Première partie Le tigre blanc








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titrePremière partie Le tigre blanc
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IV


Projets insensés, mais réalisables. – La lèpre n’est pas contagieuse. – Construction d’un canot. – L’Espérance. – Reconnaissance d’un damné.– Le carnet du forçat. – Une perle dans la fange. – Une lettre de France. – Trop tard ! – À l’ouvrage ! – Ce qui se passait le 1er janvier 185. dans une mansarde de la rue Saint-Jacques. – La famille du proscrit.– Touchante pensée d’un ouvrier parisien. – Misère et fierté. – Des enfants qui pleurent comme des hommes. – Souvenir à l’exilé. – Souhaits de nouvel an. – Inquiétude, angoisses et mystère. – Les « Robinsons » en Guyane.

Robin, dans sa course aventureuse, n’avait, en cette série d’incidents divers, pas trop dévié de la direction qu’il s’était primitivement tracée.

Il ne voulait pas s’écarter du Maroni qui forme la limite des deux Guyanes, et avait à peu près réussi à se maintenir dans la direction Nord-Ouest, que ce fleuve affecte depuis son embouchure jusqu’au 5° degré de latitude nord.

Dépourvu de tout instrument de précision, il lui était impossible d’évaluer autrement que par à peu près et la distance parcourue et le point où il se trouvait. Il tenait surtout à se maintenir dans la ligne du Maroni, la grande artère navigable, qui tôt ou tard lui servirait de voie de communication avec les pays civilisés.

Son compagnon était incapable de le renseigner. Peu importait au pauvre homme qu’il fût ici ou là ; l’essentiel était pour lui de subvenir à sa malheureuse existence. Il savait vaguement que le fleuve devait se trouver à trois ou quatre journées de marche vers le couchant, et c’était tout. Il ignorait jusqu’au nom de la crique dont les eaux fertilisaient la vallée.

Robin conjecturait qu’elle pourrait être la crique Sparwine. Si sa supposition était vraie, le séjour avec le lépreux ne lui offrait aucune sécurité. L’administration pénitentiaire venait d’établir à l’embouchure de cette rivière un chantier pour l’exploitation des bois. Une escouade de transportés y avait élu domicile. Qui sait si d’un moment à l’autre quelqu’un de ses anciens compagnons, ou même un surveillant, ne déboucherait pas inopinément dans la clairière ?

La vigueur lui était revenue, et, avec la force, un irrésistible besoin de conserver à tout prix cette liberté conquise après de si terribles souffrances.

Un mois s’était écoulé déjà depuis le jour où ses ennemis avaient été si rapidement mis en déroute par le corps d’armée de reptiles, dont Casimir était le commandant en chef. Il s’était bien vite habitué à cette vie tranquille, dont le calme profond reposait son âme et son corps de l’enfer du bagne.

Mais aussi la pensée des siens ne quittait plus son cerveau. Chaque jour, chaque heure était remplie du doux et triste souvenir des absents. Chaque nuit, son sommeil était hanté par ce cher et douloureux cauchemar.

Comment les prévenir que l’heure de la délivrance avait sonné ? Comment les revoir ? Comment leur donner un simple signe d’existence, sans s’exposer au plus cruel danger ?

Les idées les plus folles, les projets les plus irréalisables se présentaient à son esprit. Tantôt il voulait gagner la rive hollandaise, traverser la possession tout entière et arriver à Demerara, capitale de la Guyane anglaise. Là, il pourrait trouver de l’ouvrage pour subvenir à ses premiers besoins, puis prendre passage à bord d’un navire en partance pour l’Europe, et sur lequel il s’embarquerait comme matelot.

Mais les raisonnements de Casimir avaient bientôt réduit à néant ce chimérique projet. Il serait indubitablement arrêté par les Hollandais, et dans le cas contraire il n’avait aucune chance de gagner la colonie anglaise, avec laquelle la France n’a pas de traité d’extradition.

– Si d’autre part je remontais le Maroni, je suis sûr, d’après les cartes de Le Blond, que sa branche principale, l’Aoua, correspond avec le bassin de l’Amazone. Ne pourrais-je descendre le Yarry, ou tel autre affluent jusqu’au Brésil ?

– Ou pas prouvé caba (déjà), compé, répétait le noir. Ou qu’attendez morceau. (Attendez un peu).

– Oui, mon bon Casimir, j’attendrai... le plus longtemps possible. Nous ferons des provisions, un canot, puis nous partirons tous deux.

– Ça même.

Ce fut seulement après de longs débats que Robin consentit à associer le vieillard aux hasards de son entreprise. Non pas qu’il craignît outre mesure son contact et la contagion pouvant en résulter ; loin de là. Mais Casimir était bien vieux. Avait-il le droit de spéculer sur la profonde affection que lui témoigna dès le premier jour le déshérité pour lui faire quitter l’Éden embelli par ses mains mutilées, ce confort de solitaire, ces chères habitudes de reclus, cette vie facile de grand air et de liberté !

Ah ! certes, Robin n’était pas égoïste. Il rendait de tout son cœur l’affection que lui témoignait le vieillard, et s’ingéniait à lui rendre agréable ce lambeau d’existence.

