Première partie I un message mystérieux








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Gustave Le Rouge

Le prisonnier de la planète Mars



BeQ

Gustave Le Rouge

Le prisonnier de la planète Mars

roman

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Classiques du 20e siècle

Volume 127 : version 1.01

Du même auteur, à la Bibliothèque :

L’esclave amoureuse

Le sous-marin « Jules Verne »

La reine des éléphants

Nouvelles

Le prisonnier de la planète Mars

Première partie



I



Un message mystérieux


– Personne n’est encore venu me demander, mistress Hobson ?

– Personne.

– Il n’est venu aucune lettre pour moi ?

– Aucune.

Mistress Hobson, propriétaire de la taverne à l’enseigne des Armes de l’Écosse, n’était pas bavarde de son naturel. Malgré le désir qu’avait son interlocuteur d’entrer en conversation, elle lui fit comprendre d’un petit mouvement sec et décidé qu’elle n’avait nullement envie de perdre son temps en paroles inutiles.

Installée derrière son comptoir, encadrée de pintes d’étain, d’énormes tranches de rosbif saignant, de petits barils de conserves et de flacons de pickles, elle était gravement occupée, en attendant l’heure du thé, à compter sa recette du matin et à disposer en tas égaux les pièces d’un shilling et de six pence qui remplissaient son tiroir-caisse.

À l’autre extrémité de la salle, à ce moment tout à fait vide, un jeune homme de mine et de tournure élégante était assis près d’un grand feu de charbon qui faisait monter de ses vêtements tout trempés une épaisse vapeur.

De temps à autre, il se levait, allait à la fenêtre et, à travers les carreaux ruisselants de pluie, contemplait le panorama des quais de la Tamise, où des centaines de paquebots noirs, alignés sous le ciel couleur de fumée, dessinaient des profils tristes dans le brouillard jaunâtre.

Quand le jeune homme avait bien contemplé les monceaux de charbon alignés à perte de vue, qui allaient s’engouffrer dans les docks, les allées et venues de locomotives poussives, attelées à d’interminables trains chargés de barriques et de pierres de taille, il allait se rasseoir mélancoliquement et fermait à demi les yeux, engourdi par la chaleur humide de la pièce, le cerveau endolori par les rugissements incessants des steamers.

C’était un jeune homme d’une trentaine d’années, aux cheveux et à la barbe blonds et frisés, au profil fin, aux yeux bleus et clairs on devinait à le voir une de ces natures nerveuses, qui ont horreur de l’oisiveté et qui courent brusquement à la réalisation des choses, même avant de les avoir complètement étudiées et mûries.

La brume se faisait plus épaisse, et le paysage plus indécis. Les locomotives et les paquebots étaient devenus tout à fait vagues, et les lampes électriques commençaient à jeter leurs taches blanchâtres dans ce décor de papier brouillard, lorsque le grelot de la porte d’entrée tinta.

Un nouveau venu pénétra brusquement dans la taverne. Malgré son macfarlane doublé de drap de Suède et ses guêtres hautes, il était couvert de boue et trempé jusqu’aux os. Ses bottes rendaient un bruit d’éponge et de larges flaques naissaient sous ses pas.

– C’est vous, mon cher Pitcher ?

– Votre santé est bonne, master Darvel ?

Mr. Pitcher, sans se laisser intimider par l’air grognon de mistress Hobson, se débarrassa de son capuchon et laissa voir une face rubiconde et vermeille, souriante et débonnaire, à laquelle de longues moustaches rousses, à la Kitchener, n’arrivaient pas à donner un air belliqueux.

Avec ses grasses mains rouges cerclées de bagues, sa bedaine arrondie comme un fût de bière de Mars et parée de griffes de tigre montées en breloque, Mr. Pitcher apparaissait comme un des plus paisibles habitants du Royaume-Uni.

Il s’assit tout essoufflé, s’épongea le front et se commanda un verre de porto épicé, de l’air grave d’un homme qui songe d’abord aux choses sérieuses et qui prend ses précautions contre la bronchite.

– Toujours le même, mon vieux Ralph, dit Robert Darvel en souriant.

– Ma foi oui, M. Robert.

– Et les oiseaux, cela marche toujours ?

