Première partie Les cannibales blancs I








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Louis Boussenard

Les chasseurs de caoutchouc



BeQ

Louis Boussenard

Les Robinsons de la Guyanne

Les chasseurs de caoutchouc

roman

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 1108 : version 1.0


Du même auteur, à la Bibliothèque :
Le tour du monde d’un gamin de Paris

Aventures périlleuses de trois Français au Pays des Diamants

Le Défilé d’Enfer

Les Robinsons de la Guyanne

Les chasseurs de caoutchouc

Première partie



Les cannibales blancs



I


Pêche nocturne. – Au sabord d’un ponton. – Le dortoir des forçats.– Un drame dans la batterie de la Truite, pendant la nuit du 14 juillet. – « Monsieur » Louche – Assassinat. – Évasion. En pirogue. – Un complice. – Ce que le noir avait mis au bout de la ligne. – Quatuor de gredins. – Le plan de Monsieur Louche. – À propos du terrain contesté par la France et le Brésil. – Itinéraire. – Sur la Crique-Fouillée. – Alerte !

– Est-ce que ça mord ?

– Je sens quelques « touches ».

– C’est pas dommage !

– Hale voir un peu sur la ligne.

– En douceur !.. L’Hercule, en douceur, mon gros.

– C’est que je commence à me faire vieux, moi, ici, et je me sens tout... chose, en voyant que ça y est.

– Silence donc, balourd !

« Tu crois parler bas, et tu beugles comme un singe rouge.

– Avec ça que les surveillants peuvent nous entendre !

« C’est aujourd’hui la Fête Nationale ; ils ont « bidonné » toute la journée, et doivent « roupiller » comme des moutons-paresseux.

– Suffit !

« Amarre ta langue et tiens-toi prêt.

– Si seulement on pouvait éteindre ce damné falot !

– Pas de bêtises !

« J’ai « pigé », dans le temps, deux ans de double chaîne, un jour comme aujourd’hui, en essayant de m’évader.

« J’ai soufflé le lampion... l’odeur de la mèche a réveillé les autres ; ils se sont mis à hurler dans la crainte qu’on ne les punisse au hasard ; les surveillants sont arrivés, et ont pincé Monsieur Louche !

« La mèche m’avait vendu.

Le susurrement léger produit par le frottement de la ligne sur une surface lisse et rappelant le bruit du crotale à travers les herbes, interrompt ce colloque à voix basse.

L’homme, désigné sous le nom de L’Hercule, continue à haler sur la fine tresse de chanvre et l’enroule méthodiquement au fur et à mesure qu’elle obéit à la traction. Les trois hommes qui assistent à cette manœuvre, redevenus silencieux, semblent, malgré leur sang-froid affecté, en proie à une inquiétude voisine de l’angoisse.

Uniformément vêtus de blouses et de pantalons de toile bise, pieds nus, coiffés d’un chapeau de paille grossière, et portant au cou une paire de souliers de troupe, dits « godillots », attachés par une ficelle, ils se tiennent debout, près d’une petite fenêtre carrée, percée dans une paroi sombre comme la muraille d’un cachot.

Leurs faces rasées, aux traits flétris, à l’expression ignoble, à l’épiderme livide, qui portent, en dépit d’une préoccupation poignante, cette marque indélébile imposée par le vice et le crime, deviennent plus repoussantes encore, sous les rayons blafards du falot accroché au plafond de leur lugubre demeure.

Mais, une oscillation assez forte agite l’édifice tout entier, et une série de craquements retentissent dans la nuit.

Les quatre hommes s’arc-boutent, et l’un d’eux murmure :

– Enfin ! la marée montante !

Les oscillations et les craquements continuent, puis la lourde masse exécute lentement un mouvement de rotation.

– Le ponton évite au flot, reprend l’homme, il n’y a pas de temps à perdre.

