Première partie Le tigre blanc








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titrePremière partie Le tigre blanc
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II


Nature admirable, mais stérile. – La faim. – Onze squelettes. – Les forçats cannibales. – Ce que c’était que le tigre blanc. – Un chou de trente kilos. – Le premier Peau-Rouge. – Encore un ennemi. – Ingratitude et trahison. – Vendu pour un verre de tafia. – Toujours seul. – Terrible chute. – Tête-à-tête d’un surveillant militaire mourant et d’un jaguar décapité. – La fièvre. – Comme quoi un concert de singes hurleurs pourrait s’appeler une représentation à bénéfice. – Encore l’Indien. – Toujours la chasse à l’homme. – Le repaire du tigre blanc.

Robin marcha longtemps. Il ne lui semblait jamais être assez loin de ses bourreaux. Chose incroyable, il avait pu jusqu’alors se maintenir à peu près dans la ligne qu’il voulait parcourir. Supposez un homme seul, presque sans vivres, sans boussole, flottant sur l’océan dans une frêle barque et réussissant à s’orienter.

La forêt vierge, avec son dôme d’impénétrables frondaisons, son interminable tapis d’herbes et de broussailles, ne lui offrait pas plus de point de repère que les vagues mouvantes de la mer.

Trois jours déjà s’étaient écoulés depuis le moment de son évasion. La distance parcourue devait être considérable. Elle ne pouvait être évaluée à moins de cinquante kilomètres, « à l’estime », comme disent les marins.

Douze lieues et demie de forêt équatoriale, c’est l’immensité. Le fugitif n’avait, pour le moment, rien à craindre des hommes civilisés.

Il n’en restait pas moins exposé à une terrible série de dangers, dont un seul constitue une perpétuelle menace de mort.

C’est la faim ! la faim, à laquelle les explorateurs, les fonctionnaires appelés loin des centres, les colons eux-mêmes n’échappent qu’à grand renfort de provisions patiemment accumulées. La faim, aux angoisses de laquelle succombent aussi les Noirs et les Peaux-Rouges, quand ils n’ont pas su amasser, pour la saison pluvieuse, la quantité de vivres nécessaires à leur subsistance.

Ne croyez pas que ces arbres admirables, pour lesquels la nature semble avoir épuisé toutes ses forces créatrices, tous les trésors de son écrin, soient susceptibles de fournir à l’homme un aliment quel qu’il soit.

Non. Ces végétaux superbes ne produisent ni un fruit ni une baie. Ni l’oranger aux fruits d’or, ni le cocotier à la noix savoureuse, ni le bananier au « régime » succulent, ni le manguier à la chair si fraîche, bien que parfumée de térébenthine, ni même l’arbre à pain, l’extrême ressource du voyageur, ne croissent à l’état sauvage dans ces interminables forêts.

Ils se trouvent partout en Guyane, mais seulement dans les villages, lors qu’ils ont été importés et plantés par les hommes.

Loin des cases, et en dehors d’un périmètre assez restreint, l’homme ne peut pas plus assouvir sa faim, qu’il ne peut étancher sa soif sur les vagues salées de l’océan.

Mais, la chasse... la pêche ? L’homme désarmé a-t-il la possibilité d’atteindre un fauve, ou de prendre un poisson ?

L’auteur de ces lignes a parcouru les forêts du Nouveau-Monde. Il a eu faim, il a eu soif dans ce désert de verdure où se débat présentement notre héros. Perdu au milieu de cet inextricable pêle-mêle de branches, de troncs et de lianes, séparé de ses porteurs de vivres, il a fait une de ces rencontres inoubliables, qui, après quelques mois passés au milieu de notre civilisation européenne, amènent encore une indescriptible angoisse, un indéfinissable frisson.

Près d’une crique aux eaux fraîches et limpides, onze squelettes, vous avez bien lu, onze squelettes !... secs et blancs, se trouvaient sous un angélique aux larges « arcabas ».

Les uns, allongés sur le dos, les bras en croix, les jambes écartées ; les autres tordus et convulsés ; d’autres, la tête à moitié enfouie, ayant encore entre les dents la terre qu’ils avaient mordue ; d’autres, accroupis sur leurs jambes repliées, des Arabes sans doute, qui avaient stoïquement attendu la mort.

Six mois avant, onze transportés avaient quitté le pénitencier de Saint-Laurent. On ne les avait jamais revus. Ces hommes étaient morts de faim... Puis, les fourmis-manioc étaient passées et n’avaient plus laissé que leurs os !

Le commandant Frédéric Bouyer, un des officiers les plus distingués de notre marine, doublé d’un écrivain de haut mérite, cite dans son bel ouvrage sur la Guyane1 un lait plus horrible encore.

Les forçats évadés, mourant d’épuisement, ont été massacrés par leurs compagnons, et de hideuses scènes d’anthropophagie, que notre plume se refuse à retracer, s’en sont suivies.

Telle était l’épreuve à laquelle son ardent amour de la liberté soumettait le fugitif. Parti du pénitencier avec une douzaine de biscuits, prélevés sur la maigre ration allouée au forçat par l’administration, quelques épis de maïs, quelques grains de cacao et de café, tel était le viatique avec lequel cet homme intrépide comptait entreprendre la formidable étape le séparant du pays de l’indépendance.

Il avait fait de nombreux emprunts à cette boîte de fer-blanc, lugubre havresac ramassé derrière un magasin, mais qui mettait au moins à l’abri des insectes et de l’humidité sa triste provende d’indigent.

Ces collations d’anachorète avaient plutôt empêché les tiraillements de son estomac, que sustenté son organisme. Et maintenant, la faim le tenaillait. Il mâcha quelques grains de café, but une gorgée d’eau à une petite crique, et s’assit sur un tronc renversé.

Il resta longtemps dans cette position, l’œil fixé sur le ruisselet, regardant sans voir, n’entendant plus que le sifflement de son sang appauvri, la tête prise de vertige.

