Première partie Le tigre blanc








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titrePremière partie Le tigre blanc
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V


Construction d’un canot. – Le bois à rames. – Souvenir au Rowing-Club. – Le retour du messager. – Une copie qui vaut bien l’original. – Une plante qui a beaucoup de noms latins n’en est pas moins très bonne à manger. – Ce qu’on entend par « grager le manioc ». Le « couac » et la cassave. – Vénéneux mais alimentaire. – Dans la couleuvre. – Pirogue volée. – L’incendie. – Irréparable désastre. – Quel est le traître ? – Désespoir d’un vieillard. – Celui qu’on n’attendait plus. – La citadelle de verdure et son chemin couvert. – L’Atlantique plus large que la Seine à Saint-Ouen. – Drôle de pays, – Mystère et bienfaisance. – Le Tropic-Bird. – Le capitaine hollandais ne veut rien dire. – Les proscrits. – Plus de patrie. – C’est lui qu’on tue !...

Robin et le vieux nègre firent tant et si bien, s’escrimèrent d’une telle façon contre le tronc du bemba, qu’après avoir taillé, coupé, brûlé, rogné, creusé, poli, la pirogue se trouva prête.

Le gréement ne fut ni long ni difficile. Deux petits bancs, en bois de « génipa » très léger, très résistant, et facile à travailler, furent posés en travers de la coque, et encastrés, « à queue d’aronde », dans les deux plats-bords. Tous deux furent percés à jour d’un trou ayant environ cinq centimètres de diamètre, et pouvant au besoin permettre l’adaptation d’un petit mât de bambou.

Bien que les riverains du Maroni, nègres et Peaux-Rouges, aient l’habitude d’aller presque exclusivement à la pagaye, il n’est pas rare, quand ils naviguent sur les grands cours d’eau, de les voir hisser en guise de voile une natte de paille quand ils ont vent arrière. C’est leur unique façon de profiter de la brise, car ils ignorent absolument la manœuvre de la voile.

Quand ils n’ont pas de natte, et que le vent souffle, ils sautent à terre, coupent des branches de waïe, de macoupi, de bâche ou de barlourou, et les dressent devant la brise. Voilure économique, très peu encombrante, et nécessitant une science nautique fort élémentaire.

Ces cas où le vent arrière peut servir à l’adjuvant à la pagaye sont limités aux grands fleuves. Ils sont peu fréquents ; car les Indiens et les Noirs habitent de préférence les lieux baignés par les petites criques, et encaissés entre deux murailles de verdure interceptant le moindre souffle de l’air.

Nos deux amis comptaient bien, le cas échéant, établir une voile avec le grand hamac de Casimir tissé par les Bonis en excellente toile de coton.

Restait la question des pagayes. Grave question. Il n’appartient pas au premier venu de fabriquer secundum artem cet indispensable engin de navigation. Elles sont de trois sortes. Les Indiens en emploient deux modèles. L’un figurant assez bien une bassinoire emmanchée, dont le récipient, aplati, ne serait pas plus épais que la main ; l’autre, semblable à une pelle de boulanger à manche très court.

Elles sont bien inférieures l’une et l’autre à la grande pagaye des Bonis et des Bosh, canotiers incomparables, qui peuvent, n’en déplaise aux lauréats du « Rowing-Club », nager pendant trente et quarante jours. Haute de deux mètres à deux mètres trente, cette pagaye a une belle forme lancéolée. Le manche, long d’un mètre, légèrement aplati à la base, se renfle au milieu, acquiert la grosseur d’un goulot de carafe, s’aplatit de nouveau, s’élargit doucement en une courbe gracieuse donnant naissance à la palette, qui n’a pas plus de douze centimètres de large sur un demi seulement d’épaisseur et se termine enfin en une pointe analogue à celle des feuilles d’iris.

C’est à cette dernière forme que Casimir donna la préférence, tout en manifestant son profond mépris pour les pagayes indiennes, plus lourdes, moins maniables et moins jolies, en dépit de leurs curieux dessins au suc de génipa.

Le bois employé par excellence est le « yaruri », appelé pour cette raison, « bois à rames ». Le bonhomme voyait juste et loin, quoiqu’il n’eût qu’un œil. Il eut bientôt découvert un « yaruri » superbe, qui fut abattu par le procédé employé jadis pour jeter à terre le bemba.