Mais Casimir avait tant et si bien insisté, que Robin avait dit oui. Le lépreux avait pleuré de joie et remercié à genoux son bon compé blanc.

D’un mouvement irréfléchi, d’un de ces gestes commandés par le cœur, le déporté l’avait relevé.

– Ah ! fit douloureusement le vieillard. Ou qu’a louché mo... Ou fika kokobé (vous deviendrez lépreux).

– Non, Casimir, n’aie aucune crainte. Je suis heureux d’avoir serré ta main, bonne et chère créature qui n’existes que pour le bien...

« Crois-moi, mon ami, ta maladie est bien moins contagieuse qu’on ne le croit généralement. J’ai beaucoup étudié en France. Eh bien ! des médecins, de grands savants affirment qu’elle ne se communique pas.

« Quelques-uns même qui exercent dans les pays où sévit la lèpre, prétendent qu’on peut en enrayer les progrès en s’éloignant des lieux où elle a été contractée.

« Ainsi, c’est un double motif pour que je t’emmène en quelque endroit que j’aille. »

Casimir n’avait compris qu’une chose, c’est que son blanc ne le quitterait pas. De plus, il lui avait serré la main. Depuis près de quinze ans, pareille chose ne lui était arrivée. Il serait donc inutile de décrire l’émotion dont il fut agité.

À dater de ce moment, leur résolution fut prise. Ils construiraient un canot bien léger, d’un faible tirant d’eau, et dans lequel on entasserait le plus de provisions possibles. Ces provisions se composeraient essentiellement de couac (farine de manioc) et de poisson séché.

Quand l’embarcation serait prête, on descendrait la crique pendant la nuit seulement. Pendant le jour, la pirogue serait dissimulée dans les lianes et les plantes encombrant les berges, et les deux hommes reposeraient sous les arbres.

Ils traverseraient le Maroni, remonteraient son cours jusqu’à ce qu’ils aient trouvé un affluent considérable coupant la pointe de la Guyane hollandaise et communiquant avec le bassin de l’Esséquibo, le grand fleuve de la colonie anglaise.

Là ils seraient sauvés, car Georgestown ou Démérara se trouve près de l’embouchure de ce cours d’eau.

Tel était l’ensemble de ce projet colossal, sauf modifications ultérieures résultant des événements. Quant aux difficultés presque insurmontables, les deux hommes les avaient énumérées pour la forme, et pour qu’il n’en fut plus question.

Les provisions abondaient. Il suffirait de recueillir des produits végétaux et de les emmagasiner, en temps et lieu. Restait la question de l’embarcation. Un canot d’écorce ne saurait suffire pour accomplir une semblable traversée. Son imperméabilité est loin d’être parfaite, et les provisions, le suprême ressource des fugitifs, seraient avariées. De plus, elle ne pourrait jamais résister aux chocs et aux soubresauts résultant d’une navigation à travers les rapides qui hérissent les fleuves et les criques des Guyanes,

Il fut résolu que la pirogue serait construite sur le modèle de celles des Bosh et des Bonis, d’une seule pièce, dans le tronc imputrescible et imperméable du bemba. Effilée, relevée et renforcée aux deux extrémités, elle serait susceptible de naviguer en avant comme en arrière. Les deux pointes aiguës laissées pleines jusqu’à cinquante centimètres, pouvant impunément heurter les roches. Elle aurait enfin cinq mètres de long, et porterait, indépendamment des deux canotiers, environ cinq cents kilos de provisions.

Il s’agissait tout d’abord de trouver un arbre réunissant toutes les qualités requises, c’est-à-dire ni trop gros ni trop petit, d’âge moyen, sans nœuds ni crevasses, et surtout à proximité de la crique et de l’abattis.

Il ne fallut pas moins de deux pénibles journées de recherches à travers ces arbres géants de la Guyane, qui, on le sait, ne vivent pas en famille et sont éparpillés de ci, de là, sur des zones immenses.

Le sujet fut enfin trouvé et déclaré « bon-bon » par Casimir, ingénieur en chef de la construction navale, On se mit incontinent à l’œuvre. Le travail, hélas ! n’avançait que bien lentement. Le vieux solitaire n’avait qu’une hache de petits dimension, dont le tranchant rebondissait sur les fibres tenaces du bemba, en ne pratiquant que de bien faibles entailles

Heureusement, Casimir connaissait à fond toutes les ressources des habitants de la forêt. Puisque le fer était insuffisant, on demanderait au feu son secours. Un bûcher fut allumé à la base de l’arbre qui s’enflamma lentement, charbonna, brûla à l’étouffée pendant quarante-huit heures, et s’abattit enfin pendant la nuit avec un fracas terrible.

Casimir, éveillé en sursaut, s’agita dans son hamac et s’écria joyeusement :

– Compé, ou qu’a entendu... Boum... li tombé là... crac... crâââàc !...

Robin, tout joyeux, ne put se rendormir.

– C’est bien, voilà le commencement de notre délivrance. Nous manquons d’outils pour creuser le canot, mais...