Il voulut se lever et se remettre en route, mais il ne put y parvenir. Ses pieds gonflés, lardés en maint endroit d’épines d’aouara, ne pouvaient plus le soutenir. Il retira péniblement ses souliers, – bien que les forçats marchent habituellement nu-pieds, l’administration leur fournit des souliers et des sabots – que ces épines, longues et dures comme des aiguilles d’acier, avaient traversés en dépit de leur épaisseur.

– Il me semble, dit-il en souriant amèrement, que ces légers incidents de la première heure ont une importance sur laquelle je n’avais pas compté.

« Est-ce que mon énergie faiblirait ? Ne serais-je plus le même ? Eh quoi ! mon âme serait-elle, dès le début, ainsi anéantie par ces défaillances de son enveloppe ?

« Allons, du courage. Un homme, même épuisé, peut rester quarante-huit heures sans manger. Il faut que d’ici là ma situation ait changé. Je le veux. »

Il ne pouvait raisonnablement continuer sa route en ayant les pieds ainsi endoloris. Il le comprit et s’installa commodément sur une racine, puis s’assit les jambes pendantes et immergées jusqu’aux chevilles.

Robin était un homme de trente-cinq ans à peine, grand, bien bâti, hardiment découplé, les mains fines, attachées à des bras d’athlète. Sa figure régulière, encadrée d’une longue barbe brune, au nez aquilin, aux yeux noirs et pénétrants, avait une expression habituellement grave, triste, presque sévère. Sa bouche, hélas ! avait depuis longtemps désappris le sourire.

Telle était pourtant l’incroyable vitalité de cet homme, que son large front, un peu dégarni sur les tempes, un véritable front de penseur et de savant, n’avait pas une ride.

Mais ses traits, amaigris par les travaux du bagne, et sa face blêmie par l’anémie, portaient, en dépit de l’énergie qu’ils respiraient, la trace d’épouvantables souffrances.

Souffrances morales et physiques. Robin, bourguignon d’origine, ingénieur distingué, dirigeait à Paris une manufacture importante au moment du coup d’État de Décembre. Il fut un de ceux qui poussèrent, à la nouvelle de l’attentat, ce cri d’angoisse et de fureur, dont l’immortel auteur des Châtiments donna un des premiers le signal.

Il prit aussi un fusil, et tomba sanglant derrière la barricade de la rue du Faubourg-du-Temple.

Recueilli, pansé et guéri par des mains amies, il se cacha longtemps et fut pris au moment où il allait passer la frontière. Son affaire fut instruite en quelques jours ; les commissions, mixtes ajoutèrent un nouveau nom à leur liste, et l’ingénieur Robin partit pour la Guyane.

Il partit sans avoir pu dire un dernier adieu à sa femme, bonne et vaillante créature qui était mère depuis deux mois à peine de son quatrième enfant, et qu’il laissait dénuée de toute ressource !

Depuis trois ans, il rongeait son frein, en compagnie de ses hideux compagnons, n’ayant que de loin en loin un lambeau de lettre, qui lui arrivait aux trois quarts raturée, et dont, par un raffinement de cruauté inouïe, les passages principaux étaient soigneusement enlevés.

Chose étrange et pourtant admissible, il avait, sans même s’en douter, pris un singulier ascendant sur ses codétenus. Cette figure austère, qui jamais n’avait reflété le moindre sourire, leur en imposait non moins que la colossale vigueur de celui qui en était porteur.

Puis, c’était un « politique », et tous, jusqu’aux grands dignitaires de cet enfer qu’on appelle le bagne et qui ont conquis leurs titres à la pointe du couteau, éprouvaient comme une sorte de malaise à l’énoncé du motif de sa condamnation. Ils le sentaient en quelque sorte déplacé dans leur compagnie, où il faisait une tache de propreté.

Un indice bien caractéristique de cette singulière déférence : nul ne le tutoya jamais ! De plus, il était bon, comme les êtres forts. Tantôt, c’était un forçat qu’il rapportait, frappé d’une insolation, du chantier éloigné d’une demi-lieue, tantôt quelque malheureux dont il pansait les plaies. Il retira un jour du Maroni un soldat qui se noyait, une autre fois ce fut un transporté. Il assomma presque d’un coup de poing un de ces tyrans de bagne, un immonde voleur, qui maltraitait indignement un pauvre diable que secouait la fièvre.

Il était à la fois redouté et respecté. Ces gens comprenaient qu’il n’était pas de leur « monde ». Il avait, de plus, l’honneur d’être particulièrement haï de la chiourme dont il endurait d’ailleurs les traitements sans proférer une plainte.

Il vivait toujours seul et ne parlait jamais.

Nul ne s’étonna de son évasion, et tous firent des vœux pour son succès. C’était en outre un bon tour dont le surveillant Benoît, la terreur de tous ces bandits, devait être la première victime...

Un bain prolongé dans les eaux glaciales de la crique procura au fugitif un bien-être immédiat. Il retira patiemment les épines dont la présence le faisait horriblement souffrir, frotta ses pieds avec la dernière goutte de tafia qu’il gardait avec la parcimonie d’un avare, aspira une gorgée d’eau, et allait se mettre en quête de son dîner, quand un cri de joie lui échappa, à la vue d’un simarouba.

– Je ne mourrai pas de faim aujourd’hui, dit-il à la vue de l’admirable végétal.

Le quassia simarouba de Linné, l’amara simaruba d’Aublet, est employé en médecine pour les propriétés toniques de son écorce et de ses racines, mais il ne porte pas de fruits ni de bourgeons comestibles.

Rien ne semblait de prime abord légitimer le cri du fugitif et son espoir d’apaiser sa faim. Il s’avança pourtant aussi vite que le lui permettaient ses plaies, arriva bientôt près du tronc, et écarta de la pointe de son couteau les feuilles sèches, formant un lit épais que jonchaient les fleurs et les fruits tombés de l’arbre.

Sa lame rencontra un corps dur.