Le cachot n’est autre chose que la batterie d’une ancienne frégate transformée en pénitencier flottant, la petite fenêtre est un sabord, le plafond bas, auquel se balance le falot, est le pont du vieux navire.

Le long de la muraille opposée à celle près de laquelle se tiennent les compagnons occupés à leur pêche nocturne, s’étend une interminable rangée de hamacs tendus côte à côte sur deux barres parallèles, de façon à ne former qu’une surface plane.

Le commencement et la fin plongent dans la l’ombre, et les lueurs vacillantes éclairent seulement ceux qui se trouvent dans le champ de la lumière.

Soustraits enfin, pour quelques heures, aux travaux écrasants que la société vengeresse impose à ses réprouvés, ils dorment là, les maudits, de ce sommeil lourd, cataleptique et peuplé de cauchemars, qui succède aux labeurs de la chiourme.

Exténués par la tâche quotidienne, alanguis par l’implacable soleil de l’équateur, minés par l’anémie, rongés par la fièvre, ils reposent avec des attitudes de bêtes fourbues, rêvant peut-être à leur vie brisée, à leurs jours qui se succèdent comme les anneaux d’une chaîne, ou aux moyens de fuir l’infâme promiscuité du bagne.

De temps en temps, un soupir douloureux échappe à un dormeur qui s’agite convulsivement sur sa couche. Ses membres courbaturés ne trouvent pas de bonne place, le sommeil lui-même est une souffrance.

Bientôt, le chœur de ronflements, un instant interrompu par cette plainte inconsciente, reprend de tous côtés, jusqu’au moment où un incident analogue produit une nouvelle pause.

Bien que les sabords soient ouverts, la lumière semble agoniser, dans l’atmosphère viciée par l’entassement de ces hommes dans ce réduit trop étroit. Une indescriptible senteur de fauve, participant à la fois de l’exhalaison musquée du caïman et de l’odeur phosphorée du bouc, emplit la batterie.

C’est horrible et écœurant.

Tel est, en quelques mots, le spectacle que présente, pendant la nuit du 14 juillet, la Truite, ce vieux ponton ancré au milieu de la rade de Cayenne.

Il est onze heures du soir. Là-bas, la ville en fête célèbre bruyamment le glorieux anniversaire. Des cris et des chants se répercutent jusque sur la rade, des fusées traversent les ténèbres comme des serpents de feu, des coups de fusil retentissent, et l’on entend le plan, plan, plan monotone et incessant des tambours des noirs, sans lesquels il n’y aurait pas de divertissement complet.

Les matelots des stationnaires fraternisent avec l’infanterie et l’artillerie de marine, les négociants, les mineurs, les artisans, les fonctionnaires, tous, grands et petits, cordialement mêlés aux hommes de l’armée de mer, participent à l’ivresse de la fête ; seule, la demeure des réprouvés conserve sa morne taciturnité.

Cependant L’Hercule, qui hale de plus en plus doucement, interrompt son mouvement en sentant de la résistance.

– Ça y est, dit-il.

« La « chose » est crochée.

On entend en ce moment un léger choc, produit extérieurement, au niveau de la flottaison par un corps dur.

– Laisse aller !... commande l’homme qui s’est, donné le nom de « Monsieur » Louche.

– Voyons, reprend L’Hercule, le moment est venu de s’expliquer.

« Tu as comploté l’affaire tout seul, toi, Monsieur Louche, et je voudrais bien comprendre comment nous allons sortir de ce vieux patachon d’eau salée.

– Chut !

Le choc, si faible qu’il soit, a éveillé un des dormeurs, un Arabe. Il se dresse brusquement sur son séant, voit les quatre hommes près du sabord, saute sur le pont, et s’avance vers eux.

– Toi t’ovader, dit-il brusquement à Monsieur Louche.

– Que qu’çà te fait, riposte celui-ci.

– Moi vouloir aller aussi.

– Y a plus de place avec nous, mon fils.

« J’t’empêche pas de faire partie d’un autre convoi, mais le nôtre est complet.