– Oh ! interrompit le noir... neg’ Bosh, neg’ Boni, pas gain outils. Eux fabriquent canot avec feu...

– Oui, je sais cela ; ils creusent leurs pirogues avec le feu et les polissent ensuite avec leur sabre, ou même des pierres tranchantes, mais j’ai trouvé mieux que cela.

– Que chose, ou qu’a trouvé ? compé.

– Tu as une pioche, n’est-ce pas, une bonne pioche, eh ! bien, je m’en vais l’affûter comme il faut, y ajuster un manche solide, cela nous fera une herminette parfaite. Avec un pareil outil, vois-tu, Casimir, je me fais fort de rendre la pirogue aussi unie qu’une feuille de barlourou, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur.

– Ça même, compé, ça même ! fit le nègre joyeux.

Ce qui fut dit fut fait, et les deux hommes, après avoir adapté la pioché à sa nouvelle destination, s’en allèrent à leur chantier.

Ils portaient chacun leur provision pour la journée, et s’avançaient en devisant gaiement.

– Vois-tu, Casimir, disait Robin devenu plus communicatif depuis que sa vie avait un but et que ce but allait se rapprocher, vois-tu, avant un mois, nous serons partis.

« Bientôt, nous serons loin. Dans un pays libre. Je ne serai plus une bête fauve qu’on poursuit, un forçat qu’on traque... Je ne serai plus le gibier des Indiens et des argousins... Je ne serai plus le tigre blanc !

– Ça même, compé... ça même, disait doucement le lépreux, heureux de la joie de son ami.

– Puis, songe donc... Je pourrai revoir ma femme, mes chers petits. Oublier dans un seul moment les tortures du passé... Effacer par un baiser le souvenir du bagne... Les presser dans mes bras... les voir... les entendre !...

« Ah ! tiens cet espoir me donne une force de géant. Il me semble que je mettrais la forêt en morceaux. Tu vas voir comme je fouillerai le canot... ce cher petit canot, mon espérance... Tiens ! nous l’appellerons de ce nom : l’Espérance !

Ils arrivaient à ce moment à la clairière formée par la chute du bemba, qui avait en tombant entraîné plusieurs autres arbres. Un large rayon de soleil trouait la voûte disloquée. La base de l’arbre fumait encore.

– Allons, à l’ouvrage !... mon...

Robin n’acheva pas sa phrase. Il resta comme pétrifié à la vue d’un homme armé d’un sabre d’abattis, revêtu de la lugubre livrée du bagne et qui se leva brusquement en prononçant ces simples mots :

– Tiens ! c’est vous, Robin. Du diable si je m’attendais à vous trouver là...

Robin, foudroyé par l’imprévu de cette rencontre, ne répondit pas. La vue de son ancien compagnon de bagne évoqua soudain tout un cauchemar de souvenirs lugubres.

Il vit d’un seul coup la geôle et ses hideurs !... Le conseil de guerre, la double chaîne. La réintégration au pénitencier. La pensée ne lui vint même pas que cet homme était peut-être un évadé aussi.

Ce forçat n’était pas, ne pouvait pas être seul. Là peut-être à deux pas, sous le couvert, se tenait le clan des maudits avec son escorte de surveillants.

Eh quoi ! tant de souffrances auraient-elles été endurées en pure perte ? Fallait-il dire adieu à cette liberté à peine entrevue ? Une fièvre étrange et terrible envahit l’ingénieur. Une fugitive pensée de meurtre traversa son cerveau. En somme, que lui importait ce bandit, dont la venue constituait pour lui le plus grave danger.

Il eut honte aussitôt de ce mouvement inconscient et redevint subitement maître de lui même.

L’autre ne semblait pas s’apercevoir de ce trouble, ni s’étonner de ce silence. Il continua.

– Ah ! oui, je comprends, vous n’êtes guère causeur. C’est égal, je suis tout de même content de vous revoir.

– C’est vous, reprit-il enfin avec effort, Gondet...

– Gondet lui-même, en chair et en os... surtout en os. Voyez-vous, l’ordinaire ne s’est pas amélioré depuis votre départ et dame, avec la température et le métier qu’on nous fait faire, ça n’est pas le moyen de nous retaper.

– Mais, que faites-vous ici ?...

– À un autre que vous, je répondrais qu’il est trop curieux et que ça ne le regarde pas. Mais vous avez le droit de tout savoir.

« Je suis tout simplement chercheur de bois. »

– Chercheur de bois ?

– Mais, oui. Vous savez bien que dans chaque chantier l’administration détache un homme connaissant bien la forêt et les essences de bois. Il part un peu à l’aventure, découvre les plus beaux sujets, les marque, puis, quelque temps après, les « pensionnaires » de l’État les exploitent pour le compte de leur patron.

– Oui.

– Pour lorss’ avant d’être « dans la peine » j’étais ébéniste, d’où le sobriquet de « P’tit ébéniste » que je porte depuis mon arrivée. J’ai été nommé chercheur avec quarante centimes de haute paye par jour. Et voilà pourquoi je tombe chez vous comme une corneille qui abat des noix.