– Enfin, dit-il, mes compagnons ne se trompaient donc pas. Si, pendant ma captivité, j’ai entendu d’étranges et horribles choses, il en est d’autres qui avaient bien leur utilité.

« Je me rappelle cette dernière recommandation, adressée par son voisin à un de ceux que berçait aussi le fol espoir de la liberté : « Si tu rencontres dans les bois un simarouba qui perd ses fleurs, cherche au pied de l’arbre. Tu trouveras certainement des tortues de terre. Elles sont très friandes du fruit qui commence à se développer. »

Le corps dur qu’avait heurté son sabre, était la carapace d’une de ces grosses tortues si savoureuses que l’on rencontre par place en nombre incroyable.

Il prit le chélonien, le mit sur le dos, continua ses investigations, en trouva deux autres qu’il retourna également, puis il se prépara à accommoder son dîner.

Ce fut bien simple. Le bois mort abondait. On voyait épars sur le sol des troncs immenses qui s’effritaient, et que le moindre choc faisait tomber en poussière, véritable réceptacle d’araignées-crabes, de serpents ou de mille-pattes, de vastes frondaisons d’aouaras, de grosses branches bien sèches abattues par l’ouragan et quantité d’herbes mortes.

Il prépara un vaste bûcher, et réussit, après des peines infinies, à l’allumer à l’aide d’un peu de linge calciné et d’un silex qu’il frappait sur son sabre. La flamme pétilla et jaillit en chassant du sol tout un monde d’insectes.

Les préparatifs ne furent ni longs ni difficiles. La tortue fut déposée dans sa carapace sur un lit de braise et recouverte de cendres rouges, procédé indigène fort simple et qui dispensait d’un matériel encombrant.

Robin, pendant que son dîner mijotait, ne resta pas inactif.

Il lui semblait avoir aperçu tout à l’heure quelques beaux arbres verts de la famille des palmiers, mais beaucoup moins élevés que ne sont leurs congénères des zones cultivées, et atteignant seulement cinq ou six mètres. Il ne s’était pas trompé. À cinquante pas à peine se dressait un de ces végétaux, dont le feuillage vert sombre rompait agréablement la monotonie des longues lignes formées par les troncs des grands arbres.

Ce palmier stérile, en apparence du moins, ne portait ni fleurs ni fruits. Robin se mit pourtant aussitôt à l’abattre, et réussit après une demi-heure d’efforts surhumains. Bien que le tronc ne fût pas plus gros que la cuisse, la substance corticale est tressée de fibres tellement résistantes qu’il faut, pour en avoir raison, un bras vigoureux et un instrument d’une trempe exceptionnelle.

Vous avez tous entendu parler du chou-palmiste, n’est-ce pas, chers lecteurs. On vous a décrit un bouquet de feuilles tendres, formé par les jeunes pousses de l’arbre et réunies en faisceau au centre de celles qui, ayant pris déjà leur accroissement, sont devenues ligneuses.

Cette description, réelle quant au fond, est tellement insuffisante qu’elle laisse croire que ce chou a quelque analogie avec le cœur du « brassica campestris » ou chou commun, et qu’il suffit de le trancher comme fait une bonne cuisinière avant de le mettre au pot.

Détrompez-vous. Ce chou, puisque chou il y a, n’en est pas un. Il suffit, pour vous en convaincre, de suivre attentivement la manœuvre de notre héros.

Robin ébrancha la cime de son arbre, de façon à ne conserver que le tronc dont le sommet présentait un renflement un peu plus gros que la tige. Cela fait, il décortiqua à grands tours de bras la base du pédoncule des feuilles s’imbriquant à la tête.

Les premières écorces concentriques de couleur vert pâle tombèrent l’une après l’autre, puis apparut une substance cylindrique, longue de quatre-vingts centimètres, du volume du bras, et lisse comme l’ivoire dont elle avait la mate blancheur.

Le fugitif, dont les entrailles étaient tordues par la faim, cassa un morceau de cette substance et la croqua à belles dents, ainsi qu’une grosse amande avec laquelle elle offre comme contexture certains points de ressemblance.

Cela ne nourrit guère, mais empêche pour un temps de mourir de faim. On a donné à ce bourgeon central le nom de chou-palmiste. Celui que Robin, après avoir cédé à son premier mouvement, emporta près de son brasier est produit par le patawa. Bien moins savoureux encore que le précédent, lequel, somme toute, n’est qu’un manger peu agréable, le patawa est le palmiste du pauvre, la dernière et insuffisante ressource des coureurs de bois.

La tortue était cuite à point. Une agréable odeur de friture s’exhalait des coquilles carbonisées et craquelées par la chaleur. Notre héros la retira du foyer, l’ouvrit sans peine, s’assit, puisa à l’aide de son sabre dans ce plat improvisé, et se servant, en guise de pain, du bourgeon blanc du patawa, commença ce frugal et bizarre repas.

Tout entier à cette fonction, il dévorait avidement, accroupi sur le sol nu faisant face à l’arbre, oubliant et sa fuite et ses dangers.

Un sifflement aigu le fit bondir sur ses pieds. Quelque chose de long et de rigide passa devant ses yeux et vint se planter en trépidant à travers l’écorce lisse du simarouba.

C’était une flèche de plus de deux mètres, grosse comme le doigt, et dont l’extrémité, empennée de rouge, frémissait en oscillant.

Robin saisit son épieu et se mit en défense, les yeux fixés sur le point d’où venait ce terrible messager de mort. Il ne vit rien tout d’abord, puis les lianes s’écartèrent doucement comme un rideau, et un Peau-Rouge apparut, son grand arc tendu, les bras contractés, les jambes écartées, prêt à décocher une nouvelle flèche dont la pointe menaçait le déporté.

Il était à la merci du nouveau venu. Quelle résistance opposer à ce sauvage, qui, impassible comme une statue de porphyre rouge, semblait, par un raffinement de cruauté, chercher pour frapper une place à sa convenance. La pointe, en effet, évoluait de haut en bas, de droite à gauche, puis restait immobile, mais sans cesser d’être infailliblement dirigée sur la poitrine du blanc.