– Moi vouloir aller, ou bien moi crier, éveiller sourviliants...

– Ah ! canaille ! tu veux manger le morceau (dénoncer) !

« Attends !

Il va s’élancer sur l’Arabe qui élève la voix, mais L’Hercule le prévient.

De la seule main qu’il a de libre, il le saisit à la gorge et opère une pression tellement violente, que le malheureux, les yeux hors des orbites, la langue violacée, pousse un soupir et s’abat comme foudroyé.

– Pas un moment à perdre ! siffle de sa voix stridente Monsieur Louche.

« Tiens ! dit-il à L’Hercule en déroulant un grelin qu’il porte sous sa blouse, autour de son corps, amarre-moi ça au sabord.

« Donne-moi ta ligne.

« Bon !... File le grelin au dehors... Passe par le sabord et laisse-toi glisser.

« Le poisson que tu as halé tout à l’heure est une pirogue armée de ses pagayes...

« Là... dépêche-toi ! Les autres vont te suivre.. Je vous rejoindrai le dernier.

Trois minutes se sont à peine écoulées, que les trois hommes ont disparu par l’étroite ouverture juste suffisante au passage de leur corps.

Cependant l’Arabe, qu’on eût pu croire étranglé, revient lentement à lui.

– Sale animal ! gronde le forçat, je le croyais pourtant bien « nettoyé ».

« Il va crier, donner l’alarme, et nous allons être pincés !

« Et pas seulement un couteau de deux sous pour lui scier le « gavion » !

« Ah ! j’ai mon affaire.

Il dit, s’avance froidement vers son hamac, fouille dans le tas de haillons formant sa garde-robe, en tire un clou de cuivre, long d’un pied, arraché jadis du bordage du ponton et que, par un de ces actes de sauvage prévoyance habituelle aux habitants des bagnes, il a caché avec soin.

Il revient au malheureux en deux bonds rapides et silencieux comme ceux d’un félin, lui applique sur la tempe la pointe du clou, et l’enfonce de toule sa force !

Puis, pour être bien certain que la mort est complète, peut-être aussi par un raffinement de férocité, il saisit la tête à pleines mains, comme une boule, la retourne, appuie la tête du clou sur le pont et presse vigoureusement, jusqu’à ce que la pointe sorte de l’autre côté.

L’infortuné n’a pas poussé un soupir.

Alors, l’assassin relève brusquement la blouse de la victime, aperçoit une ceinture de cuir qui entoure ses flancs, s’en empare, constate qu’elle renferme de l’argent, – les Arabes ont toujours un pécule parfois assez élevé – et murmure en aparté :

– Je fais d’une pierre deux coups.

« Je supprime un mouton (espion) et je sauve la caisse. Dans tous les pays du monde, un peu de monnaie trouve son emploi.

Puis, avec un horrible sang-froid qui ne se dément pas un instant, il se glisse à son tour par le sabord, saisit l’amarre et se laisse descendre le long du bordage.

L’assassinat et la quadruple évasion ont été accomplis avec tant de célérité, que ni les hommes endormis dans la batterie, et à plus forte raison les surveillants, couchés dans leurs chambres, sous la dunette, n’ont rien entendu.

Les quatre forçats ont pris place dans une légère embarcation aux formes effilées, puis, saisissant chacun une pagaye, se sont mis à nager1 silencieusement dans la direction du Midi. Ils rangent bientôt la côte, formée de vases molles couvertes de palétuviers, vers laquelle les porte d’ailleurs le courant, et parcourent de la sorte environ deux kilomètres, sans desserrer les dents. Ils se trouvent alors à l’extrémité d’un large canal encaissé entre deux épaisses futaies de grands arbres, et s’enfonçant vers le Sud-Est.

– Laisse aller ! commande Monsieur Louche qui se tient à l’avant de la pirogue.

« Nous sommes les premiers au rendez-vous, et nous avons le loisir de causer en attendant les autres.