« Mais, savez-vous que vous avez une fière mine. On voit bien que vous vivez de vos rentes. »

– Elles autres, où sont-ils ?

– Oh ! ils sont à plus de trois journées d’ici. Vous pouvez être tranquille pour le moment.

– Alors, vous n’êtes pas évadé ?

– Pas si bête. Je n’ai plus que six mois à faire, plus mon doublage. Dans six mois, je serai en liberté provisoire mais résident forcé à Saint-Laurent et à la veille de devenir concessionnaire.

– Ah ! vous n’êtes pas évadé ?...

– Mais non, que je vous dis. On croirait que ça vous contrarie. Vous auriez préféré, pour être bien sûr de moi, que je ne retourne pas là-bas.

« Soyez tranquille. Voyez-vous, nous autres rien qui vaille, nous avons des idées comme ça. Jamais un « fagot » n’a dénoncé un copain évadé. »

Robin eut un brusque haut-le-corps.

– Oh ! dit l’autre qui s’en aperçut, quand je dis copain faut pas vous fâcher... Je sais bien que vous ne l’étiez que pour la frime, notre copain.

« Eh bien ! si vous voulez savoir la vérité, tout le monde a été ravi de vous avoir vu filer en douceur.

« Et Benoît ! Benoît que les argousins ont rapporté tout démoli. En voilà un qui se fait un sang !... Oh ! mais un sang.

« Mais, quoi, ça vous a la fressure si bien accrochée que ça rapporte sa peau de là où un autre laisserait jusqu’à ses os.

« C’est égal, vous êtes un rude homme. Vous n’êtes pas de chez nous, mais on vous « estime » tout de même.

– Et, pense-t-on à me poursuivre ? demanda comme à regret Robin, gêné de prendre des renseignements à pareille source.

– Personne autre que Benoît... Vous êtes sa bête noire, soit dit sans vous offenser. Il jure du matin au soir, au point que les pauvres sœurs de l’hôpital en sont toutes sens dessus dessous. C’est après vous qu’il en a, naturellement.

« Pour moi, je suis sûr que quand il sera sur ses pattes, il essaiera de vous pincer. Mais, va-t-en voir s’ils viennent.

« Vous n’êtes pas un enfant, et je suis bien sûr que vous serez loin alors d’ailleurs, on vous croira mort. »

Le chercheur de bois, loquace comme les forçats quand ils trouvent une occasion de parler avec d’autres que leurs compagnons habituels, ne tarissait pas.

– Savez-vous que vous avez eu une rude chance de rencontrer ce vieux « négro » qui est avec vous ! Il est laid à faire peur au diable lui-même. Mais il a dû vous être fièrement utile.

« Eh bien ! je n’aurais jamais pensé en trouvant ce matin le bemba par terre que c’était vous qui l’aviez abattu. Ça fera une crâne pirogue. Tiens, une idée. Ah ! elle est bien bonne. Je suis ici pour le compte de l’administration. J’ai une bonne hache, si je vous donnais un solide coup de main ?

– Non, dit presque brutalement le proscrit qui ne voulait pas d’un semblable auxiliaire.

Le forçat comprit sans doute le motif de ce refus et dut en sentir toute la portée. Il tressaillit, et son visage blême, aux traits hardis jusqu’à l’impudence, se contracta douloureusement.

– Ah ! c’est vrai, dit-il d’une voix triste. Nous ne pouvons rien donner aux honnêtes gens... nous autres.

« C’est dur, allez, d’avoir « fauté ». Il n’y a pas de régénération possible. Je le sais bien. Tenez, je suis d’une bonne famille. J’ai reçu une certaine éducation, mon père était un des premiers ébénistes de Lyon. Malheureusement je le perdis à dix-sept ans. Je fis de mauvaises connaissances. Le plaisir m’attira.

« Je me rappelle encore ma pauvre mère me disant : « Mon enfant, j’ai appris hier que des jeunes gens de la ville ont fait du tapage. Ils ont passé la nuit au poste. Si pareille chose t’arrivait, j’en mourrais de chagrin. »

« Deux ans après, je fis un faux. Et l’on me condamna à cinq ans de travaux forcés !

« Ma mère resta deux mois entre la vie et la mort. Elle a été folle deux ans. Ses cheveux ont blanchi. Elle n’a pas quarante-cinq ans, elle en paraissait soixante lors de mon départ.

« Je n’ai jamais volé depuis que je suis au bagne. Je ne suis ni pire ni meilleur que les autres, mais je suis un damné. Voyez, je ne puis même pas pleurer en parlant de ça.

« Vous, monsieur, le bagne vous a ennobli, moi, il m’a ravalé !... »

Robin, ému malgré lui, s’approcha et, pour faire diversion à cette scène pénible, offrit à l’homme la moitié de son repas.

– Je devrais vous refuser aussi, dit-il, mais je n’ai pas le droit de faire le fier, j’accepte. Vous êtes bien toujours le même... et ce n’est pas la première fois que je reçois de bons offices de vous.