L’Indien, presque complètement nu, portait pour tout vêtement, un petit morceau de calicot bleu serré à la ceinture, passant entre les cuisses et remontant jusqu’aux reins. C’est ce qu’on nomme le calimbé.

Tout son corps, enduit de roucou semblait sortir d’un bain de sang. Des lignes bizarres, tracées au pinceau à l’aide du suc du genipa, sur sa poitrine et son visage, lui donnaient un aspect à la fois grotesque et terrible. Ses longs cheveux noir-bleu, coupés au ras des sourcils, tombaient par derrière jusque sur ses épaules.

Il portait un collier composé de dents de jaguar et des bracelets en griffes de tamanoir.

Son arc en « bois de lettre » (bois de fer), haut de plus de deux mètres, touchait le sol, et dépassait sa tête de plus de trente centimètres. Enfin, il tenait de la main gauche, qui étreignait également l’arc, trois flèches démesurées.

Robin ne s’expliquait pas cette brutale agression. Les riverains du bas Maroni, les Galibis, sont également inoffensifs ; ils ont même des rapports très pacifiques avec les Européens qui leur procurent du tafia en échange d’objets de première nécessité.

Le Peau-Rouge avait-il simplement voulu l’effrayer en lui décochant sa flèche ? C’était probable, car telle est leur habileté au maniement de l’arc, qu’ils descendent presque à coup sûr un singe rouge et même un parraquà (sorte de faisan) du haut des plus grands arbres. La plupart traversent sans difficulté un citron fiché à trente pas sur la pointe d’une flèche.

Il n’y avait donc pas lieu de supposer qu’il eût pu le manquer à une distance relativement si courte.

Robin résolut de payer d’audace. Il lança loin de lui son épieu, croisa les bras, et regardant son ennemi bien en face, avança à petits pas.

À mesure qu’il s’approchait de lui, le bras de ce dernier, celui qui bandait l’arc, se détendait peu à peu, et le regard méchant de ses yeux noirs, bridés comme ceux des Chinois, s’éteignait. La poitrine du blanc toucha presque la pointe de la flèche, celle-ci s’abaissa lentement.

– Tig’ blanc. Il pas gain la peur... (le tigre blanc n’a pas peur) dit enfin avec effort le Galibi en employant le patois créole, familier à ceux de sa race ainsi qu’aux noirs riverains du Maroni.

– Non, je n’ai pas peur. Mais je ne suis pas un tigre blanc. (Tel est, avons-nous dit, le nom sous lequel sont désignés par les sauvages de la Guyane les forçats fugitifs.)

– Si to pas tig’ blanc, que ça to fésé coté pauv’ Kalina ? (Si tu n’es pas un tigre blanc, que fais-tu chez le pauvre Indien ?)

– Je suis un homme libre, comme toi. Je ne fais de mal à personne. Je veux vivre ici, défricher, planter mon abatis, bâtir mon carbet.

– Oh !... To palé mento... si to pas tig’ blanc... Poquoué to pas gain fisil ?... (Oh ! Tu mens. Si tu n’es pas un forçat, pourquoi n’as-tu pas de fusil ?)

– Je te jure par ma mère, tu entends, Kalina (Kalina est le nom que se donnent les Indiens) ; je te jure que je n’ai jamais commis de crime. Je n’ai jamais tué. Je n’ai jamais volé !

– To juré maman !... Ça bon... Mo kré to ! (Tu as juré par ta mère, c’est bien, je te crois...)

« Poquoué to pas coté to nadame ? coté pilit moun to ? Poquoué tovini coté Kalina pô prend li la té ?... pô prend li z’abatis... (Pourquoi n’es-tu pas près de ta femme, de tes enfants ?... Pourquoi viens-tu chez l’Indien prendre sa terre et ses abatis ?)

« Atoucka pas oulé !... Soti ! Ké allé coté moun blancs !... (Atoucka ne veut pas... Va-t-en chez les blancs.)

À ce cher souvenir de sa femme et de ses enfants, si durement évoqué par le Peau-Rouge, qui lui reprochait de ne pas être près d’eux, Robin se sentit étouffé par un flot de larmes.

Il se raidit contre cette émotion qu’il ne fallait pas laisser deviner à l’Indien et répondit :

– Ma femme et mes enfants sont pauvres. C’est pour les nourrir et les abriter que je suis ici.

– Atoucka pas oulé !... répliqua l’Indien avec colère. Li pas pati coté moun blancs... Li pas fléché koumarou, li pas bâti carbet, li pas planté manioc coté mouns blancs... Ça moun blanc, resté coté li... Ça Kalina resté coté Kalina... (Atoucka ne veut pas. Il ne va pas chez les blancs pour flécher le koumarou, bâtir un carbet ou planter le manioc. Que l’homme blanc reste chez lui et l’Indien aussi.)

– Mais, voyons, Atoucka, nous sommes tous des hommes... La terre est ici à moi, comme celle de mon pays est à toi.

– Oh ! Ké koumba di Mama-Boma !... riposta-t-il furieux, to palé mento !... coupé la té ké to sab’ ; to trouvé zos à mo pé... zos papa li... a tou vié moun Kalina... Si to trouvé zos moun blancs !... mo baïe to la té... mo fika te chien !... (Oh ! par le nombril de la Maman-Couleuvre, tu mens ! fouille la terre avec ton sabre, tu trouveras les os de mon père, ceux des Indiens, mes ancêtres... Si tu y trouves les os d’un seul blanc, je te donne toute la terre, je deviens ton chien.)

– Mais, Atoucka, je n’ai jamais dit que je voulais m’établir chez toi. Je compte me rendre chez les nègres Bonis. Je suis ici en passant, je ne veux même pas m’y arrêter plus longtemps.

À cette nouvelle, l’Indien laissa échapper, malgré toute sa finesse et tout son empire sur lui-même, un vif mouvement de désappointement.