Chose curieuse, et qui montre combien sont observateurs ceux que nous appelons des sauvages, ce bois se fend presque sans efforts, ou plutôt se décolle en planches d’une longueur indéfinie et seulement épaisses comme la main.

Il se travaille avec une incroyable facilité quand il vient d’être abattu, et acquiert en peu de jours par le séchage une dureté sans pareille, tout en conservant une grande élasticité.

Les doigts crochus du vieillard, insuffisants pour un travail de force, maniaient le sabre d’abattis avec une surprenante habileté. Il procédait par petits coups secs, bien mesurés, détachait de minces copeaux, tapotait toujours, n’enlevant jamais trop et finissant par donner à sa planche la gracieuse forme de la pagaye bonis.

Il mit quatre jours à en confectionner quatre, voulant en avoir au moins deux de réserve en cas d’accident.

Ces préparatifs achevés à la grande joie des deux solitaires, Robin aurait volontiers approvisionné séance tenante l’embarcation et serait parti sans désemparer, mais il attendait avec impatience le retour du forçat.

Gondet était bien longtemps à revenir. Plus de trois semaines s’étaient écoulées depuis son départ, et le proscrit, que ne distrayait plus l’écrasant labeur de chaque jour, trouvait aux heures une longueur interminable.

C’est en vain que le bon Casimir s’ingéniait de toutes façons, lui racontait toutes les belles histoires logées dans les impérissables casiers de son étonnante mémoire, qu’il l’emmenait à la chasse, lui apprenait le maniement de l’arc et l’initiait à toutes les subtilités de la vie sauvage. Un morne ennui rongeait le malheureux.

Qui sait ce que pouvait être devenu le chercheur de bois, au milieu de ces solitudes sans fin, peuplées de fauves, hérissées d’obstacles, parsemées d’invisibles abîmes, hantées par les maladies.

– Allons, disait-il en poussant un profond soupir, c’en est fait ! Nous partirons demain.

– Non, compé, répliquait invariablement le noir, ou qu’a pas gain patience... Tendez pitit morceau... Li pas gain oun sô, temps allé vini. (Vous n’avez pas de patience, attendez un peu. Il n’a pas eu seulement le temps d’aller et de revenir.)

Le lendemain arrivait sans rien changer à la situation.

On avait essayé la pirogue. Sa stabilité, en dépit de son faible tirant d’eau, était parfaite. Elle évoluait admirablement sous l’impulsion de Robin, qui avait rapidement acquis le tour de main particulier nécessité par la difficile manœuvre de la pagaye.

Casimir se tenait à l’arrière. Il barrait et pagayait. Ce poste demande une moindre dépense de force et exige une grande habileté. En effet, les canots indigènes, de simples coques, sans quilles, rondes en dessous, chavirent avec une extrême facilité, et obéissent à la moindre pression.

Disons tout d’abord que la pagaye est moins rapide que la rame mais que l’emploi de cette dernière est impossible dans les criques, eu égard à leur peu de largeur. Comment, en effet, « nager » avec des avirons d’au moins deux mètres, ce qui donne un développement de près de six mètres, dans les cours d’eau souvent larges de quatre ou cinq, et dont les berges disparaissent sous un inextricable enchevêtrement de lianes et de plantes aquatiques !

Avec la pagaye, au contraire, on peut circuler à l’aise dans une crique de moins de deux mètres. L’homme prend son point d’appui sur les bras, et non pas sur le bord de l’embarcation. Il saisit à cet effet, le manche de son instrument des deux mains, la gauche en haut quand il nage à tribord, la droite en haut quand il nage à bâbord, en laissant entre ses poings un espace d’environ cinquante centimètres.

Il enfonce alors verticalement dans l’eau, le long de la coque et en évitant de la toucher, la pagaye jusqu’à ce que la palette disparaisse ; il appuie la main placée en haut en opérant une poussée sur le sommet du manche, pendant que la main placée en bas, au ras de la palette, opère un mouvement de traction et sert de point d’appui. C’est un simple levier.

Le canot, sollicité en avant, glisse sur l’eau et avance assez rapidement. Les pagayeurs opèrent tous la même manœuvre, y compris le barreur, qui doit de plus, pour imprimer la direction, donner de temps à autre à la pagaye des mouvements de godille. Un autre avantage, c’est qu’à l’inverse des bâtiments à rames, l’équipage d’une pirogue a le visage tourné à l’avant.