– Comment cela ? demanda Robin surpris.

– Oh ! parbleu, c’est bien simple. Vous m’avez retiré du Maroni, un jour que, emporté par le courant, j’allais bel et bien me noyer. Vous n’avez pas hésité à sacrifier votre vie pour conserver ma misérable existence de forçat.

« Voyez-vous, je ne puis que faire des vœux pour le résultat de votre entreprise, mais c’est de bon cœur, allez.

– Je me rappelle en effet, reprit le proscrit, et croyez que je vous suis obligé des sentiments que vous me témoignez.

– Ah ! bon Dieu, et moi qui oubliais l’essentiel.

« La lettre !

– Quelle lettre ?

– Voici : moins de quinze jours après votre fuite une lettre est venue pour vous de France ; naturellement, l’administration en a pris connaissance. Les chefs en ont parlé entre eux. Leurs propos nous ont été rapportés par le garçon qui les sert, un transporté. On disait comme ça que vous aviez là-bas des amis qui faisaient des démarches pour vous faire gracier. Que les affaires n’allaient pas vite, mais que si vous vouliez vous-même signer votre demande en grâce, vous pourriez l’obtenir.

– Jamais ! interrompit Robin, dont les pommettes s’empourprèrent. Et pourtant, ai-je bien le droit de priver ma famille du bras et de l’affection de son chef ? Faut-il donc me déshonorer pour assurer au mieux leur subsistance ?

« Et d’ailleurs, il est trop tard !

– C’est ce que disaient comme ça les chefs : « Il est trop tard. » D’autant plus que si vous n’obteniez pas votre grâce, il était question de vous faire concessionnaire, avec la faculté d’amener votre famille.

– Hein ! que dites-vous ?... Concessionnaire. Ma femme, mes enfants ici ! Dans cet enfer ?

– Dame, c’eût été peut-être le plus sûr moyen de les revoir. Puis, vous savez, tout ça, c’est des on-dit. C’est le contenu de la lettre qu’il faudrait connaître.

– Oh ! cette lettre !... Maudite soit ; ma folle précipitation. Que ne puis-je retourner là-bas, et payer de tous les supplices un trop court moment de bonheur.

– Tenez, laissez-moi vous dire deux mots, ça ne sera pas long. J’ai une idée, une vraie. Je suis à peu près libre ici. On ne se défie pas de moi, étant à la veille de ma libération, et l’on a raison. Je vais rentrer au chantier. Je me colle une fièvre de cheval. C’est mon affaire, nous avons des trucs pour ça. On me débarque de Sparwine à Saint-Laurent, j’entre à l’hôpital, et je me débrouille pour savoir le fin mot de l’affaire.

« Quand je suis au courant de tout, je guéris comme par enchantement, je reviens au chantier, j’accours ici et je vous conte la chose.

« Cela vous va-t-il ? C’est que, voyez-vous, j’ai contracté une rude dette vis-à-vis de vous et je serais bien aise de vous rendre service. »

Robin se taisait. Un terrible combat se livrait en lui. Il ne pouvait vaincre la répugnance qu’il éprouvait à employer un tel messager pour une chose aussi sacrée.

Le forçat le regardait d’un air suppliant.

– Je vous en prie. Laissez-moi faire une bonne action. Au nom de ma pauvre mère, la bonne et sainte femme qui me pardonnera peut-être... Au nom de vos petits enfants... sans père... Là-bas, dans une grande ville...

– Partez ! Oh ! oui, partez.

– Merci, monsieur, merci...

« Un mot encore : j’ai là un petit carnet, sur lequel je marque ma route et j’inscris mes arbres. Il m’appartient... loyalement. Je l’ai payé. Il y a encore quelques pages blanches. Si j’osais, je vous prierais d’y écrire quelques mots pour envoyer en France.

« Un navire hollandais chargé de bois se trouve en face l’habitation Koeppler. Il part incessamment en Europe. Je me charge de faire parvenir votre billet à bord. Il y aura un bon cœur qui ne refusera pas de l’envoyer à votre famille, surtout quand on saura que vous êtes un politique.

« Vous acceptez, n’est-ce pas ?

– Oui, donnez, murmura Robin.

Et, séance tenante, il couvrit d’une écriture fine et serrée deux feuillets détachés, y mit l’adresse, et rendit le tout au forçat.

– Maintenant, dit celui-ci, je pars. Ce soir j’aurai la fièvre. Surtout, cachez-vous bien. À bientôt !

– À bientôt, et puissiez-vous réussir !

Le transporté disparut aussitôt derrière les lianes épaisses.

Le vieux Casimir avait gardé le silence pendant toute cette scène, en partie inintelligible pour lui. Il fut stupéfait, à la vue de la transfiguration qui venait de s’opérer sur les traits de son ami.

Robin n’était plus reconnaissable. Ses yeux brillaient d’un feu inaccoutumé, sa figure pâle s’empourprait. À son habituelle taciturnité avait tout à coup succédé une incroyable loquacité. Il parlait... Il parlait avec volubilité, racontait à son compagnon ravi, ses travaux, ses luttes, ses espérances, ses déceptions.