« Le temps seulement d’amarrer le canot.

– C’est çà, causons, répond un des deux évadés qui n’ont pas, jusqu’alors, prononcé une parole.

– Le moment est venu de vous faire part de mon plan, afin que ceux dont le cœur mollirait puissent encore retourner au pénitencier.

– Jamais ! s’écrient d’une seule voix les trois hommes.

– À la bonne heure ! D’autant plus que le premier qui flancherait courrait le risque d’être mal reçu là-bas.

– Pas de bêtise, reprend L’Hercule ; est-ce que j’aurais trop serré la vis à l’Arbi ?

– L’Arbi ne dénoncera personne.

« Il est allongé sur le pont de la batterie avec un clou de treize pouces dans la cervelle.

– Que le diable l’emporte !

« Tu veux donc nous faire faucher (guillotiner) si nous sommes pincés ?

– Allons donc ! je prends la chose à mon compte.

« Un peu plus, un peu moins, qu’est-ce que cela me fait.

« Vous savez bien que je suis condamné à mort, puis à perpétuité, plus à cent et quelques années... sans que je m’en porte plus mal.

« Je suis homme à faire honneur à mes affaires et réclamer mon dû, si les argousins mettent la patte sur nous.

« J’éternuerai dans le décalitre de son à Chariot (le bourreau), et vous attraperez seulement deux ans de double chaîne.

« Mais, parlons sérieusement... car nous n’en sommes pas là.

« Hier à midi, en rentrant de la corvée, j’ai rencontré sur le port Jean-Jean, ce grand mal blanchi de Martiniquais, notre ancien camarade, gracié il y a cinq ans.

« Tu ne l’as pas connu, toi, Notaire, parce qu’alors tu n’avais pas l’honneur de boulotter à cette époque les fayots de l’administration.

– Continue, interrompit d’une voix sourde l’homme ainsi désigné par l’organe railleur du narrateur.

– L’idée me vint tout à coup, en le revoyant, de le faire contribuer à une évasion que je mijote depuis quelque temps.

« Tout en causant avec lui pendant la pose, j’apprends qu’il est matelot à bord d’une tapouye1, qui fait le service entre Cayenne et les placers du Maroni.

« Il doit rester seul à bord pendant que son patron et les autres vont faire la fête, ce qui n’a pas l’air de l’amuser le moins du monde.

« Il m’avoue naïvement qu’il lâcherait bien la tapouye pour aller aux « dansés », mais qu’il n’a pas un rouge liard en poche.

« – Jean-Jean, que je lui dis, j’ai encore une vieille pièce de vingt francs ; je ne puis mieux faire que de la donner à un vieux copain comme toi.

« Mais à une condition : c’est que ce soir, à dix heures, ni avant ni après, tu viendras, au risque d’attraper un coup de fusil, accrocher une ligne à une ficelle qui pendra par le douzième sabord de la Truite, du côté de tribord.

« La ligne sera assez longue pour aller jusqu’à la tapouye.

« Tu reviendras tranquillement à bord, tu mettras dans la pirogue qui t’aura amené quatre pagayes, quatre couis (calebasses), quatre sabres d’abatis, avec un sac de couac1, et tu amarreras solidement ta pirogue au bout de la ligne.

« C’est compris ?

« – Moi compris, répond le mal blanchi en clignant de l’œil.

« Je veux bien, qu’il me continue dans son jargon, mais à la condition que tu emmèneras mon compère Amélius.

« – Mais, il est au pénitencier à terre.

« – Ça m’est égal... arrange-toi pour le prévenir.

« – Entendu ! voici le jaunet.

« Jean-Jean, vous le savez, tint sa parole, puisqu’à onze heures L’Hercule amenait la pirogue que nous montons en ce moment.

– Mais toi, tu n’as pas exécuté ta promesse, puisque son compère Amélius, Petit-Noir, comme nous l’appelons, n’est pas avec nous.