Casimir, pour faire patienter son compé, l’avait minutieusement rompu à ces manœuvres. L’élève était maintenant passé maître, et sa vigueur herculéenne ainsi que son énergie, devaient lui permettre de tenir presque indéfiniment.

Cinq semaines s’étaient écoulées depuis le départ de Gondet.

Robin, complètement désespéré, allait quitter la paisible demeure du lépreux, quand la veille même du jour irrévocablement fixé pour le départ, le transporté, pâle, maigre, se soutenant à peine, fit son apparition dans l’abattis.

Deux exclamations de joie accueillirent son arrivée.

– Enfin ! Ah mon pauvre garçon, que vous est-il donc arrivé ? demanda le proscrit en le voyant dans un pareil état.

– Ne m’en veuillez pas d’avoir autant tardé, dit-il d’une voix éteinte. Mais j’ai cru mourir. Je n’ai pas été reconnu malade par le docteur, et Benoît, qui peut à peine se traîner, m’a roué de coups...

« On m’a mis alors à l’hôpital... et pour tout de bon, allez ; mais Benoît me le paiera.

– La lettre... demanda anxieusement Robin... La lettre ?...

– Bonnes nouvelles. J’ai eu mieux que je n’espérais.

– Parlez !... Dites... Oh ! dites-moi vite ce que vous savez.

Le transporté se laissa tomber, plutôt qu’il ne s’assit, sur un tronc renversé, tira de sa poche son petit carnet, et en sortit un morceau de papier qu’il tendit à Robin.

C’était la lettre écrite par sa femme le 1er janvier dans la mansarde de la rue Saint-Jacques. Ou plutôt, c’était la copie de cette lettre.

Il lut avidement, d’un trait, d’un regard, puis recommença. Un tremblement convulsif agitait ses mains, puis ses yeux s’obscurcirent, un rauque sanglot déchira sa gorge...

Cet homme de fer pleura comme un enfant. Larmes de bonheur, rosée bénie, seule manifestation de la joie chez ceux qui ont trop souffert.

Le noir, inquiet, n’osait interroger. Robin ne voyait plus, n’entendait plus. Il relisait à haute voix, maintenant ; répétant à satiété les noms chéris de ses enfants, se retraçant par la pensée la scène qui avait précédé la rédaction de la lettre, vivant un moment au milieu des bien-aimés absents.

Casimir écoutait, les mains jointes, pleurant aussi.

– Ça bon... murmurait-il... bonne madame... gentils pitits mouns... mo content.

Robin s’arracha enfin à son extase, et se tournant vers le forçat, lui dit doucement :

– Vous avez fait là une bonne action, Gondet. Je vous remercie... de tout mon cœur.

Le malheureux, secoué par la fièvre, balbutiait :

– Oh ! ça n’est vraiment pas la peine. Vous m’avez bien sauvé la vie, vous. Puis, vous m’avez parlé comme à un homme... à moi tombé si bas. Vous m’avez montré comment on supporte héroïquement une infortune imméritée.

« Quel exemple pour un coupable !... J’ai appris le repentir...

– Bien, cela, continuez... Et surtout, pas de vengeance contre celui qui vous a frappé. Vous serez d’autant plus fort dans vos résolutions.

Le transporté baissa la tête et ne répondit pas.

– Mais cette lettre, comment avez-vous pu vous la procurer ?

– Ça a été tout simple. Ces gens de police sont bien les plus naïfs qu’on puisse voir. On l’avait tout bêtement mise avec votre dossier. Le garçon de bureau n’a eu qu’à l’enlever pour un moment, il me l’a apportée, j’en ai pris copie, puis il l’a remise en place. Et c’est tout.

« J’aurais bien pris l’original, mais vous n’auriez peut-être pas voulu d’une chose volée, bien qu’elle vous appartînt. Et d’ailleurs, la soustraction de ce papier eût attiré l’attention sur vous. Vous seul y aviez intérêt.

« Car, il faut bien vous le dire, votre évasion a mis tout le pénitencier sens dessus dessous. On a parlé du renvoi de Benoît. Il y a eu enquête sur enquête... Heureusement que l’on commence à vous croire mort... sauf peut-être ce surveillant de malheur.