Il lui expliqua la différence existant entre un criminel de droit commun et un condamné politique, et put faire apprécier à son interlocuteur la profondeur de l’abîme qui les séparait.

Le pauvre homme avait peine à comprendre l’implacable rigueur du châtiment, eu égard à la nature du délit.

– Maintenant, termina-t-il, que je suis presque rassuré sur le sort de mes chers absents, le manche de la hache brûle mes mains.

« À l’ouvrage ! Casimir, à l’ouvrage. Creusons, fouillons ce bois, sans trêve, sans relâche. Parachevons l’œuvre de la liberté, et que ce canot nous emporte au plus vite loin de ces rivages maudits.

– Ça même, dit doucement le noir.

Et ils se mirent à la besogne avec acharnement.

Quarante jours à peine avant l’évasion de Robin, une scène bien touchante, et que nous retracerons brièvement, se passait à Paris, rue Saint-Jacques. On était au 1er janvier. Il faisait un de ces froids durs, encore aiguisés par le vent du Nord, dont l’haleine glacée transformait la grande ville en un véritable coin de Sibérie.

Une femme en deuil, pâle, les yeux rougis par le froid, par les larmes peut-être, montait lentement l’escalier malpropre d’une de ces énormes maisons que l’on retrouve encore dans certaines parties du vieux Paris. Véritables casernes aux innombrables recoins, accessibles aux plus petites bourses, et où s’abritent tant bien que mal des légions de déshérités.

Cette femme avait grand air, sous ses pauvres vêtements de veuve dont la méticuleuse et touchante pauvreté attestait et des soins constants, et une misère vaillamment supportée.

Arrivée au sixième étage, elle s’arrêta un moment essoufflée, tira une clef de sa poche, et l’enfonça doucement dans la serrure. Au faible glissement de fer, répondit un concert de voix enfantines.

– C’est maman ! Voilà maman !...

La porte s’ouvrit et quatre enfants, quatre gamins dont l’aîné avait dix ans, et le plus jeune à peine trois, s’élancèrent vers la nouvelle venue qu’ils couvrirent de caresses.

Elle les embrassa tous, nerveusement, avec ces mouvements de tendresse fébrile et passionnée, tenant à la fois de la joie et de la douleur.

– Eh bien ! mes chéris, vous avez été bien sages, n’est-ce pas ?

– Je crois bien, répondit l’aîné, déjà sérieux comme un petit homme, la preuve, maman, c’est que Charles a eu la croix de sagesse.

– La troix !... tite mère, dit en s’avançant avec la gravité de ses trois ans, le plus jeune, un adorable bébé, qui montrait de son tout petit doigt à fossette la croix accrochée par un ruban rouge à son vêtement de lainage gris.

– Bien ! mes chers petits, très bien, reprit-elle en les embrassant encore.

À ce moment, elle aperçut dans le fond de la pièce un grand garçon de vingt à vingt-deux ans, vêtu d’une vareuse de molleton noir, qui tortillait dans ses grosses mains, d’un air embarrassé, son petit chapeau de feutre.

– C’est vous, mon brave Nicolas, bonsoir, mon ami, lui dit-elle affectueusement.

– Oui, madame, j’ai quitté l’atelier de bonne heure, afin de venir vous « la souhaiter bonne et heureuse », ainsi qu’aux enfants... ainsi qu’à... au patron... à monsieur... Robin, quoi !

Elle tressaillit. Son beau visage, amaigri par la souffrance, pâlit, ses yeux se tournèrent vers un grand portrait, dont le cadre d’or contrastait singulièrement avec les murailles nues de la mansarde et quelques meubles épars, derniers débris d’une ancienne aisance.

Un petit bouquet de pensées, une rareté à pareil moment, s’épanouissait dans un verre plein d’eau, devant cette toile, représentant un homme dans la force de l’âge, aux fines moustaches brunes, aux yeux luisants, aux traits pleins d’énergie et de distinction.

À la vue de cette touchante offrande faite par l’ouvrier parisien, à celui qui fut son bienfaiteur, de ce témoignage d’exquise délicatesse sorti du cœur d’un humble artisan, ses yeux se remplirent de larmes et un sanglot mal contenu déchira sa gorge.

Les enfants, debout devant le portrait de leur père, pleuraient silencieusement en voyant pleurer leur mère. La douleur du jeune âge est ordinairement bruyante. Les larmes silencieuses de ces quatre petits avaient quelque chose de poignant.

On sentait qu’ils avaient l’habitude du chagrin, comme ceux de leur âge ont l’habitude du rire.

C’était le jour de l’an pourtant. Les opulents magasins aussi bien que les humbles boutiques des marchands de joujoux avaient été mis au pillage. Paris en fête, flamboyait, des fusées de rire s’échappaient des hôtels et des mansardes. Les fils du proscrit sanglotaient.

Oh ! ils ne demandaient pas de joujoux. Ils étaient depuis longtemps privés de ce bonheur du premier âge, et savaient déjà s’en passer. Et d’ailleurs peut-il y avoir des joies pour des enfants d’exilé ? Que leur importait cette année qui venait de s’écouler morne et désespérée, que leur importait aussi celle qui commençait peut-être sans espoir ?