– Patience, Notaire. Tu sauras qu’un honnête fagot (forçat) n’a qu’une parole.

« Je me suis mis en quatre pour le faire prévenir pendant l’après-midi, et j’ai eu la chance d’apercevoir, occupés à décharger le bateau amenant les bœufs du Para, Chocolat, avec le Borgne, et Maboul, ce grand Arbi qui a un tonnerre bleu tatoué sur la tempe.

« Ils se sont chargés de la commission pour Petit-Noir, à la condition qu’ils seraient de la fournée.

« – Comme vous voudrez, ai-je répondu.

« Rendez-vous à partir de minuit à la pointe Nord de la Crique-Fouillée... Les premiers arrivés attendront les autres.

« Bon ! a dit le Borgne. Je me charge du reste.

« Au lieu de rentrer le soir à la boîte, nous filons, je vole un canot au canal Laussat, puis en route pour la Crique-Fouillée !

« Voilà, mes agneaux, où nous en sommes.

« Le prologue de la pièce est joué, en scène pour le premier acte !

– C’est très bien commencé, répond le Notaire, après un moment de réflexion ; mais, après ?

« On va s’apercevoir bien vite de l’évasion et envoyer à notre poursuite... Nous serons traqués comme des chiens enragés... il nous faudra fuir éperdus à travers les bois peuplés d’insectes malfaisants, de reptiles dangereux, d’animaux féroces...

Un éclat de rire interrompt cette énumération des périls attendant les fugitifs, et Monsieur Louche reprend de sa voix sarcastique :

– Es-tu bête, pour un homme instruit !

« L’administration se f...iche pas mal des fagots marrons (forçats évadés) ; elle sait trop bien qu’il y a autour de nous des obstacles regardés comme infranchissables... pour les niais.

« Presque tous ceux qui s’évadent sont trop heureux de rentrer, crevant de faim et suant la fièvre, se faire amarrer par la patte au joujou appelé double chaîne.

– J’avais donc raison !

– Et moi, je te répète : es-tu-bête !

« Tu sauras, pour ta gouverne, que ces clampins-là n’ont pas l’honneur d’être commandés par Monsieur Louche, la fine fleur de tous les fagots guyanais, le malin des malins, soit dit sans me vanter.

« Monsieur Louche a, depuis longtemps, étudié la question... Il n’a rien fait à la légère, comme pourrait le donner à penser ce départ précipité.

« Le plan était depuis longtemps tracé... L’occasion s’est présentée ce soir, je l’ai saisie et nous voici libres.

Un murmure approbateur accueille cette tirade, prononcée par ce misérable avec une emphase sentant d’une lieue son boniment d’artiste forain.

– Voyez-vous, mes camarades, les évasions réussissent rarement, parce qu’elles sont ou mal combinées, ou exécutées à la hâte, ou accomplies avec des moyens insuffisants.

« Les transportés de Saint-Laurent, séparés de la colonie de Surinam par le Maroni, se font pincer par les soldats hollandais, qui les ramènent dare-dare.

« Ce sale pays pratique l’extradition.

« Ceux qui essayent de gagner par terre la Guyane anglaise, qui ne rend pas les marrons, éprouvent toutes ces difficultés qui te hérissent les cheveux, mon pauvre Notaire...

« Mais nous sommes à Cayenne, à trente lieues en ligne directe d’un pays qui est le paradis terrestre de ceux qui ont un compte ouvert avec la nommée Société.

« Un pays où il n’y a ni gouverneur, ni consuls, ni bagne, ni argousins ; où l’homme vit libre comme une bête sauvage, sans foi, ni loi, ni roi ; où il peut gagner, presque sans travail, de l’or à pleines mains, et tout faire à sa fantaisie, même le bien, si ce caprice biscornu lui passe par la cervelle.

– Et ce pays s’appelle ?... demande L’Hercule bouche béante.

