il allait être achevé le 29 avril.

Le 26 mars eut lieu la première du film ‘’Le mot de Cambronne’’ au cinéma Normandie.

Le 9 juin, au Théâtre des Champs-Élysées, eut lieu le premier de dix galas publicitaires donnés au profit de la Caisse de secours des anciens de l’école des Hautes Études Commerciales. Sacha Guitry y présenta ‘’Crions-le sur les toits’’, revue «publicitaire» en deux actes et seize tableaux qui avait été composée en collaboration avec Tristan Bernard, Adolphe Borchard, René Dorin et Albert Willemetz. Il y fit triompher son goût pour les trouvailles publicitaires. Elle eut ensuite dix représentations au Théâtre de la Madeleine.

Cette année-là, Sacha Guitry s’installa dans le village de Fontenay-le-Fleury, près de Versailles.

Le 5 septembre, pour l’inauguration du poste Radio 37, il parla du ‘’Bar des vedettes’’ avec Maurice Chevalier.

Il fit jouer :

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‘’Quadrille’’

(1937)
Comédie en six actes
Venu au Ritz pour interviewer Carl Erickson, un jeune premier hollywoodien qui est la sensation du moment, Philippe de Morannes, rédacteur en chef de "Paris-Soir", rencontre sa consœur, la jeune et belle Claudine André qui lui est fort sympathique. Tout en flirtant, il lui révèle son intention d’épouser la comédienne Paulette Nanteuil, qui est sa maîtresse depuis six ans.

Alors que Carl, de passage à Paris, est sollicité de toutes parts, assailli d’admiratrices, il remarque, en traversant le hall, une belle inconnue qui semble réfractaire à cette frénésie. Sous le charme de la jeune femme, intrigué par son indifférence, l’Américain lui demande un autographe, qu’elle signe du nom de son amie, Claudine André. Il donne ensuite une interview à Philippe, qui, pour le remercier, lui offre une place au Théâtre du Gymnase  pour le soir même.

Or joue dans la pièce la belle indifférente, qui est en fait Paulette Nanteuil. Il va la voir dans sa loge, et, séduite, elle accepte de dîner puis de passer la nuit avec lui.

Ulcéré, Philippe, pour se venger, séduit Claudine, qui n’est pas insensible à son charme, comme à celui de Carl. Paulette tente alors de se suicider. Devant un copieux petit déjeuner, Philippe et Claudine se remettent de leurs émotions, et envisagent diverses solutions au problème posé. Claudine conseille le mariage. Il ne commettrait cette folie qu’à une seule condition : que Claudine lui appartienne le jour du mariage ! Elle le prend au mot.

Quelques semaines après, Philippe et Paulette s’habillent pour se rendre à la mairie. Philippe s’écrie : «Je me suis fait à tout ! Jamais on n’aura vu un homme renoncer à ce point à tous ses principes, à toutes ses idées !... On est dans la danse, dansons ! Et quel quadrille !»

Mais ce jour même, Paulette s’enfuit avec Carl ! Philippe, ravi, épousera plutôt Claudine : «Il est écrit que je ne pourrai jamais rester vingt-quatre heures sans avoir une femme à moi. C’est terrible ! […] Je ne pourrai donc jamais avoir les femmes des autres !»
Commentaire
‘’Quadrille’’ est une de ces comédies d'intrigue où Sacha Guitry créa un chassé-croisé amoureux fertile en rebondissements. En dépit de son amertume, la pièce est amusante, car s’y déroulent d’étincelants dialogues qui abondent en reparties extravagantes ; on a droit à une fête perpétuelle du verbe, à un ballet où s'enlacent, dans des attitudes toujours nouvelles, l'esprit et la satire, l'observation et la fantaisie.

L’auteur donna quelques détails extrêmement précieux sur la genèse de cette réalisation, nous renseignant du même coup sur sa manière de travailler : «J’ai imaginé la situation dans laquelle se trouvent les deux personnages principaux de ma pièce au troisième acte, et, tout de suite, j’ai commencé cette scène. Je ne connaissais alors que l’état civil de cet homme et de cette femme. À la première réplique, son caractère à lui m’était révélé. À la vingtième réplique, leurs sentiments réciproques m’étaient connus. Vers le milieu de la scène, j’avais deviné, si j’ose dire, ce qui avait pu se passer avant, et au second tiers de la scène, je savais comment se terminerait la pièce. En somme, ‘’Quadrille’’ est une scène à deux personnages, précédée de deux actes et prolongée de trois