Toute cette longue tirade patriotique, ce pompeux étalage de sentiment familial, tout, jusqu’à cette tentative d’intimidation opérée en décochant sa flèche, avait un seul but, et d’une importance bien minime. On le verra tout à l’heure.

Son visage se rasséréna soudain, mais pas assez vite, cependant, pour que Robin n’en vit l’altération passagère.

– Si to pas tig’ blanc, fit-il en reprenant sa marotte, to vini ké mo, coté Bonapaté. (Si tu n’es pas un tigre blanc, viens donc avec moi à Bonaparte.)

« To touvé là mouns blancs, carbet, viande, tafia, posson... (Tu trouveras là des hommes blancs, un carbet, de la viande, du tafia, du poisson...)

À ce mot de Bonaparte, qu’il ne s’attendait pas à entendre à pareille place et trouver dans une telle bouche, Robin haussa les épaules. Puis, il se rappela tout à coup que le pénitencier s’appelait Saint-Laurent depuis quelques années seulement, du nom de l’amiral Baudin, gouverneur de la Guyane.

Ce terrain avait été jadis occupé, pendant plus de trente ans, par un vieil Indien surnommé Bonaparte. De là le nom de pointe Bonaparte, donné à cette bande de terre qui longe le Maroni1 et où s’élève présentement la « commune » de Saint-Laurent.

L’Indien n’y avait mis aucune malice, cela va sans dire ; mais il faut une fois de plus reconnaître que le hasard opère souvent de singuliers rapprochements.

– Nous verrons, répondit évasivement Robin.

La raideur de l’Indien sembla tomber tout à coup. Il reposa près de son épaule son arc et ses flèches, comme un soldat l’arme au pied, tendit avec une apparente et peut-être sincère cordialité, la main au fugitif.

– Atoucka compô tig blanc.

– Tu tiens à ce nom, soit. Il en vaut bien un autre. Tigre blanc est le banaré (compère) d’Atoucka ; viens donc manger avec moi ce qui reste de ma tortue.

L’Indien ne se le fit pas répéter. Il s’accroupit sans façon et travailla tant et si bien des mains et des mâchoires, sans s’occuper de son « compé », qu’il ne resta bientôt plus que la carapace, nettoyée comme par un clan de fourmis-manioc.

Le dîner, apprêté à la diable sur un brasier mal établi, avait contracté une forte odeur de fumée dont le glouton ne s’était pas préoccupé tout d’abord.

– Oh ! banaré !... oh !... dit-il, en manière de remerciement ; to pa savé fé cuisine !...

– Il est vraiment bien temps de t’en apercevoir... Mais j’ai là encore deux tortues, nous verrons ce soir ton talent.

– Ah !... banaré... to gain tou araka (Ah ! compère, tu as deux tortues ?...)

– Oui, tiens.

– Bon.

Puis, voyant que son nouveau « banaré », après avoir largement étanché sa soif à la crique, s’apprêtait à s’endormir, il lui demanda avec un naïf accent d’ardente convoitise :

– To pas baïé tafia Atoucka. (Tu n’as pas donné de tafia à Atoucka.)

– Je n’ai plus de tafia...

– To pas gain... moi oulé voué çà boite là... (Tu n’en as pas ? Je veux voir ce qu’il y a dans la boîte.)

Le contenu n’était, hélas ! guère long à inventorier. Une chemise de grosse toile, le flacon vide, ayant contenu le tafia, et que le sauvage flaira avec une avidité de macaque, les épis de maïs, quelques fragments de papier blanc, le petit étui renfermant le linge calciné, – l’amadou de l’indigent – c’était tout.

Atoucka dissimulait mal son mécontentement.

Robin, brisé de fatigue, sentait le sommeil l’envahir. Le Peau-Rouge s’accroupit et se mit à chanter une longue et plaintive mélopée. Il célébrait ses exploits... racontait que ses abatis regorgeaient d’ignames, de patates, de bananes et de millet... son carbet était le plus grand, sa femme la plus belle, sa pirogue la plus rapide...

Nul comme lui ne fléchait le koumarou. Nul ne savait trouver la trace du maïpouri (tapir) et le percer comme lui d’une flèche infaillible... Nul enfin ne pouvait rivaliser avec lui quand il poursuivait le paque et l’agouti... ses jambes défiaient à la course le kariakou lui-même...

Le fugitif s’était profondément endormi. Longtemps son âme erra dans le pays des songes Il lui sembla revoir les chers absents, et vivre quelques heures là-bas, au-delà de l’Océan immense, près de ceux dont l’implacable destinée l’avait depuis si longtemps séparé.

Le soleil avait accompli les deux tiers de sa course quand il s’éveilla.

Le sentiment de la réalité l’envahit soudain et l’arracha brusquement à son cher et douloureux cauchemar.

Mais ce sommeil avait au moins rétabli ses forces. Et d’ailleurs, n’était-il pas libre ! Il n’entendait donc plus ce monotone bourdonnement, accompagnant chaque matin le réveil des forçats... et ce lugubre roulement de tambour, et ces imprécations...

Pour la première fois, la forêt lui semblait belle. Pour la première fois, il en goûtait l’incomparable splendeur. Cette végétation, vagabonde, capricieuse, immense, se tordait, s’échevelait, roulait à travers des bleuissements de crépuscule. Çà et là, des lumières irisées trouaient en ricochant la colossale voûte d’émeraude, et retombaient en cascades de couleurs comme réfléchies à travers des vitraux gothiques.

Et ces mâtures d’arbres géants, aux agrès de lianes, pavoisées de corolles éclatantes, pavillon multicolore, arboré pour toujours par la fée des fleurs...

Et ces colonnes, droites et rigides comme les piliers d’un temple sans fin, drapées de vert, au gracieux chapiteau d’orchidées, dont les arceaux immobiles se profilaient à l’infini sous cette coupole de feuilles et de fleurs...