La mère essuya ses larmes, tendit simplement la main à l’ouvrier et lui dit :

– Merci ! merci pour lui et pour moi !

– Eh bien ! madame, demanda-t-il, est-ce qu’il y a quelque chose de nouveau ?

– Rien encore. Et nos ressources s’épuisent. Mon travail devient insuffisant. Cette jeune Anglaise à laquelle je donnais des leçons de français est malade. Elle s’en va dans le Midi. Bientôt nous n’aurons plus que mes broderies, et mes yeux se fatiguent.

– Ah ! madame, vous oubliez mon travail. Je ferai des heures supplémentaires. Puis, l’hiver ne durera pas toujours.

– Non, mon cher Nicolas, je n’oublie rien, ni votre bonté ni votre abnégation, ni l’amour que vous témoignez à mes chers enfants, mais je ne veux rien accepter.

– Oh ! ça serait la moindre des choses. Est-ce que le patron ne m’a pas élevé, quand mon père a été tué par l’explosion de la machine. Qui donc a donné du pain à ma mère infirme ? Et si la pauvre vieille a pu mourir tranquille, n’est-ce pas à vous et à lui que j’en dois la reconnaissance ?

« Voyez-vous, madame, je suis de la famille.

– Et c’est pour cela que vous voudriez vous tuer de travail, quand vous avez à peine pour vivre.

– On a toujours de quoi vivre quand on a bon pied, bon œil et bon cœur à l’ouvrage. Pensez donc, mécanicien ajusteur, et des heures de supplément, je me fais de vraies journées de contremaître.

– Que vous voudriez nous donner en vous privant du nécessaire !...

– Mais, puisque je suis de la famille.

– Oui, mon enfant, vous en êtes... et pourtant je refuse. Je verrai plus tard... si la misère devenait trop grande, si la maladie s’abattait sur les enfants, si la faim... Oh ! ce serait affreux. Non, nous n’en viendrons pas là. Croyez bien que je suis aussi touchée de votre offre que si je l’avais acceptée.

– Et... alors, on ne veut pas le ramener de là-bas ? Il y en a pourtant un certain nombre qui sont arrivés de Belle-Isle et de Lambessa.

– Ils ont demandé leur grâce... Mon mari n’implorera jamais ceux qui l’ont condamné. Jamais il ne désavouera sa conduite, qui fut toujours celle d’un homme d’honneur

L’ouvrier baissa la tête et ne répondit pas.

– Du reste, continua Mme Robin d’une voix étouffée, je vais lui écrire, ou plutôt nous allons lui écrire sa troisième lettre du jour de l’an...

« N’est-ce pas, mes enfants ?

– Oh ! oui, maman, dirent les aînés, pendant que le petit Charles, accroupi gravement dans un coin, s’escrimait sur un carré de papier qu’il lendit d’un air satisfait en disant :

– Tiens, ma lettre... pour papa !

La femme du proscrit, sachant en quelles mains devait passer sa lettre avant de parvenir à son mari, sachant aussi quelles mutilations on faisait subir à celles qui étaient spécialement destinées aux condamnés politiques, écrivit brièvement, de façon à tranquilliser Robin sur l’état de la famille, et en évitant rigoureusement tout commentaire de nature à soulever les rigueurs de la chiourme.

Ah ! qu’il dut lui en coûter à cette noble mère, à cette vaillante épouse, d’atténuer les expressions de tendresse qui se pressaient sous sa plume ! Mais elle avait la pudeur de son affection et de sa douleur.

« Mon cher Charles – écrivit-elle, –

« C’est aujourd’hui le premier janvier. L’année qui vient de finir a été bien triste pour nous, terrible pour toi. Celle qui commence apportera-t-elle un allégement à tes souffrances, une consolation à nos peines ? Nous l’espérons comme toi, cher et noble martyr, et cette espérance fait notre force.

« Je suis vaillante, va ! Et nos braves enfants, de petits hommes, tes dignes fils. Henri grandit. Il étudie. Il est sérieux déjà. C’est tout toi. Edmond et Eugène deviennent de grands garçons. Ils sont plus rieurs, un peu étourdis, comme moi avant notre malheur. Quant à notre Charles, impossible de rêver pareil amour d’enfant. Un adorable bébé rose, joufflu, joli et intelligent !... Croirais-tu que tout à l’heure, quand il a entendu dire que je t’écrivais, il m’a tendu un petit papier tout barbouillé qu’il a bien précieusement plié en disant : « Tiens, ma lettre pour papa ! »

« Je travaille. Et je réussis toujours à subvenir à nos besoins. Tranquillise-toi de ce côté, mon bon Charles, et pense bien que si notre vie est affreuse sans toi, les exigences matérielles en sont à peu près remplies. Tes amis ont continué les démarches entreprises à ton intention. Aboutiront-elles ? On exige comme condition essentielle que tu signes un recours en grâce...