« Aussi, cachez-vous bien !

– Me cacher ! J’ai mieux que cela à faire maintenant. Rien ne m’attache plus à ce sol maudit. Je veux fuir bien loin, dire adieu pour jamais à cet enfer. Dès demain nous partons !... Tu entends, Casimir.

– Ça même, fit le noir.

– Mais, reprit vivement le forçat, vous ne le pouvez pas en ce moment, du moins dans votre canot. L’embouchure de la crique est encombrée de travailleurs, et les surveillants redoublent de vigilance.

« Attendez au moins que je trouve d’autres essences de bois à exploiter, que le chantier se déplace un peu.

– Nous partons quand même, vous dis-je.

– C’est impossible. Écoutez-moi. Patientez une semaine.

– Vous ne voyez donc pas que je meurs ici minute par minute. Qu’il faut à tout prix sortir, fût-ce par la force...

– Mais vous êtes sans armes... sans argent pour faire face à vos dépenses en pays civilisé.

– Ah ! faut-il être si près du but, sans pouvoir briser les dernières entraves.

« Eh bien ! soit, nous attendrons.

– À la bonne heure, dit avec empressement le forçat, qui se préparait à rentrer au chantier.

– Non, ou qu’a pas aller caba, ou mangé.

– Oh ! je n’ai pas besoin de grand-chose, avec la fièvre qui me ronge, surtout...

– Ou qu’à prend oun so lit morceau batoto. (Prenez seulement un peu de batoto.) Ça bon bon pour couper fièvre passé coup de sabre. (Ça vous coupe la fièvre comme d’un coup de sabre.)

Robin vit que les refus du pauvre diable provenaient de l’insurmontable dégoût que lui causait l’idée du contact, même indirect, du lépreux avec les ustensiles du ménage.

– Allons, venez, il ne serait pas prudent de vous mettre en route pendant l’accès. Je vous préparerai l’infusion.

Il accepta alors de grand cœur, avala avec force grimaces l’horrible et salutaire breuvage ; puis, il partit en emportant une bonne provision de feuilles, et non sans renouveler aux deux solitaires, avec une insistance toute particulière, sa recommandation de retarder leur départ.

Il fallait, d’ailleurs, une semaine au moins pour préparer l’approvisionnement. Nous l’avons dit déjà, les voyageurs ne doivent pas compter sur ce qu’ils pourront rencontrer en route, mais uniquement sur ce qu’ils emportent. Robin en avait fait la cruelle expérience. Heureusement, que l’abattis du vieux nègre était là. Ses produits constituaient une incomparable ressource.

Il était urgent de fabriquer tout d’abord le « couac » ou farine de manioc, qui devait être l’élément essentiel de l’approvisionnement. On verrait ensuite à prendre le poisson et à le boucaner.

Le proscrit n’avait sur la plante et sur son emploi que des notions vagues d’homme civilisé. Autant dire nulles. L’alimentation des forçats se composant de farine et de légumes secs arrivés d’Europe, il n’avait mangé le couac et la cassave que depuis sa cohabitation avec le lépreux, et comme la manipulation de ce produit ne s’opère que de loin en loin, il en ignorait le procédé, et surtout les lenteurs qu’il comporte.

Heureusement que l’homme de la nature était là, avec son matériel.

– Eh ben ! compé, nous qu’a gragé manioc, caba. (Nous allons d’abord grager le manioc.)

Grager !... qu’est-ce que cela pouvait bien être ?

On avait arraché la veille et l’avant-veille une ample provision de racines de manioc, et les grosses masses tuberculeuses, dont quelques-unes atteignaient le volume du mollet, formaient sous le hangar un monceau respectable.

Le vieillard prit dans un coin un morceau de bois de fer, long de cinquante centimètres, large de dix, et pourvu sur une de ses faces de dents écailleuses, sculptées au couteau et figurant une râpe.

– Ça, grage. (Voici le grage1.)

– Très bien, et que me faut-il faire ?

– Grager racines, pour gain farine.

– Mais, reprit Robin en saisissant d’une main l’instrument et de l’autre une racine, si c’est le seul procédé, j’en aurai bien pour un mois.

– Pa’ce que ou pas savez.

Et le bonhomme, ravi de pratiquer
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