– Tout doucement, M. Robert. Quand je vous ai rencontré hier à Drury-Lane, je venais de conclure une affaire avec un officier retour du Soudan, pour un lot de marabouts et de flamants. Eh bien, ma parole d’honneur, c’est honteux !

Le gros homme s’était levé, pris d’une indignation subite.

– Vous me croirez si vous voulez, M. Robert, s’écria-t-il ; dans dix ans d’ici, le commerce des oiseaux sera devenu impossible. Notez que je ne parle pas pour les plumes d’autruche, il y en a toujours, à cause des autrucheries du Cap, où on les élève comme des canards ; mais les beaux oiseaux des forêts vierges, les lophophores, les aigrettes, les ménures, les oiseaux de paradis, tout cela n’existera plus que comme une légende, avant qu’il soit peu.

– Eh ! pourquoi donc, mon vieux Pitcher ? dit Robert, souriant un peu de cette indignation.

– Pourquoi, fit l’autre en se levant avec une fureur croissante, parce qu’on les détruit, parce qu’on les massacre. On va jusqu’à tendre des fils électriques au bord des sources où ils s’abreuvent ; yes, sir, j’ai vu de mes yeux trois mille hirondelles foudroyées le même jour, grâce à ce procédé barbare, et tout cela pour quoi faire ? Pour garnir des chapeaux !

– On pourrait en faire un plus mauvais usage.

Ralph Pitcher n’écoutait pas son interlocuteur ; la face empourprée de colère, il continuait à pérorer en donnant de temps en temps de grands coups de poing sur la table, comme pour ponctuer ce qu’il disait.

– Oui, grondait-il avec une nuance d’émotion dans la voix, on extermine sans pitié les volatiles, grands et petits. Partout où le chemin de fer et la lumière électrique pénètrent, c’est un massacre. Et les oiseaux migrateurs, les cygnes, les canards sauvages, les albatros mêmes, ne sont pas épargnés. Savez-vous qu’à certaines saisons, les gardiens de phare trouvent au pied de leur tour de granit des centaines d’oiseaux qui, fascinés par la lueur de ces foyers puissants, visibles jusqu’à cinquante milles au large, sont venus se briser le crâne contre l’épais cristal des lanternes.

– Mais enfin, interrompit Robert Darvel, – lorsque Pitcher essoufflé s’arrêta pour reprendre haleine et en même temps lamper une rasade –, je ne comprends pas beaucoup cette indignation ; naturaliste et chasseur, vous êtes par métier l’ennemi naturel de tout gibier de poil ou de plume.

– Permettez...

– Et, quand je vous ai connu dans les steppes du Turkestan et dans les jungles du Bengale, vous leur faisiez une guerre sans merci ; je ne me rappelle d’ailleurs jamais qu’avec un vif sentiment de plaisir les matins d’affût dans les grands roseaux, encore tout humides de la fraîcheur de la nuit, et nos folles cavalcades à travers les bois où nous étions parfois obligés de camper, et d’où nous revenions pliant sous le fardeau des pièces abattues.

Pitcher était tout à coup devenu mélancolique.

– Oui, fit-il ; mais, dans nos expéditions, nous n’employions pas de ces machines maudites, qui détruisent systématiquement toute une race d’animaux. C’était loyalement, la carabine au poing, que nous chassions les beaux oiseaux de la forêt, respectant les couvées, et faisant une guerre acharnée aux serpents et aux bêtes de proie.

– Il y a du vrai !

– Alors, il paraît que vous êtes arrivé tout à fait au succès. J’ai vu votre portrait dans le Daily Telegraph et la photographie de votre installation en Sibérie... Vous êtes riche ?

– Mon pauvre ami, quelle erreur est la vôtre ! Je suis ruiné à plates coutures.

– Mais, vos inventions ?

– Vendues pour un morceau de pain à des trusts américains.

– Et votre mariage avec la fille du banquier Téramond ?

– Rompu, le mariage.

Le naturaliste écarquilla les yeux avec stupeur.

– Comment tout cela est-il arrivé ? demanda-t-il, en allumant flegmatiquement un cigare et en s’accotant pour mieux écouter.