La construction est étrange. Sacha Guitry lui-même indiqua : «“Quadrilleest une scène à deux personnages, précédée de deux actes et prolongée de trois. Elle se noue pendant les deux premiers actes, les noeuds sont serrés pendant vingt-cinq minutes, et elle se dénoue non sans difficulté pendant les trois derniers.» En effet, on a d’abord une exposition très lente, faite d’un badinage aimable et spirituel, qui cependant conserve toujours le ton de la vérité, mais dont on ne discerne que tardivement les perspectives qu’il nous offre. La scène de séduction où, pour la première fois, apparaît le personnage délicieusement drôle de Paulette, est conduite avec une maestria irrésistible, et lance enfin ce quadrille sur un train d’enfer. Puis vient la très savoureuse explication entre Paulette, encore en peignoir de bain, et son malheureux compagnon, qu’elle vient de faire bien proprement cocu. Ce duel, qui est d’une belle force comique, aurait parfaitement pu se transformer en sombre drame. D’un côtéŽse présente, en effet, la jeune femme coupable, qui plaide l’innocence contre toute logique avec une ingénuité mêlée de rouerie, d’autant plus acharnée qu’elle craint de perdre la proie (une liaison solide et durable) pour l’ombre, pour un coup de folie engendré par le désir, aussi impérieux que fugace. De l’autre, voici l’homme bafoué, pour la seconde fois de son existence, au moment où, totalement confiant en sa compagne, il envisageait de l’épouser. Ayant passé les dernières heures à pleurer, puis à réfléchir, il croit s’être repris, mais prononce quelques phrases cinglantes qui en disent long sur sa peine. Cet affrontement véritablement superbe, prétexte aussi à un magnifique «numéro» de comédiens, est le meilleur moment de l’oeuvre, dont il accélère encore le rythme. Malheureusement, par la suite, l’orchestre s’emballe, et les personnages, emportés dans un tourbillon vaudevillesque, perdent une partie de leur réalité, de leur crédibilité humaine et sociale, pour devenir des pantins qui, selon la volonté de l’auteur, poursuivent un quadrille de rêve ou de cauchemar mi-sinistre, mi-plaisant.

Ici, l’étude des caractères importa évidemment davantage à Sacha Guitry que les ficelles de l’intrigue.

Il fit un choix très symptomatique de la profession de ses personnages. Ils sont divisés en deux clans, les acteurs et les écrivains : les uns aiment le texte, les autres, la façon de le dire ; les uns lisent tout, les autres ne reçoivent même pas leur courrier ; les uns disent, les autres racontent ce que les premiers disent. Ce choix est nullement innocent de la part de ce jongleur de mots.

Il y eut ces formules :

- «Les meilleures leçons sont celles que l'on prend sans que les personnes à qui on les prend en soient informées

- «Au début d'une aventure, le cocu y est toujours pour quelque chose

- «Il ne faut jamais aller au-devant des choses qu'on redoute

- «Quand une femme est seule, elle se voit seule au monde !»

- «Tout nous trahit lorsque nous trahissons

Sacha Guitry a fort bien montré avec quelle facilité des êtres en apparence intelligents, équilibrés, maîtres d’eux-mêmes et des autres (un grand journaliste, une vedette de la scène), peuvent se trouver emportés dans cette farce tragi-comique de la vie, et perdre toute volonté. Les voici soudain flottants, hésitants, à la merci d’un mot ou d’un geste, ne sachant pas s’ils doivent opter pour la vengeance ou le pardon, le repentir, la révolte, la muflerie, la tendresse, la rupture ou le mariage.

D’une manière très pirandellienne, le dramaturge s’amusa à mêler, comme presque toujours, vérités et mensonges : Paulette Nanteuil ayant la réputation d’être une comédienne hors pair, c’est-à-dire dont l’apparente sincérité est prodigieuse, on ne sait plus très bien à quel moment elle joue et à quel moment elle redevient elle-même. Le sait-elle seulement? C’est un nouvel exemple de ce perpétuel jeu de masques caractéristique de la vie en société. On pensera donc aussi, en voyant ‘’Quadrille’’, à ces ‘’Acteurs de bonne foi’’, extraordinaire comédie de Marivaux, très peu connue jusqu’aux dernières

années du vingtième siècle, et que Sacha Guitry lui-même ne connaissait vraisemblablement pas.

On constate qu’il exprima dans cette pièce l’amertume d’un cœur blessé (et plusieurs fois blessé) qui se dissimula mal sous le froid cynisme et la logique ironique de Philippe. Sans insister outre mesure, il nous conduit ainsi à nous demander jusqu’à quel point il lui a fallu souffrir pour pouvoir prendre son petit déjeuner en plaisantant avec sa future maîtresse, quand celle qu’on a aimée et admirée pendant six ans vient d’essayer de se tuer !...S’il s’agissait de nous faire rire du spectacle d’un homme qui aime et qui est trahi, la gageure ainsi tentée s’avère parfaitement réussie.