Les joies des proscrits sont, hélas ! bien courtes. La vue de ces splendeurs, devant lesquelles un voyageur bien pourvu de tout fût resté en extase, évoquait pour le fugitif la lugubre idée du tombeau.

... Et l’Indien ?... À ce souvenir, Robin se leva brusquement, chercha et ne vit rien. Il appela... pas de réponse. Atoucka avait disparu en emportant non seulement les deux tortues formant toute la réserve de l’infortuné, mais encore ses chaussures, sa boîte havresac renfermant ce qu’il lui fallait pour faire du feu.

Il ne restait à Robin que son sabre d’abatis, sur lequel il s’était par hasard couché, et que le voleur n’avait pu lui ravir. Le mobile du Peau-Rouge lui apparut dans toute sa naïve simplicité. Sa flèche, son entrée dramatique, ses tirades n’étaient que de l’intimidation. Il pensait que le blanc avait du tafia, ne fut-ce qu’une bouteille, il lui en fallait.

Déçu de cette espérance, il avait, sans plus de façon, accepté le frugal repas du fugitif. C’était autant de pris, et une journée de plus de passée dans cette chère et adorée paresse, la seule divinité qui, avec l’ivrognerie, soit de la part de l’Indien l’objet d’un culte assidu.

Trouvant à sa convenance les bibelots de son hôte, il se les était appropriés, pensant naturellement que ce qui était bon à prendre était bon à garder. En le privant d’ailleurs des moyens, quelque élémentaires qu’ils fussent, de continuer sa route, le « pauvre Kalina » avait un autre but.

Si le tigre blanc eût eu en sa possession quelques larges rasades de tafia, le résultat eût été identique. L’Indien aime à boire et à ne rien faire. Il ne travaille, ne pêche ou ne chasse que quand la faim le talonne. Il eût, sans hésité, vécu pendant quelques jours, comme on dit vulgairement, aux crochets de son banaré, puis eut disparu de la même façon pour aller le dénoncer à l’autorité.

Et maintenant il y avait gros à parier qu’il était en route pour Saint-Laurent – Bonapaté. Il savait parfaitement que l’administration donne une prime à quiconque ramène ou fait retrouver un forçat.

Cette prime, dix francs, je crois, représente dix litres de tafia ; c’est-à-dire dix journées complètes d’ivrognerie dans sa brutale et répugnante plénitude. Oh ! les préliminaires sont de courte durée. L’Indien prend une bouteille, la débouche, avale le goulot, et engloutit sans reprendre haleine la liqueur corrosive.

Il titube un moment, regarde d’un air hébété autour de lui, cherche une place à sa convenance, s’y allonge comme un pourceau repu, et s’endort.

Il s’éveille le lendemain. À peine éveillé, il recommence. Il en est comme cela, sauf de légères variantes jusqu’à complet épuisement de la provision.

S’il a près de lui sa femme, ses enfants, ses amis, le cérémonial est identique, mais la ripaille dure moins longtemps. Tous, mâles et femelles, grands et petits, ceux-là même qui peuvent à peine marcher, ingurgitent à gosier que veux-tu. Et tous, ayant atteint en quelques minutes les extrêmes limites de l’ivresse, s’en vont culbutant, roulant, tombant, pêle-mêle, s’échouer en famille sous l’épaisse feuillée.

Telle était le motif de la visite de digestion que Atoucka comptait rendre sous peu à son banaré. Voyant qu’il était impossible, et pour cause de le ramener à Saint-Laurent, il était allé chercher du renfort.

Robin ne pouvait être bien loin. L’Indien, mettant à profit son habileté de chercheur de piste, conduirait à coup sûr les représentants de l’autorité. Son compé serait pris, et il empocherait la prime.

Le fugitif ne s’y trompa pas un moment. Il lui fallait reprendre au plus tôt sa course vagabonde, piquer droit devant lui comme un fauve, accumuler les obstacles, augmenter les distances et marcher jusqu’à complet épuisement.

Il partit en mâchonnant quelques fruits verts de l’aouara, à la saveur aigrelette, et fortement astringente.

En avant ! Et, sans plus se soucier de ses pieds qui saignent sous les morsures des « herbes coupantes », il s’élance à travers bois, contournant les massifs, escaladant les troncs renversés, écartant les rideaux de lianes, rampant sous les branchages fracassés.

En avant ! Qu’importe le voisinage des fauves à l’affût, qu’importe le trigonocéphale ou le crotale tapis dans l’herbe, qu’importent les milliers d’insectes aux dards empoisonnés, qu’importe le torrent avec ses cascades et ses roches aiguës, la savane avec ses vases sans fond... Qu’importe enfin la mort sous toutes ses formes, sous tous ses aspects !

Si les farouches habitants de la grande solitude équatoriale sont redoutables, plus redoutables encore sont les hommes de la pointe Bonaparte, qui demain le chasseront sans trêve ni merci.

Les animaux n’attaquent pas toujours, la bête féroce n’est pas toujours implacable. Elle n’a pas toujours faim. Seule la haine de l’homme est mortelle.

En avant ! Qu’importent les miasmes qui s’élèvent des marécages, formant les buées épaisses, énergiquement appelées le « Linceul des Européens ! » Il faut marcher, faire de la route, comme disent les marins. Les chasseurs d’hommes seront là demain.

Le délire commençait à envahir le fugitif. Mais la fièvre lui donnait des ailes. Il courait comme un cheval emporté, sentant vaguement et comprenant inconsciemment qu’il tomberait tôt ou tard et qu’il ne se relèverait peut-être pas...

La nuit vint, la lune se leva éclairant de sa douce lumière la forêt qu’emplirent bientôt les bruits les plus divers.

Robin semblait n’en entendre aucun. Il marchait sans même penser à frayer sa route, sans voir les écueils, sans même s’apercevoir qu’il laissait aux épines des lambeaux de sa chair.

La vie semblait pour lui s’être résumée et concentrée dans une seule fonction : la marche.

Où était-il ? où allait-il ? Il n’en savait rien. Il n’en avait pas conscience...