– Oh ! très simplement. Je vais vous raconter cela. Avec mes inventions, mon moteur à poids léger pour les aérostats, ma chaudière à alcool pour les paquebots à grande vitesse, j’avais gagné de l’argent. C’est alors que je fis la connaissance du banquier Téramond et que je fus présenté à sa fille, la charmante Alberte. Elle eut la bonté d’accueillir favorablement mes hommages. Son père, qui voyait une fortune à gagner en utilisant mes brevets, ne se montra pas tout d’abord hostile à ce projet d’union. Tout allait bien, quand un jour je rencontrai à White-Chapel un réfugié polonais que j’avais connu autrefois à Paris. M. Bolenski était un astronome de premier ordre, il avait la ferme conviction que toutes les planètes sont habitées par des êtres semblables à nous et il étayait cette opinion d’une foule de preuves. Ses études avaient été constamment dirigées vers les moyens d’entrer en communication avec les habitants des astres les plus rapprochés de nous. Il eut l’art de me communiquer son enthousiasme et, après huit jours de discussions et d’entretiens, une association fut conclue entre nous. Il fut convenu (d’ailleurs vous avez dû l’apprendre par les journaux) que, négligeant la Lune que la majorité des astronomes s’accorde à reconnaître comme une planète morte, nous nous attaquerions à la planète Mars, l’astre rouge que les astrologues du Moyen Âge disaient annoncer les guerres et les désastres. Suivant une donnée indiquée par plusieurs savants, mais qui n’avait jamais encore été mise en pratique, nous résolûmes d’établir dans un lieu parfaitement plat une figure géométrique d’un genre élémentaire, assez vaste pour être nettement visible des astronomes martiens.

– Pourquoi une figure de géométrie ?

– Les lois de cette science sont certainement les mêmes dans tout l’univers. Les chiffres et les caractères de l’alphabet sont de convention. Le triangle et le cercle et les lois qui régissent ces figures sont, au contraire, connus des savants de Mars, quelque faible que soit leur développement scientifique.

– Je ne vois pas encore par quel moyen, même si les Martiens savent la géométrie, vous auriez pu entrer en communication avec eux.

Robert haussa les épaules en souriant.

– Mais c’est l’enfance de l’art. Admettez que l’on ait répondu à mes signaux par des signaux semblables, aussitôt j’en faisais d’autres ; j’écrivais à côté de chaque figure son nom, les Martiens faisaient de même ; il y avait là le rudiment d’un alphabet qu’il était facile de compléter à l’aide de dessins très simples, toujours accompagnés de leur nom. Après quelques mois de travail, il eût été certainement facile de correspondre couramment. Vous voyez d’ici quels merveilleux résultats. Nous étions initiés en peu de temps à l’histoire, aux découvertes et même à la littérature de ces frères inconnus qui nous tendent peut-être les bras eux-mêmes à travers les abîmes du firmament. Puis, on ne s’en serait pas tenu là : j’ai déjà le plan d’un appareil de photographie géant ; nous eussions avant peu possédé les portraits des rois et des reines, des grands hommes et même des plus jolies personnes de la planète-sœur.

– Qui sait ? murmurait Pitcher tout rêveur. Vous m’auriez peut-être obtenu des commandes ?

– Pourquoi pas ? s’écria Robert avec feu. Rien n’est impossible, dans cet ordre d’idées... Mais voyez quel énorme avantage je procurais à l’humanité tout entière ; nous profitions à peu de frais, je puis le dire, des travaux intellectuels accumulés par des milliers de générations. La solution de la question sociale, la longévité indéfinie, les Martiens connaissent peut-être tout cela. Le succès de mon expérience eût été pour tous un incalculable bienfait.

– Pardon ! fit Pitcher, qui admirait, sans le partager, l’enthousiasme de son ami. Mais, si les Martiens en sont encore à la période semi-barbare, si ce sont des êtres féroces...

– Belle objection. Dans ce cas, c’est nous qui les aurions civilisés en les faisant profiter de nos connaissances.

– Voilà de nobles intentions... Mais enfin, comment tout cela s’est-il terminé ?

– De la façon la plus malheureuse. Je suis parti avec mon associé pour la Sibérie. D’abord tout marcha très bien, mon associé M. Bolenski, qui avait été banni de Pologne autrefois, obtint sa grâce. Le gouvernement russe accorda les autorisations nécessaires. Arrivés par le chemin de fer transsibérien jusqu’à Stretensk, nous nous pourvûmes dans cette ville de travailleurs et de matériel, puis nous remontâmes vers le nord jusqu’à une steppe parfaitement unie où furent installées sur plusieurs lieues de long nos figures géométriques. Les lignes étaient simplement tracées sur une largeur de trente mètres avec des pierres crayeuses dont le ton blanc tranchait vigoureusement sur le sol noirâtre de la steppe. La nuit, de puissantes lampes électriques répétaient nos signaux.