– Le Terrain Contesté de la Guyane, qui n’appartient ni à la France ni au Brésil... aussi grand, mais plus fertile et surtout plus salubre que cette colonie maudite à laquelle nous allons bientôt dire adieu.

– Mais, il doit y avoir déjà des colons !

– Et de riches colons !

– Bonne affaire ! Nous prendrons leur place et nous aurons le bonheur de coucher dans des lits tout faits.

– Quant aux moyens d’y arriver ?...

– Ils sont simples comme bonjour, pour des gaillards ignorant comme nous les préjugés et endurcis par les travaux de la chiourme.

« Nous sommes donc seulement à trente ou trente-cinq lieues de ce territoire séparé de la colonie par l’Oyopock...

« Mettons-en quarante, si vous voulez.

« C’est l’affaire de sept à huit jours de marche.

– Tu as raison ; mais comment sortir d’ici ?

– Pas par mer, à coup sûr !

« Ce serait folie dans une pirogue, presque sans provisions, sans eau, surtout, et en étant forcés de nous éloigner des côtes pour éviter les vases molles.

« Je ne suis pas poltron, mais j’ai froid dans le dos en pensant à la mort de ce pauvre Giraud, dit Gâte-Bourse, un malin pourtant, qui a été croqué tout vivant par les crabes habitant sous les palétuviers.

« Voici ce que nous allons faire.

« Aussitôt que les camarades nous auront rejoint, nous suivrons en canot la Crique-Fouillée, pendant la nuit, jusqu’au Mahury.

« Nous resterons cachés pendant le jour, et la nuit suivante, nous remonterons, avec la marée, le Mahury jusqu’à Roura.

« Nous demeurerons toujours cachés pendant le jour, et il est facile, vous le savez, de se dissimuler dans les fourrés qui bordent les fleuves ; de façon à devenir aussi introuvables que des aiguilles dans un tas de foin.

« Nous traverserons le Mahury et nous irons rejoindre la route de l’Approuague qui va jusqu’au bourg de Kaw.

« Cette route est mauvaise, défoncée, rocailleuse ; elle suit la crête des montagnes, un vrai casse-cou.

« Qu’importe ! les habitants du pays la franchissent en un jour. Nous la parcourerons, nous, en une nuit.

« Arrivés au bourg de Kaw, nous volerons un canot, nous descendrons le canal de Kaw jusqu’à l’Approuague, nous passerons le fleuve, et nous serons plus d’à moitié chemin, sans trop de fatigue.

« Nous nous trouverons alors en plein pays sauvage, sans ressources, sans habitations.

« Il nous faudra marcher droit devant nous, en nous guidant sur le soleil, car, alors, les précautions seront devenues inutiles.

« Il y aura des criques et des rivières à franchir, des forêts à traverser, que sais-je encore !

« Mais, qu’est-ce que tout cela !... une misère, puisque de l’Approuague à l’Oyapock, il n’y a pas même quinze lieues !

« Ce sera l’affaire de deux jours.

« Une fois de l’autre côté de l’Oyapock, nous sommes chez nous.

– Silence, donc ! fit au milieu de la nuit une voix brutale.

« On n’entend que toi, Monsieur Louche...

« Tu glapis comme une bande de jacquots.

– Tiens, Chocolat !... à la bonne heure.

– Oui, moi et les autres.

« Avec de mauvaises nouvelles.

« Alerte ! camarades.

« On nous poursuit... Il y a en rade deux embarcations armées.

« La grande baleinière avec ses canotiers Arabes nous gagne de vitesse. Je ne sais pas ce qu’ils ont, ces damnés Arbis.

« Ils beuglent comme des enragés : Arouâ !... Arouâ !...

– Mille tonnerres ! nous voilà jolis garçons...

« Tu avais bien besoin d’estourbir l’autre, toi !...

– Laisse faire, reprend Monsieur Louche toujours impassible.

« Ils ne nous tiennent pas encore.
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