‘’Quadrille’’ ne serait-il pas précisément l’équivalent, dans toute la production de Sacha Guitry, du ‘’Misanthrope’’, dans celle de Molière, ce ‘’Misanthrope’’ que les critiques d’ailleurs s’obstinèrent à lui réclamer?
Cette oeuvre, pensée en juillet, fut rédigée en août, créée le 21 septembre 1937, au Théâtre municipal d’Orléans, puis jouée le 24 septembre, au Théâtre de la Madeleine, par Sacha Guitry (Philippe de Morannes), Gaby Morlay (Paulette Nanteuil), Jacqueline Delubac (Claudine André), Georges Grey (Carl Herikson).
Le 30 novembre, Sacha Guitry commença le tournage d’un film tiré de sa pièce, avec les mêmes interprètes qu’à la scène. Il tourna d’abord, à l’aéroport du Bourget, l’arrivée triomphale de la star, Carl Erickson. Puis on se déplaça jusqu’aux studios Pathé de Joinville.

Ce film éblouissant semble améliorer encore une pièce si fertile en rebondissements qu’elle étouffait à la scène, en son décor unique.

Les personnages de Philippe et Claudine, notamment, saisis dans leur vie quotidienne et dans leur propre intérieur, gagnent en vérité. Sacha Guitry, qui possédait au plus haut degré l’art de faire passer un soupçon de souffrance dans la gaieté la plus exubérante, comme acteur aussi bien que comme auteur, est au-dessus de tout superlatif.

Gaby Morlay, irrésistible, sensationnelle, est une telle technicienne que tous ses petits trucs semblent témoigner de la plus fraîche spontanéité.

Pauline Carton est, comme toujours, parfaite.

Jacqueline Delubac, qui n’avait pas tout à fait leur personnalité, est vraiment séduisante, et elle a gagné beaucoup d’autorité. S’amusant une fois de plus à mêler leur vie privée à leur jeu, Sacha Guitry souligna avec malice cette transformation, lorsque Philippe dit à Claudine : «Quel chemin vous avez fait… depuis deux ans - c’est merveilleux ! […] Et comme vous vous êtes faite aussi, physiquement… Regardez-vouset rappelez-vous comment vous étiez il y a trois ans !» - «Hideuse à voir?» - «Hideuse est excessif, mais vous êtes méconnaissable. Vos yeux, même, ont changé. […] Et vous êtes devenue tellement parisienne…»

Seul, Georges Grey, presque caricatural, rompt le charme de ce qui aurait dû être un quatuor unique au monde. Au crédit de son incarnation quelque peu forcée, il convient cependant de relever qu’elle correspond sans nul doute à la volonté de Sacha Guitry, désireux à la fois d’ironiser sur la personnalité du séducteur qui le supplante, et sur la qualité des stars américaines en général. Le jeune acteur n’avoue-t-il pas très ingénument : «Franchement, je n’ai pas grand talent. Quand je tourne, on me dit toujours : ‘’Ne faites rien - dites vos mots’’. Et quand on prend un gros plan de moi, on me dit : ‘’Attention, pensez !’’ Je demande à quoi il faut que je pense, on me répond : ‘’À rien !’’ Alors je ne pense à rien de toutes mes forces - et ça fait une image qu’on peut placer dans toutes les circonstances !» C’est un rappel évident et moqueur de la fameuse expérience selon laquelle le même visage totalement inexpressif de la vedette russe du muet Ivan Mosjoukine pouvait évoquer tous les sentiments l’un après l’autre !

Le 3 décembre, le film fut projeté au cinéma Le Marignan.

Lors de la présentation du film à Monte-Carlo, Sacha Guitry réserva une surprise aux spectateurs : soudain la projection s’arrêta ; un rideau s’ouvrit et, au dessous de l’écran, Sacha Guitry, Jacqueline Delubac et Gaby Morlay jouèrent en chair et en os la suite de la scène…

Pièce et film furent simultanément à l’affiche.
En 2011, la pièce, mise en scène par Bernard Murat, avec François Berléand (Philippe de Morannes), Pascale Arbillot (Paulette Nanteuil), Florence Pernel (Claudine André), François Vincentelli (Carl Herickson), fut donnée au Théâtre Édouard-VII.

En 1997, un autre film fut tourné par Valérie Lemercier qui jouait le rôle de Paulette, tandis qu’André Dussollier avait celui de Philippe, et Sandrine Kiberlain celui de Claudine.

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