– Cela dut vous coûter cher, interrompit Pitcher.

Quand furent terminés le cercle, le triangle, et la figure géométrique qui accompagne la démonstration du théorème du carré de l’hypoténuse, que nous avions choisie comme caractéristique et très visible, mon capital était fortement entamé, mais j’étais plein d’espoir. Notre campement, à l’ombre d’un petit bois, d’où nous pouvions surveiller nos tracés, formait un petit village assez pittoresque avec ses cahutes de terre et de feuillage, et ses cuisines en plein vent. J’allais chasser l’ours gris et le renard, pêcher l’esturgeon et le saumon, en compagnie des Ostiaks vêtus de blouses de fils d’ortie et de gilets en peau de poisson, braves gens, un peu malpropres, mais prêts à me suivre au bout du monde, pour un paquet de tabac ou une fiole de rhum. Je m’accoutumais à cette vie pastorale : la Sibérie pendant l’été, avec ses vertes et giboyeuses forêts, est un séjour charmant. D’ailleurs, les habitants de Mars ne donnaient pas signe de vie.

« Mais nous avions fait la connaissance d’un grand propriétaire russe, riche à plusieurs millions de roubles, qui avait chaudement embrassé nos idées et devait nous commanditer. À l’entendre, nos tracés étaient beaucoup trop restreints, il prétendait les faire réédifier sur un plan plus vaste et obtenir de l’empereur quelques sotnias1 de cosaques pour les garder. Brusquement, tout se gâta. M. Bolenski, dont l’acte d’amnistie n’avait pas été enregistré, fut tout à coup arrêté et envoyé au bagne de l’île de Sakhaline. Je fus moi-même emprisonné pendant quelque temps et j’eus beaucoup de peine à prouver mon innocence. Quand je revins au campement, je le trouvai entièrement détruit par une bande de pillards Khoungouses1. Les misérables avaient tout emporté : armes, instruments, vivres et munitions, tout jusqu’au beau télescope qui devait nous servir à reconnaître les signaux des Martiens.

« Mes tracés géométriques étaient déjà transformés en routes commodes et solides à l’usage des marchands de thé et de poissons salés. Quant aux travailleurs sibériens et aux chasseurs asiatiques de mon escorte inutile de dire qu’ils étaient partis dans toutes les directions, après avoir sans doute reçu leur part du butin... J’allai trouver le grand propriétaire russe qui devait nous commanditer, il me mit froidement à la porte en m’assurant qu’il était trop dévoué à Sa Majesté l’empereur « le Petit Père » Nicolas, pour entretenir quelque relation avec un nihiliste de ma trempe.

– Voilà ce qui s’appelle n’avoir pas de chance, dit Pitcher, qui avait allumé un second cigare et commandé un grog ; mais comment vous êtes-vous tiré de là ?

– Je ne m’en suis pas tiré. Il me restait encore un peu d’argent, heureusement : je me suis empressé de prendre le train et me voici. J’ai de quoi vivre à Londres pendant un mois. D’ici là, il faut que je fasse quelque découverte, autrement je ne sais ce qu’il adviendra.

– À votre place, j’irais voir ce M. Téramond : je suis persuadé qu’il vous ferait volontiers une avance de fonds.

– Que vous êtes naïf, mon pauvre ami ! Ma première visite en débarquant à Londres a été pour le banquier que je considérais déjà comme mon futur beau-père. Il était au courant d’une partie de mes déboires aussi son accueil fut-il assez froid. À dire vrai, il fut tout juste poli.

– Cher monsieur, me dit-il avec une ironie un peu lourde d’homme pratique arrivé comme on dit « à la force du poignet » et qui connaît le prix de l’argent, mes faibles capitaux ne me permettent pas de me lancer dans des entreprises aussi grandioses que les vôtres. Certes, je vous admire, vous êtes brillamment doué, vous serez la gloire de votre pays ; mais pour communiquer avec les habitants des autres planètes, il ne vous faut pas moins d’un milliard ou deux. Embarquez-vous pour Chicago ; c’est le conseil que je vous donne.