Il fuyait.

Cette course désordonnée dura la nuit entière. Le soleil du matin chassait déjà les ombres de la forêt, que le fugitif, trempé de sueur, la respiration haletante, les yeux hors de la tête, les lèvres frangées d’une écume sanglante, courait encore.

Puis sa robuste nature fut enfin vaincue par ce formidable effort. Il lui sembla que son crâne supportait toute la voûte de feuillage. Le vertige s’empara de lui, il buta, tituba, broncha et s’abattit lourdement sur le sol.

Le surveillant Benoît endurait de véritables tortures. Sa cuisse, ouverte par la griffe d’un jaguar, enfla rapidement, sous l’appareil posé par la main du forçat.

L’hémorragie était arrêtée, mais le surveillant était un homme mort si une médication énergique et savamment conduite n’était bientôt employée.

La fièvre le saisit, cette terrible fièvre de la Guyane, véritable Protée qui prend toutes les formes, qu’une cause même futile détermine, et qui devient si rapidement mortelle.

Une morsure d’araignée-crabe, aussi bien qu’une piqûre de fourmi-flamande, quelques minutes d’exposition au soleil, comme un bain trop froid, une marche trop prolongée, un écart de régime, une ampoule produite par une chaussure trop étroite, un furoncle, que sais-je encore, suffisent pour donner la fièvre.

La tête devient alors le siège d’une douleur atroce. Les articulations d’abord douloureuses s’immobilisent, le délire survient avec son cortège de spectres ; puis le coma, et souvent la mort à courte échéance.

Benoît savait tout cela, il eut peur. Isolé aussi dans la forêt, blessé grièvement, sans autre compagnon que son chien, faisant vis-à-vis à un jaguar décapité, on conviendra qu’il y avait là de quoi émouvoir l’homme le plus vigoureusement trempé.

Une soif ardente le dévorait, et bien qu’il entendît à quelques pas le murmure d’une crique, il n’avait pu jusqu’à présent se traîner jusqu’aux bords.

Chose étrange et monstrueuse tout à la fois, il trouvait encore entre un blasphème et un cri arraché par la douleur la force de maudire Robin, auquel il devait la vie et qu’il accusait de son malheur.

– Oh ! le gueux !... la vermine !... Dire que tout ça est de sa faute...

« Et ça fait le grand seigneur avec moi... Ça me pardonne !... Canaille !... si jamais je te trouve... je t’en administrerai un pardon.

« Silence donc, Fagot... bête de malheur... sauvage ! dit-il à son chien, qui aboyait bravement à cinq pas du jaguar pantelant.

« Oh que j’ai soif !... À boire !... sang-Dieu !... de l’eau !... À boire !... Et ces trois brutes que j’ai laissés là-bas, comme des canards empêtrés...

« Tas d’ânes... vont-ils avoir au moins l’instinct de suivre ma piste. »

Le surveillant, tordu par la soif, trouva dans la colère la force d’opérer quelques mouvements ; s’accrochant des mains aux herbes et aux racines, rampant sur les coudes et sur son genou valide, il put accomplir ce voyage de quelques mètres.

– Enfin ! dit-il en buvant avidement... Oh ! que c’est bon de boire... J’ai un volcan dans le corps.

« Ah ! Je me sens renaître. Je guérirai... Je ne veux pas mourir... Il me faut vivre... vivre pour ma vengeance.

« En attendant, je vais rester là comme une bêle estropiée... J’ai de quoi manger, heureusement, ne fût-ce que le tigre1 que l’autre a laissé là.

« J’ai de quoi me défendre aussi ; mon sabre... Joli sabre d’invalide... Ah ! mon pistolet. Il est en état. Ça va bien.

« Impossible de faire du feu !... oh !... Tonnerre de tonnerre ! Que je souffre ! C’est comme si une demi-douzaine de chiens rongeaient ma cuisse.

« Pourvu qu’il ne prenne pas fantaisie à toutes les vermines des bois de se mettre après ma peau.

« Benoît, mon garçon, tu vas passer une fichue nuit. Bien certainement que mes clampins ne seront pas là avant demain... et encore.

« Tiens... où donc est Fagot ?... La sale bête. Il m’a quitté. Ces chiens, c’est ingrat comme des hommes !

« Encore un à qui je réglerai son compte... Allons, bon. Le soleil se couche... Il va faire une nuit de tous les diables... Ah ! non, la lune.

« Tiens, c’est drôle... d’être comme ça tout seul ici... Je me sens tout... chose ! »

Si les nuits sont interminables pour celui qui chemine lentement, combien elles sont affreuses pour celui qui souffre et qui attend. Imaginez-vous un malade, les yeux fixés sur le cadran d’une horloge, et forcé de regarder avancer les aiguilles pendant douze heures. Voyez-le assister au laborieux entassement des minutes, épier le mouvement circulaire de la grande aiguille, pendant que la petite semble ne s’avancer qu’à regret, et de quantités infinitésimales que son œil ne peut apprécier.

Imposez-lui ce supplice là-bas, sous les géants de l’équateur, au milieu des insondables solitudes, et vous aurez à peine une idée des tortures endurées par le surveillant.

La lune avait accompli la moitié de sa course. Le blessé rongeait son frein, lorsqu’un tintamarre épouvantable retentit au-dessus de sa tête.

C’était comme un formidable rugissement, auquel nul bruit n’est comparable. Figurez-vous le vacarme produit par un train lancé à toute vitesse au moment où il s’engouffre sous un tunnel et auquel se mêlerait le cri aigu d’une douzaine de porcs qu’on égorge.

Ce tapage assourdissant commence brusquement, grave et aigu en même temps, comme un duo expectoré par je ne sais quels montres, roule, change de ton, monte, descend et s’arrête tout net pour recommencer.

– Allons ! bon, grogna pendant une accalmie Benoît, sans s’émouvoir de ce charivari sans nom, de la musique, maintenant...