« À ce prix peut-être obtiendrais-tu ta liberté ? Sinon, on nous affirme que tu pourrais devenir concessionnaire d’un terrain en Guyane. J’ignore en quoi cela consiste. Tout ce que je vois, c’est que je pourrais venir le rejoindre, avec les enfants. Rien ne m’effraye. Et la misère avec toi, là-bas, serait le bonheur !

« Dis-moi ce que je dois faire. Les moments sont précieux, Chaque minute qui s’écoule loin de toi, mon cher proscrit, est une minute d’angoisse, et nous pourrions encore être heureux dans ce pays du soleil.

« Courage, cher bien-aimé, nous t’envoyons nos souhaits les plus ardents, avec tous les baisers de notre cœur, et tout notre amour. »

Au-dessous, se lisaient avec le nom de la mère, la signature déjà virile de l’aîné, les noms d’Edmond et d’Eugène un peu tremblotés et très appliqués, puis un gros pâté commis par le petit Charles qui avait voulu que sa mère conduisît sa main.

Cette lettre était partie trois jours après par un voilier de Nantes qui faisait directement route pour la Guyane. Les communications, pour être moins régulières qu’aujourd’hui, grâce aux lignes transatlantiques, n’en étaient pas moins fréquentes, et Mme Robin avait toutes les cinq ou six semaines un mot de son mari.

Janvier et février s’étaient écoulés tout entiers sans nouvelles, mars commençait, rien encore ! L’inquiétude de la pauvre femme se compliquait d’angoisses quand elle reçut un matin une lettre timbrée de Paris, dans laquelle on la priait de passer, pour une communication très importante, chez un homme d’affaires qui lui était complètement inconnu.

Elle se rendit aussitôt à l’adresse indiquée, et trouva un homme jeune encore, mis avec une certaine recherche, de figure et de manières assez vulgaires, mais en somme parfaitement convenable.

Il se tenait dans un de ces bureaux à l’ameublement banal d’acajou, aux casiers multiples, dont l’aspect est bien connu. Il était seul.

Mme Robin se fit connaître. L’inconnu salua froidement.

– Vous avez, madame, l’invitation que j’ai eu l’honneur de vous expédier hier.

– La voici.

– Bien. J’ai reçu avant-hier de mon correspondant de Paramaribo des nouvelles de votre mari...

La pauvre femme se sentit le cœur tordu par une mortelle angoisse.

– Paramaribo... mon mari... Je... ne comprends pas.

– Paramaribo, ou Surinam, capitale de la Guyane hollandaise.

– Mais, mon mari ! Dites vite... Oh ! dites-moi ce que vous savez.

– Votre mari, madame, dit simplement l’homme, comme si c’était la chose la plus naturelle, vient de s’évader du pénitencier de Saint-Laurent.

La foudre tombant aux pieds de Mme Robin l’eût moins stupéfiée que cette nouvelle imprévue.

– Évadé... bégayait-elle... Évadé !...

– Comme je viens, madame, d’avoir l’honneur de vous le dire. Et vous m’en voyez sincèrement réjoui.

« J’ai d’ailleurs le plaisir de vous remettre un mot venant de lui, et que renfermait la lettre de mon correspondant.

« Le voici. »

Surprise, atterrée presque par ce coup inattendu, Mme Robin sentait comme un brouillard devant ses yeux. Mais sa vaillante nature, réagissant aussitôt, elle put déchiffrer le billet au crayon, écrit par le proscrit sur la feuille détachée du carnet du forçat, près de la crique Sparwine.

C’était bien là l’écriture de son mari, sa signature, tout, jusqu’à quelques lignes en caractères cryptographiques dont elle avait seule la clef.

– Mais alors, il est libre !... Je puis le revoir !...

– Oui, madame. Je tiens à votre disposition des fonds, envoyés en une traite par mon correspondant. Mais vous concevez qu’il doit se cacher. Il n’a pas quitté les Guyanes, où il est plus en sûreté que partout ailleurs. J’estime qu’il serait préférable que vous allassiez le rejoindre.

« Vous partirez d’Amsterdam sur un navire hollandais, afin d’éviter les formalités de passeport. Vous débarquerez à Surinam, et mon correspondant vous mettra à même de retrouver votre mari, sans donner l’éveil à la police française.

– Mais, monsieur, expliquez-moi... cet argent, ce correspondant ?

– Mon Dieu, madame, je ne sais pas un mot de plus. Votre mari libre, son désir de vous revoir, des fonds envoyés à votre destination par mon entremise, et l’invitation pour moi de pourvoir à votre sécurité jusqu’à ce que vous soyez sur le navire hollandais.

– Eh bien ! soit. J’accepte. Je partirai. Avec mes enfants ?

– Oui, madame.

– Quand ?

– Le plus tôt sera le mieux.

Le mystérieux homme d’affaires employa si bien son temps que vingt-quatre heures après, Mme Robin quittait Paris avec les enfants et le brave Nicolas, qui n’avait pas voulu quitter sa bienfaitrice.

Ils débarquèrent tous les six à Surinam au bout de trente-cinq jours d’une heureuse traversée.
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