« Je ne daignai pas répondre à ce malappris, je lui brûlais la politesse et me retirai un peu triste, non pas à cause de l’affaire manquée, l’argent je m’en moque, Dieu merci !... Mais miss Alberte a de si tendres yeux bleus, un si mystérieux sourire, de si beaux cheveux à la fois sombres et brillants comme le cuivre neuf...

– Inutile de continuer votre description, allons au fait.

– Oh ! c’est à peu près tout. Seulement, en me retournant avant de franchir pour la dernière fois la grille dorée de l’hôtel, j’aperçus à une fenêtre du premier étage l’adorable profil de miss Alberte. Nous nous saluâmes tristement et je me retirai la mort dans l’âme. Mais j’ai compris, au regard qu’elle m’a jeté, que la pauvre enfant ne fait que subir la volonté d’un père tyrannique.

– Tout s’arrangera, dit Pitcher, je parie qu’avant un mois, vous aurez fait quelque trouvaille de génie que vous vendrez à prix d’or. Alors, le père de la belle vous rendra ses bonnes grâces.

La conversation en était là entre les deux amis, lorsque la sonnette de la porte d’entrée fit retentir se petite voix fêlée.

Un gamin sale et déguenillé, grelottant sous son vieux tricot de marin, entra et s’avança jusqu’au comptoir où trônait mistress Hobson, en jetant autour de lui un regard soupçonneux.

– Que viens-tu faire ici, vaurien ? demanda aigrement la dame.

– C’est une lettre que j’ai à remettre à ce gentleman, fit le petit drôle d’un air important, et ostensiblement, il désignait du doigt Robert Darvel.

En même temps, il tira de sa poche une missive toute froissée, où le pouce crasseux du porteur s’accusait en noir, comme un cachet supplémentaire ; puis il disparut, sans laisser le temps à personne de le questionner, en claquant la porte avec fracas.

Mistress Hobson, après avoir haussé les épaules d’un air scandalisé, se remit à compter sa monnaie.

– Drôle de message, fit Pitcher avec méfiance.

– Drôle de messager plutôt, dit Robert en riant de bon cœur ; je ne connais personne qui puisse m’écrire.

– Voilà qui est louche.

– Je vais être fixé à l’instant même.

Et Robert ouvrit la lettre et lut à haute voix :

« Monsieur,

« J’ai eu l’occasion d’être mis au courant de vos travaux et de vos voyages. J’ai une proposition intéressante à vous faire. Veuillez, je vous prie, venir me voir ce soir, vers dix heures, en l’appartement que j’occupe 15, rue d’Yarmouth : vous demanderez M. Ardavena.

« Recevez mes salutations et l’expression de mon dévouement et surtout ne manquez pas au rendez-vous que je vous assigne et qui est, pour vous comme pour moi, d’une haute importance. »

– C’est curieux, murmura Robert, je me creuse vainement la tête pour deviner quel peut être cet étrange et laconique correspondant. Regardez d’ailleurs quelle mystérieuse écriture. À côté de la lettre, l’enveloppe est presque un chef-d’œuvre de calligraphie et ce style bref et pénible...

– Oui, on dirait que ces lignes ont été tracées par un enfant sachant à peine former ses lettres et qui aurait cherché chaque mot dans un dictionnaire.

– Bah ! c’est probablement bien plus simple que vous ne l’imaginez. C’est tout bonnement quelque riche étranger, quelque industriel ou quelque excentrique, qui veut m’employer dans une de ses usines ou acheter mes futures découvertes.

– Oui, vous avez raison peut-être.

– Si cela est, vous avouerez que j’ai de la chance. Je me demandais déjà ce que j’allais devenir.

Mistress Hobson avait allumé les becs de gaz, car le brouillard était devenu tellement intense qu’il était absolument impossible de rien distinguer.

– Il n’est que quatre heures, dit Ralph Pitcher. Si vous voulez accepter mon invitation, nous dînerons ensemble en compagnie de ma mère.

– Entendu, dit Robert Darvel ; ce brouillard exhale un ennui funèbre. Je suis vraiment charmé, avant d’aller à mon mystérieux rendez-vous, de passer une bonne soirée à discuter de science et d’histoire naturelle, avec un ami que je n’ai pas vu depuis tant d’années.

II



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