« Satanés singes rouges ! Que le diable les emporte. »

Le surveillant ne s’était pas trompé. Un clan de singes hurleurs prenait ses ébats au haut de l’arbre sous lequel il était couché.

Il pouvait les apercevoir, à travers un rayon de lune, rangés en cercle autour de l’un d’eux, le chef de la bande, qui poussait ces atroces beuglements, et qui seul arrachait de son appareil vocal ces deux sons se répercutant à une distance de plus de cinq kilomètres.

Quand il avait bien hurlé, il s’arrêtait, et tous ses auditeurs, charmés sans doute, poussaient quelques rauques hon !... hon !... de contentement.

Un mot en passant sur ce singulier quadrumane. Le singe hurleur de la Guyane, stentor seniculus, appelé aussi singe rouge, et alouate par les naturels, mesure à peine un mètre quarante, du museau à l’extrémité de la queue. Son pelage est roux-écureuil, et noirâtre à reflets fauves aux pattes et à la queue.

L’examen de son appareil vocal permet de se rendre compte de cette curieuse propriété qu’il possède d’émettre simultanément des sons graves et des sons aigus.

J’ai pu disséquer un vieux mâle, et reconnaître tout d’abord que l’air qu’il aspire peut s’échapper directement par la glotte, ce qui donne naissance au son aigu. En outre, son os hyoïde (petit os situé chez l’homme entre la base de la langue et le larynx), au lieu d’avoir les modestes dimensions de la pomme d’Adam, est aussi gros qu’un œuf de dinde, et forme une cavité sonore comme un tuyau d’orgue. Quand il chante, sa gorge se gonfle et prend les proportions d’un gros goitre. L’air qui passe par cette vaste cavité osseuse augmente d’une manière incalculable l’intensité de la voix et produit le son grave, de façon que le singe rouge possède à lui seul la faculté de chanter un duo.

Enfin, c’est toujours le chef qui vocifère, à l’exclusion de ses humbles sujets.

Si l’un d’eux, emporté par l’ardeur, veut mêler sa note à la symphonie, le chanteur lui administre une verte correction qui le fait rentrer dans le silence.

L’auditoire a seulement le droit d’applaudir.

Benoît, peu sensible à cette mélodie de quadrumane, enrageait. Les alouates ne voulaient pas abandonner la place. Le clan des hurleurs était en liesse. Il les vit bientôt s’accrocher par la queue, se balancer comme des lustres, et pousser, la tête en bas, leurs hon !... hon !... approbateurs, pendant que le chef, également renversé, beuglait à crever le tympan à tous les habitants de la forêt.

– Que je suis donc bête, se dit-il, mais j’ai là de quoi les faire taire.

Et, armant son pistolet, il fit feu dans la direction de la bande qui s’éparpilla en un clin d’œil. À peine le silence était-il rétabli, qu’une faible détonation se fit entendre dans le lointain.

L’espoir revint soudain au blessé.

– Sacrebleu ! on me cherche... Feu à volonté, alors.

Il chargea son arme tout en sacrant et en geignant, puis il tira. Un nouveau coup de feu retentit, mais sensiblement rapproché.

– Allons, ça va bien. Dans un quart d’heure mes clampins seront ici. Avant peu, je serai sur pied, et alors gare à toi, Robin !...

Les prévisions du surveillant furent pleinement réalisées. Ses collègues, après s’être aperçus, mais trop tard, qu’ils lâchaient la proie pour l’ombre, arrivèrent, munis de torches fabriquées avec un bois résineux, et précédés du chien Fagot, qui se mit à gambader et à japper joyeusement en revoyant son maître.

Ils improvisèrent à la hâte un brancard, et ramenèrent, après des fatigues inouïes, leur camarade, repris de nouveau par le délire.

Ce diable d’homme avait réellement l’âme chevillée au corps.

Trente-six heures ne s’étaient pas écoulées, que l’Indien Atoucka arrivait au pénitencier et racontait à qui voulait l’entendre qu’il avait rencontré « tig’ blanc » et qu’il se faisait fort, moyennant récompense, de mettre la force armée sur ses traces.

Benoît eut vent de l’affaire. Il fit venir l’Indien à son chevet, lui promit ce qu’il voulut, lui adjoignit deux compagnons de son choix, et les fit partir séance tenante, bien pourvus d’armes et de vivres, pour leur lugubre croisière.

En agissant de cette façon, à l’insu de son chef hiérarchique, le surveillant chef espérait bien se targuer de la découverte, ainsi que de la réintégration du fugitif, et détourner l’orage qui allait fondre sur lui après sa guérison.

Les chasseurs d’hommes, guidés par l’Indien, pour lequel la forêt n’avait pas de mystère, retrouvèrent bientôt la piste. Bien que Robin, lors de sa course désespérée, eût à peine laissé de traces, le Peau-Rouge, rivé à la voie comme un limier, savait reconnaître, à un brin d’herbe foulé, à une feuille tondue, à une liane froissée, que « tig’ blanc » était passé par là.

Quatre jours après leur départ du pénitencier, ils trouvèrent dans les broussailles une large empreinte foulée comme par la chute d’un corps, puis une tache de sang qui brunissait une pointe de quartz.

Le déporté était tombé là. Une bête féroce l’avait-il dévoré ?

Atoucka secoua la tête. Il prit silencieusement les grands-devants, comme on dit en termes de vénerie, resta près d’une heure absent, et revint en posant un doigt sur ses lèvres.

– Ou qu’à vini, dit-il à voix basse.

Ses compagnons le suivirent sans mot dire. À cinq cents mètres à peine, ils trouvèrent une clairière, et aperçurent, au milieu, un petit carbet en feuilles de macoupi, de construction ancienne, mais bien clos, et de la toiture duquel s’échappait un mince filet de fumée.

– Ça tig’ blanc, là, fit l’Indien joyeux.

– Kalina, mon garçon, dit un des hommes, c’est très bien. Benoît n’ira pas au clou, et tu as gagné la prime, car nous allons pincer notre homme.
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